L’Heptaméron des nouvelles/33


TRENTE TROISIESME NOUVELLE


L’hypocrisye d’un Curé, qui, sous le manteau de saincteté, avoit engroissée sa seur, fut découverte par la sagesse du Comte d’Angoulesme, par le commandement duquel la Justice en feit punition.


e Conte Charles d’Angoulesme, père du Roy Françoys, Prince fidelle & craignant Dieu, estoyt à Coignac que l’on luy racompta que en ung villaige près de là, nommé Cherves, y avoyt une fille vierge, vivant si austèrement que c’estoyt chose admirable, laquelle toutesfois estoyt trouvée grosse, ce que elle ne dissimuloit poinct, & asseuroyt tout le peuple que jamais elle n’avoyt congneu homme & qu’elle ne sçavoyt comme le cas luy estoyt advenu, sinon que ce fût œuvre du Sainct Esperit, ce que le peuple croyoit facillement & la tenoient & réputoient entre eulx comme pour une seconde Vierge Marye, car chacun congnoissoit que dès son enfance elle estoyt si saige que jamais n’eust en elle ung seul signe de mondanité. Elle jeusnoit non seullement les jeusnes commandez de l’Église, mais plusieurs foys la sepmaine à sa dévotion, &, tant que l’on disoyt quelque service en l’Église, elle n’en bougeoyt ; par quoy sa vie estoyt si estimée de tout le Commung que chacun par miracle la venoyt veoir, & estoyt bien heureux qui luy povoyt toucher la robbe.

Le Curé de la Paroisse estoyt son frère, homme d’aage & de bien austère vie, aymé & estimé de ses parroissiens, & tenu pour ung sainct homme, lequel tenoyt de si rigoureux propos à sa dicte seur qu’il la feyt enfermer en une maison, dont tout le peuple estoyt mal contant, & en fut le bruict si grand que, comme je vous ay dict, les nouvelles en vindrent à l’oreille du Conte, lequel, voyant l’abbus où tout le peuple estoyt, desirant les en oster, envoya ung Maistre des Requestes & ung Aulmosnier, deux fort gens de bien, pour en sçavoir la vérité, lesquelz allèrent sur le lieu & se informèrent du cas le plus dilligemment qu’ilz peurent, s’adressans au Curé, qui estoyt tant ennuyé de cest affaire qu’il les pria d’assister à la vériffication, laquelle il espéroyt faire le lendemain.

Ledict Curé, dès le matin, chanta la messe, où sa seur assista tousjours à genoulx, bien fort grosse, &, à la fin de la messe, le Curé print le corpus Domini, & en la présence de toute l’assistance dist à sa seur : « Malheureuse que tu es, voicy Celluy qui a souffert mort & passion pour toy, devant lequel je te demande si tu es vierge comme tu m’as tousjours asseuré ? » Laquelle hardiment lui respondit que ouy. « Et comment doncques est il possible que tu soys grosse & demeurée vierge ? » Elle respondit : « Je n’en puis randre autre raison, sinon que ce soyt la grace du Sainct Esperit qui faict en moy ce qu’il lui plaist ; mais si ne puis je nier la grâce que Dieu m’a faicte de me conserver vierge, & n’euz jamais volunté d’estre maryée. » À l’heure son frère luy dist : « Je te bailleray le corps précieux de Jésu-Christ, lequel tu prendras à ta damnation s’il est autrement que tu me le dis, dont Messieurs, qui sont icy présens de par Monseigneur le Conte, seront tesmoings. » La fille, aagée de près de trente ans, jura par tel serment : « Je prendz le corps de Nostre Seigneur icy présent devant vous à ma damnation, devant vous Messieurs & vous mon frère, si jamais homme m’atoucha non plus que vous. » Et en ce disant reçeut le corps de Nostre Seigneur.

Le Maistre des Requestes & Aulmonier du Conte ayans veu cella s’en allèrent tous confuz, croyans que, avecq tel serment, mensonge ne sçauroit avoir lieu, & en feirent le rapport au Conte, le voulant persuader à croyre ce qu’ilz croyoient. Mais luy qui estoyt sage, après y avoir bien pensé, leur fit de rechef dire les parolles du jurement, lesquelles ayant bien pensées :

« Elle vous a dict vérité & si vous a trompés, car elle a dict que jamais homme ne luy toucha non plus que son frère, & je pense pour vérité que son frère luy a faict cest enffant & veult couvrir sa meschanceté soubz une si grande dissimulation. Mais nous, qui croyons un Jésus Christ venu, n’en debvons plus attendre d’autre. Par quoy allez vous en & mectez le Curé en prison ; je suis seur qu’il confessera la vérité. »

Ce qui fut faict selon son commandement, non sans grandes remontrances pour le scandalle qu’ilz faisoient à cest homme de bien. Et, si tost que le Curé fut prins, il confessa sa meschanceté & comme il avoyt conseillé à sa seur de tenir les propos qu’elle tenoyt pour couvrir la vie qu’ilz avoient menée ensemble, non seullement d’une excuse légière, mais d’un faulx donné à entendre, par lequel ilz demoroient honorez de tout le monde. Et dist, quand on luy meist au devant qu’il avoyt esté si meschant de prendre le corps de Nostre Seigneur pour la faire jurer dessus, qu’il n’estoyt pas si hardy & qu’il avoyt prins ung pain non sacré ny bénist.

Le rapport en fust faict au Conte d’Angoulesme, lequel commanda à la Justice de faire ce qu’il appartenoit. L’on attendit que sa seur fust accouchée, &, après avoir faict ung beau filz, furent bruslez le frère & la seur ensemble, dont tout le peuple eust ung merveilleux esbahissement, ayant veu soubz si sainct manteau ung monstre si horrible, & soubz une vie tant louable & saincte régner ung si détestable vice.


« Voylà mes Dames, comme la foy du bon Conte ne fut vaincue par signes ne miracles extérieurs, sçachant très bien que nous n’avons que ung Saulveur, lequel, en disant : Consummatum est, a monstré qu’il ne laissoyt poinct de lieu à ung aultre successeur pour faire nostre salut.

— Je vous promectz, » dist Oisille, « que voylà une grande hardiesse pour une extrême ypocrisie de couvrir du manteau de Dieu & des vrais Chrestiens ung péché si enorme.

— J’ay oy dire, » dist Hircan, « que ceulx qui, soubz couleur d’une Commission du Roy, font cruaultez & tirannyes, sont puniz doublement de ce qu’ilz couvrent leur injustice de la Justice Roiale ; aussi voyez vous que les ypocrites, combien qu’ils prospèrent quelque temps soubz le manteau de Dieu & de saincteté, quant le Seigneur Dieu liève son manteau, les descouvre & les mect tous nudz, & à l’heure leur nudité, ordure & villenye, est d’autant trouvée plus layde que la couverture est dicte honnorable.

— Il n’est plus plaisant, » dist Nomerfide, « que de parler naïfvement ainsi que le cueur le pense.

— C’est pour en gausser, » respondit Longarine, « & je croy que vous donnez vostre opinion selon vostre condition.

— Je vous diray, » dist Nomerfide, « je voy que les folz, si on ne les tue, vivent plus longuement que les saiges, & n’y entendz que une raison, c’est qu’ilz ne dissimullent point leurs passions. S’ils sont courroucez, ils frappent ; s’ils sont joieux, ilz rient, & ceulx qui cuydent estre saiges dissimulent tant leurs imperfections qu’ils en ont tous les cueurs empoisonnez.

— Et je pense, » dist Geburon, « que vous dictes vérité & que l’hypocrisie, soit envers Dieu, ou envers les hommes ou la Nature, est cause de tous les maulx que nous avons.

— Ce seroyt belle chose, » dist Parlamente, « que nostre cueur fust si remply par foy de Celluy qui est toute vertu & toute joye, que nous le puissions librement monstrer à chacun.

— Ce sera à l’heure, » dist Hircan, « qu’il n’y aura plus de chair sur nos os.

— Si est ce, » dist Oisille, « que l’Esperit de Dieu, qui est plus fort que la Mort, peult mortiffier nostre cueur, sans mutation ne ruyne de corps.

— Ma Dame, » dist Saffredent, « vous parlez d’un don de Dieu qui n’est encores commung aux hommes.

— Il est commung, » dist Oisille, « à ceulx qui ont la foy, mais, pour ce que ceste matière ne se laisseroit entendre à ceulx qui sont charnelz, scachons à qui Simontault donne sa voix.

— Je la donne, » dist Simontault, « à Nomerfide, car, puisqu’elle a le cueur joyeulx, sa parolle ne sera poinct triste.

— Et vrayement, » dist Nomerfide, « puisque vous avez envie de rire, je vous en voys prester l’occasion &, pour vous monstrer combien la paour & l’ignorance nuyst, & que faute d’entendre ung propos est souvent cause de beaucoup de mal, je vous diray qu’il advint à deux Cordeliers de Nyort, lesquelz, pour mal entendre le langaige d’un Boucher, cuydèrent morir.