L’Heptaméron des nouvelles/11


ONZIESME NOUVELLE


Madame de Roncex, estant aux Cordeliers de Thouars, fut si pressée d’aler à ses affaires que, sans regarder si les anneaus du retrèt estoyent netz, s’ala seoir en lieu si ord que ses fesses & abillemens en furent souillés, de sorte que, cryant à l’ayde & desirant recouvrer quelque femme pour la netoyer, fut servye d’hommes qui la veirent nue & au pire état que femme se sçauroit montrer.


n la maison de Madame de La Trémoille y avoit une Dame, nommée Roncex, laquelle, ung jour que sa maistresse estoit allée aux Cordeliers, eust une grande nécessité d’aller au lieu où on ne peut envoier sa chamberière, & appella avecq elle une fille, nommée La Mothe, pour luy tenir compaignie ; mais, pour estre honteuse & secrette, laissa la dite Mothe en la chambre & entra toute seule en un retraict assez obscur, lequel estoit commung à tous les Cordeliers, qui avoient si bien rendu compte en ce lieu de toutes leurs viandes que tout le retraict, l’aneau & la place estoient tout couverts de moust de Bacchus & de la Déesse Cerės, passé par le ventre des Cordeliers.

Ceste pauvre femme, qui estoyt si pressée que à peine eut elle le loisir de lever sa robbe pour se mettre sur l’anneau, de fortune s’alla asseoir sur le plus ord & salle endroit qui fût en tout le retraict, où elle se trouva prinse mieulx que à la gluz, & toutes ses pauvres fesses, habillemens & piedz si merveilleusement gastez qu’elle n’osoit marcher ne se tourner de nul cousté, de paour d’avoir encores pis. Dont elle se print à crier tant qu’il luy fut possible : « La Mothe, m’amie, je suis perdue & déshonorée ! »

La pauvre fille, qui avoyt oy autresfois faire des comptes de la malice des Cordeliers, soupçonnant que quelques uns fussent cachez là dedans qui la voulsissent prendre par force, courut tant qu’elle peut, disant à tous ceulx qu’elle trouvoit : « Venez secourir Madame de Roncex, que les Cordeliers veulent prendre par force en ce retraict », lesquels y coururent en grande diligence & trouvèrent la pauvre Dame de Roncex qui cryoit à l’ayde, desirant avoir quelque femme qui la peust nectoier, & avoit le derriere tout descouvert, craingnant en approcher ses habillemens, de paour de les gaster.

À ce cry là entrèrent les Gentilz hommes, qui veirent ce beau spectacle & ne trouvèrent autre Cordelier qui la tourmentast, sinon l’ordure dont elle avoyt toutes les fesses engluées, qui ne fut pas sans rire de leur costé, ni sans grande honte du cousté d’elle, car, en lieu d’avoir des femmes pour la netoier, fut servie d’hommes qui la veirent nue au pire estat que une femme se povoit monstrer. Par quoy, les voiant, acheva de souiller ce qui estoit net & abessa ses habillemens pour se couvrir, oubliant l’ordure où elle estoit pour la honte qu’elle avoyt de veoir les hommes. Et, quand elle fut hors de ce villain lieu, la fallut despouiller toute nue & changer de tous habillemens avant qu’elle partist du couvent. Elle se fust voluntiers corroucée du secours que luy amena La Mothe, mais, entendant que la pauvre fille cuydoit qu’elle eust beaucoup pis, changea sa collère à rire comme les autres.


« Il me semble, mes Dames, que ce compte n’a esté ne long, ne mélencolicque, & que vous avez eu de moy ce que vous en avez espéré », dont la compaignie se print bien fort à rire, & luy dist Oisille :

« Combien que le compte soit ord & salle, congnoissant les personnes à qui il est advenu, on ne le sçauroit trouver fascheux ; mais j’eusse bien voulu voir la myne de La Mothe & de celle à qui elle avoyt admené si bon secours. Mais, puis que vous avez si tost finy », ce dit elle à Nomerfide, « donnez vostre voix à quelqu’un qui ne pense pas si legiérement. »

Nomerfide respondit : « Si vous voulez que ma faulte soyt rabillée, je donne ma voix à Dagoucin, lequel est si saige que pour mourir ne diroit une follye. »

Dagoucin la remercia de la bonne estime qu’elle avoyt de son bon sens, & commencea à dire :

« L’histoire que j’ay deliberé de vous racompter, c’est pour vous faire veoir comme Amour aveuglist les plus grands & honnestes cueurs, & comme meschanceté est difficille à vaincre par quelque bénéfice ne biens que ce soit. »