L’Heptaméron des nouvelles/17


DIX SEPTIESME NOUVELLE


Le Roy Françoys, requis de chacer hors son royaume le Comte Guillaume, que l’on disoit avoir pris argent pour le faire mourir, sans faire semblant qu’il eut soupçon de son entreprinse luy doua un tour si subtil que luy mesme se chaça, prenant congé du Roy.


n la ville de Dijon, au Duché de Bourgoingne, vint au service du Roy François un Comte d’Alemaigne, nommé Guillaume, de la Maison de Saxonne, dont celle de Savoye est tant alliée que anciennement n’estoient qu’une. Ce Comte, autant estimé beau & hardy Gentil homme qui fust poinct en Alemaigne, eut si bon recueil du Roy que, non seulement il le print à son service, mais le tint près de luy & de sa chambre.

Ung jour le Gouverneur de Bourgoingne, Seigneur de La Trimoille, ancien Chevalier & loyal serviteur du Roy, comme celuy qui estoit soupçonneux ou crainctif du mal & dommaige de son maistre, avoit tousjours espies à l’entour de son gouvernement, pour sçavoir ce que ses ennemis faisoient, & s’y conduisoit si saigement que peu de choses luy estoient célées. Entre autres advertissemens luy escripvit l’un de ses amis que le Comte Guillaume avoit prins quelque somme d’argent avecq promesse d’en avoir davantaige pour faire mourir le Roy, en quelque sorte que ce peust estre.

Le Seigneur de La Trimoille ne faillit point incontinant de l’en venir advertir & ne le céla à Madame sa mère, Loise de Savoye, laquelle oublia l’alliance qu’elle avoit à cest Allemant & supplia le Roy de le chasser bien tost, lequel la requist de n’en parler poinct qu’il estoit impossible que ung si honneste Gentil homme & tant homme de bien entreprinst une si grande meschanceté.

Au bout de quelque temps vint encores ung autre advertissement, confirmant le premier, dont le Gouverneur, bruslant de l’amour de son maistre, luy demanda congé ou de le chasser ou d’y donner ordre ; mais le Roy luy commanda expressément de n’en faire nul semblant & pensa bien que par autre moyen il en sçauroit la vérité.

Ung jour qu’il alloit à la chasse, print la meilleure espée qu’il estoit possible de veoir pour toutes armes, & mena avecq luy le Comte Guillaume, auquel il commanda le suivre de près, mais, après avoir quelque temps couru le cerf, voyant le Roy que ses gens estoient loing de luy, hors le Comte seulement, se destourna hors de tous chemins &, quand il se veid seul avecq le Comte au plus profond de la forest, en tirant son espée, dist au Comte : « Vous semble-t-il que ceste espée soit belle & bonne ? » Le Comte, en la maniant par le bout, luy dist qu’il n’en avoit veu nulle qu’il pensast meilleure. « Vous avez raison », dist le Roy, « & me semble que, si ung Gentil homme avoit délibéré de me tuer & qu’il eust congneu la force de mon bras & la bonté de mon cueur accompaignée de ceste espée, il penseroit deux fois à m’assaillir. Toutesfois je le tiendrois pour bien meschant si nous estions seul à seul, sans tesmoings, s’il n’osoit exécuter ce qu’il auroit osé entreprendre. »

Le Comte Guillaume luy respondit avecq ung visaige estonné : « Sire, la meschanceté de l’entreprinse seroit bien grande, mais la follie de la vouloir exécuter ne seroit pas moindre. » Le Roy, en se prenant à rire, remist l’espée au fourreau, &, escoutant que la chasse estoit près de luy, picqua après le plus tost qu’il peut. Quand il fut arrivé, il ne parla à nul de cest affaire & s’asseura que le Comte Guillaume, combien qu’il fust ung aussi fort & disposé Gentil homme qu’il en soit poinct, n’estoit homme pour faire une si haute entreprinse.

Mais le Comte Guillaume, cuidant estre decelé ou soupsonné du faict, vint le lendemain au matin dire à Robertet, Secrétaire des Finances du Roy, qu’il avoit regardé aux bienfaicts & gaiges que le Roy luy vouloit donner pour demourer avecq luy, toutesfois que ilz n’estoient pas suffisans pour l’entretenir la moitié de l’année & que, s’il ne plaisoit au Roy luy en bailler au double, il seroit contrainct de se retirer, priant le dict Robertet d’en sçavoir le plus tost qu’il pourroit la volunté du Roy, qui luy dist qu’il ne sauroit plus s’advancer que d’y aller incontinent sur l’heure & print ceste commission voluntiers, car il avoit veu les advertissemens du Gouverneur.

Et, ainsi que le Roy fut esveillé, ne faillit à luy faire sa harangue, présent Monsieur de La Trimoille & l’Admiral de Bonnivet, lesquelz ignoroient le tour que le Roy luy avoit faict le jour avant.

Le dict Seigneur en riant leur dist : « Vous aviez envie de chasser le Comte Guillaume, & vous voyez qu’il se chasse luy mesmes. Par quoy luy direz que, s’il ne se contente de l’estat qu’il a accepté en entrant à mon service, dont plusieurs gens de bonnes Maisons se sont tenuz bien heureux, c’est raison qu’il cherche ailleurs meilleure fortune, &, quant à moy, je ne l’empescheray poinct, mais je seray très content qu’il trouve party tel qu’il y puisse vivre selon qu’il mérite. »

Robertet fut aussi diligent de porter ceste response au Comte qu’il avoit esté de présenter sa requeste au Roy. Le Comte dist que avecq son bon congié il délibéroit doncques de s’en aller, &, comme celuy que la paour contraingnoit de partir, ne la sçeut porter vingt quatre heures, mais, ainsy que le Roy se mettoit à table, print congié de luy, faingnant d’avoir grand regret d’ont sa nécessité luy faisoit perdre sa présence.

Il alla aussi prendre congié de la mère du Roy, laquelle luy donna aussi joyeusement qu’elle l’avoit receu comme parent & amy. Ainsi retourna en son païs, & le Roy, voyant sa mère & ses serviteurs estonnés de ce soubdain partement, leur compta l’alarme qu’il luy avoit donnée, disant que, encores qu’il fust innocent de ce qu’on luy mettoit sus, si avoit esté sa paour assez grande pour s’esloingner d’un maistre dont il ne congnoissoit pas encores les complexions.


« Quant à moy, mes Dames, je ne voy poinct que aultre chose peust émouvoir le cueur du Roy à se hazarder ainsi seul contre ung homme tant estimé, sinon que, en laissant la compaignie & les lieux où les Roys ne trouvent nul inférieur qui leur demande le combat, se voulut faire pareil à celuy qu’il doubtoit estre son ennemy, pour se contenter luy mesme d’expérimenter la bonté & la hardiesse de son cueur.

— Sans poinct de faulte, » dist Parlamente, « il avoit raison ; car la louange de tous les hommes ne peult tant satisfaire ung bon cueur que le sçavoir & l’expérience, qu’il a seul, des vertuz que Dieu a mises en luy.

— Il y a long temps, » dist Geburon, « que les Anciens nous ont painct que, pour venir au Temple de Renommée, il falloit passer par celuy de Vertu, & moy, qui congnois les deux personnaiges dont je vous ai faict le compte, sçay bien que véritablement le Roy est ung des plus hardiz hommes qui soit en son Royaume.

— Par ma foy, » dist Hircan, « à l’heure que le Comte Guillaume vint en France, j’eusse plus crainct son espée que celles des quatre plus gentilz compaignons Italiens qui fussent en la Court.

— Nous sçavons bien, » dit Ennasuite, « qu’il est tant estimé que nos louanges ne sçauroient atteindre à son mérite & que nostre journée seroit plus tost passée que chascun en eust dict ce qu’il luy en semble. Parquoy je vous prie, ma Dame, donnez vostre voix à quelqu’un qui die encores quelque bien des hommes, s’il y en a. »

Oisille dist à Hircan : « Il me semble que vous avez tant accoustumé de dire mal des femmes qu’il vous sera aisé de nous faire quelque bon compte à la louange d’un homme, par quoy je vous donne ma voix.

— Ce me sera chose aisée à faire, » dist Hircan, » car il y a si peu que l’on m’a faict ung compte à la louange d’ung Gentil homme dont l’amour, la fermeté & la patience est si louable que je n’en doibs laisser perdre la mémoire :