L’Heptaméron des nouvelles/23


VINGT TROISIESME NOUVELLE


La trop grande révérence qu’un Gentil homme de Périgord portoit à l’Ordre de Sainct Françoys fut cause que luy, sa femme & son petit enfant moururent misérablement.


u pays de Périgort il y avoit ung Gentil homme, qui avoit telle dévotion à Sainct François qu’il luy sembloit que tous ceulx qui portoient son habit devoient estre semblables au bon Sainct, pour l’honneur duquel il avoit faict faire en sa maison chambre & garderobe pour loger les dicts Frères, par le conseil desquelz il conduisoit toutes ses affaires, voire jusques aux moindres de son mesnage, s’estimant chemyner seurement en suyvant leur bon conseil.

Or advint ung jour que la femme du dict Gentil homme, qui estoit belle & non moins saige que vertueuse, avoit faict ung beau fils, dont l’amitié que le mary luy portoit augmenta doublement, &, pour festoyer la commère, envoya quérir un sien beau-frère. Or, ainsi que l’heure du soupper approchoit, arriva ung Cordelier, duquel je céleray le nom pour l’honneur de la Religion. Le Gentil homme fut fort aise quand il veit son Père spirituel, devant lequel il ne cachoyt nul secret, &, après plusieurs propos tenuz entre sa femme, son beau-frère & luy, se meirent à table pour soupper, durant lequel ce Gentil homme, regardant sa femme, qui avoit assez de beaulté & de bonne grace pour estre desirée d’un mary, commencea à demander tout hault une question au beau Père :

« Mon Père, est il vray que ung homme pèche mortellement de coucher avecq sa femme pendant qu’elle est en couche ? »

Le beau Père, qui avoit la contenance & la parole toute contraire à son cueur, luy respondit avecq ung visaige collère :

« Sans faulte, Monsieur, je pense que ce soyt ung des grands péchez qui se facent en mariage, & ne fusse que l’exemple de la benoiste Vierge Marie, qui ne voulut entrer au Temple jusques après les jours de sa purification, combien qu’elle n’en eust nul besoing, si ne debvriez vous jamais faillir à vous abstenir d’un petit plaisir, veu que la bonne Vierge Marie se abstenoit, pour obéyr à la Loy, d’aller au Temple où estoit toute sa consolation. Et oultre cela, Messieurs les Docteurs en médecine dient qu’il y a grand dangier pour la lignée qui en peult venir. »

Quant le Gentil homme entendit ces paroles, il en fut bien marri, car il espéroit bien que son beau Père luy bailleroit congé, mais il n’en parla plus avant. Le beau Père, durant ces propos, après avoir plus beu qu’il n’estoit besoing, regardant la Damoiselle, pensa bien en luy mesmes que, s’il en estoit le mary, il ne demanderoit poinct conseil au beau Père de coucher avecq sa femme, &, ainsy que le feu peu à peu s’allume tellement qu’il vient à embraser toute la maison, or pour ce le Frater commencea de brusler par telle concupiscence que soubdainement délibéra de venir à fin du desir que plus de trois ans durant avoit porté couvert en son cueur.

Et, après que les tables furent levées, print le Gentil homme par la main &, le menant auprès du lict de sa femme, luy dist devant elle :

« Monsieur, pour ce que je congnois bonne amour qui est entre vous & ma Damoiselle que voicy, laquelle, avecq la grande jeunesse qui est en vous, vous tourmente si fort que sans faulte j’en ay grande compassion, j’ay pensé de vous dire ung secret de nostre saincte Théologie, c’est que la loy, qui pour les abuz des mariz indiscrets est si rigoureuse, ne veult permettre que ceulx qui sont de bonne conscience comme vous soient frustrez de l’intelligence. Par quoy, Monsieur, si je vous ay dict devant les gens l’ordonnance de la sévérité de la Loy, à vous, qui estes homme saige, n’en doibtz céler la douceur. Sçachez, mon fils, qu’il y a femmes & femmes, comme aussi hommes & hommes. Premièrement, nous fault sçavoir de Madame que voicy, veu qu’il y a trois sepmaines qu’elle est accouchée, si elle est hors du flux de sang ? »

À quoy respondit la Damoiselle qu’elle estoit toute necte. « Adoncques, » dist le Cordelier, « mon filz, je vous donne congé d’y coucher sans en avoir scrupule, mais que vous me promettez deux choses », ce que le Gentil homme feit voluntiers.

« La première, » dist le beau Père, » c’est que vous n’en parlerez à nulluy, mais y viendrez secrétement ; l’autre que vous n’y viendrez qu’il ne soyt deux heures après minuict, à fin que la digestion de la bonne Dame ne soit empeschée par voz follies », ce que le Gentil homme luy promist & jura par telz sermens que celluy, qui le congnoissoit plus sot que menteur, en fut tout asseuré.

Et, après plusieurs propos, se retira le beau Père en sa chambre, leur donnant la bonne nuict avecq une grande bénédiction. Mais, en se retirant, print le Gentil homme par la main, luy disant :

« Sans faulte, Monsieur, vous viendrez, & ne ferez plus veiller la pauvre commère. »

Le Gentil homme, en la baisant, luy dist :

« M’amie, laissez moy la porte de vostre chambre ouverte », ce que entendit très bien le beau Père.

Ainsy se retira chacun en sa chambre.

Mais, si tost que le Père fut retiré, ne pensa pas à dormir ne reposer, car, incontinant qu’il n’ouït plus nul bruict en la maison, environ l’heure qu’il avoit accoustumé d’aller à Matines, s’en va le plus doulcement qu’il peut droict en la chambre, & là trouvant la porte ouverte de la chambre où le Maistre estoit actendu, va finement esteindre la chandelle & le plus tost qu’il peut se coucha auprès d’elle, sans jamais luy dire ung seul mot.

La Damoiselle, cuydant que ce fust son mary, luy dist :

« Comment, mon amy, vous avez très mal retenu la promesse que feistes hier au soir à nostre Confesseur de ne venir icy jusques à deux heures. »

Le Cordelier, plus attentif à la vie active que à la vie contemplative, avecq la craincte qu’il avoit d’estre congneu, pensa plus à satisfaire au meschant desir dont dès long temps avoit le cueur empoisonné que à luy faire nulle response, dont la Dame fut fort estonnée, &, quant le Cordelier veid approcher l’heure que le mary devoit venir, se leva d’auprès de la Damoiselle, & le plus tost qu’il peust retourna en sa chambre.

Et, tout ainsy que la fureur de la concupiscence luy avoyt osté le dormir, la craincte, qui tousjours suit la meschanceté, ne luy permist de trouver aucun repos, mais s’en alla au Portier de la maison & luy dist :

« Mon amy, Monsieur m’a commandé de m’en aller incontinant en nostre Couvent faire quelques prières où il a dévotion, par quoy, je vous prie, baillez moy ma monture & m’ouvrez la porte sans que personne en entende rien, car l’affaire est nécessaire & secrète. »

Le Portier, qui sçavoit bien que obéir au Cordelier estoit service agréable à son Seigneur, luy ouvrit secrètement la porte & le meist dehors.

En cest instant s’esveilla le Gentil homme, lequel, voyant approcher l’heure qui luy estoit donnée du beau Père pour aller veoir sa femme, se leva en sa robbe de nuict & s’en alla coucher vistement où par l’ordonnance de Dieu, sans congé d’homme, il pouvoit aller.

Et, quant sa femme l’ouït parler auprès d’elle, s’en esmerveilla si fort qu’elle luy dist, ignorant ce qui estoit passé :

« Comment, Monsieur, est ce la promesse que vous avez faicte au beau Père de garder si bien vostre santé & la mienne, de ce que non seulement vous estes venu icy avant l’heure, mais encores y retournez ? Je vous supplie, Monsieur, pensez-y. »

Le Gentil homme fut si troublé d’oyr ceste nouvelle qu’il ne peut dissimuler son ennuy & luy dist : « Quels propos me tenez vous ? Je sçay pour vérité qu’il y a trois sepmaines que je n’ay couché avecq vous, & vous me reprenez d’y venir trop souvent. Si ces propos continuent, vous me ferez penser que ma compaignie vous fasche & me contraindrez, contre ma coustume & vouloir, de chercher ailleurs le plaisir que selon Dieu je doibz prendre avecq vous. »

La Damoiselle, qui pensoyt qu’il se mocquast, luy respondit : « Je vous supplie, Monsieur, en cuidant me tromper ne vous trompez poinct, car, nonobstant que vous n’ayez parlé à moy quand vous y estes venu, si ay je bien congneu que vous y estiez. »

À l’heure le Gentil homme congneut que eulx deux estoient trompez & luy feyt grant jurement qu’il n’y estoit poinct venu, d’ont la dame print telle tristesse que avecq pleurs & larmes elle luy dist qu’il fist dilligence de sçavoir qui ce povoit estre, car en leur maison ne couchoit que le frère & le Cordelier.

Incontinent le Gentil homme, poulsé de soupson au Cordelier, s’en alla hastivement en la chambre où il avoit logé, laquelle il trouva vuide &, pour estre mieulx asseuré s’il s’en estoit fuy, envoya quérir l’homme qui gardoit sa porte & luy demanda s’il sçavoit qu’estoit devenu le Cordelier, lequel luy compta toute la vérité.

Le Gentil homme, certain de ceste meschanceté, retourna en la chambre de sa femme & luy dist : « Pour certain, m’amie, celuy qui a couché avecq vous & a faict de tant belles œuvres est nostre Père Confesseur. » La Damoiselle, qui toute sa vie avoit aimé son honneur, entra en ung tel désespoir que, obliant toute humanité & nature de femme, le supplia à genoux la venger de ceste grande injure ; par quoy soubdain, sans autre délay, le Gentil homme monta à cheval & poursuivit le Cordelier.

La Damoyselle demeura seule en son lict, n’ayant auprès d’elle conseil ne consolation que son petit enfant nouveau né. Considérant le cas horrible & merveilleux qui luy estoit advenu, sans excuser son ignorance se réputa comme coulpable & la plus malheureuse du monde, & alors elle, qui n’avoyt jamais aprins des Cordeliers sinon la confiance des bonnes œvres, la satisfaction des peschez par austérité de vie, jeûnes & disciplines, qui du tout ignoroit la grace donnée par nostre bon Dieu par le mérite de son Filz, la rémission des péchez par son sang, la réconsiliation du Père avecq nous par sa mort, la vie donnée aux pescheurs par sa seule bonté & miséricorde, se trouva si troublée en l’assault de ce désespoir, fondé sur l’énormité & gravité du péché, sur l’amour du mary & l’honneur du lignaige, qu’elle estima la mort trop plus heureuse que sa vie, &, vaincue de sa tristesse, tumba en tel désespoir qu’elle fut non seulement divertie de l’espoir que tout Chrestien doibt avoir en Dieu, mais fut du tout aliénée du sens commun, obliant sa propre nature.

Alors, vaincue de la douleur, poulsée du désespoir, hors de la congnoissance de Dieu & de soy mesmes, comme femme enragée & furieuse, print une corde de son lict & de ses propres mains s’estrangla, &, qui pis est, estant en l’agonie de ceste cruelle mort, le corps qui combatoit contre icelle se remua de telle sorte qu’elle donna du pied sur le visaige de son petit enfant, duquel l’innocence ne le peut garentir qu’il ne suyvist par mort sa doloreuse & dolente mère, mais, en mourant, feit ung tel cry que une femme qui couchoit en la chambre se leva à grande haste pour allumer la chandelle. Et à l’heure, voyant sa maistresse pendue & estrangée à la corde du lict, l’enfant estouffé & mort dessoubz ses pieds, s’en courut toute effrayée en la chambre du frère de sa maistresse, lequel elle amena pour veoir ce piteux spectacle.

Le frère, ayant mené tel deuil que peut & doit mener ung qui aime sa seur de tout son cueur, demanda à la Chambèriere qui avoit commis ung tel crime. La Chambèriere luy dist qu’elle ne sçavoit & que autre que son maistre n’estoit entré en la chambre, lequel, n’y avoit guères, en estoit party. Le frère, allant en la chambre du Gentil homme & ne le trouvant poinct, creut asseurément qu’il avoit commis le cas &, prenant son cheval sans autrement s’enquérir, courut après luy & l’attaingnit en ung chemin où il retournoit de poursuivre son Cordelier, bien dolent de ne l’avoir attrappé.

Incontinent que le frère de la Damoiselle veit son beau-frère, commencea à luy crier : « Meschant & lasche, desfendez vous, car aujourdhuy j’espère que Dieu me vengera de vous par ceste espée. » Le Gentil homme, qui se vouloit excuser, veit l’espée de son beau-frère si près de luy qu’il avoit plus besoing de se défendre que de s’enquérir de la cause de leur débat, & lors se donnèrent tant de coups & à l’un & à l’autre que le sang perdu & la lasseté les contraingnit de s’asseoir à terre, l’un d’un costé & l’autre de l’autre.

Et, en reprenant leur haleyne, le Gentil homme luy demanda : « Quelle occasion, mon frère, a converty la grande amitié que nous nous sommes tousjours portée en si cruelle bataille ? »

Le beau-frère luy respondit : « Mais quelle occasion vous a meu de faire mourir ma seur, la plus femme de bien qui oncques fut, & encores si meschamment que, soubz couleur de vouloir coucher avecq elle, l’avez pendue & estranglée à la corde de vostre lict ? »

Le Gentil homme, entendant ceste parole, plus mort que vif, vint à son frère &, l’embrassant, luy dist :

« Est il bien possible que vous ayez trouvé vostre seur en l’estat que vous dictes ? »

Et, quant le frère l’en asseura : « Je vous prie, mon frère, » dist le Gentil homme, « que vous oyez la cause pour laquelle je me suis party de la maison, » & à l’heure il luy feit le compte du meschant Cordelier, d’ont le frère fut fort estonné & encores plus marry de ce que contre raison il l’avoit assailly, &, en luy demandant pardon, luy dist : « Je vous ay faict tort, pardonnez moy. »

Le Gentil homme luy respond : « Sy je vous ay faict tort, j’en ay ma pugnition, car je suis si blessé que je n’espère jamais en eschaper. »

Le [beau-frère du] Gentil homme essaya de le remonter à cheval le mieus qu’il put & le ramena en sa maison, où le lendemain il trespassa & dist & confessa devant tous les parens du dict Gentil homme que luy mesmes estoit cause de sa mort.

Mais icelluy Gentil homme, pour satisfaire à la Justice, fut conseillé d’aller demander sa grace au Roy Françoys, premier de ce nom, par quoy, après avoir faict enterrer honorablement mary, femme & enfant, s’en alla le sainct vendredy pourchasser sa rémission à la Court, & la rapporta Maistre François Olivier, lequel l’obtint pour le pauvre beau-frère, estant iceluy Olivier Chancelier d’Alençon, & depuis par ses vertuz esleu du Roy pour Chancellier de France.


« Mes Dames, je crois que, après avoir entendu ceste histoire très véritable, il n’y a aucunes de vous qui ne pense deux fois à loger tels pellerins en sa maison, & sçaurez qu’il n’y a plus dangereux venin que celluy qui est dissimulé.

— Pensez, » dist Hircan, « que ce mary estoit ung bon sot d’amener ung tel galland soupper auprès d’une si belle & honneste femme.

— J’ay veu le temps, » dist Geburon, « que en nostre pays il n’y avoit maison où il n’y eust chambre dédiée pour les beaux Pères, mais maintenant ilz sont tant congncuz qu’on les craint plus que advanturiers.

— Il me semble, » dist Parlamente, « que une femme estant dans le lict, si ce n’est pour luy administrer les sacrements de l’Église, ne doibt jamais faire entrer Prebstre en sa chambre &, quand je les y appelleray, on me pourra bien juger en danger de mort.

— Si tout le monde estoit ainsi austère que vous, » dist Ennasuite, « les pauvres Prebstres seroient pis qu’excommuniez d’estre séparez de la veue des femmes.

— N’en ayez poinct de paour, » dist Saffredent, « car ils n’en auront jamais faulte.

— Comment, » dist Simontault, « ce sont ceulx, qui par mariage nous lient aux femmes, qui essayent par leur meschanceté à nous en deslier & faire rompre le serment qu’ils nous ont faict faire.

C’est grande pitié, » dist Oisille, « que ceulx qui ont l’administration des Sacremens en jouent ainsy à la pelotte ; on les debvroit brusler tout en vie.

— Vous feriez bien mieux de les honorer que de les blasmer, » dist Saffredent, « & de les flatter que de les injurier, car ce sont ceulx qui ont puissance de brusler & deshonorer les autres, par quoy sinite eos, & sçachons qui aura la voix d’Oisille.

— Je la donne, » dist-elle, « à Dagoucin, car je le voys entrer en contemplation telle qu’il me semble préparé à dire quelque bonne chose.

— Puis que je ne puis ne n’ose respondre, » dist Dagoucin, « à tout le moins parleray je d’un à qui telle cruauté porta nuisance & puis profit. Combien que Amour s’estime tant fort & puissant qu’il veult aller tout nud, & luy est chose très ennuyeuse & à la fin importable d’estre couvert, si est ce, mes Dames, que bien souvent ceux qui, pour obéir à son conseil, s’advancent trop de le descouvrir, s’en trouvent mauvais marchans, comme il advint à ung Gentil homme de Castille, duquel vous orrez l’histoire :