L’Heptaméron des nouvelles/29


VINGT NEUFVIESME NOUVELLE


Un Curé, suprins par le trop soudain retour d’un laboureur avec la femme duquel il faisoit bonne chère, trouva promptement moyen de se sauver au dépens du bon homme, qui jamais ne s’en apperçeut.


n la Conté du Maine, en ung villaige nommé Carrelles, y avoyt ung riche Laboureur qui en sa vieillesse espousa une belle jeune femme & n’eut de luy nulz enfans, mais de ceste perte se réconforta à avoir plusieurs amys.

Et, quant les Gentilz hommes & gens d’apparance luy faillirent, elle retourna à son dernier recours qui estoyt l’Église & print pour compaignon de son péché celluy qui l’en povoyt absoudre ; ce fut son Curé, qui souvent venoyt visiter sa brebis. Le mary, vieulx & pesant, n’en avoyt nulle doubte, mais, à cause qu’il estoyt rude & robuste, sa femme jouoyt son mistère le plus secrètement qu’il luy estoit possible, craingnant que, si son mary l’appercevoyt, qu’il ne la tuast.

Ung jour, ainsi qu’il estoyt dehors, sa femme, pensant qu’il ne revinst si tost, envoya quérir Monsieur le Curé, qui la vint confesser, &, ainsi qu’ilz faisoient bonne chère ensemble, son mary arriva si soubdainement qu’il n’eut loisir de se retirer de la maison ; mais, regardant le moien de se cacher, monta par le conseil de sa femme dedans ung grenier & couvrit la trappe par où il monta d’un van à vanner.

Le mary entra en la maison, & elle, de paour qu’il eust quelque soupson, le festoya si bien à son disner qu’elle n’espargna poinct le boyre, dont il print si bonne quantité, avecq la lassetté qu’il avoyt du labour des champs, qu’il luy print envye de dormir estant assis en une chaise devant son feu.

Le Curé, qui s’ennuyoit d’estre si longuement en ce grenier, n’oyant poinct de bruict en la chambre, s’advancea sur la trappe & en eslongeant le col le plus qu’il luy fut possible, advisa que le bon homme dormoyt ; & en le regardant s’appuya par mesgarde sur le van si lourdement que van & homme tresbuchèrent à bas auprès du bon homme qui dormoyt, lequel se resveilla à ce bruict, & le Curé, qui fut plus tost levé que l’autre ne l’eust apperçeu, luy dict :

« Mon compère, voylà vostre van, & grand mercis. »

Et ce disant s’enfuyt.

Et le pauvre Laboureur tout estonné demanda à sa femme :

« Qu’est cela ? »

Elle luy respondit :

« Mon amy, c’est vostre van que le Curé avoyt empruncté, lequel il vous est venu randre. »

Et luy, tout en grondant, luy dist :

« C’est bien rudement randre ce qu’on a empruncté, car je pensoys que la maison tumbast par terre. »

Par ce moien se saulva le Curé aux despens du bon homme, qui n’en trouva rien mauvays que la rudesse dont il avoyt usé en randant son van.


« Mes Dames, le maistre qu’il servoyt le saulva pour ceste heure là, afin de plus longuement le posséder & tormenter.

— N’estimez pas, » dist Geburon, « que les simples gens soient exempts de malice non plus que nous, mais en ont bien davantaige, car regardez moy larrons, meurdriers, sorciers, faux monoyers, & toutes ces manières de gens desquels l’esperit n’a jamais repos ; sont tous pauvres gens & mécanicques.

— Je ne trouve poinct estrange, » dist Parlamente, « que la malice y soyt plus que aux autres, mais ouy bien que l’amour les tourmente parmy le traveil qu’ilz ont d’autres choses, ny que en ung cueur villain une passion si gentille se puisse mercte.

— Madame, » dist Saffredent, « vous sçavez que Maistre Jehan de Mehun a dict que

Aussy bien sont amourettes
Soubz bureau que soubz brunettes.

Et aussi l’amour de qui le compte parle n’est pas de celle qui faict porter les harnoys, car, tout ainsy que les pauvres gens n’ont les biens & les honneurs, aussy ont ilz leurs commoditez de Nature plus à leur ayse que nous n’avons. Leurs viandes ne sont si friandes, mais ilz ont meilleur appétit & se nourrissent mieulx de gros pain que nous de restaurans. Ilz n’ont pas les licts si beaulx ne si bien faicts que les nostres, mais ilz ont le sommeil meilleur que nous & le repos plus grand. Ilz n’ont poinct les Dames painctes & parées dont nous ydolastrons, mais ilz ont la joissance de leurs plaisirs plus souvent que nous & sans craincte de parolles, sinon des bestes & des oiseaulx qui les veoyent. En ce que nous avons ilz defaillent, & en ce que nous n’avons ilz habondent.

— Je vous prie, » dist Nomerfide, « laissons là ce paisant avecq sa paisante, & avant Vespres achevons nostre Journée, à laquelle Hircan mectra la fin.

— Vrayement, » dist-il, « je vous en garde une aussy piteuse & estrange que vous en avez poinct ouy. Et, combien qu’il me fasche fort de racompter chose qui soyt à la honte d’une d’entre vous, sçachant que les hommes tant plains de malice font tousjours conséquence de la faulte d’une seule pour blasmer toutes les aultres, si cst ce que l’estrange cas me fera oblyer ma craincte & aussi peut estre que l’ignorance d’une descouverte fera les autres plus saiges, & je diray doncques ceste Nouvelle sans craincte :