L’Heptaméron des nouvelles/06



SIXIESME NOUVELLE


Un viel borgne, Valet de Chambre du Duc d’Alençon, averty que sa femme s’estoit amourachée d’un jeune homme, desirant en savoir la vérité, findit s’en aller pour quelques jours aus champs, dont il retourna si soudain que sa femme, sur laquelle il faisait le guet, s’en apperçeut, qui, la cuydant tromper, le trompa luy-mesme.


l y avoyt ung viel Varlet de Chambre de Charles, dernier Duc d’Alençon, lequel avoit perdu ung oeil & estoit marié avecq une femme beaucoup plus jeune que luy, &, pour ce que ses Maistre & Maistresse l’aymoient autant que homme de son estat qui fust en leur Maison, ne pouvoit si souvent aller veoir sa femme qu’il eust bien voulu, qui fut occasion d’ont elle oblya tellement son honneur & conscience qu’elle alla aimer ung jeune homme, dont à la longue le bruict fut si grand & mauvais que le mary en fut adverty, lequel ne le pouvoyt croire, pour les grands signes d’amityé que luy monstroit sa femme.

Toutesfois ung jour il pensa d’en faire l’expérience & de se venger, s’il pouvoit, de celle qui luy faisoit ceste honte &, pour ce faire, faignist s’en aller en quelque lieu auprès de là pour deux ou trois jours. Et, incontinant qu’il fut party, sa femme envoya quérir son homme, lequel ne fut pas demie heure avecq elle que voicy venir le mary qui frappa bien fort à la porte. Mais elle, qui le congneut, le dist à son amy, qui fust si estonné qu’il eut voulu estre au ventre de sa mère, mauldissant elle & l’amour qui l’avoient mis en tel dangier. Elle luy dist qu’il ne se soulciast poinct & qu’elle trouveroit bien moien de l’en faire saillir sans mal ne honte, & qu’il s’habillast le plus tost qu’il pourroit. Ce temps pendant frappoit le mary à la porte, appellant le plus hault qu’il povoyt sa femme, mais elle faingnoit de ne le congnoistre point & disoit tout hault aux gens de léans : « Que ne vous levez vous, & allez faire taire ceux qui font ce bruit à la porte ? Est-ce maintenant l’heure de venir aux maisons des gens de bien ? Si mon mary estoit icy, il vous en garderoyt. » Le mary, oyant la voix de sa femme, l’appella le plus hault qu’il peut : « Ma femme, ouvrez moy ; me ferez vous demorer icy jusques au jour ? » Et, quand elle veid que son amy estoit tout prest de saillir, en ouvrant sa porte commença à dire à son mary : « Ô mon mary, que je suis bien aise de vostre venue, car je faisois un merveilleux songe & estois tant aise que jamais je ne reçeuz ung tel contentement, pource qu’il me sembloit que vous aviez recouvert la veue de votre oeil. » Et, en l’embrassant & le baisant, le print par la teste & luy bouchoit d’une main son bon oeil, & lui demandant : « Voiez vous point myeulx que vous n’avez accoustumé ? » En ce temps, pendant qu’il ne veoyt goutte, feit sortir son amy dehors, dont le mary se doubta incontinant, & luy dist :

« Par Dieu, ma femme, je ne feray jamais le guet sur vous, car, en vous cuydant tromper, j’é reçeu la plus fine tromperie qui fut oncques inventée. Dieu vous veulle amender, car il n’est en la puissance d’homme du monde de donner ordre en la malice d’une femme, qui du tout ne la tuera ; mais, puis que le bon traictement que je vous ay faict n’a rien servi à vostre amendement, peult estre que le despris que doresnavant j’en feray vous chastira. »

Et en ce disant, s’en alla & laissa sa femme bien desolée, qui, par le moyen de ses amis, excuses & larmes, retourna encores avecq luy.

« Par cecy, voyez vous, mes Dames, combien est prompte & subtille une femme à eschapper d’un dangier. Et si, pour couvrir ung mal, son esprit a promptement trouvé remède, je pense que, pour en éviter ung ou pour faire quelque bien, son esperit seroit encores plus subtil, car le bon esperit, comme j’ay tousjours oy dire, est le plus fort. »

Hircan luy dist : « Vous parlerez tant de finesses qu’il vous plaira, mais si ay je telle oppinion de vous que, si le cas vous estoit advenu, vous ne le sçauriez celer.

— J’aymerois autant, » ce luy dist-elle, « que vous m’estimissiez la plus sotte femme du monde.

— Je ne le dis pas », respondit Hircan, « mais je vous estime bien celle qui plus tost s’estonneroit d’un bruict que finement ne le feroit taire.

— Il vous semble, » dist Nomerfide, « que chacun est comme vous, qui par ung bruit en veult couvrir ung autre, mais il y a dangier que à la fin une couverture ruyne sa compaigne, & que le fondement soit tant chargé pour soustenir les couvertures qu’il ruyne l’édifice. Mais, si vous pensez que les finesses dont chacun vous pense bien remply soient plus grandes que celles des femmes, je vous laisse mon rang pour nous racompter la septiesme histoire, &, si vous voulez vous proposer pour exemple, je croys que vous nous apprendrez bien de la malice.

— Je ne suis pas icy, » respondit Hircan, « pour me faire pire que je suis, car encores y en a il qui plus que je ne veulx en dient », &, en ce disant, regarda sa femme, qui luy dist souldain :

« Ne craingnez poinct pour moy à dire la vérité, car il me sera plus facille de ouyr racompter vos finesses que de les avoir veu faire devant moy, combien qu’il n’y en ait nulle qui sçeut diminuer l’amour que je vous porte. »

Hircan luy respondit : « Aussy ne me plains je pas de toutes les faulses opinions que vous avez eues de moy, par quoy, puis que nous congnoissons l’un l’autre, c’est occasion de plus grande seureté pour l’advenir, mais si ne suis je si sot de racompter histoire de moy dont la vérité vous puisse porter ennuy. Toutesfois j’en diray une d’un personnaige qui estoit bien de mes amys :