L’Heptaméron des nouvelles/19


DIX NEUFVIESME NOUVELLE


Paulyne, voyant qu’un Gentil homme qu’elle n’aymoit moins que luy elle, pour les deffenses à luy faictes de ne parler jamais à elle, s’estoit allé rendre Religieus en l’Observance, entra en la Religion de Saincte-Claire, où elle fut reçeue & voylée, mettant à exécution le desir qu’elle avoit eu de rendre la fin de l’amytié du Gentil homme & d’elle semblable en habit, état & forme de vivre.


u temps du Marquis de Mantoue, qui avoit espousé la seur du Duc de Ferrare, y avoit en la Maison de la Duchesse une Damoiselle, nommée Pauline, laquelle estoit tant aymée d’un Gentil homme, serviteur du Marquis, que la grandeur de son amour faisoit esmerveiller tout le monde, veu qu’il estoit pauvre & tant gentil compaignon qu’il debvoit chercher, pour l’amour que luy portoit son maistre, quelque femme riche ; mais il luy sembloit que tout le trésor du monde estoit en Pauline, lequel en l’espousant il cuidoit posséder.

La Marquise, desirant que par sa faveur Pauline fust mariée plus richement, l’en degoustoit le plus qu’il luy estoit possible & les empeschoit souvent de parler ensemble, leur remonstrant que, si le mariaige se faisoit, ils seroient les plus pauvres & misérables de toute l’Italie ; mais ceste raison ne pouvoit entrer en l’entendement du Gentil homme. Pauline de son costé dissimuloit le mieulx qu’elle pouvoit son amitié ; toutesfois elle n’en pensoit pas moins.

Ceste amitié dura longuement, avecq ceste espérance que le temps leur apporteroit quelque meilleure fortune, durant lequel vint une guerre, où ce Gentil homme fut prins prisonnier avec ung François, qui n’estoit moins amoureux en France que luy en Italie. Et, quand ils se trouvèrent compaignons de leurs fortunes, ils commencèrent à descouvrir leurs secretz l’un à l’aultre. Et confessa le François que son cueur estoit, ainsi que le sien, prisonnier, sans luy nommer le lieu ; mais, pour estre tous deux au service du marquis de Mantoue, sçavoit bien ce Gentil homme François que son compaignon aimoit Pauline, &, pour l’amitié qu’il avoit en son bien & profict, luy conseilloit d’en oster sa fantaisie. Ce que le Gentil homme Italien juroit n’estre en sa puissance & que, si le Marquis de Mantoue, pour récompense de sa prison & des bons services qu’il luy avait faicts, ne luy donnoit s’amie, il s’en iroit rendre Cordelier & ne serviroit jamais maistre que Dieu, ce que son compaignon ne pouvoit croire, ne voyant en luy ung seul signe de la religion que la dévotion qu’il avoit en Pauline.

Au bout de neuf moys fut delivré le Gentil homme François, & par sa bonne diligence feit tant qu’il meist son compaignon en liberté, & pourchassa le plus qu’il luy fut possible, envers le Marquis & la Marquise, le mariaige de Pauline. Mais il n’y put advenir ny rien gaigner, luy mettant devant les oeilz la pauvreté où il leur faudroit tous deux vivre & aussi que de tous costez les parens n’en estoient d’opinion, & luy defendirent qu’il n’eust plus à parler à elle, à fin que ceste fantaisie s’en peust aller par l’absence & impossibilité.

Et, quand il veid qu’il estoit contrainct d’obéir, demanda congié à la Marquise de dire adieu à Pauline, & puis que jamais il ne parleroit à elle, ce qui luy fut accordé, & à l’heure il commença à luy dire :

« Puis qu’ainsi est, Pauline, que le Ciel & la Terre sont contre nous, non seulement pour nous empescher de nous marier ensemble, mais, qui plus est, pour nous oster la veue & la parole, dont nostre maistre & maistresse nous ont faict si rigoureux commandement qu’ils se peuvent bien vanter que en une parole ils ont blessé deux cueurs dont les corps ne sçauroient plus faire que languir, monstrans bien par cest effect que oncques amour ne pitié n’entrèrent en leur estomac. Je sçay bien que leur fin est de nous marier chascun bien & richement, car ils ignorent que la vraye richesse gist au contentement ; mais si m’ont ils faict tant de mal & de desplaisir qu’il est impossible que jamais de bon cueur je leur puisse faire service. Je croy bien que, si jamais je n’eusse parlé de mariage, ils ne sont pas si scrupuleux qu’ils ne m’eussent assez laissé parler à vous, vous asseurant que j’aimerois mieulx mourir que changer mon opinion en pire, après vous avoir aymé d’une amour si honneste & vertueuse & pourchassé envers vous ce que je vouldrois défendre envers tous. Et pour ce qu’en vous voyant je ne sçaurois porter ceste dure pénitence, & que en ne vous voyant mon cueur, qui ne peut demeurer vuide, se rempliroit de quelque desespoir dont la fin seroit malheureuse, je me suis deliberé & dès long temps de me mettre en Religion, non que je sçaiche très bien qu’en tous estats l’homme se peut saulver, mais, pour avoir plus de loisir de contempler la bonté Divine, laquelle, j’espère, aura pitié des fautes de ma jeunesse & changera mon cueur pour autant aimer les choses spirituelles qu’il a faict les temporelles. Et, si Dieu me faict la grâce de pouvoir gaingner la sienne, mon labeur sera incessamment employé à prier Dieu pour vous, vous suppliant, par cest amour tant ferme & loyale qui a esté entre noux deux, avoir mémoire de moy en voz oraisons & prier Nostre Seigneur qu’il me donne autant de constance en ne vous voyant poinct qu’il m’a donné de contentement en vous regardant. Et, pour ce que j’ay toute ma vie esperé avoir de vous par mariaige ce que l’honneur & la conscience permettent, je me suis contenté d’espérance. Mais, maintenant que je la perds & que je ne puis jamais avoir de vous le traictement qui appartient à un mary, au moins, pour dire adieu, je vous supplie me traicter en frère & que je vous puisse baiser. »

La pauvre Pauline, qui tousjours luy avoit esté assez rigoureuse, congnoissant l’extrémité de sa douleur & l’honnesteté de sa requeste que en tel desespoir se contentoit d’une chose si raisonnable, sans luy respondre aultre chose, luy va jecter le bras au col, pleurant avecq une si grande véhémence que la parole, la voix & la force luy defaillirent & se laissa tumber entre ses bras esvanouye, dont la pitié qu’il en eut, avecq l’amour & la tristesse, luy en feirent faire autant, tant que l’une de ses compaignes, les voyant tumber l’un d’un costé & l’autre de l’autre, appella du secours qui, à force de remèdes, les feit revenir.

Alors Pauline, qui avoit desiré de dissimuler son affection, fut honteuse quand elle s’apperçeut qu’elle l’avoit monstrée si véhémente. Toutesfois la pitié du pauvre Gentil homme servit à elle de juste excuse &, ne pouvant plus porter ceste parole de dire Adieu pour jamais, s’en alla vistement, le cueur & les dents si serrez qu’en entrant dans son logis, comme un corps sans esprit, se laissa tumber sur son lict & passa la nuict en si piteuses lamentations que ses serviteurs pensoient qu’il eust perdu tous ses parens & amis & tout ce qu’il pouvoit avoir de biens sur la terre.

Le matin, se recommanda à Nostre Seigneur &, après qu’il eut departy à ses serviteurs le peu de bien qu’il avoit & prins avec luy quelque somme d’argent, defendit à ses gens de le suyvre, & s’en alla tout seul à la Religion de l’Observance demander l’habit, délibéré de jamais n’en partir.

Le Gardien, qui autresfois l’avoit veu, pensa au commencement que ce fust mocquerie ou songe, car il n’y avoit en tout le pays Gentil homme qui moins que luy eust grace ou condition de Cordelier, pour ce qu’il avoit en luy toutes les bonnes & honnestes vertus que l’on eust sçeu desirer en ung Gentil homme. Mais, après avoir entendu ses paroles & veu ses larmes coulans sur sa face comme ruisseaulx, ignorant d’ont en venoit la source, le reçeut humainement. Et bien tost après, voyant sa persévérance, luy bailla l’habit qu’il reçeut devotement, dont furent advertiz le Marquis & la Marquise, qui le trouvèrent si estrange que à peine le pouvoient ils croire.

Pauline, pour ne se monstrer subjecte à nulle amour, dissimula le mieulx qu’il luy fut possible le regret qu’elle avoit de luy, en sorte que chascun disoit qu’elle avoit bien tost oublié la grande affection de son loyal serviteur. Et ainsi passa cinq ou six mois sans en faire autre demonstrance. Durant lequel temps luy fut par quelque Religieux monstrée une chanson que son serviteur avoit composée ung peu après qu’il eut prins l’habit, de laquelle le chant est italien & assez commun, mais j’en ay voulu traduire les mots en françois le plus près qu’il m’a esté possible, & sont tels :

Que dira elle,
Que fera elle
Quand me verra de ses yeulx
Religieux ?

Las ! la pauvrette,
Toute seullette,
Sans parler longtemps sera ;
Eschevelée,
Desconsolée,
L’estrange cas pensera.
Son penser par avanture
En monastère & closture
À la fin la conduira.

Que dira elle, &c ?

Que diront ceulx
Qui de nous deux
Ont l’amour & bien privé,
Voyans qu’amour
Par un tel tour
Plus parfaict ont approuvé ?
Regardans ma conscience,
Ils en auront repentance,
Et chacun d’eulx en pleurera.

Que dira elle, &c ?

Et s’ils venoient,
Et nous tenoient
Propos pour nous divertir,
Nous leur dirons
Que nous mourrons
Icy, sans jamais partir.
Puis que leur rigueur rebelle
Nous feit prendre robbe telle,
Nul de nous ne la lairra.

Que dira elle, &c ?

Et, si prier
De marier
Nous viennent, pour nous tenter,
En nous disant
L’estat plaisant
Qui nous pourroit contenter,
Nous respondrons que nostre ame
Est de Dieu amie & femme,
Qui poinct ne la changera.

Que dira elle, &c ?

Ô amour forte,
Qui ceste porte
Par regret m’as faict passer,
Fais qu’en ce lieu
De prier Dieu
Je ne me puisse lasser,
Car nostre amour mutuelle
Sera tant spirituelle
Que Dieu s’en contentera.

Que dira elle, &c ?

Laissons les biens,
Qui sont lyens
Plus durs à rompre que fer ;
Quittons la gloire,
Qui l’ame noire
Par Orgueil meine en Enfer.
Fuyons la concupiscence ;
Prenons la chaste innocence
Que Jesus nous donnera.

Que dira elle, &c ?

Viens donq, amie ;
Ne tarde mie
Après ton parfaict amy ;
Ne crains à prendre
L’habit de cendre,
Fuyant ce monde ennemy,
Car d’amitié vive & forte
De sa cendre fault que sorte
Le phoenix, qui durera.

Que dira elle, &c ?

Ainsi qu’au monde
Fut pure & munde
Nostre parfaicte amitié,
Dedans le cloistre
Pourra paroistre
Plus grande de la moictié,
Car amour loyal & ferme,
Qui n’a jamais fin ne terme,
Droict au Ciel nous conduira.

Que dira elle, &c ?


Quand elle eut bien au long leu ceste chanson, estant à part en une chappelle, se meist si fort à pleurer qu’elle arrousa tout le papier de larmes. Et, n’eust esté la craincte qu’elle avoit de se monstrer plus affectionnée qu’il n’appartient, n’eust failly de s’en aller incontinent mettre en quelque hermitaige, sans jamais veoir créature du monde ; mais la prudence qui estoit en elle la contraingnit encores pour quelque temps dissimuler. Et, combien qu’elle eust prins resolution de laisser entièrement le monde, si faingnit elle tout le contraire & changeoit si fort son visaige qu’estant en compaignie ne ressembloit de rien à elle mesme. Elle porta en son cueur ceste délibération couverte cinq ou six mois, se monstrant plus joyeuse qu’elle n’avoit de coustume.

Mais ung jour alla avec sa Maistresse à l’Observance oyr la grand messe &, ainsi que le Prestre, Diacre & Soubz-diacre sailloient du revestiaire pour venir au grand autel, son pauvre serviteur, qui encores n’avoit parfaict l’an de sa probation, servoit d’Acolite, portoit les deux canettes en ses deux mains, couvertes d’une toile de soye, & venoit le premier ayant les œilz contre terre. Quand Pauline le veid en tel habillement, où sa beaulté & grace estoient plus tost augmentées que diminuées, fut si esmeue & troublée que, pour couvrir la cause de la couleur qui luy venoit au visaige, se print à tousser. Et son pauvre serviteur, qui entendoit mieulx ce son là que celuy des cloches de son monastère, n’osa tourner sa teste, mais en passant devant elle ne peust garder ses œilz qu’ils ne prinssent le chemin que si long temps ils avoient tenu &, en regardant piteusement Pauline, fut si saisy du feu, qu’il pensoit quasy esteint, qu’en le voulant plus couvrir qu’il ne pouvoit, tumba tout de son hault à terre devant elle. Et la craincte qu’il eut que la cause en fust congneue luy feit dire que c’estoit le pavé de l’église qui estoit rompu en cest endroict.

Quand Pauline congneut que le changement d’habit ne luy avoit pas changé le cueur & qu’il y avoit si long temps qu’il s’estoit rendu que chacun pensoit qu’elle l’eust oublié, se délibéra de mettre à exécution le désir qu’elle avoit eu de rendre la fin de leur amitié semblable en habit, estat & forme de vivre, comme elle avoit esté vivant en une Maison soubs pareil Maistre & Maistresse. Et, pour ce que elle avoit plus de quatre mois auparavant donné ordre à tout ce qui luy estoit nécessaire pour entrer en Religion, ung matin demanda congé à la Marquise d’aller ouyr la messe à Saincte-Claire, ce qu’elle luy donna, ignorant pourquoy elle le demandoit. Et en passent devant les Cordeliers pria le Gardien de luy faire venir son serviteur, qu’elle appelloit son parent, &, quand elle le veid en une chapelle à part, luy dist :

« Si mon honneur eust permis qu’aussi tost que vous je me fusse osé mettre en Religion, je n’eusse tant attendu ; mais, ayant rompu par ma patience les opinions de ceux qui plus tost jugent mal que bien, je suis délibérée de prendre l’estat, la robbe & la vie telle que je voy la vostre, sans m’enquérir quel il y faict. Car, si vous y avez du bien, j’en auray ma part, &, si vous y recepvez du mal, je n’en veulx estre exempte ; car par tel chemin que vous irez en Paradis je vous veulx suivre, estant asseurée que celuy qui est le vray, parfaict & digne d’estre nommé Amour, nous a tirez à son service par une amitié honneste & raisonnable, laquelle il convertira par son Sainct Esperit du tout en luy, vous priant que vous & moy oblyons le corps, qui périt & tient du vieil Adam, pour recepvoir & revestir celuy de nostre espoux Jesus Christ. »

Ce serviteur Religieux fut tant aise & tant content d’ouyr sa saincte volunté qu’en plorant de joye luy fortifia son opinion le plus qu’il luy fut possible, luy disant que, puis qu’il ne pouvoit plus avoir d’elle au monde autre chose que la parole, il se tenoit bien heureux d’estre en lieu où il auroit tousjours moyen de la recevoir, & qu’elle seroit telle que l’un & l’aultre n’en pourroit que miculx valoir, vivans en un estat d’un amour, d’un cueur & d’un esprit tirez de la bonté de Dieu, lequel il supplioit les tenir en sa main en laquelle nul ne peut périr. Et, en ce disant & plorant d’amour & de joye, luy baisa les mains, mais elle abbaissa son visaige jusques à la main, & se donnèrent par vraye charité le sainct baiser de dilection.

Et en ce contentement se partit Pauline, & entra en la Religion de Saincte-Claire, où elle fut reçeue & voilée, ce que après elle feit entendre à Madame la Marquise, qui en fut tant esbahie qu’elle ne le pouvoit croire, mais s’en alla le lendemain au monastère pour la veoir & s’efforcer de la divertir de son propos. À quoy Pauline luy feit response que, si elle avoit eu puissance de luy oster ung mary de chair, l’homme du monde qu’elle avoit le plus aymé, elle s’en debvoit contenter, sans chercher de la vouloir séparer de celuy qui estoit immortel & invisible, car il n’estoit pas en sa puissance ni de toutes les créatures du monde.

La Marquise, voyant son bon vouloir, la baisa, la laissant non sans grand regret.

Et depuis vesquirent Pauline & son serviteur si sainctement & dévotement en leur Observance, que l’on ne doibt doubter que celuy duquel la fin de la loy est charité ne leur dist à la fin de leur vie, comme à la Magdelaine, que leurs pechez leur estoient pardonnez veu qu’ils avoient beaucoup aymé, & qu’il ne les retirast en paix au lieu où la récompense passe touz les mérites des hommes.


« Vous ne pouvez icy nier, mes Dames, que l’amour de l’homme ne se soyt monstrée la plus grande ; mais elle luy fut si bien rendue que je voudrois que tous ceux qui s’en meslent fussent autant recompensez.

— Il y auroit doncques, » dist Hircan, « plus de fols & de folles declairez qu’il n’y en eut oncques ?

— Appelez vous follie, » dist Oisille, « d’aymer honnestement en la jeunesse, & puis de convertir cest amour du tout à Dieu ? »

Hircan en riant luy respondit : « Si mélancolie & desespoir sont louables, je diray que Pauline & son serviteur sont bien dignes d’estre louez.

— Si est ce, » dist Geburon, « que Dieu a plusieurs moyens de nous tirer à luy, dont les commencemens semblent estre maulvais, mais la fin en est bonne.

— Encores ay je une opinion, » dist Parlamente, « que jamais homme n’aymera parfaictement Dieu qu’il n’ait parfaictement aymé quelque créature en ce monde.

— Qu’appelez-vous parfaictement aimer ? » dit Saffredent. « Estimez vous parfaicts amans ceulx qui sont transiz & qui adorent les Dames de loing, sans oser monstrer leur volunté ?

— J’appelle parfaicts amants, » luy respondit Parlamente, « ceulx qui cherchent en ce qu’ils aiment quelque perfection, soit beaulté, bonté ou bonne grâce, tousjours tendans à la vertu, & qui ont le cueur si hault & si honneste qu’ils ne veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses que l’honneur & la conscience réprouvent ; car l’ame, qui n’est creée que pour retourner à son souverain bien, ne faict, tant qu’elle est dedans ce corps, que desirer d’y parvenir. Mais, à cause que les sens, par lesquels elle en peut avoir nouvelles, sont obscurs & charnels par le peché du premier père, ne lui peuvent monstrer que les choses visibles approchantes de la perfection après quoy l’ame court, cuidans trouver en une beaulté extérieure, en une grâce visible & aux vertuz morales, la souveraine beaulté, grâce & vertu. Mais, quand elle les a cherchez & expérimentez & elle n’y trouve point celuy qu’elle ayme, elle passe oultre, ainsi que l’enfant, selon sa petitesse, ayme les poupines & aultres petites choses, les plus belles que son œil peut veoir, & estime richesse d’assembler des petites pierres, mais en croissant aime les poupines vives & amasse les biens nécessaires pour la vie humaine. Mais, quand il congnoist par plus grande expérience que ès choses territoires n’y a perfection ne félicité, desire chercher le facteur & la source d’icelle. Toutes fois, si Dieu ne lui ouvre l’œil de Foy, seroit en danger de devenir d’un ignorant ung infidèle philosophe, car Foy seulement peut monstrer & faire recevoir le bien, que l’homme charnel & animal ne peut entendre.

— Ne voyez vous pas bien, » dist Longarine, « que la terre non cultivée portant beaucoup d’herbes & d’arbres, combien qu’ils soient inutiles, est desirée pour l’espérance qu’elle apportera bon fruict quand il y sera semé ; aussi le cueur de l’homme, qui n’a nul sentiment d’amour aux choses visibles, ne viendra jamais à l’amour de Dieu par la semence de sa parole, car la terre de son cueur est stérile, froide & damnée.

— Voilà pourquoy, » dist Saffredent, « la plus part des Docteurs ne sont spirituels, car ils n’aymeront jamais que le bon vin & chamberières laides & ordes, sans expérimenter que c’est d’aymer dames honnestes.

— Si je sçavois bien parler latin, » dist Simontault, « je vous allégueroye que sainct Jehan dict que celuy qui n’ayme son frère qu’il veoit, comment aimera il Dieu qu’il ne veoit poinct ? car par les choses visibles on est tiré à l’amour des invisibles.

— Mais, » dist Ennasuitte, « quis est ille, & laudabimus eum, ainsi parfaict que vous le dictes ?

— Il y en a, » respondit Dagoucin, qui ayment si fort & si parfaictement qu’ils aymeroient autant mourir que de sentir ung desir contre l’honneur & la conscience de leur Maîtresse, & si ne veullent qu’elles ne autres s’en apperçoivent.

— Ceux-là, » dist Saffredent, « sont de la nature de la camalercite, qui vit de l’aer, car il n’y a homme au monde qui ne desire declairer son amour & de sçavoir estre aymé, & si croy qu’il n’est si forte fiebvre d’amitié qui soubdain ne passe quand on congnoist le contraire. Quant à moy, j’en ay veu des miracles évidentz.

— Je vous prie, » dist Ennasuitte, « prenez ma place, & nous racomptez de quelqu’un qui soit ressuscité de mort à vie pour congnoistre en sa Dame le contraire de ce qu’il desiroit.

— Je crains tant, » dist Saffredent, « de desplaire aux Dames, de qui j’ay esté & seray toute ma vie serviteur, que sans exprès commandement je n’eusse osé racompter leurs imperfections ; mais, pour obéir, je n’en céleray la vérité :