L’Heptaméron des nouvelles/42


QUARANTE DEUXIESME NOUVELLE


Un jeune Prince meit son affection en une fille, de laquelle, combien qu’elle fût de bas & pauvre lieu, ne peut jamais obtenir ce qu’il en avoyt espéré, quelque poursuite qu’il en feit, par quoy le Prince, connoissant sa vertu & honnesteté, laissa son entreprise, l’eut toute sa vie en bonne estime & luy feit de grands biens, la maryant avec un sien serviteur.


n une des meilleures Villes de Touraine demouroyt ung Seigneur de grande & bonne Maison, lequel y avoyt esté nourry de sa grande jeunesse. Des perfections, graces, beaulté & grandes vertuz de ce jeune Prince ne vous en diray aultre chose, sinon que en son temps ne trouva jamays son pareil. Estant en l’aage de quinze ans, il prenoyt plus de plaisir à courir & chasser que non pas regarder les belles Dames.

Un jour, estant en une église, regarda une jeune fille laquelle avoyt aultresfois en son enffance esté nourrye au Chasteau où il demeuroyt, &, après la mort de sa mère, son père se remaria, par quoy elle se retira en Poictou avecq son frère. Ceste fille, qui avoyt nom Françoise, avoyt une seur bastarde que son père aymoit très fort & la maria en ung Sommelier d’Eschansonnerye de ce jeune Prince, dont elle tint aussi grand estat que nul de sa Maison. Le père vint à morir & laissa pour le partage de Françoise ce qu’il tenoyt auprès de ceste bonne ville, par quoy, après qu’il fut mort, elle se retira où estoit son bien &, à cause qu’elle estoyt à marier & jeune de seize ans, ne se vouloyt tenir seulle en ceste maison, mais se mist en pension chez sa sœur la Sommelière.

Le jeune Prince, voiant ceste fille assez belle pour une claire brune & d’une grace qui passoit celle de son estat, car elle sembloyt mieulx Gentil femme ou Princesse que Bourgeoise, il la regarda longuement. Luy, qui jamais encor n’avoyt aymé, sentyt en son cueur ung plaisir non accoustumé &, quant il fut retourné en sa chambre, s’enquist de celle qu’il avoyt vue en l’église & recongneut que aultresfois en sa jeunesse estoit elle allée au Chasteau jouer aux poupines avecq sa seur, à laquelle il la feyt recongnoistre. Sa seur l’envoya quérir & luy feit fort bonne chère, la priant de la venir souvent veoir, ce qu’elle faisoyt quant il y avoyt quelques nopces ou assemblée, où le jeune Prince la voyoit tant voluntiers qu’il pensa à l’aymer bien fort &, pour ce qu’il la congnoissoit de bas & pauvre lieu, espéra recouvrer facillement ce qu’il en demandoyt.

Mais, n’aiant moien de parler à elle, luy envoya ung Gentilhomme de sa Chambre pour faire sa practique, auquel elle, qui estoit saige, craingnant Dieu, dist qu’elle ne croyoit pas que son Maistre, qui estoit si beau & honneste Prince, se amusast à regarder une chose si layde qu’elle, veu que au Chasteau où il demeuroit il en avoit de si belles qu’il ne falloit poinct en chercher par la ville, & qu’elle pensoit qu’il le disoyt de luy mesmes sans le commandement de son Maistre.

Quant le jeune Prince entendit ceste response, Amour, qui se attache plus fort où plus il trouve de résistance, luy feit plus chauldement qu’il n’avoyt faict poursuivre son entreprinse & luy escripvit une lettre, la priant voulloir entièrement croire ce que le Gentil homme luy disoyt.

Elle, qui sçavoyt très bien lire & escripre, leut sa lettre tout du long, à laquelle, quelque prière que luy en feit le Gentil homme n’y voulut jamais respondre, disant qu’il n’appartenoit pas à si basse personne d’escripre à ung tel Prince, mais qu’elle le supplioit ne la penser si sotte qu’elle estimast qu’il eust une telle oppinion d’elle que de luy porter tant d’amityé, & aussy que, s’il pensoyt à cause de son pauvre estat la cuyder avoir à son plaisir, il se trompoyt, car elle n’avoit le cueur moins honneste que la plus grande Princesse de la Chrestienté & n’estimoit trésor au Monde au pris de l’honnesteté & de la conscience, le supliant ne la vouloir empescher de toute sa vie garder ce trésor, car pour mourir elle ne changeroit d’oppinion.

Le jeune Prince ne trouva pas ceste response à son gré ; toutesfois l’en ayma il très fort & ne faillyt de faire mectre tousjours son siège à l’église où elle alloyt à la messe, & durant le service addressoit tousjours ses oeilz à cest ymaige. Mais, quant elle l’apperçeut, changea de lieu & alla en une aultre chapelle, non pour fuyr de le veoir, car elle n’eust pas esté créature raisonnable si elle n’eust pas prins plaisir à le regarder, mais elle craingnoyt estre veue de luy, ne s’estimant digne d’en estre aymée par honneur ou par mariage, ne voulant aussi d’autre part que ce fust par folie & plaisir, &, quand elle veid que, en quelque lieu de l’église qu’elle se peult mettre, le Prince se faisoyt dire la messe tout auprès, ne voulut plus aller en ceste église là, mais alloit tous les jours à la plus esloignée qu’elle povoyt, &, quant quelques nopces alloient au Chasteau, ne s’y voloit plus retrouver, combien que la seur du Prince l’envoyast quérir souvent, s’excusant sur quelque malladye.

Le Prince, voïant qu’il ne povoyt parler à elle, s’ayda de son Sommelier & luy promist de grands biens s’il luy aydoit en ceste affaire, ce que le Sommelier s’offrit voluntiers, tant pour plaire à son Maistre que pour le fruict qu’il en espéroit, & tous les jours comptoit au Prince ce qu’elle disoyt ou faisoyt, mais que sur tout fuyoit les occasions qui luy estoient possibles de le veoir. Si est ce que la grande envye qu’il avoyt de parler à elle à son aise luy feit chercher ung expédient.

C’est que ung jour il alla mener ses grandz chevaulx, dont il commençoit bien à sçavoir le mestier, en une grande place de la ville, devant la maison de son Sommelier où Françoise demeuroit, &, après avoir faict maintes courses & saulx, qu’elle povoyt bien veoir, se laissa tumber de son cheval dedans une grande fange si mollement qu’il ne se feyt poinct de mal. Si est ce qu’il se plaingnit assez & demanda s’il y avoyt poinct de logis pour changer ses habillemens. Chacun présentoit sa maison, mais quelcun dist que celle du Sommelier estoit la plus prochaine & la plus honneste ; aussy fut elle choisie sur toutes.

Il trouva la chambre bien accoustrée & se despouilla en chemise, car tous ses habillemens estoient souillez de la fange, se meist dedans ung lict &, quand il veid que chacun fut retiré pour aller quérir ses habillemens, excepté le Gentil homme, appela son hoste & son hostesse & leur demanda où estoyt Françoise. Ilz eurent bien à faire à la trouver, car, si tost qu’elle avoyt veu ce jeune Prince entrer en sa maison, s’en estoit allée cacher au plus secret lieu de léans. Toutesfois sa seur la trouva, qui la pria de ne craindre poinct venir parler à ung si honneste & si vertueux Prince.

« Comment, ma seur, » dist Françoise, « vous que je tiens ma mère, me vouldriez vous conseiller d’aller parler à ung jeune Seigneur, duquel vous sçavez que je ne puis ignorer la volunté ? »

Mais sa seur luy feit tant de remonstrances & promesses de ne la laisser seulle qu’elle alla avecq elle, portant ung visaige si pasle & desfaict qu’elle estoyt plus pour engendrer pitié que concupiscence.

Le jeune Prince, quand il la veid près de son lict, il la print par la main, qu’elle avoyt froide & tremblante, & luy dist :

« Françoise, m’estimez vous si mauvais homme, si estrange & cruel que je menge les femmes en les regardant ? Pourquoy avez vous prins une si grande craincte de celluy qui ne cherche que vostre honneur & advantaige ? Vous sçavez que en tous lieux qu’il m’a esté possible j’ay serché de vous veoir & parler à vous, ce que je n’ay pu, &, pour me faire plus de despit, avez fuy les lieux où j’avois accoustumé de vous veoir à la messe, afin que en tout je n’eusse non plus de contentement de la veue que j’avois de la parolle. Mais tout cela ne vous a de rien servy, car je n’ay cessé que je ne soye venu icy par les moïens que vous avez pu veoir, & me suis mis au hazard de me rompre le col, me laissant tumber voluntairement, pour avoir le contentement de parler à vous à mon aise. Par quoy je vous prie, Françoise, puisque j’ay acquis ce loisir icy avecq ung si grand labeur, qu’il ne soyt poinct inutille & que je puisse par ma grande amour gaingner la vostre. »

Et, quant il eut long temps actendu sa response & veu qu’elle avoit les larmes aux oeilz & la veue contre terre, la tirant à luy le plus qu’il luy fust possible, la cuyda embrasser & baiser, mais elle luy dist :

« Non, Monseigneur, non. Ce que vous cherchez ne se peult faire, car, combien que je soye ung ver de terre au pris de vous, j’ay mon honneur si cher que j’aymeroys mieulx mourir que de l’avoir diminué, pour quelque plaisir que soyt en ce Monde, & la craincte, que j’ay de ceulx qui vous ont vu venir céans se doubtans de ceste verité, me donne la paour & tremblement que j’ay. Et, puis qu’il vous plaist de me faire cest honneur de parler à moy, vous me pardonnerez aussy si je vous respond selon que mon honneur ne le commande. Je ne suis point si sotte, Monseigneur, ne si aveuglée que je ne voie & congnoisse bien la beaulté & graces que Dieu a mises en vous, & que je ne tienne la plus heureuse du monde celle qui possédera le corps & l’amour d’un tel Prince. Mais de quoy me sert tout cela, puisque ce n’est pour moy ne pour femme de ma sorte, & que seullement le desirer seroyt à moy parfaicte folye ? Quelle raison puis je estimer qui vous faict adresser à moy, sinon que les Dames de vostre Maison, lesquelles vous aymez si la beaulté & la grace est aymée de vous, sont si vertueuses que vous n’osez leur demander ne espérer avoir d’elles ce que la petitesse de mon estat vous faict espérer avoir de moy ? Et suis seure que, quant de telles personnes que moy auriez ce que demandez, ce seroyt ung moïen pour entretenir vostre maistresse deux heures davantaige, en luy comptant voz victoires au dommaige des plus foibles. Mais il vous plaira, Monseigneur, penser que je ne suis de ceste condition. J’ay esté nourrye en vostre maison, où j’ay aprins que c’est d’aymer ; mon père & ma mère ont esté voz bons serviteurs. Par quoy il vous plaira, puisque Dieu ne m’a faict Princesse pour vous espouser, ne d’estat pour estre tenue à maistresse & amye, ne me vouloir mectre en rang des pauvres malheureuses, veu que je vous desire & estime celluy des plus heureux Princes de la Chrestienté. Et, si pour vostre passe temps vous voulez des femmes de mon estat, vous en trouverez assez en ceste Ville de plus belles que moy sans comparaison, qui ne vous donneront la peine de les prier tant. Arrestez vous doncques à celles à qui vous ferez plaisir en achetant leur honneur, & ne travaillez plus celle qui vous ayme plus que soy mesmes. Car, s’il falloit que vostre vie ou la myenne fust aujourd’huy demandée de Dieu, je me tiendroys bien heureuse d’offrir la mienne pour saulver la vostre, car ce n’est faulte d’amour qui me faict fuyr vostre présence, mais c’est plus tost pour en avoir trop à vostre conscience & à la myenne, car j’ay mon honneur plus cher que ma vie. Je demeureray, s’il vous plaist, Monseigneur, en vostre bonne grâce & prieray toute ma vie Dieu pour vostre prosperité & santé. Il est bien vray que cest honneur que vous me faictes me fera entre les gens de ma sorte mieulx estimer, car qui est l’homme de mon estat, après vous avoir veu, que je daignasse regarder ? Par ainsy demeurera mon cueur en liberté, synon de l’obligation où je veulx à jamais estre de prier Dieu pour vous, car aultre service ne vous puis je jamais faire. »

Le jeune Prince, voïant ceste honneste response, combien qu’elle ne fust selon son desir, si ne la povoit moins estimer qu’elle estoit. Il feyt ce qu’il luy fut possible pour luy faire croire qu’il n’aymeroit jamais femme qu’elle, mais elle estoit si saige que une chose si desraisonnable ne povoit entrer en son entendement, & durant ces propos, combien que souvent on dist que ses habillemens estoient venuz du Chasteau, avoyt tant de plaisir & d’aise qu’il feyt dire qu’il dormoyt jusques ad ce que l’heure du souppé fut venue, où il n’osoit faillir à sa mère, qui estoit une des plus saiges Dames du Monde.

Ainsy s’en alla le jeune homme de la maison de son Sommelier, estimant plus que jamais l’honnesteté de ceste fille. Il en parloyt souvent au Gentil homme qui couchoyt en sa chambre, lequel, pensant que argent faisoyt plus que amour, luy conseilla de faire offrir à ceste fille quelque honneste somme pour se condescendre à son voulloir. Le jeune Prince, duquel la mère estoyt le trésorier, n’avoyt que peu d’argent pour ses menuz plaisirs, qu’il print, avecq tout ce qu’il peut empruncter, & se trouva la somme de cinq cens escuz qu’il envoia à ceste fille par le Gentilhomme, la priant de vouloir changer d’opinion.

Mais, quand elle veit le présent, dist au Gentil homme :

« Je vous prie, dictes à Monseigneur que j’ay le cueur si bon & si honneste que, s’il falloyt obeyr ad ce qu’il me commande, la beaulté & les graces qui sont en luy m’auroient desjà vaincue ; mais là où ilz n’ont eu puissance contre mon honneur tout l’argent du Monde n’y en sçauroit avoir, lequel vous luy ramporterez, car j’ayme mieulx l’honneste pauvreté que tous les biens qu’on sçauroit desirer. »

Le Gentil homme, voïant ceste rudesse, pensa qu’il la falloyt avoir par cruaulté & vinct à la menasser de l’auctorité & puissance de son Maistre, mais elle en riant luy dist :

« Faictes paour de luy à celles qui ne le congnoissent poinct, car je sçay bien qu’il est si saige & vertueux que telz propos ne viennent de luy, & suys seure qu’il vous desadvouera quant vous les compterez. Mais, quant il seroyt ainsi que vous le dictes, il n’y a torment ne mort qui me sçeut faire changer d’opinion ; car, comme je vous ay dict, puis qu’Amour n’a tourné mon cueur, tous les maulx ne tous les biens que l’on sçauroit donner à une personne ne me sçauroient destourner d’un pas du propos où je suis. »

Ce Gentil homme, qui avoit promis à son maistre de la luy gaigner, luy porta ceste response avecq ung merveilleux despit & le persuada à poursuyvre par tous moïens possibles, luy disant que ce n’estoit poinct son honneur de n’avoir sçeu gaingner une telle femme.

Le jeune Prince, qui ne voulloyt point user d’autres moïens que ceulx que l’honnesteté commande, & craingnant aussy que, s’il en estoyt quelque bruict & que sa mère le sçeut, elle auroyt occasion de s’en courroucer bien fort, n’osoyt rien entreprendre jusque ad ce que son Gentil homme luy bailla ung moïen si aisé qu’il pensoyt desja la tenir, & pour l’exécuter parleroyt au Sommelier, lequel, délibéré de servir son Maistre en quelque façon que ce fust, pria ung jour sa femme & sa belle seur d’aller visiter leurs vendanges en une maison qu’il avoyt auprès de la forest, ce qu’elles luy promirent.

Quant le jour fut venu, il le feit sçavoir au jeune Prince, lequel se délibéra d’y aller tout seul avecq ce Gentil homme & feit tenir sa mulle prête secretement pour partir quand il seroyt heure. Mais Dieu voulut que ce jour là sa mère accoustroit ung cabinet le plus beau du monde, & pour luy ayder avoyt avec elle tous ses enfans, & là s’amusa ce jeune Prince jusques ad ce que l’heure promise fust passée.

Si ne tint il à son Sommelier, lequel avoyt mené sa seur en sa maison en crouppe derrière luy & feit faire la mallade à sa femme en sorte que, ainsi qu’ilz estoient à cheval, luy vint dire qu’elle n’y sçauroit aller, &, quand il veid que l’heure tardoit que le Prince debvoit venir, dist à sa belle seur :

« Je croy bien que nous povons retourner à la ville.

— Et qui nous en garde ? » dist Françoise.

— C’est, » ce dist le Sommelier, « que j’atendoys icy Monseigneur, qui m’avoyt promis de venir. »

Quant sa seur entendit ceste meschanceté, luy dist :

« Ne l’attendez poinct, mon frère, car je sçay bien que pour aujourdhuy il ne viendra poinct. »

Le frère la creut & la ramena, &, quant elle fut en la maison, monstra sa colère extrême en disant à son beau-frère qu’il estoit le varlet du Diable, qu’il faisoyt plus qu’on ne luy commandoyt, car elle estoit asseurée que c’estoyt de son invention & du Gentil homme, & non du jeune Prince, duquel il aymoit mieulx gaingner de l’argent en le confortant en ses follies que de faire office de bon serviteur, mais que, puis qu’elle le congnoissoit tel, elle ne demeureroit jamais en sa maison, & sur ce elle envoïa querir son frère pour la mener en son pays & se deslogea incontinent d’avecq sa seur.

Le Sommelier, aïant failly à son entreprinse, s’en alla au Chasteau pour entendre à quoy il tenoyt que le jeune Prince n’estoit venu, & ne fut guères là qu’il ne le trouvast sur sa mulle, tout seul avecq le Gentil homme en qui il se fyoit, & luy demanda : « Et puis est elle encores là ? » Il luy compta tout ce qu’il avoyt faict.

Le jeune Prince fut bien marry d’avoir failly à sa délibération, qu’il estimoit estre le moïen dernier & extrême qu’il povoyt prendre là, &, voïant qu’il n’y avoyt plus de remède, la chercha tant qu’il la trouva en une compaignye où elle ne povoyt fuir, qui se courroucea fort à elle des rigueurs qu’elle luy tenoyt & de ce qu’elle vouloyt laisser la compaignye de son frère, laquelle luy dist qu’elle n’en avoyt jamais trouvé une pire ne plus dangereuse pour elle & qu’il estoyt bien tenu à son Sommelier, veu qu’il ne le seryoyt seullement du corps & des biens, mais aussi de l’ame & de la conscience.

Quant le Prince congnut qu’il n’y avoyt aultre remède, délibéra de ne l’en prescher plus & l’eut toute sa vie en bonne estime.

Ung serviteur du dict Prince, voïant l’honnesteté de ceste fille, la voulut espouser, à quoy jamais ne se voulut accorder sans le commandement & congé du jeune Prince auquel elle avoyt mis toute son affection, ce qu’elle luy feit entendre, & par son bon vouloir fut faict le mariage, où elle vescu toute sa vie en bonne réputation, & luy a faict le jeune Prince beaucoup de grans biens.


« Que dirons-nous icy, mes Dames ? Avons nous le cueur si bas que nous facions noz serviteurs noz maistres, veu que ceste cy n’a sçeu estre vaincue ne d’amour ne de torment ? Je vous prie que à son exemple nous demorions victorieuses de nous mesmes, car c’est la plus louable victoire que nous puissions avoir.

— Je ne voy que ung mal, » dist Oisille, « que les actes vertueux de ceste fille n’ont esté du temps des Historiens, car ceulx qui ont tant loué leur Lucresse l’eussent laissée au bout de la plume pour escripre bien au long les vertuz de ceste cy.

— Pour ce que je les trouve si grandes que je ne les pourrois croyre, sans le grand serment que nous avons faict de dire verité, telle que vous la peignez, » dist Hircan, « car vous avez veu assez de mallades desgouttez de laisser les bonnes & salutaires viandes pour manger les mauvaises & dommageables, aussy peult estre que ceste fille avoyt quelque Gentil homme comme elle qui luy faisoyt despriser toute Noblesse. »

Mais Parlamente respondit à ce mot que la vie & la fin de ceste fille monstroient que jamais n’avoyt eu opinion à homme vivant que à celluy qu’elle aymoit plus que sa vie, mais non pas plus que son honneur.

— Ostez ceste opinion de vostre fantaisye, » dist Saffredent, « & entendez d’où est venu ce terme d’honneur quant aux femmes, car peult estre que celles qui en parlent tant ne sçavent pas l’invention de ce nom. Scachez que, au commencement que la malice n’estoit trop grande entre les hommes, l’amour y estoyt si naïfve & forte que nulle dissimullation n’y avoit lieu, & estoit plus loué celluy qui plus parfaictement aymoyt. Mais, quant l’avarice & le péché vindrent saisir le cueur & l’honneur, ilz en chassèrent dehors Dieu & l’amour & en leur lieu prindrent amour d’eulx mesmes, hypocrisie & fiction. Et, voïant les Dames nourir en leur cueur ceste vertu de vraye amour, & que le nom d’hypocrisie estoit tant odieux entre les hommes, luy donnèrent le surnom d’honneur, tellement que celles qui ne povoient avoir en elles ceste honnorable amour disoient que l’honneur le leur desfendoit, & en ont faict une si cruelle loy que mesmes celles qui ayment parfaictement dissimullent, estimant vertu estre vice ; mais celles qui font de bon entendement & de sain jugement ne tumbent jamais en telles erreurs, car ilz congnoissent la différence des ténèbres & de lumière & que leur vray honneur gist à monstrer la pudicité du cueur, qui ne doibt vivre que d’amour & non poinct se honorer du vice de dissimullation.

— Toutesfois, » dist Dagoucin, « on dit que l’amour la plus secrète est la plus louable.

— Ouy, secrete, » dist Simontault, « aux œilz de ceulx qui en pourroient mal juger, mais claire & congneue au moins aux deux personnes à qui elles touchent.

— Je l’entendz ainsy, » dist Dagoucin ; « encores vauldroit elle mieulx d’estre ignorée d’un costé que entendue d’un tiers, & je croy que ceste femme là aymoit d’autant plus fort qu’elle ne le déclaroit poinct.

— Quoy qu’il y ayt, » dist Longarine, « il fault estimer la vertu, dont la plus grande est à vaincre son cueur, &, voïant les occasions que ceste fille avoyt d’oblier sa conscience & son honneur, & la vertu qu’elle eut de vaincre son cueur & sa volunté & celluy qu’elle aymoit plus qu’elle mesmes, avecq toutes les occasions & moyens qu’elle en avoyt, je dictz qu’elle se povoyt nommer la forte femme. Puis que vous estimez la grandeur de la vertu par la mortisfication de soy mesmes, je dictz que ce Seigneur estoyt plus louable qu’elle, veu l’amour qu’il luy portoyt, la puissance, occasion & moïen qu’il en avoyt, & toutesfoys ne voulut poinct offenser la reigle de vraie amytié, qui esgalle le Prince & le pauvre, mais usa des moïens que l’honnesteté permect.

— Il y en a beaucoup, » dist Hircan, « qui n’eussent pas faict ainsy.

— De tant plus est il à estimer, » dist Longarine, « qu’il a vaincu la commune malice des hommes, car qui peut faire mal & ne le faict poinct, cestuy là est bien heureux.

— À ce propos, » dist Geburon, « vous me faictes souvenir d’une qui avoyt plus de craincte d’offenser les œilz des hommes qu’elle n’avoyt Dieu, son honneur ne l’amour.

— Or je vous prie, » dist Parlamente, « que vous nous la comptiez, & je vous donne ma voix.

– Il y a, » dist Geburon, « des personnes qui n’ont poinct de Dieu, ou, s’ilz en croyent quelcun, l’estiment quelque chose si loing d’eulx qu’i ne peult veoir ny entendre les mauvaises œuvres qu’ilz font ; &, encores qu’ilz les voient, pensent qu’il soyt nonchaillant qu’il ne les pugnisse poinct, comme ne se soucyant des choses de çà bas. Et de ceste opinion mesmes estoit une Damoiselle, de laquelle, pour l’honneur de la race, je changeray le nom & la nommeray Jambicque. Elle disoit souvent que la personne qui n’avoyt à faire que de Dieu estoit bien heureuse, si au demeurant elle povoyt bien conserver son honneur devant les hommes. Mais vous verrez, mes Dames, que sa prudence ne son hypocrisie ne l’a pas garantye que son secret n’ayt esté revellé, comme vous verrez par son histoire, où la vérité sera dicte tout du long, hors mis les noms des personnes & des lieux, qui seront changez :