L’Expédition du Challenger et les sondages océaniques

L’EXPÉDITION DU CHALLENGER
ET LES SONDAGES OCÉANIQUES.

Les explorations sous-marines confiées aux soins d’un certain nombre de savants anglais par l’association britannique, ont déjà fourni à la science, de nouveaux et précieux documents.

Le Challenger continue son voyage autour du monde, jetant partout, à la surface de toutes les mers, sa sonde ou ses filets[1]. Ce navire a récemment quitté New-York, après avoir accompli la première partie de son vaste programme d’expérience ; nous l’accompagnerons de nos vœux, dans sa belle croisade scientifique, et nous voulons, dès aujourd’hui, dire quelques mots de sa campagne, depuis son départ de Portsmouth jusqu’à sa première étape.

La Nature - 1873 - L’Expédition du Challenger - p097.png
Le laboratoire du Challenger.

Le Challenger est une corvette à faux pont de 2 000 tonnes, dont la construction est parfaitement appropriée au but qu’elle doit poursuivre. On a retiré 16 canons de son armement et son embelle est transformée en un véritable établissement scientifique. La cabine d’arrière est séparée par une cloison, en deux pièces distinctes, dont l’une est destinée au capitaine Narès, et dont l’autre sert de cabinet de travail à un des savants de l’expédition, M. Wyville Thomson, à qui nous empruntons les descriptions qui vont suivre, d’après un très-intéressant récit qu’il vient d’adresser en Angleterre[2]. La cabine d’avant sert de bibliothèque, elle est remplie de livres destinés aux expérimentateurs et aux savants de l’expédition. Vers le milieu de l’embelle, se trouve un cabinet de travail et une chambre obscure destinée aux opérations photographiques. À tribord est disposé le magnifique laboratoire de chimie, dont la gravure ci-dessus représente très-exactement l’ensemble. Des microscopes sont placés au milieu d’une grande table, tout prêts à recevoir sur leurs porte-objet, les préparations micrographiques, à amplifier pour l’observateur, les foraminifères, les débris organiques que le filet ou la sonde viennent d’arracher sur place, aux abîmes de la mer. Des oiseaux empaillés, pris en mer ou sur les côtes, sont accrochés au plafond avec des boites de fer-blanc, destinées à conserver les collections. Des lampes pendues à un axe mobile, éclairent le chimiste, malgré les oscillations de son laboratoire ballotté à la cime des vagues.

Presque tout l’avant de l’embelle du Challenger, est occupé par les drisses des sondes et des filets, par les appareils thermométriques, et photométriques de M. Siemens, par toutes les machines encombrantes, telles que pompe hydraulique, et aquarium.

Des laboratoires de zoologie, des cabinets de physique, riches des plus beaux appareils, complètent l’armement de ce navire, que ses captures ne tarderont pas à transformer en un Muséum flottant.

L’expédition a quitté Portsmouth à 11 h. 30, le 21 décembre 1872. « Pendant une semaine, dit M. Thomson, nous fûmes ballottés à l’embouchure du canal de la Manche, et nous arrivions péniblement à la baie de Biscaye… Un peu avant d’atteindre Lisbonne, le temps s’est calmé jusqu’à Gibraltar… Je vous écris maintenant à 100 milles au nord de Madère. Nous avons fait quelques sondages heureux, à de grandes profondeurs de 2 000 brasses environ[3] ; ils ont mis entre nos mains un grand nombre d’espèces animales dont la plupart sont d’une grande rareté, et dont quelques-unes sont nouvelles pour la science. C’est de la grande vergue que l’on jette le filet de sondage, soutenu par un système spécial, à l’extrémité de la vergue.

Les deux ou trois premiers coups de filets ne nous fournirent plus bientôt au delà des côtes de Lisbonne que de la vase marine, visqueuse et homogène. »

Plus tard, à la hauteur du cap Saint-Vincent, la grande sonde est jetée en mer, elle atteint le fond à une profondeur de 600 brasses, et rapporte à bord, dans le filet dont elle est munie, plusieurs espèces de poissons (genre Macrourus, Mugil, etc.). Ces poissons se trouvaient dans une situation particulière, par suite, de l’expansion de l’air contenu dans leurs organes : l’extrême diminution de pression qu’ils subissaient à la surface de la mer leur faisait sortir les yeux de la tête ; on les eût dit intérieurement poussés par un ressort.

« Dans nos sondages postérieurs, ajoute M. Wyville Thomson, nous avons ajouté à notre collection plusieurs crustacés remarquables. L’un d’eux retiré d’une profondeur de 1 090 brasses, appartenait à l’ordre des Amphipodes ; il avait environ 9 centimètres de longueur, et ses yeux fort remarquables s’étendaient en deux grands lobes sur toute une partie de sa tête. »

Les mollusques sont extrêmement rares dans les eaux profondes, et les prises opérées par le Challenger se sont bornées à quelques espèces n’offrant pas d’intérêt spécial. Mais une des captures les plus remarquables, faites à la profondeur de 1 525 brasses, consiste en un nouveau polype de la famille des Bryozoaires ; la forme de cet être bizarre est celle d’une coupe de cristal ; la base de son corps étrange se rassemble en une tige transparente de 5 à 7 centimètres de haut, analogue au pied d’un verre de Bordeaux. Les Échinodermes ont fourni aussi des échantillons très-variés, très-intéressants ; et parmi ceux-ci il faut mentionner un individu fort rare, déjà décrit par Agassiz sous le nom de Salenia Varispina.

À de grandes profondeurs, la sonde a souvent rapporté des Gorgones, douées d’un pouvoir de phosphorescence très-prononcé. La lumière que ces êtres projettent serait-elle destinée à éclairer le fond de l’Océan, que l’on supposait jusqu’ici plongé dans les ténèbres. Brillerait-il, au contraire, de clartés et de lueurs produites par les habitants dont il abonde ?

Le capitaine Maclear, s’occupe spécialement à bord du Challenger, de ces phénomènes de phosphorescence, dont il étudie les propriétés spectrales, et qui lui apporteront certainement une riche moisson de faits inattendus.

On voit que l’expédition du Challenger, est digne de fixer l’attention de tous les amis de la science. Cette vaillante corvette n’a encore jeté sa sonde que sur quelques points de la superficie maritime ; elle ne l’a cependant presque jamais retirée des bas-fonds de la mer, sans y trouver des témoins de la vie, dans les profondeurs océaniques, sans y rencontrer quelque produit, digne d’être analysé et étudié par le savant. Que sera-ce quand ses explorations vont se porter vers des mers plus éloignées, vers des régions moins connues, et dans des profondeurs plus grandes ? Que de mystères sont cachés à nos yeux sous cette nappe mouvante de l’Océan ! Que d’énigmes sont à jamais enfouies sous ces flots mobiles, qui nous cachent une faune et une flore d’une richesse si prodigieuse, que la sonde jetée au hasard en recueille partout des vestiges.

Il ne manque certes pas de conquêtes à faire au sein des abîmes océaniques qui, quoique voisins de nous, sont aussi peu connus que les profondeurs du firmament !

Gaston Tissandier.

La suite prochainement. —


  1. Voy. Chronique du no 3, p. 46.
  2. L’intéressant voyage du Challenger est régulièrement publié dans le journal anglais Nature. L’honorable directeur du journal anglais, le savant M. Lockyer, a bien voulu souhaiter la bienvenue à la Nature française. Il nous a fait l’honneur de nous demander quelques-uns de nos clichés, et de traduire en anglais nos articles qui les accompagnaient. Il nous a proposé, en échange, de mettre à notre disposition les documents de sa belle publication. Nous avons accepté avec empressement cette offre de confraternité scientifique, dont nos lecteurs profiteront dès aujourd’hui, en ayant quelques renseignement inédits en France sur l’expédition du Challenger. G. T.
  3. La brasse anglaise vaut 1m,80 environ.