L’Heptaméron des nouvelles/36


TRENTE SIXIESME NOUVELLE


Par le moyen d’une salade un Président de Grenoble se vengea d’un sien Clerc, du quel sa femme s’estoit amourachée, & sauva l’honneur de sa Maison.


’est que en la Ville de Grenoble y avoyt ung Président dont je ne diray pas le nom, mais il n’estoyt pas François. Il avoyt une bien belle femme, & vivoient ensemble en grande paix.

Ceste femme, voiant que son mary estoyt viel, print en amour ung jeune Clerc, nommé Nicolas. Quant le mary alloyt au matin au Palais, Nicolas entroyt en sa chambre & tenoyt sa place, de quoy s’apperçeut ung serviteur du Président, qui l’avoyt bien servy trente ans &, comme loyal à son Maistre, ne se peut garder de luy dire.

Le Président, qui estoyt saige, ne le voulut croyre légièrement, mais dist qu’il avoyt envye de mectre division entre luy & sa femme, & que, si la chose estoyt vraye comme il disoyt, il la luy pourroit bien monstrer, &, s’il ne la luy monstroyt, il estimeroyt qu’il auroyt controuvé ceste mensonge pour séparer l’amityé de luy & de sa femme. Le Varlet l’asseura qu’il luy feroyt veoir ce qu’il luy disoyt, & ung matin, si tost que le Président fut allé à la Court & Nicolas entré en la chambre, le serviteur envoia l’un de ses compaignons mander à son Maistre qu’il povoyt bien venir, & se tint tousjours à la porte pour guetter que Nicolas ne saillist.

Le Président, si tost qu’il veid le signe que luy feyt ung de ses serviteurs, faingnant se trouver mal, laissa la Court & s’en alla hastivement en sa maison, où il trouva son viel serviteur à la porte de la chambre, l’asseurant pour vray que Nicolas estoyt dedans, qui ne faisoyt guères que d’entrer.

Le Seigneur luy dist : « Ne bouge de ceste porte, car tu sçays bien qu’il n’y a autre entrée ne yssue en ma chambre que ceste cy, sinon ung petit cabinet duquel moy seul porte la clef. »

Le Président entra en la chambre & trouva sa femme & Nicolas couchez ensemble, lequel en chemise se gecta à ses piedz & luy demanda pardon ; sa femme de l’aultre costé se print à pleurer.

Lors dist le Président : « Combien que le cas que vous avez faict soit tel que vous povez estimer, si est ce que je ne veulx pour vous que ma Maison soyt deshonorée & les filles que j’ay eu de vous desavancées, par quoy, » dist il, « je vous commande que vous ne pleurez poinct & oyez ce que je feray, & vous, Nicolas, cachez vous en mon cabinet & ne faictes ung seul bruict. »

Quant il eut ainsy faict, va ouvrir la porte & appela son viel serviteur, & lui dist : « Ne m’as tu pas asseuré que tu me monstrerois Nicolas avecq ma femme ? & sur ta parolle je suys venu icy en dangier de tuer ma pauvre femme ; je n’ay rien trouvé de ce que tu m’as dict. J’ay cherché partout ceste chambre, comme je te veulx montrer. » Et, en ce disant, feyt regarder son Varlet soubz les lictz & par tous coustez. Et, quant le Varlet ne trouva rien, tout estonné dist à son Maistre : « Il fault que le Diable l’ayt emporté, car je l’ay veu entrer icy, & si n’est poinct sailly par la porte ; mais je voy bien qu’il n’y est pas. »

À l’heure le maistre lui dist : « Tu es bien malheureux serviteur de vouloir mectre entre ma femme & moi une telle division, par quoy je te donne congé de t’en aller &, pour tous les services que tu m’as faictz, te veulx paier ce que je te doibtz & davantage, mais va t’en bien tost & te garde d’estre en ceste Ville vingt-quatre heures passées. » Le Président luy donna cinq ou six paiemens des années à advenir &, sçachant qu’il estoit loyal, espéroyt luy faire autre bien.

Quant le serviteur s’en fut allé pleurant, le Président feyt saillyr Nicolas de son cabinet &, après avoir dict à sa femme & à luy ce qu’il luy sembloyt de leur meschanceté, leur défendit de faire aucun semblant à personne, & commanda à sa femme de s’abiller plus gorgiasement qu’elle n’avoyt accoustumé & se trouver en toutes compaignyes, dances & festes, & à Nicolas qu’il eust à faire meilleure chère qu’il n’avoyt faict auparavant, mais que, si tost qu’il luy diroit à l’oreille : « Va t’en », qu’il se gardast bien de demeurer à la Ville trois heures après son commandement, &, ce faict, s’en retourna au Palais, sans faire semblant de rien. Et, durant quinze jours, contre sa coustume, se meist à festoier ses amys & voisins, & après le bancquet avoyt des tabourins pour faire dancer les Dames.

Ung jour — il voyoit que sa femme ne dansoyt poinct, commanda à Nicolas de la mener dancer, lequel, cuydant qu’il eust oblyé les faultes passées, la mena dancer joieusement ; mais, quant la dance fut achevée, le Président, faingnant luy commander quelque chose en sa maison, luy dist à l’oreille : « Va t’en, & ne retourne jamays. » Or fut Nicolas bien marry de laisser sa Dame, mais non moins joieulx d’avoir la vie saulve.

Après que le Président eut mis en l’opinion de tous ses parens & amys, & de tout le païs, la grande amour qu’il portoyt à sa femme, ung beau jour du moys de may, alla cuyllir en son jardin une sallade de telles herbes que, si tost que sa femme en eust mangé, ne vesquit pas vingt quatre heures, dont il feyt si grand deuil par semblant que nul ne povoyt soupsonner qu’il fust occasion de ceste mort, & par ce moien se vengea de son ennemy & saulva l’honneur de sa Maison.


« Je ne veulx pas, mes Dames, par cela louer la conscience du Président, mais ouy bien monstrer la légièreté d’une femme & la grand patience & prudence d’un homme, vous suppliant, mes Dames, ne vous courroucer de la vérité qui parle quelquefois aussi bien contre nous que contre les hommes, & les hommes & les femmes sont communs aux vices & vertuz.

— Si toutes celles, » dist Parlamente, « qui ont aymé leurs Varlets estoient contrainctes à manger de telles sallades, j’en congnoys qui n’aymeroient poinct tant leurs jardins comme elles font, mais en arracheroient les herbes pour éviter celle qui rend l’honneur à la lignée par la mort d’une folle mère ».

Hircan, qui devinoyt bien pour quoy elle le disoyt, respondit en collère :

« Une femme de bien ne doibt jamais juger ung aultre de ce qu’elle ne vouldroyt faire. »

Parlamente respondit :

« Sçavoir n’est pas jugement & sottize ; si est ce que ceste pauvre femme là porta la peyne que plusieurs méritent, & croy que le mary, puisqu’il s’en vouloit venger, se gouverna avecq une merveilleuse prudence & sapience.

– Et aussi avecques une grande malice, » ce dist Longarine, « & longue & cruelle vengeance, qui monstroyt bien n’avoir Dieu ne conscience devant les oeilz.

— Et que eussiez vous doncq voulu qu’il eust faict, » dist Hircan, « pour se venger de la plus grande injure que la femme peut faire à l’homme ?

— J’eusse voulu, » dist elle, « qu’il l’eust tuée en sa collère, car les Docteurs dient que le péché est rémissible pour ce que les premiers mouvemens ne sont pas en la puissance de l’homme, par quoy il en eust pu avoir grâce.

— Ouy, » dist Geburon, « mais ses filles & sa race eussent à jamais porté ceste notte.

– Il ne la debvoit poinct tuer, » dist Longarine, « car, puisque sa grande collère estoit passée, elle eust vescu avecq luy en femme de bien & n’en eust jamais esté mémoire.

— Pensez-vous, » dist Saffredent, « qu’il fust appaisé pour tant qu’il dissimulast sa collère ? Je pense, quant à moy, que, le dernier jour qu’il feyt sa sallade, il estoit aussi courroucé que le premier, car il y en a aucuns desquels les premiers mouvemens n’ont jamays intervalle jusques ad ce qu’ilz ayent mys à effect leur passion, & me faictes grand plaisir de dire que les Théologiens estiment ces péchez là facilles à pardonner, car je suys de leur opinion.

— Il faict bon regarder à ses parolles, » dist Parlamente, « devant gens si dangereux que vous ; mais ce que j’ay dict se doibt entendre quant la passion est si forte que soubdainement elle occupe tant les sens que la raison n’y peult avoir lieu.

— Aussy, » dist Saffredent, « je m’arreste à vostre parolle & veulx par cela conclure que ung homme bien fort amoureux, quoy qu’il face, ne peult pécher sinon de peché véniel ; car je suis seur que, si l’Amour le tient parfaictement lié, jamais la Raison ne sera escoutée, ny en son cueur, ny en son entendement, &, si nous voulons dire vérité, il n’y a nul de nous qui n’ayt expérimenté ceste furieuse follye, que je pense non seullement estre pardonnée facillement, mais encores je croy que Dieu ne se courrouce poinct d’un tel péché, veu que c’est ung dégré pour monter à l’amour parfaicte de luy, où jamais nul ne monta qu’il n’ayt passé par l’eschèle de l’amour de ce monde, car sainct Jehan dict :

Comment aymerez vous Dieu, que vous ne voyez poinct, si vous n’aymez celluy que vous voyez ?

— Il n’y a si beau passaige en l’Escripture, » dist Oisille, « que vous ne tirez à vostre propos. Mais gardez vous de faire comme l’arignée, qui convertyt toute bonne viande en venin, & si vous advisez qu’il est dangereux d’alléguer l’Escripture sans propos & nécessité.

— Appelez vous dire vérité estre sans propos ne nécessité », dist Saffredent ? « Vous voulez doncques dire que, quant en parlant à vous aultres incrédules, nous appellons Dieu à nostre ayde, nous prenons son nom en vain ; mais, s’il y a péché, vous seule en debvez porter la peyne, car vos incrédulitez nous contraingnent à chercher tous les sermens dont nous nous pouvons adviser, & encores ne povons nous allumer le feu de charité en voz cueurs de glace.

— C’est signe, » dist Longarine, « que tous vous mentez, car, si la vérité estoyt en vostre parolle, elle est si forte qu’elle vous feroyt croyre, mais il y a dangier que les filles d’Ève croyent trop tost ce serpent.

— J’entens bien, Parlamente, » dist Saffredent, que les femmes sont invincibles aux hommes, par quoy je me tairay, afin d’escouter à qui Ennasuicte donnera sa voix.

— Je la donne, » dist-elle, « à Dagoucin, car je croy qu’il ne vouldroyt poinct parler contre les Dames.

— Pleust à Dieu, » dist Dagoucin, « qu’elles respondissent autant à ma faveur que je vouldroys parler pour la leur. Et, pour vous monstrer que je me suis estudyé de honorer les vertueuses en ramentevant leurs bonnes œuvres, je vous en voys racompter une, & ne veulx pas nyer, mes Dames, que la patience du Gentil homme de Pampelune & du Président de Grenoble n’ait esté grande, mais la vengeance n’en a esté moindre. Et, quant il fault louer ung homme vertueulx, il ne fault poinct tant donner de gloire à une seulle vertu qu’il faille la faire servir de manteau à couvrir ung très grand vice ; mais celluy est louable qui pour l’amour de la vertu seulle faict œuvre vertueuse, comme j’espère vous faire veoir par la patience de vertu d’une Dame, qui ne serchoyt autre fin en toute sa bonne œuvre que le bonheur de Dieu & le salut de son mary.