L’Exil et la Mort du général Moreau/01

L’Exil et la Mort du général Moreau
Revue des Deux Mondes5e période, tome 47 (p. 833-866).
L’EXIL ET LA MORT
DU
GÉNÉRAL MOREAU[1]

I
MOREAU ET LA CONSPIRATION DE GEORGES

On ne trouvera dans cette étude ni le récit de la conspiration de Georges Cadoudal, dans laquelle l’animosité du Premier Consul, les basses manœuvres de sa police, la maladresse du grand juge Reynier firent impliquer le général Moreau, ni celui des incidens qui avaient à cette époque brouillé le vainqueur de Hohenlinden avec le vainqueur de Marengo. La conspiration royaliste de 1804 aura bientôt son historien[2] ; la brouille des deux généraux a eu déjà le sien[3]. De ce que l’un a raconté, de ce que l’autre se prépare à raconter, nous ne parlerons ici qu’autant que cela sera nécessaire pour faire comprendre l’état d’âme de Moreau, au cours des événemens qui ont pesé sur les dernières années de sa vie et pour mettre en lumière les mobiles de sa conduite en 1813. À cette date fatale pour lui, nous aurons trop de motifs de déplorer son aveuglement pour ne pas insister, dès le début de ce travail, sur les causes qui ont peu à peu débilité sa conscience au point de lui faire perdre de vue ce que commande le devoir et de le laisser convaincu, au moment où il meurt, qu’il n’y a pas manqué en mettant ses talens militaires au service des puissances qui marchaient contre sa patrie.

Ces causes sont éclatantes, et il est d’une inqualifiable injustice que, sauf de rares exceptions, les historiens qui se sont occupés de Moreau, ne lui en aient pas tenu plus de compte[4]. Elles permettent d’affirmer qu’il n’a pas été le seul artisan de sa chute, que Bonaparte y a eu volontairement la plus large part, et qu’en ces circonstances douloureuses, le futur empereur, qu’on voudrait y voir déployer plus de reconnaissance et de magnanimité, s’est surtout inspiré du désir d’abaisser un homme qui lui portait ombrage et peut-être de se débarrasser d’un rival. « S’il avait l’esprit capable de tout comprendre, écrit de lui le chancelier Pasquier, il n’avait pas dans le cœur ce qui éclaire l’esprit sur l’avantage des résolutions généreuses. » De là, les indignes traitemens dont, en dépit de ses protestations d’innocence que ne dément aucune preuve, Moreau est l’objet, dès qu’il est soupçonné d’avoir trempé dans les machinations criminelles de Cadoudal ; de là aussi le ressentiment qui s’empare de lui, lorsqu’il se voit brutalement emprisonné, porté sur « la liste des brigands » que le gouvernement consulaire fait publier, et enfin condamné et proscrit.


Il ne peut pas ne pas se souvenir alors des services qu’il a rendus à son pays. N’est-il pas l’organisateur de la fameuse retraite de 1796, une des plus admirables dont fasse mention l’histoire des guerres ? N’a-t-il pas avec un entier désintéressement secondé Pichegru en Hollande, réparé les fautes de Scherer en Italie, sauvé l’armée à Novi ? A Hohenlinden, n’a-t-il pas largement contribué à contraindre l’Autriche à une paix désastreuse pour elle ? Si défiant de lui-même et si modeste qu’il soit, comment méconnaîtrait-il qu’il est, à l’égal de Bonaparte et de Pichegru, un des plus glorieux serviteurs de la France ? En 1804, si grande est la contradiction entre ce qu’il croit justement lui être dû et ce qu’il reçoit, qu’il lui faudrait une vertu que peu d’hommes possèdent pour ne pas concevoir une vive rancune contre Bonaparte, auquel il attribue la principale responsabilité de son malheur.

Cette rancune, il ne l’abdiquera plus ; elle s’envenimera, avec le temps, des tristesses de son exil, de l’amer regret de sa carrière brisée, des triomphes de celui qui a causé sa perte, des traitemens infligés à Mme Moreau, lorsqu’elle vient en France en 1812. Elle l’entraînera, en 1813, à la résolution la plus funeste à sa gloire. Ce sont ces souvenirs que nous entreprenons d’évoquer, à l’aide de documens qui nous semblent devoir les éclairer de la plus vive lumière.


I

Le 25 pluviôse de l’an XII (15 février 1804), le général Moreau, après avoir passé quelques jours dans sa terre de Grosbois, voisine de Paris, revenait en poste vers la capitale, lorsque, au pont de Charenton, à neuf heures du matin, sa voiture fut subitement entourée par un détachement de la garde consulaire dont le commandant, le chef d’escadron Henry, en vertu d’ordres qu’il exhiba, procédait aussitôt à son arrestation. Une heure après, il était écroué au Temple et mis au secret.

Le même jour, au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat, lecture était donnée d’un rapport du grand juge Reynier, dénonçant un complot ourdi contre le Premier Consul Bonaparte par les princes français émigrés, avec l’appui de l’Angleterre, dans le dessein, après l’avoir assassiné, de renverser le gouvernement au profit des Bourbons. Le chouan Georges Cadoudal et le général Pichegru étaient désignés comme les principaux auteurs de cette conjuration qui comptait un grand nombre d’affiliés, le général Moreau comme leur complice. La police n’avait pas encore mis la main sur les deux premiers. Mais elle se croyait sur leurs traces. Dès ce moment, elle tenait Moreau ainsi que plusieurs des comparses compromis dans cette dramatique affaire.

L’émotion du public n’eut d’égale que sa surprise. Son émotion était provoquée par le péril qu’avait couru Bonaparte, considéré alors comme le pacificateur du pays et déjà trop populaire pour que la France, qui n’avait pas perdu le souvenir de l’attentat de Nivôse, ne s’alarmât pas de le voir toujours menacé par le poignard des assassins. Quant à la surprise, elle tenait à l’accusation portée contre Moreau et à son incarcération qui semblait démontrer que la police possédait des preuves de sa culpabilité.

Qu’il en existât contre Cadoudal et contre Pichegru, ce n’est pas pour étonner. Le rôle du terrible chouan dans les guerres civiles de la Révolution, la conduite de Pichegru en Allemagne et en Angleterre, depuis son retour en Europe, après son évasion de Cayenne, ne justifiaient que trop les griefs qui leur étaient imputés. Mais Moreau que sa renommée, restée pure, avait placé si haut dans l’estime de ses concitoyens, qui vivait, au milieu d’eux, populaire, riche, honoré, comment admettre qu’il eût, de gaîté de cœur, compromis sa carrière et sa réputation, fait litière d’un passé d’honneur et de gloire et se fût abaissé, esclave de la jalousie et de l’envie dont ses ennemis le prétendaient animé contre Bonaparte, jusqu’à s’allier à des rebelles dont la mort du Premier Consul était le but avoué ? L’accusation portée contre lui laissait donc force gens incrédules.

D’ailleurs, quoique formulée par le gouvernement, elle apparaissait encore douteuse et vague. Elle ne devait se préciser qu’au cours de l’instruction, lorsque l’arrestation de Cadoudal, de Pichegru et de tous leurs complices eut livré au gouvernement les secrets des conspirateurs. En se précisant, elle allait perdre de son importance. Les témoignages, vrais ou faux, recueillis contre Moreau, établissaient, à la vérité, qu’ayant connu le complot, il ne l’avait pas dénoncé ; que, quoiqu’en l’an V, à l’époque du 18 fructidor, il eût déclaré que Pichegru avait trahi, il s’était ensuite intéressé à son sort ; qu’au moment où l’organisation du complot venait de ramener ce général à Paris, il l’avait vu secrètement à plusieurs reprises ; — trois fois, prétendait l’accusation, dont deux chez lui et une sur le boulevard de la Madeleine ; deux fois seulement, objectait-il, en niant la dernière, — et qu’enfin, il avait vu aussi Cadoudal. Mais il résultait des aveux mêmes de ses accusateurs que l’entente n’avait pu se faire, qu’il avait formellement refusé de s’associer aux projets qui lui étaient soumis et de travailler au rétablissement de la monarchie. Toujours d’après eux, il s’était borné à répondre qu’ayant un parti considérable dans le Sénat et dans l’armée, il devait supposer que, si le gouvernement consulaire était renversé, c’est à lui que le pouvoir serait offert et qu’en ce cas, il l’accepterait non pour rappeler les Bourbons, dont la France ne voulait pas, mais pour sauver la République.

Réduite à ces termes, sa culpabilité s’atténue singulièrement. Elle s’affaiblit plus encore, si l’on tient compte de ses réponses au cours de l’instruction et des débats publics ; si l’on considère, surtout, l’indignité des accusateurs, l’invraisemblance et la contradiction de leurs dires, la fragilité des preuves qu’ils produisent. Comment croire par exemple, comme l’affirme l’un d’eux, Bouvet de Lozier, que Moreau, après avoir promis « de se réunir à la cause des Bourbons, » s’est rétracté et, par l’intermédiaire des généraux Pichegru et Lajolais, leur a proposé de le faire nommer dictateur ? Toute sa vie ne proteste-t-elle pas contre cette imputation ? Les Bourbons, il a par trois fois refusé de les servir. Dictateur, il a pu l’être quand il avait une armée à ses ordres : Sieyès lui a offert la dictature lorsque la République semblait en péril. C’est lui-même qui, en déclinant cette offre, a désigné Bonaparte comme le plus capable d’accomplir un coup d’Etat. Il a fait plus : au 18 brumaire, il a servi les desseins de son glorieux camarade. Comment donc s’expliquer, — à moins qu’il ne soit le plus imprévoyant des hommes, ce qu’il n’est pas, — que quatre ans plus tard, quand le Premier Consul est au faîte de la puissance, et touche à l’Empire, il ait conçu le fol espoir de se saisir, avec l’aide d’une poignée de Chouans et d’un général dépopularisé et irréparablement compromis, de ce pouvoir dictatorial dont il n’a pas voulu quand il lui était aussi facile de s’en emparer que cela lui serait difficile maintenant ? Que valent, à cet égard, les témoignages d’un Rolland et d’un Lajolais ?

Dans les notes que, du fond de son cachot, Moreau fait passer à ses avocats, il explique ainsi qu’il suit ses relations avec Rolland. « Il a servi sous mes ordres comme inspecteur des Transports militaires à l’armée du Rhin, ans IV, V, VIII et IX. Depuis mon retour à Paris, il venait me voir de temps en temps, comme presque tous ceux qui ont servi avec moi. » Il pourrait ajouter qu’à peine arrêté, Rolland, tremblant pour ses jours, s’est vendu à la police, ce qui enlève toute autorité à ses déclarations.

Celles de Lajolais ne méritent pas plus de confiance. « C’était un mauvais général de brigade, écrit encore Moreau. En l’an IV, à Strasbourg, sa femme vivait publiquement avec Pichegru, lui le sachant. Cela doit suffire sur le compte de l’un et de l’autre. J’ai entendu dire que Lajolais avait été aide de camp du général Kellermann, actuellement sénateur, et qu’il l’avait dénoncé dans le temps de la Terreur. J’ignore si cela est vrai. » Nous l’ignorons aussi. Mais, ce qui n’est pas douteux, c’est que, compromis, en 1797, par la saisie des papiers de Klinglin, Lajolais a subi une détention de deux ans. Quoique acquitté ensuite par le conseil de guerre, devant lequel il était traduit, il a paru si peu lavé des accusations portées contre lui, qu’il a été jugé indigne de rester dans l’armée et qu’on l’a mis en réforme. Il attribue sa disgrâce aux démarches de Moreau et ses affirmations, lors du procès de 1804, sont visiblement inspirées par le désir de se venger de lui.

Un autre accusateur de Moreau, c’est Concheri, qui a conduit Pichegru chez lui. Moreau connaît à peine ce personnage et ne sait rien de son passé, sinon qu’il a été le secrétaire du général Moncey. « Il était venu une fois à Grosbois, l’année passée, me demander si je voulais écrire à Pichegru, qui était alors à Londres, qu’il avait une occasion très sûre. Je lui répondis que je ne pouvais écrire dans un pays en guerre avec la France. La seconde fois que je l’ai vu, c’est quand il est venu chez moi, un soir, environ sept heures, avec Pichegru. » Il convient d’ailleurs de constater, dès à présent, que cet accusé déclara qu’il ne croyait pas que Moreau eût jamais voulu prendre part aux menées de Cadoudal et de Pichegru.

Tels sont les personnages sur les dires de qui le général Moreau fut impliqué dans le procès Cadoudal, par suite de ses rapports avec Pichegru, dans la mesure où il les avouait. Avant de rappeler, non d’après ses interrogatoires, mais d’après les lettres, encore inédites aujourd’hui, qu’il envoyait à sa femme[5], comment il répond à ses accusateurs, nous devons résumer ce qu’il y avait de vrai dans les faits qui aidèrent la police à consommer sa perte.

A l’armée du Nord, quand Pichegru la commandait, Moreau avait fait la connaissance d’un certain abbé David, oncle du général Souham, qui servait dans la même armée. Ancien curé de Pompadour, et ancien vicaire général de Limoges, cet ecclésiastique, pour fuir les périls créés par le régime terroriste, s’était réfugié auprès de son neveu. « Nous vivions tous ensemble chez le général en chef, déclare Moreau dans le manuscrit auquel nous avons emprunté les extraits qui précèdent. Quand nous nous rencontrions depuis, c’était avec plaisir, car c’est un très honnête homme qui a de l’esprit et auquel on ne peut reprocher qu’un peu d’indiscrétion. »

Après la paix d’Amiens, l’abbé David reconnaissant envers Tichegru de l’accueil que, durant les mauvais jours, il avait trouvé à son quartier général, et ayant su qu’évadé de Cayenne avec d’autres fructidorisés, il attendait en Angleterre de pouvoir rentrer en France, entreprit de hâter son retour. Mais, dès ses premières démarches, il lui fut dit qu’étant donné les dispositions du Premier Consul, ce serait déjà chose faite si le général Moreau ne s’était obstiné à s’y opposer en alléguant la conduite de Pichegru en 1797, dénoncée par lui-même au Directoire. Rien n’était moins vrai, et Moreau s’empressa de protester. Il répondit à l’abbé David que, loin de s’opposer à la rentrée de Pichegru, il eût été heureux de pouvoir la solliciter lui-même s’il avait eu assez de crédit pour l’obtenir. Ne l’espérant pas, il avait du moins mis en mouvement d’autres influences et le désir du proscrit avait été transmis à Bonaparte par un officier général. L’abbé David lit parvenir cette information à Pichegru, en l’engageant à s’adresser directement au Premier Consul. Mais Pichegru ne voulait rien demander qu’autant qu’il serait assuré d’une réponse favorable. En le déclarant à l’abbé David, il le chargeait de remercier Moreau.

Au moment où s’échangeaient ces lettres, Moreau figurait déjà parmi les mécontens qui reprochaient à Bonaparte de travailler non pour la République, mais pour lui et qui, dans certains de ses actes, le Concordat notamment et la création de la Légion d’honneur, voyaient des preuves de son ambition. On doit même croire que Moreau regrettait de l’avoir secondé dans la journée de Brumaire, à laquelle il n’avait participé, semble-t-il, que parce qu’il était convaincu que Bonaparte était uniquement animé du désir de sauver la République en arrachant le pouvoir à la coterie incapable et méprisable qui le détenait.

À ces causes du mécontentement de Moreau, des vanités de femmes en avaient ajouté d’un autre ordre, moins graves en apparence, mais d’un effet plus immédiat, plus décisif et peut-être plus irréparable. Au mois de novembre 1800, Moreau s’était marié. A trente-sept ans, il avait épousé une belle créole de dix-neuf ans, Mlle Alexandrine Hulot, fille d’un ancien trésorier principal de l’île Bourbon. Sous l’influence de sa mère, que tous les mémoires du temps et même des traditions de famille représentent comme vaniteuse, susceptible à l’excès et rêvant pour ses enfans les plus hautes destinées, cette jeune femme ne cessait d’exciter l’animosité de son mari contre Bonaparte. Entre le ménage de Moreau et celui du Premier Consul, s’étaient élevées des rivalités, entre les épouses, des conflits de préséance, et il en était résulté des froissemens réciproques d’amour-propre, blessures que ceux qui les font ne pardonnent pas plus que ceux qui les reçoivent. Ainsi s’étaient envenimés d’une foule de menus incidens les motifs qui, peu à peu, avaient éloigné Moreau de Bonaparte et rendu le premier suspect au second.

A l’époque où, par l’intermédiaire de l’abbé David, Pichegru cherchait à rentrer en grâce, Bonaparte en voulait à Moreau ; ils ne se voyaient plus, et Moreau, devenu, moins par sa volonté que par sa faiblesse de caractère, le point de ralliement de l’opposition, ouvrant ses salons aux mécontens, tolérant les propos malveillans contre le Premier Consul, laissant dire qu’il pourrait le remplacer, était surveillé secrètement par la police. Il est d’autant moins téméraire de supposer qu’elle eut vent de la correspondance de l’abbé David avec Moreau et qu’elle soupçonna celui-ci d’intriguer avec Pichegru, que c’est la seule explication possible de l’empressement avec lequel elle saisit l’occasion de tendre un piège à l’abbé.

Désireux d’aller, à Londres, entretenir Pichegru des moyens de le faire revenir en France, il avait réclamé un passeport. On le lui délivra ; puis, à Calais, au moment où il s’embarquait, on l’arrêta parce que, sans doute, on espérait trouver sur lui des lettres de Moreau à Pichegru. On n’en trouva pas. Il n’en fut pas moins gardé prisonnier, ramené à Paris et incarcéré au Temple. Il y était depuis un an lorsque fut découvert le complot Cadoudal, dans lequel on l’impliqua en même temps que Moreau.

Voici du reste comment, dans ses notes de défense, le général explique ses relations avec lui et répond en même temps à Rolland et à Lajolais qui, en dénonçant ses entrevues avec Pichegru, les ont dénaturées pour établir qu’ils ont conspiré ensemble.

« Mes lettres à David et celles qu’il m’a écrites n’ont jamais parlé que de la radiation de Pichegru et on pouvait la désirer, puisqu’il était le seul fructidorisé non rentré ; que les autres étaient même ou consuls, ou ministres, ou sénateurs. Et puis les chefs de l’armée de Condé étaient rentrés six mois après que je les avais défaits en Allemagne. Je ne vois pas pourquoi Pichegru ne serait pas également rentré.

« Je n’ai jamais eu également avec Lajolais d’autres sujets de conversation. Quand il est venu, l’été passé, me prier de le faire employer, il me demanda de l’argent pour retourner en Alsace. Je le lui refusai. L’hiver dernier, il vint me demander un rendez-vous avec Pichegru, que je refusai, et il l’amena une fois chez moi, accompagné de Concheri, sans m’en avoir prévenu. C’est la première fois que j’ai vu Pichegru. La seconde fois, il m’avait fait demander un rendez-vous par Rolland, en disant qu’il avait quelque chose de très important à me dire. Je refusai le rendez-vous. Je dis à mon secrétaire Fresnières de savoir de Rolland ce que voulait Pichegru. Le soir ou le lendemain, je ne me le rappelle plus, celui-ci vint seul chez moi. Sans me faire de proposition, il me parla de l’état de la France et, nos opinions s’étant trouvées très différentes, il s’en alla très mécontent : Lajolais et Rolland le disent également. C’est le lendemain ou deux jours après, que ce même Rolland est venu me demander si je persistais dans l’opinion que j’avais manifestée à Pichegru : alors, il me demanda et me fit entendre qu’il croyait que je pensais à moi. Je n’ai plus entendu parler de ces gens depuis.

« Dans mon interrogatoire du Grand Juge, j’ai dit qu’il y a environ six mois, vers la fin de l’automne, mon secrétaire me dit qu’un jeune homme, qu’il avait connu à Rennes, mais dont il ignore le nom, lui avait dit de s’informer de moi si, vu ma position vis-à-vis du Consul et la manière dont j’étais traité, j’aurais de l’éloignement à entendre des propositions que voulaient me faire les princes français. Je chargeai mon secrétaire, s’il revoyait cet homme, de lui dire que je n’écouterais aucune proposition de ce genre. « — Dites-lui au surplus, ajoutai-je, que, si j’avais eu envie de conspirer, j’aurais pu le faire à la tête de cent mille hommes et qu’à présent, je ne suis pas assez fou pour le faire avec mes domestiques. »

Dans cette note qui résume les dires sur lesquels, comme on le verra plus loin, Moreau ne variera plus, il fait allusion aux interrogatoires que lui fit subir le grand juge Reynier. Le premier eut lieu le jour même de son arrestation, le 25 pluviôse (15 février). A onze heures du soir, Reynier se transporta au Temple, en grand apparat, fit comparaître l’accusé et l’interrogea « longuement, avec de froids égards. » C’est Thiers qui nous le dit. Mais il déplore en même temps que le représentant le plus élevé de la Justice ne se soit pas conduit, en cette circonstance, ainsi que le lui prescrivaient les ordres de Bonaparte.

A l’en croire, le Premier Consul aurait ordonné au Grand Juge de lui amener Moreau dans sa voiture.

— Qu’il convienne de tout avec moi et j’oublierai les égaremens produits par une jalousie qui était plutôt celle de son entourage que la sienne.

Qu’y a-t-il de vrai dans ces propos ? La précision avec laquelle Thiers les reproduit, sans apporter aucune preuve de leur exactitude, n’autorise-t-elle pas à les mettre en doute dans la forme où ils nous sont présentés ? Peut-on ne pas voir qu’ils ont été dictés à Thiers par le souci de dresser en face d’un Moreau criminel, compromis et humilié, un Bonaparte magnanime et généreux, et de l’élever à la hauteur d’un César faisant grâce à Cinna ? Si les intentions du Premier Consul ont été telles que le prétend l’historien du Consulat et de l’Empire, comment Bonaparte, qui se connaissait en hommes, qui savait si bien les juger et les si bien choisir, en vue de la tâche qu’il leur destinait, a-t-il confié à l’honnête, mais peu capable Reynier, une mission aussi délicate que celle qui consistait à ménager l’orgueil de l’âme fière qu’était Moreau et à le convaincre qu’il pouvait se soumettre sans s’abaisser ?

Ce qui est d’ailleurs certain, c’est que Reynier s’abstint de communiquer à Moreau les ordres du Premier Consul. Il en existe une preuve formelle. Elle est dans la lettre qu’il écrivait au prisonnier, le 18 ventôse (9 mars), en réponse à celle que celui-ci, après un mois de captivité, adressa à Bonaparte[6]pour exposer sa conduite et protester de son innocence.

« J’ai mis hier, à onze heures du soir, citoyen général, c’est-à-dire aussitôt après l’avoir reçue, votre lettre sous les yeux du Premier Consul. Son cœur a été vivement affecté des mesures de rigueur que la sûreté de l’État lui a commandées.

« Au moment où je vous fis prêter votre premier interrogatoire et lorsque la conspiration et votre complicité n’avaient pas encore été dénoncées aux premières autorités et à la France entière, il m’avait chargé, si vous m’en aviez témoigné le désir, de vous conduire à l’heure même en sa présence. Vous auriez pu contribuer à tirer l’Etat du danger où il se trouvait encore.

« Avant de saisir la justice, j’ai voulu, par un second interrogatoire, m’assurer s’il n’y avait pas de possibilité de séparer votre nom de cette odieuse affaire : vous ne m’en avez donné aucun moyen. »

Il résulte de cette lettre, véritable chef-d’œuvre d’hypocrisie, que Reynier, au lieu de proposer à Moreau de le conduire chez Bonaparte, attendit qu’il lui exprimât le désir d’y aller et que Moreau ignora les intentions du Premier Consul à son égard. Les eût-il soupçonnées, il n’eût pas très probablement jugé digne de lui de ne pas attendre qu’on les lui fit connaître. Mais le silence de Reynier ne pouvait les lui laisser deviner, et c’est ainsi qu’il ne donna au Grand Juge « aucun moyen de séparer son nom de cette odieuse affaire. »

Comment ne pas conclure de ces faits que les ordres du Premier Consul à Reynier n’étaient pas empreints du caractère de bonhomie et de clémence que Thiers leur attribue ? S’ils eussent été tels qu’il le déclare, comment Reynier aurait-il osé prendre sur lui de ne pas les exécuter ? Point n’aurait été besoin d’un interrogatoire pour décider si, oui ou non, ils devaient l’être. Ce qu’au dire même de Thiers, Bonaparte exigeait, c’était non des aveux à Reynier, mais des aveux à lui. « Qu’il convienne de tout avec moi. » Tel est le propos que lui prête l’historien du Consulat et de l’Empire. C’est donc en transmettant les ordres du Premier Consul que Reynier aurait dû commencer son entretien avec Moreau. S’il ne lui en fit point part, c’est que la volonté du maître en avait subordonné la communication à des aveux complets et à un repentir éclatant, lesquels lui auraient permis un beau geste en faveur d’un grand coupable qui désavouait et regrettait sa conduite, et que le pardon dont il eût été l’objet aurait irréparablement abaissé.

Ce qui prouve au surplus que telle était la pensée de Bonaparte, c’est la rapidité avec laquelle il résolut d’impliquer définitivement Moreau dans la conspiration de Georges, sans même s’enquérir de la manière dont le Grand Juge s’était acquitté de la mission qu’il lui avait confiée. « Sur ma lettre au Premier Consul, mandait Moreau à sa femme, après avoir reçu la réponse de Reynier, citée ci-dessus, le Grand Juge m’a écrit que si je l’avais envoyée le premier jour, on m’aurait ôté de cette affaire. Je ne sais quelle différence il y a entre un jour et un autre, les procédures n’étant pas commencées. » La remarque était juste, comme il l’est aussi de reconnaître qu’il eût mieux valu pour Moreau que cette lettre eût été écrite après son premier interrogatoire. Mais, à quelque date qu’il l’eût écrite, elle n’aurait pas désarmé Bonaparte ; elle n’était pas ce qu’il voulait : il attendait des aveux, et il recevait une justification. C’est pour ce seul motif que Reynier la déclara trop tardive.

Elle n’en constituait pas moins un exposé des faits conforme à la vérité et dont il était aisé de vérifier l’exactitude. La police tenait tous les fils de la conspiration et tous les coupables. Pichegru avait été arrêté le 28 février, Georges Cadoudal le 9 mars. Ni l’un ni l’autre n’accusait Moreau et, sauf les quatre accusés qui visiblement le calomniaient, aucun des complices ne parlait de lui : aucun d’eux ne le connaissait. C’était donc un odieux déni de justice de le retenir dans le procès. Mais sa perte était résolue et, pour le perdre, on ne tint compte que des dires de ses accusateurs, dont deux au moins s’étaient décidés à servir les desseins de la police.


II

Aussitôt après l’arrestation du général Moreau et avant même que la police fût complètement éclairée sur l’importance du complot, le nombre et la qualité des conspirateurs, une question s’était posée : celle de la juridiction devant laquelle ils seraient traduits. Cette juridiction semblait tout indiquée. C’est au tribunal criminel de la Seine où, comme aujourd’hui dans nos cours d’assises, fonctionnait un jury, qu’ils devaient être déférés. Mais il semblait douteux qu’on obtînt de lui une condamnation contre Moreau dont la popularité avait des racines profondes au cœur de cette bourgeoisie parisienne souvent un peu frondeuse, parmi laquelle les jurés étaient principalement recrutés. On songea alors à séparer Moreau des autres accusés, à lui faire un procès à part et, puisqu’il était soldat, à l’envoyer en conseil de guerre. Pour diverses causes, cette solution fut écartée et, finalement, on décida de s’en tenir au tribunal criminel, mais, les juges siégeant seuls sans l’assistance du jury qu’à cette occasion un sénatus-consulte suspendit pour deux ans, autant dire que les accusés étaient privés de la principale des garanties que les lois avaient établies en leur faveur et livrés à une magistrature plus disposée à entrer dans les vues du gouvernement qu’à se montrer indépendante.

On ne s’étonnera pas de cet excès d’arbitraire si l’on songe qu’au même moment, les portes de Paris étant fermées, pour que personne n’en pût sortir, le Corps législatif votait docilement une loi qui punissait de mort quiconque donnerait asile aux conspirateurs non encore arrêtés et de six ans de fers quiconque, sachant où ils étaient, ne les dénoncerait pas.

L’instruction de l’affaire ayant été confiée au juge Thuriot, ancien conventionnel, elle commença dès qu’on tint les principaux coupables, c’est-à-dire vers le milieu de mars. Elle s’achevait à peine à la fin de mai, singulièrement dramatisée, on le sait, par le meurtre du duc d’Enghien et par le suicide de Pichegru.

Il n’y a pas lieu de suivre le général Moreau à travers les interrogatoires et les confrontations auxquels il fut soumis. Mieux vaut, nous paraît-il, résumer ses moyens de défense d’après les notes intimes où il les exposait et d’après les lettres qu’il faisait passer à sa femme. On trouve là, sous une forme inédite et en des conditions qui ne permettent pas de mettre en doute la sincérité du fond, les argumens qu’il développa devant ses juges et que le compte rendu officiel, imprimé par ordre du gouvernement, ne reproduit pas toujours avec exactitude et fidélité.

Voici d’abord le résumé des discussions qui s’étaient engagées entre lui et ses accusateurs devant le juge d’instruction, tel qu’il l’envoyait à Mme Moreau, en même temps qu’une copie de sa lettre à Bonaparte, afin qu’elle remît le tout à l’avocat Bonnet, auquel sa famille et lui-même voulaient confier sa défense.

« Je joins ici la lettre au Premier Consul : j’ajouterai quelques renseignemens aux faits. Quelle lenteur ! Après avoir parlé de confrontations, les seuls accusés à qui j’aie été confronté sont Lajolais, Concheri et Rolland.

« Lajolais dépose qu’il est venu, l’année passée, me voir à Paris de la part de Pichegru, que je lui ai témoigné le désir de voir celui-ci, et que, d’après cela, ils sont arrivés à Paris, qu’il m’a donné un rendez-vous que je n’ai accepté que quatre jours après, que j’y ai été, qu’ensuite il a mené Pichegru chez moi.

« J’ai répondu qu’à la vérité, Lajolais était venu, il y a un an, me prier de la part de Pichegru de le faire employer : que je lui avais dit n’en avoir pas la possibilité ; qu’il m’avait ensuite demandé de l’argent pour retourner en Allemagne, que je le lui avais refusé ; que je ne lui ai jamais témoigné que le désir de voir Pichegru rayé de la liste des émigrés, mais jamais de le voir, autrement ; qu’il est venu, il y a quelques mois, me dire que Pichegru était à Paris, qu’il m’a proposé quelques rendez-vous que j’ai refusés ; qu’il l’a mené chez moi, un soir, à sept heures, sans que je l’attende ; que nous avons passé quelques momens ensemble, et que, le lendemain, Lajolais était venu me demander d’autres rendez-vous que j’avais refusés, en le priant de ne plus revenir chez moi.

« Lajolais dépose ensuite que Pichegru est venu une autre fois chez moi avec mon secrétaire. J’ai répondu que je n’en savais rien. J’ai ajouté que Lajolais, ayant été détenu pendant deux ans, d’après mes rapports au gouvernement, sa déposition était inspirée par un esprit de vengeance.

« Concheri dépose qu’il est venu un soir chez moi avec Lajolais et Pichegru ; que ce dernier est resté un quart d’heure avec moi, Lajolais dit une demi-heure. Concheri parle ensuite, par ouï-dire, de la déposition de Lajolais. Il ajoute qu’il croit que je n’ai aucune part à la conspiration.

« J’ai répondu comme à la déposition précédente.

« Rolland dépose que Lajolais ne pouvant plus venir chez moi, lui y est venu d’abord pour me proposer de loger Pichegru, que j’avais répondu que je le logerais bien, mais que je craignais qu’il ne fût découvert.

« J’ai répondu que je n’avais jamais voulu loger Pichegru.

« Il ajoute qu’il est revenu me demander un rendez-vous et que j’ai répondu que j’y enverrais mon secrétaire et qu’en effet, mon secrétaire était allé chez lui, le soir, et qu’ils étaient venus à la maison.

« J’ai répondu que j’avais refusé le rendez-vous ; mais que, Rolland ayant dit que Pichegru avait quelque chose à me communiquer, j’avais envoyé mon secrétaire pour savoir ce qu’il voulait. Si j’avais voulu voir Pichegru, je n’avais qu’à répondre affirmativement à Rolland. Le soir, Pichegru s’est présenté seul. J’ignore si mon secrétaire l’avait accompagné. Rolland dépose encore que Pichegru, en rentrant, avait été mécontent de moi et avait dit que j’étais un ambitieux. Ceci est confirmé par Lajolais et Concheri.

« Rolland ajoute qu’il est venu le lendemain chez moi et m’a demandé si je persistais dans ce que j’avais dit à Pichegru ; que je lui ai répondu que les princes français s’étaient mal conduits, mais que si Pichegru voulait agir, je ferais tout pour le seconder, que j’avais un parti dans le Sénat, mais qu’il fallait que les Consuls et le gouvernement de Paris disparaissent.

« J’ai observé là-dessus qu’à la vérité, Rolland était venu me reparler des princes français et que j’avais répondu comme je l’ai écrit au Premier Consul ; qu’ensuite, il m’avait demandé si moi-même je n’avais pas de projet et que je lui avais dit que ce serait la plus haute folie ; que je vivais retiré, n’ayant que peu d’amis, pas un militaire, ni membre des autorités constituées, et que pour avoir des prétentions, il faudrait donc qu’il n’existât ni garde, ni consul, ni Sénat, ni enfin rien de ce qui constitue le gouvernement. J’observai au surplus que ceci était une conversation et je dis à cet homme tout ce qu’on peut raisonnablement dire pour lui faire sentir le ridicule de ses projets.

« Rolland a ajouté que, m’ayant demandé si je croyais à Pichegru les moyens de tenter quelque chose, j’avais répondu que je n’en croyais rien. J’ai objecté que je ne me rappelais rien de cela, mais que c’était possible, n’ayant jamais cru à Pichegru les moyens de rien tenter contre le gouvernement.

« Je ne puis me rappeler toutes les platitudes que contient cet interrogatoire de Rolland, qui est son second ; comme dans le premier, il n’a rien dit. Ces interrogatoires sont odieux ; ce sont des menaces, des promesses : on me dit qu’on a entendu derrière une porte la conversation avec Pichegru.

« J’oubliais que j’avais ajouté, aux observations sur la déposition de Rolland, que je ne connaissais en France aucun royaliste, ni dans l’armée, ni dans les autorités constituées, ni parmi les citoyens et notamment les acquéreurs des biens nationaux dont j’étais un des principaux. Rolland ajoute encore qu’il est venu ensuite me porter l’adresse de Lajolais.

« Voilà les seuls accusés qui ont parlé de moi : il n’a été nullement question de Georges ni des autres ; je n’ai été confronté avec qui que ce soit. J’ai appris cependant que plusieurs avaient déposé qu’on leur avait dit en Angleterre que j’étais royaliste, mais qu’ils s’étaient aperçus, en arrivant en France, qu’où les avait trompés. Lajolais dit aussi, dans un de ses interrogatoires, qu’il a appris que Georges m’avait fait faire des propositions, mais que je les ai rejetées.

« Voici maintenant le détail de mes conversations avec Pichegru. Dans la première, il ne m’a parlé que de sa radiation qui avait été refusée par le Consul ; il m’a demandé des nouvelles de ses anciennes connaissances, et puis s’en est allé après quelques minutes. Dans la seconde, il m’a parlé de ma position vis-à-vis du gouvernement ; des ennemis qu’il avait en France. Il m’a dit que le gouvernement ne reposait que sur le Premier Consul et que, s’il s’absentait pour la descente en Angleterre, il n’y avait pas de doute que les partis n’en profitassent pour troubler l’Etat. Je lui ai répondu que le Sénat était l’autorité à laquelle tous les Français se rallieraient et que je leur en donnerais l’exemple. C’est probablement ce qui a donné lieu à ce qu’il a dit à Lajolais et Rolland qu’il n’était pas content et que j’étais un ambitieux. Pichegru ne m’a jamais parlé des projets de Georges ni des siens. Dans tout cela, il apparaît que Lajolais a voulu justifier, à mes dépens, l’arrivée de Pichegru.

« La déposition de Rolland révèle un espion de police qui voulait avoir un rapport à faire ; car, enfin, à propos de quoi me parlait-il des prétentions à l’autorité qu’il voulait me suggérer, puisque sûrement Pichegru et les autres n’étaient pas venus ici pour me mettre à la place des princes dont ils étaient partisans ? Espérait-il que son éloquence me ferait changer d’opinion ? J’avais connu Rolland à l’armée ; il avait servi quatre ans sous mes ordres ; il venait quelquefois chez moi ; et tout cela s’est passé en causant, en pure conversation politique, mais qui n’avait nullement le ton de propositions. Au contraire, il avait l’air d’entrer dans mon opinion. Au surplus, les ménagemens qu’on a eus pour lui annoncent bien qu’il était l’homme de la police. Entre deux hommes, celui qui propose est plus coupable que celui qui accepte et, a fortiori, que celui qui rejette. Il fait encore une capucinade lorsqu’il dit que, voyant les projets de Pichegru, il s’était fait écrire une lettre anonyme pour avoir le prétexte de quitter Paris. Nous savons qu’il n’est pas parti.

« Ma lettre au Consul et cet écrit instruiront très bien mes défenseurs sur tout ce qui m’est relatif dans cette affaire. Je les prie de préparer ma défense et, dès que je pourrai les voir, je leur ferai encore part de toutes les idées qui pourront me venir. Il en est une qui, je crois, répond victorieusement à la déposition de Rolland : c’est qu’on n’a pas encore arrêté un seul de mes partisans, ni de ceux que j’ai voulu séduire, et certes, ils n’auraient pas échappé à l’œil vigilant de la police[7] ; c’est qu’il est bien évident que je n’ai pas de partisans dans le Sénat ni le Conseil d’Etat. On ne peut me supposer assez fou pour me vanter à M. Rolland d’une chose qui n’existe pas. Au surplus, depuis ce temps, c’est-à-dire depuis une douzaine de jours avant mon arrestation, je n’ai plus entendu parler de tous ces gens.

« La première fois que je vis Pichegru, il me demanda ma parole d’honneur de ne pas dire qu’il était à Paris. Il était proscrit ; il avait été mon chef et mon ami ; je ne crus pas devoir le dénoncer. Trois ou quatre jours après mon arrestation, le Grand Juge me dit qu’il viendrait le lendemain me donner connaissance des charges qui m’étaient relatives. Voyant, au bout de vingt-trois jours, qu’il ne venait pas, je crus devoir écrire au Consul pour lui rendre compte de mes relations avec Pichegru. Cette lettre doit même être considérée comme une déclaration prescrite par une loi rendue dans le mois de ventôse, qui ordonne, sous peine de mort (à ce qu’on m’a dit), d’instruire le gouvernement des moindres relations qu’on aurait eues avec ce parti. Cette loi porte formellement qu’elle ne pourra avoir d’effet rétroactif contre ceux qui y auront satisfait. Je ne connais pas sa date ; j’ignore, par conséquent, si je suis dans les délais qu’elle prescrit ; mais on ne peut me le reprocher, puisque ma détention est antérieure ; j’étais au secret quand elle fut promulguée et je n’en ai entendu parler que par les gendarmes qui me gardent.

« J’ajouterai qu’on ne peut être coupable que par son fait. Je ne puis pas être coupable des questions qu’on me fait, surtout quand mes réponses sont conformes aux principes que doit avoir un citoyen. Le mécontentement de Pichegru prouve formellement que nous n’avions pas la même opinion. La déposition de Rolland ne porte que sur une conspiration qui m’est personnelle et non sur une conspiration royaliste. Mais où est mon parti ? Où sont mes complices ? Mon parti dans le Sénat ? Enfin tout cela n’est que ridicule. Le seul tort que j’aie eu, c’est de leur répondre. »

On voit avec quelle vivacité et quel sang-froid Moreau se défend et répond à toutes les allégations de ses accusateurs. N’était la persistance intéressée avec laquelle ils soutiennent leurs dires, il ne resterait rien des charges amassées contre lui, car on ne saurait équitablement considérer comme des charges, des propos confidentiels exprimant peut-être une opinion contraire au gouvernement, mais non des intentions criminelles. Par malheur pour lui, ses dénégations ne comptent pas et l’on y oppose, afin de le perdre, des paroles dénaturées et travesties par ceux qui prétendent les avoir entendues. Il a donc raison lorsqu’il se plaint à sa femme de ces procédés iniques.

« Je t’ai envoyé le petit papier, ma chère amie ; juge d’après cela des moyens qu’on a employés pour me trouver coupable. Je persiste à t’envoyer mon acte d’accusation, quand je le recevrai ; mais je ne me servirai pas de la voie ordinaire ; je lui ferai prendre le chemin de la lunette. Les extraits que je pourrais faire seraient incomplets. Si, après ma mise en jugement, on ne lève pas mon secret, tu dois croire que je ne négligerai aucun moyen d’y parvenir. Celui chez qui tu t’es présentée en vain tant de fois, est un homme vendu à l’autorité et qui craint de se compromettre en te recevant. Tu feras bien de t’adresser plus haut et, si tu trouves accès, tu ne dois plus craindre d’éprouver des refus.

« Un jugement politique peut m’être moins avantageux qu’un judiciaire ; mais, au moins, serais-je séparé d’une cause qui m’est absolument étrangère. Je viens d’apprendre à l’instant, non pas tout à fait la même chose que tu m’as dite, mais qu’on devait me faire juger à part. Il résulte au moins de tous les dires qu’il y a beaucoup d’incertitude à mon sujet.

« Tu as raison de te plaindre que je ne t’ai pas fait compliment sur notre petit ; il est vraiment charmant : il n’est pas possible d’être plus docile. J’attends avec bien de l’impatience à le revoir ; mais je suis assez raisonnable pour savoir qu’il faut y mettre de la réserve.

« La conduite qu’on a tenue à l’égard de Loisel et de Carbonnel est affreuse et d’une bien grande injustice. Cela me prouve que je ne puis plus habiter un pays où la moindre liaison est un sujet de persécution pour tous mes amis. Je crois qu’il n’y a pas à balancer de vendre Grosbois et notre maison de la rue d’Anjou et, en fuyant avec les débris de ce que nous possédons, nous trouverons le bonheur et le repos, en raison de la plus grande distance que nous serons de ce pays.

« J’ai été jusqu’à quatre heures dans l’attente de te voir[8], mais j’ai été trompé ; j’espère que ce sera pour demain, d’autant qu’ayant demandé si quelqu’un était venu savoir de mes nouvelles, on m’a répondu que non. Je suis aussi bien impatient d’en avoir : ce sont mes deux seules consolations. Tout ce que tu me mandes, surtout depuis quelques jours, est bien consolant. Tâche, dans une de tes premières dépêches, de me donner quelques détails sur la défense qu’on prépare pour moi. J’ai su aujourd’hui que les pièces qui me concernent ne sont pas encore dépouillées ni remises aux nombreux copistes qui travaillent aux actes d’accusation. Il paraît que je suis destiné pour la clôture.

« Adieu, ma bien chère amie ; tu sais combien je te suis attaché. Adieu ! un million de baisers. Bien des choses à ta maman : elle est presque aussi abhorrée que moi des gens tenant au gouvernement. »

Quelque intérêt que présentent les réflexions qu’on vient de lire, il n’égale pas cependant celui d’une autre lettre que sa longueur nous oblige à résumer, bien qu’elle constitue un document historique d’une importance considérable. Nous y trouvons, en effet, écrit de la main de Moreau, le récit de ses campagnes dans le Nord, quand il servait sous les ordres de Pichegru, en Allemagne et en Italie, antérieurement au 18 Brumaire. Il le rédigea à la demande des amis qui s’occupaient de sa défense ; Mme Moreau la lui avait transmise dans l’une de leurs rares entrevues, et c’est à elle qu’il répondait.

Il raconte d’abord comment, chargé par Pichegru, en 1794, de s’emparer des diverses places des Pays-Bas, défendues par les Anglais, il prit tour à tour Ypres, Ostende, Nieuport, l’Ecluse, Vanloo, Nimègue, etc., etc.

A propos du siège de Nieuport, il rappelle qu’un ordre du Comité de Salut public, confirmé par un arrêté du conventionnel Guyton-Morveau, alors en mission à Bruxelles, décrétait la mise à mort des garnisons assiégées. L’arrêté lui ayant été envoyé par le général en chef, Moreau refusa de l’exécuter. « Je lui répondis, écrit-il, qu’avec environ 6 000 hommes, on ne pourrait jamais emporter une place défendue par 8 000 hommes au désespoir et qu’il faudrait au moins le triple ; qu’au surplus, je ne me chargeais pas de pareille commission et que je le priais de m’en dispenser. » Pichegru prévint Moreau qu’il avait jeté sa lettre au feu, « de peur qu’elle ne le perdit, » et l’ordre fut maintenu.

Dans cette situation, Moreau alla trouver les trois représentai du peuple, collègues de Guyton-Morveau, qui se trouvaient à Dunkerque. Sans leur parler de l’arrêté de celui-ci, qui confirmait les ordres du Comité de Salut public et alléguant la résistance probable de ses troupes à ces ordres barbares, il se fit autoriser « à recevoir la garnison assiégée à capitulation. » Après cinq jours de siège et un jour « d’un feu terrible, » elle se rendit prisonnière de guerre.

Le lendemain, arrivaient aux représentans de Dunkerque des lettres fulminantes du Comité de Salut public, qui désapprouvaient leur conduite, accusant Moreau de les avoir trompés en leur laissant ignorer l’arrêté de Guyton-Morveau. « Ceci se passait le 1er Thermidor de l’an II, poursuit-il. Le discours de Robespierre du 8, veille de sa chute où il disait qu’à l’armée du Nord, on s’amusait à planter des arbres stériles de la Liberté, au lieu d’exécuter les ordres de la Convention contre les Anglais, était dirigé contre moi. C’était aussi à ce sujet qu’il disait en parlant des 10 000 hommes qu’il aurait fallu sacrifier pour massacrer la garnison de Nieuport : Périssent 10 000 hommes plutôt qu’un principe. Le lendemain, la France en fut débarrassée ainsi que moi. »

Au siège de Nieuport succéda celui de l’Ecluse, « la place la plus forte de la Hollande, entièrement inondée à plus d’un quart de lieue, excepté la digue de la mer. » Avant de l’attaquer, il fallait s’emparer de l’île de Casau, dont elle est séparée par un canal. Faute d’équipage de pont, Moreau employa, à l’attaque, des barques pouvant porter sept ou huit hommes. L’une d’elles chavira : « J’étais sur le bord de l’eau ; le danger de ces braves gens me fit la plus grande peine. J’oubliai que je commandais ; j’ôtai mon habit et me jetai à la nage. J’eus le bonheur d’arracher à la mort un grenadier. J’obtins de la Convention un Bien mérité de la patrie. Mais j’attachais plus de prix au bonheur d’avoir sauvé un homme. » L’Ecluse fut pris vingt et un jours plus tard, sous un feu épouvantable qui fit des vides nombreux parmi les assiégeans, déjà décimés par une fièvre épidémique qui remplissait les hôpitaux.

Pichegru ayant été, à cette époque, appelé au commandement de l’armée du Rhin, Moreau le remplace à l’armée du Nord. La paix de Bâle lui vaut quelques mois de repos, au bout desquels, appelé lui-même à commander sur le Rhin, il commence la campagne de l’an IV, ou, pour mieux dire, la retraite à laquelle le condamnent les revers de l’armée de Sambre-et-Meuse. Il est alors au centre de l’Allemagne, à cent lieues de nos frontières, entouré de deux armées ennemies ; il se retire ; mais ne cesse de combattre.

A Bibrac, il met en déroute celle qui le suit et « passe sur le ventre » de celle qui veut s’opposer à son passage. Quelques jours plus tard, franchit le Rhin à Bibrac et à Huningue, sans la moindre perte, fait 7 000 prisonniers, prend des drapeaux et une quarantaine de canons. Il concourt à la défense d’Huningue et du fort de Kehl, assiégés par les Autrichiens, et retient sous les murs de ces places l’archiduc Charles, qui brûle de s’en emparer pour se porter en Italie. Lorsqu’elles se rendent, après avoir tenu, l’une deux mois, l’autre près de quatre, l’archiduc réalise son projet et part en emmenant 20 000 hommes. Mais Moreau détache des deux armées du Mein et de Sambre-et-Meuse, dont il réunit les commandemens en attendant l’arrivée de Hoche, 36 bataillons et 25 escadrons et les envoie à Bonaparte pour l’aider à tirer parti des avantages que lui ont valus les victoires d’Arcole et de Rivoli.

Presque aussitôt s’ouvre la campagne de l’an V. Le 1er floréal (20 avril 1797), Moreau prend l’offensive, tente de vive force et avec succès le passage du Rhin à la Wantzurer, quatre lieues au-dessous de Strasbourg ; le 2, à quatre heures de l’après-midi, il reprend le fort de Kehl, après quarante heures d’un combat opiniâtre. Il n’y a plus maintenant d’obstacle à la conquête de l’Allemagne d’où, l’année précédente, nous avons été chassés, et Moreau y poursuivrait sa marche si le traité de Leoben ne venait, à l’improviste, arrêter son armée.

Rappelé à Paris après le 18 fructidor, il y passe dans la retraite, avec son ami Kléber, l’année de la paix de Campo-Formio. Au commencement de l’an VII, il est envoyé à l’armée d’Italie comme inspecteur général d’infanterie. Mais, dès que reprennent les hostilités, Scherer qui la commande le met à la tête de deux divisions. A un combat qui s’engage le 16 floréal, elles forment l’aile gauche. « J’étais en marche pour un détachement qui m’avait été ordonné, raconte Moreau, lorsque j’entendis une attaque. Je pouvais d’autant mieux continuer ma marche à la destination qui m’était prescrite que je ne pouvais plus communiquer avec le général en chef dont je venais d’être séparé par l’ennemi. Mais l’habitude de commander m’avait fait juger la position de l’armée mauvaise. » Il revient alors sur ses pas, marche au canon et arrive à temps pour arrêter les Autrichiens qui avaient culbuté les Français et les poursuivaient. « Je combattis avec succès jusqu’au soir, je pris quelque mille prisonniers et du canon. L’ennemi était dans le plus grand désordre et se disposait à faire retraite pendant la nuit. »

Moreau, dans son récit, n’ajoute pas que son initiative venait de sauver d’un désastre l’armée de Scherer. Elle put achever sa retraite sous Mantoue où lui-même recevait l’ordre de conduire ses troupes. Un autre avantage qu’elle retira du succès de Moreau, c’est que l’ennemi ne reparut que huit jours plus tard et qu’elle eut ainsi le temps de se remettre. Il n’en fallut pas moins battre en retraite. L’arrivée annoncée des Russes allait doubler les forces ennemies et les nôtres s’affaiblissaient, Scherer étant obligé de laisser des garnisons à Mantoue, à Ferrure, ailleurs encore.

Sur ces entrefaites, ordre était arrivé à Moreau de se rendre à Paris où le gouvernement désirait conférer avec lui. Ses soldats, en l’apprenant, furent dans une telle consternation que Scherer prit sur lui de lui ordonner de rester à l’armée où il était indispensable. Il eut alors le commandement de l’aile gauche et porta son quartier à Lodi ; le quartier général et le gros de l’armée étaient aux environs de Cassano.

Un matin, il est mandé au quartier général et part pour s’y rendre. A une halte, sur sa route, il apprend que Souvarof, à la tête de l’armée russe, vient d’apparaître de l’autre côté de l’Adda et se prépare à franchir cette rivière. Il remonte à cheval, pressé de prévenir Scherer. Mais, en arrivant au quartier général, il apprend que Scherer est parti pour Milan en lui laissant le soin de donner tous les ordres relatifs à l’armée.

Pour la sauver, il n’était qu’un moyen : battre en retraite. « Mais un commandant provisoire qui a son général en chef à huit lieues de lui ne pouvait prendre ce parti. Je pris celui de rassembler l’armée et je fis porter l’ordre à l’aile gauche de se rapprocher du centre. A cinq heures du matin, on m’annonça que l’ennemi passait la rivière sur plusieurs points. En expédiant les premiers ordres que cela exigeait, j’envoyai un courrier au général Scherer pour le prévenir que l’armée était attaquée, que le général en chef devait s’y rendre, que je ferais mon possible pour le seconder. Quatre heures après, je recevais par retour de mon courrier un arrêté du Directoire qui me nommait général en chef de l’armée d’Italie et de Naples. »

L’armée dite d’Italie, forte à peine de vingt mille hommes, occupait une étendue de vingt-cinq lieues. Son état était lamentable. Les victoires de l’ennemi l’avait coupée en trois tronçons. Celle dite de Naples était à deux cents lieues de là et, en admettant qu’elle pût rejoindre, il fallait tenir jusqu’à ce qu’elle arrivât. « Quarante mille Piémontais insurgés nous coupaient toute retraite et toute communication avec la France. Soixante mille Russes et Autrichiens nous suivaient. Nos commandans de place, épouvantés ou achetés, se rendaient sans tirer un coup de fusil : celui du fort de Céva, qui gardait le seul chemin par où je pusse descendre à Gênes, se rendit à des paysans. La jonction avec l’armée de Naples devenait presque impossible. »

C’est à cette situation inextricable que Moreau devait remédier, et il a raison quand il déclare « qu’il fallait être fou ou dévoué au-delà de toute expression pour accepter pareille charge. » Cependant, il ne balance pas. Voulant, avant tout, réunir les débris de l’armée d’Italie, il se précipite, avec ce qu’il a sous la main, au milieu de l’ennemi. Son escorte est taillée en pièces. Mais il parvient à rassembler sur le terrain un corps de dix-huit mille hommes avec lequel, après avoir envoyé à l’armée de Naples l’ordre de revenir, il descend vers Gênes en se frayant à travers les Apennins, au prix « de combats et de travaux inouïs, » une route nouvelle.

Arrivé à Gênes, il poursuit sa marche sur Tortone où il a donné rendez-vous à l’armée de Naples. Leur jonction est retardée par suite de la défaite que subit cette armée à la Trebia, où elle a trouvé devant elle Souvarof. Mais Moreau, le même jour, met en déroute les Autrichiens qui veulent lui disputer le passage, et la jonction des Français s’opère la semaine suivante sur la rivière de Gênes.

« Le gouvernement envoya le général Joubert pour me remplacer, écrit Moreau en finissant son récit, et je dus être envoyé au Danube. L’événement de la bataille de Novi me retint encore en Italie jusqu’en vendémiaire. » Lorsqu’on se rappelle ce que fut son rôle durant cette tragique journée de Novi et comment, Joubert tué, il sauva une fois de plus l’armée dont il avait dû reprendre le commandement, on ne peut qu’admirer le laconisme et la modestie avec lesquels il en parle.

Sa relation ne nous dit rien de ses campagnes postérieures à Brumaire, de cette course victorieuse en Allemagne, couronnée par la bataille de Hohenlinden, son principal titre de gloire. Il jugeait que le souvenir en était trop récent pour qu’il eût besoin de le rappeler à ses défenseurs. Le dernier mot de cette longue lettre est un cri de son cœur, un témoignage de tendresse pour sa femme et son fils qu’il lui avait été permis d’embrasser. « Mille pardons, ma chère amie, si je ne t’ai pas encore parlé du plaisir de te revoir et de celui que j’ai éprouvé en voyant le pauvre petit Eugène. Mais tu m’as demandé tant de choses que je ne me suis occupé que de cela… Adieu, un million de baisers. Mes excuses à ta maman si je ne lui réponds point. Je t’embrasse. Bien des choses à nos amis. »

C’est sans doute après l’effort de mémoire et de plume que lui avait coûté le récit qui précède qu’il écrivait encore :

« Après le travail d’hier, tu dois croire, ma bien chère amie, que j’ai eu bien peu de temps pour t’écrire. Cependant, je ne veux laisser aucune occasion de te donner de mes nouvelles et de te dire combien je t’aime.

« Je suis d’autant plus aise de la sortie de P. Marie[9]que, comme tu le dis, elle annonce que l’opinion change à mon égard sur toute cette affaire. Tu m’apprendras sans doute aussi la sortie de mes autres aides de camp, car leur détention est bien injuste. Il est affreux de se trouver dans la position de voir tous ceux qui ont pour nous quelque affection ou liaison, exposés à des persécutions journalières. Il faut fuir : c’est le seul remède à de pareilles choses.

« Adieu, ma chère amie ; je ne crois pas avoir le temps de t’en dire davantage : cependant je ferai en sorte de finir l’autre côté. Bien des choses à ta maman, à mon frère et à tous nos amis. Embrasse pour moi Eugène ; tâche de me l’envoyer. Pour toi, rien ne peut augmenter l’attachement que je t’ai voué, et il n’est pas d’expressions assez fortes pour t’en convaincre. Adieu.

« Avant de cacheter cette lettre, je profite encore d’un petit moment pour te dire combien je t’aime. J’ai appris ici que Lajolais, depuis que les prisonniers peuvent se promener, avait intrigué un peu contre moi ; mais il a été repoussé vertement. Il a dit à quelqu’un qui lui reprochait la fausseté de ses dépositions, qu’il avait été tellement tourmenté qu’il n’avait pu faire autrement, et puis, ma foi, qu’il tâchait de se tirer le mieux qu’il lui était possible. Nul doute que ce ne sont toutes les menaces et toutes les promesses de la police qui ont fait de ces gens des menteurs et des délateurs. Adieu : un million de baisers. »

L’absence de dates nous oblige à classer un peu au hasard les lettres qui suivent. Mais cette circonstance n’en affaiblit pas l’intérêt alors qu’elles sont toutes animées du même esprit et prouvent que si Moreau est indigné des traitemens iniques dont il est la victime, il ne renonce pas à l’espoir de prouver la fausseté des accusations portées contre lui.


« Lundi. — Il est probable, ma bien chère amie, que je te verrai. Ce matin on m’a fait comparaître pour faire le choix d’un défenseur ; j’ai répondu que, depuis trois mois qu’on m’a interdit toute communication avec ma famille, j’ignorais quels moyens elle avait pris pour pourvoir à ma défense, que je ne voulais pas contrarier son choix, d’autant que, n’ayant jamais eu d’affaire contentieuse, je ne connaissais personne au Palais. On m’a dit qu’on allait envoyer chez toi pour savoir quel choix tu avais fait et que j’y ajouterais foi quand je le verrais écrit de ta main. J’ai répondu que j’étais trop intéressé pour que tu te permettes de le faire sans me consulter et qu’il serait inouï qu’on m’interdise le droit de me consulter avec toi en présence de qui on voudrait, pour pourvoir à ma défense. On m’a dit qu’on verrait cela, qu’il n’y avait qu’à suspendre un moment, et qu’on me donnerait réponse. Voilà où nous en sommes. Si la réponse vient avant que je fasse partir ceci, je te la ferai connaître : sinon, je tâcherai toujours de t’en donner avis. »


« Samedi. — Je te remercie bien, ma chère amie, de ta lettre d’aujourd’hui ainsi que ta maman ; la sienne m’a fait plaisir ; la tienne, au contraire, m’a affecté par la crainte où je suis que toutes les vexations dont je suis l’objet ne prennent sur ta santé. Ton courage, ma chère Eugénie, m’a tout fait supporter : conserve-le jusqu’à la fin ; elle ne peut être éloignée. On me notifie aujourd’hui mon mandat d’arrêt ; j’y suis qualifié « accusé de conspiration tendant à occasionner la guerre civile et à armer les citoyens les uns contre les autres et contre l’exercice de l’autorité légitime : délit prévu par l’article 672 de la loi du 3 brumaire an IV. »

« J’ai appris qu’on va prendre des précautions pour empêcher toute communication entre les détenus qui ont reçu leur mandat d’arrêt : cela sera gênant pour sortir dans le jardin ; mais j’espère que j’obtiendrai toujours environ deux heures, et c’est tout ce qu’il me faut.

« J’ai été étonné que le mandat d’arrêt ne soit pas qualifié comme la première explosion « d’attentat à la vie du Premier Consul. » Il paraît que les charges n’ont rien appris là-dessus et que, maintenant, il est question de « guerre civile et d’avoir voulu armer les citoyens les uns contre les autres. » Si j’avais voulu conspirer, je n’avais pas besoin d’armer personne ; j’en avais à ma suite cent mille qui étaient bien armés et qui savaient s’en servir. Tout cela n’est que ridicule. Tu seras sans doute étonnée de savoir David en accusation : il y a longtemps qu’il est au Temple, et je ne sache pas qu’il ait pu armer d’autres que les prisonniers et les guichetiers. Je suis obligé de m’interrompre ; je reprendrai ce soir. »


« Dimanche. — J’espère que ma lettre sera chez toi à huit ou neuf heures. Un million de baisers. Je ne crois pas non plus t’avoir dit qu’on a été fouiller dans les archives du Directoire pour y prendre des lettres que j’ai écrites dans l’an VI et VII[10], et qu’on veut rechercher ma conduite depuis ce temps. Il est certain que, depuis, j’ai conspiré contre les Autrichiens et leur ai gagné une cinquantaine de batailles ou combats ; il est certain encore qu’il m’est arrivé de conspirer une seule fois contre l’autorité légitime, au 18 brumaire an VIII, quand j’ai contribué à mettre Bonaparte où il est. Du reste, je pense, comme toi et tu maman, qu’il faut que la défense soit ferme, mais honnête

« Adieu, ma chère Eugénie. Il est trois heures et demie : tu n’es pas encore venue : aussi ce sera pour demain. Il est au moins heureux, puisqu’on n’a pas voulu nous permettre de nous embrasser, qu’on n’ait pu nous empêcher de nous voir. Embrasse tout le monde à la maison pour moi, et surtout le pauvre Eugène. Ne m’oublie pas auprès de nos amis. Je crois qu’il ne sera pas inutile de penser à nous débarrasser de Grosbois et de notre maison de la rue d’Anjou : il faut fuir. Un million de baisers. »

Mme Moreau ne vint pas ce jour-là. Mais elle écrivit au juge Thuriot que son mari serait défendu devant le tribunal par le citoyen Bonnet, avocat. Le général approuva ce choix.

« Ma chère amie, j’ai été rappelé ce matin au tribunal. M. Thuriot m’a montré ta lettre et j’ai acquiescé à la nomination : il m’a dit que je te verrai, soit qu’il ait eu connaissance des démarches que tu as faites, ou qu’il ne veuille empêcher ce que la loi permet. Ainsi, je présume que, du jour où on notifiera les actes d’accusation, il me sera permis de te voir et j’attends ce bonheur avec impatience ; . Je m’interromps…

« Nous voilà au mercredi, ma chère amie, et rien n’annonce encore que la promesse de M. Thuriot à ton égard se réalise. Je voudrais bien également que nous ayons bien promptement nos actes d’accusation et que nous puissions communiquer avec nos défenseurs ; mais il semble qu’on veut nous accorder le moins de temps possible pour notre défense. Cependant le volume de papiers qu’on doit nous donner est immense, puisqu’il est à peu près l’équivalent d’une rame.

« J’ai le pressentiment de te voir aujourd’hui, sinon de près, au moins de loin. On m’a dit que tu étais hier chez le concierge qui n’y était pas : j’en suis fâché, car il m’aurait dit t’avoir vue et que tu te portais bien. Adieu, ma chère amie. J’espère que je pourrai encore te dire un petit mot avant de fermer ma lettre. Je présume qu’on a pu te faire passer un petit billet de David que je te prie de faire remettre : il est relatif au défenseur qu’il a choisi et qu’il veut faire prier de se charger de sa cause. »

Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu’à travers la correspondance qu’on vient de lire, éclate l’entière innocence de l’honnête homme et du glorieux soldat dont une police inventive et asservie avait inscrit le nom sur une liste de brigands et qu’un magistrat instructeur non moins servile et non moins soucieux de plaire à Bonaparte allait impliquer dans un procès criminel où il était inique de le faire figurer.


III

Lorsque, au commencement de Prairial, alors que le Premier Consul Bonaparte vient d’être proclamé Empereur, s’ouvre devant un auditoire composé de diplomates, de généraux, de hauts fonctionnaires le procès intenté à Georges et à ses complices, il y a près de deux mois que Pichegru s’est suicidé. Mais il est mort sans avoir accusé Moreau ; au cours de ses interrogatoires, il a nié toute entente criminelle avec lui. Telle est aussi l’attitude de Cadoudal à l’instruction et pendant les débats publics. Bouvet de Lozier lui-même s’est rétracté. Moreau ne trouve devant lui que deux accusateurs : Lajolais et Rolland, et encore leurs dires sont-ils contradictoires. Ils ont suffi cependant, malgré l’indignité des deux personnages, pour servir de base à l’accusation portée contre le général, d’avoir connu le complot et de ne l’avoir pas dénoncé ; d’y avoir participé en s’alliant à l’un des chefs qu’il avait autrefois signalé comme un traître, en conférant trois fois avec lui, et d’avoir excité les conjurés à renverser le gouvernement consulaire dans le dessein de s’emparer de la dictature à l’aide des partisans qu’il compte dans le Sénat et dans l’armée. C’est en ces divers points que s’engagent à l’audience des discussions entre le président et lui d’une part et, d’autre part, entre lui et ses deux accusateurs.

Avec une énergie et une éloquence qui lui valent parfois des applaudissemens[11]et qui font même dire que s’il le voulait, « il irait coucher aux Tuileries, » il maintient les réponses qu’il a faites au juge instructeur. Il n’a pas dénoncé Pichegru pour ne pas se déshonorer ; il ne s’est entretenu avec lui que des moyens de le faire rentrer ; il ne l’a pas vu trois fois, mais deux seulement ; il oppose enfin un démenti formel aux propos que lui prêtent Rolland et Lajolais en rétablissant ceux qu’il leur a tenus et qui n’avaient rien de subversif.

« Si c’est conspirer que d’avoir vu Pichegru, s’écrie-t-il[12], j’ai conspiré. On prétend que je l’ai vu mystérieusement. Si c’est un crime, c’en est assez pour le prouver et je n’ai aucun intérêt à nier la troisième après être convenu des deux autres. J’ai correspondu avec lui par l’intermédiaire de David et de Lajolais, et ma correspondance a eu pour objet de le retirer d’Angleterre, de le faire rentrer en Allemagne ou revenir en France plutôt que de le laisser en pays ennemi. Je l’ai reçu chez moi, et je lui eusse donné asile, si toutes les persécutions de la police m’avaient permis de croire qu’il fût en sûreté. Certes, lorsque toute l’armée de Condé était à Paris de l’aveu du gouvernement, je crois que Pichegru, cet homme immortel par les services qu’il a rendus à son pays, pouvait bien y être.

« On m’oppose que je me suis allié à un homme que j’ai accusé d’être un traître. Je ne peux m’expliquer encore comment on veut remonter à des événemens si éloignés, comment on a eu assez peu de délicatesse pour exhumer de la poussière du Directoire une correspondance, pour s’en faire un titre. Depuis, j’ai gagné trente batailles, sauvé deux fois l’armée et sauvé par conséquent deux fois la France. Au reste, ce que j’avais remis dans le sein de l’amitié, est tombé par suite d’événemens dans les mains du Directoire. Il y a eu accusation et jugement public. Le fait a été déclaré non constant ; il était sans application à personne. Dès lors, je m’étais trompé dans mes conjectures, et le Directoire s’était mépris dans ses accusations. Pichegru n’était pas plus coupable que ses autres collègues aujourd’hui en dignité. Il n’y avait pas plus pour lui que pour eux de motifs à son exil.

« On parle de dictature comme si elle ne m’avait pas été offerte, comme si je n’avais pas été le maître d’être dictateur avant que Bonaparte le fût. Mais c’est ici le lieu de faire remarquer le ridicule de l’accusation. D’un côté, Rolland dit que je l’ai assuré que Pichegru était sans moyens. Comment donc concilier cela avec cette autre partie de la déclaration que j’ai voulu me servir de lui et de ses moyens pour être dictateur ? Croyez-vous qu’il ait fallu quelque jugement pour faire ce que j’ai fait jusqu’ici ? Ai-je fait jamais quelque chose de ridicule ? Ce qui l’eût été, c’est le moyen dont je me serais servi pour prendre l’autorité absolue. Des hommes fidèles à leur opinion se sont battus pendant dix ans pour la famille des Bourbons. En vingt-quatre heures, il se serait fait en eux la plus étrange métamorphose. Ils auraient renoncé pour moi à leur avancement, à leur fortune ; ils m’auraient pris, placé sur le bouclier et élevé à la puissance suprême ! C’est de toutes les conceptions la plus absurde.

« On parle d’autres propositions qui m’auraient été faites. Mais, depuis mon arrivée au généralat, il ne s’est pas passé six mois sans qu’on m’en ait fait. Cela peut se concevoir. L’homme qui a 150 000 soldats à sa disposition, est le point de mire de tous les partis. Je n’en ai servi aucun. Quelles sont les relations que j’ai conservées dans l’armée, et puisqu’on veut que j’aie travaillé pour la corrompre, où sont mes complices ? Où sont les soldats que j’ai corrompus ? Où sont ceux qui m’accusent d’avoir voulu les corrompre ? »

Moreau ne s’en tient pas à cette sortie véhémente. A la veille du jour où son avocat doit prendre la parole, il le prévient qu’il veut d’abord adresser lui-même quelques mots au tribunal, qu’il va les rédiger pour les soumettre à son conseil de défense. Le lendemain, dans la soirée, il fait parvenir à sa femme le texte écrit de sa main du discours qu’il se propose de prononcer. Ce texte est si chargé de ratures qu’elle a quelque peine à le déchiffrer et se le fait lire par l’un des amis qui se trouvent auprès d’elle en ce moment. Tous sont frappés de la beauté de ce discours, et, sur le désir exprimé par le général, il est soumis le même soir à son conseil de défense, composé de Bellart, Perrignon et Valton réunis chez l’avocat Bonnet, Mme Moreau présente. Là, une nouvelle lecture en est faite ; on n’y corrige qu’une phrase et ce brouillon est renvoyé à la Conciergerie où le général a été transporté. Il le remet au net et le prononce à l’audience suivante[13].

Dans ce discours, il oppose « sa vie entière aux accusateurs qui le poursuivent. Elle a été assez publique pour être connue » et à l’appui des argumens qu’il y puise pour prouver son innocence, il prend à témoin « le peuple français et les peuples que la France a vaincus. » Après avoir rappelé que la Révolution le jeta dans la carrière des armes alors qu’il s’était voué à l’étude des lois et « qu’il devint guerrier parce qu’il était citoyen, » il constate que son avancement n’a rien dû à la faveur. Il a passé par tous les grades, « toujours en servant la patrie, jamais en flattant les comités. »

Parvenu au commandement en chef, la guerre, sous ses ordres, ne fut un fléau que sur les champs de bataille. « Du milieu même de leurs campagnes ravagées, plus d’une fois, les nations et les puissances m’ont rendu ce témoignage… J’ose croire que la nation n’a point oublié avec quel dévouement facile on me vit combattre en Italie dans des postes subordonnés ; elle n’a pas oublié comment je fus reporté au commandement en chef par nos malheurs ; elle se souvient comment, deux fois, je recomposai l’armée des débris de celles qui avaient été dispersées et comment, après l’avoir remise deux fois en état de tenir tête aux Russes et à l’Autriche, j’en déposai deux fois le commandement pour aller en prendre un d’une plus grande confiance. »

Ainsi se portèrent sur lui les regards et la confiance de ceux qui pouvaient imprimer de nouvelles directions à la République. Des hommes célèbres par leur patriotisme et leurs talens lui proposèrent de se mettre à la tête d’une journée « assez semblable à celle du 18 Brumaire. » Il refusa, se croyant fait pour commander aux armées et non à la République. C’était assez prouver qu’il n’ambitionnait ni l’autorité ni la puissance. Il le prouva mieux encore au 18 Brumaire. Les partis le pressaient de se mettre à leur tête pour s’opposer à cette révolution. Il se déroba à leurs instances et, en exécutant les ordres du général Bonaparte, il concourut à le porter au pouvoir. Bientôt après, il acceptait de ses mains le commandement de l’armée du Rhin, « avec autant de dévouement qu’il l’eût accepté des mains de la République. » « Jamais mes succès militaires ne furent plus rapides, plus nombreux, plus décisifs qu’à cette époque où leur éclat se répandait sur le gouvernement qui m’accuse. Au retour de tant de succès dont le plus grand de tous était d’avoir assuré d’une manière efficace la paix du continent, le soldat entendait les cris éclatans de la reconnaissance nationale. Quel moment pour conspirer, si un tel dessein avait pu jamais entrer dans mon âme !… Je ne songeai qu’à licencier l’armée, et je rentrai dans le repos de la vie civile. »

En rappelant ces faits présens encore à toutes les mémoires, Moreau ne disait rien qui ne fût d’une vérité rigoureuse. Et c’est aussi la vérité qu’il proclamait, lorsqu’il établissait devant ses juges, qu’au cours de ce repos, « qui n’était pas sans gloire, » il n’avait attaché de prix qu’au souvenir de ses actions, aux honneurs qu’il leur devait, au témoignage de sa conscience, à l’estime de ses compatriotes et des étrangers, à l’affection de ses amis, à ses joies de famille « et, s’il faut le dire, au flatteur et doux pressentiment de la postérité. »

« Elle était si bien connue, cette situation de mon âme, elle était si bien garantie par l’éloignement où je me tenais de toutes les routes de l’ambition que, depuis la victoire de Hohenlinden jusqu’à mon arrestation, mes ennemis n’ont jamais pu me trouver ni me chercher d’autre crime que la liberté de mes discours. Mes discours ! Ils ont été souvent favorables aux opérations du gouvernement et si, quelquefois, ils ne l’ont pas été, pouvais-je donc croire que cette liberté fût un crime chez un peuple qui avait tant de fois décrété celle de la pensée, celle de la parole, celle de la presse, et qui en avait beaucoup joui sous les rois mêmes ?… Ceux qui conspirent blâment-ils si haut ce qu’ils n’approuvent pas ? Tant de franchise ne se concilie guère avec les mystères et les attentats de la politique. Si j’avais voulu concevoir et suivre des plans de conspiration, j’aurais dissimulé mes sentimens et sollicité tous les emplois qui m’auraient replacé au milieu des forces de la nation. Pour me tracer cette marche, au défaut d’un génie politique que je n’eus jamais, j’avais des exemples sus de tout le monde et rendus imposans par des succès. Je savais peut-être que Monk ne s’était pas éloigné des armées pour conspirer et que Cassius et Brutus s’étaient approchés du cœur de César pour le percer. »

En terminant cette émouvante et fougueuse harangue qui porte si visiblement le caractère de la sincérité, Moreau adressait à ses juges un suprême appel et une protestation solennelle : « Magistrats, je n’ai plus rien à vous dire. Telle a été ma vie entière. Je proteste à la face du ciel et des hommes de l’innocence et de l’intégrité de ma conduite. Vous savez vos devoirs. La France vous écoute, l’Europe vous contemple et la postérité vous attend. »

Ces nobles accens furent écoutés avec un recueillement profond et ému, à peine troublé par des marques d’approbation qu’excitaient certains passages, ceux notamment où Moreau rappelait ses glorieux services et démontrait combien il lui eût été facile de conspirer s’il l’eût voulu, quand il avait à ses ordres une armée qui lui devait d’avoir « marché de victoire en victoire » et lui restait passionnément dévouée. Dans le public, lorsque le discours de Moreau, imprimé par les soins de ses défenseurs, y fut répandu, il produisit le même effet qu’à l’audience. Il répondait aux sentimens universels de sympathie et d’admiration dont l’accusé était l’objet et que, loin de les détruire, son attitude, au cours des débats, avait rendus plus vifs.

L’acquittement pur et simple semblait s’imposer à la conscience des juges. Ils le refusèrent et, le 21 prairial (10 juin), après avoir prononcé la peine de mort contre Georges Cadoudal et ses principaux complices, des peines diverses contre les autres, ils condamnèrent le général Moreau à deux années d’emprisonnement. Ils avouaient ainsi qu’à leurs yeux, la preuve n’était pas faite des griefs mis à sa charge. Peut-être aussi avaient-ils puisé dans la crainte d’ameuter contre eux les nombreux partisans que le vainqueur de Hohenlindon comptait encore dans le pays et dans l’armée le courage de braver la colère de Bonaparte en résistant à sa volonté.

C’est en vain qu’organe de cette volonté et témoin de leurs hésitations et de leurs angoisses, le ministère public, après avoir fulminé, à l’audience, un fougueux réquisitoire contre Moreau, s’était efforcé, dans la salle des délibérations, de leur arracher une sentence de mort, afin d’assurer à Bonaparte la faculté de gracier l’illustre condamné et la gloire qui s’attache à la clémence.

— C’est pour l’exemple que nous vous demandons une condamnation capitale, leur avait-il dit. Mais elle ne sera pas exécutée. L’Empereur est résolu à faire grâce.

— Et nous, qui nous la fera ? s’était écrié l’un d’eux.

Finalement, ils avaient édicté une peine minime, la jugeant suffisante pour détruire la popularité de Moreau, pour le mettre hors d’état de nuire et d’aspirer au pouvoir. N’était-ce pas cela surtout qui importait à Bonaparte ?


ERNEST DAUDET.

  1. D’après des documens inédits : Archives des descendans de Moreau ; — Archives impériales de Russie ; — Archives nationales de France ; — Archives du ministère des Affaires étrangères ; — Archives Blacas. Consulté aussi, mais sans profit, celles de Suède, d’Autriche et de Prusse. Au dépôt de la Guerre, il n’existe rien sur la mort de Moreau ; rien non plus dans les Archives de la Gironde sur le séjour de Mme Moreau à Bordeaux en 1812.
  2. M. Gilbert Augustin-Thierry a entrepris d’exhumer de l’oubli la conspiration de 1804 dont les attachans récits qu’il a déjà consacrés dans la Revue à des complots antérieurs ne sont en quelque sorte que le prologue.
  3. Bonaparte et Moreau, par le commandant Ernest Picard.
  4. Dans les pages-de son Histoire du Consulat et de l’Empire qu’il a consacrées à la conspiration de Georges, Thiers s’en réfère uniquement, en ce qui touche Moreau, aux dires de Bonaparte et de la police, aux débats du procès tels qu’ils ont été imprimés. Les explications de l’accusé ne comptent pas pour lui. Il l’a voulu coupable et, dans son récit, incomplet et inexact en plus d’un point, tout est combiné pour le présenter comme tel. Il a été plus juste envers lui, en parlant de sa mort.
  5. Pendant toute la durée de sa détention, Moreau ne cessa pas de correspondre secrètement avec sa femme, grâce, sans doute, à la complicité d’un des gardiens du Temple. Tantôt il emploie « le chemin de la lunette, » tantôt une autre voie. Nous ne savons laquelle et pas davantage ce qu’est le chemin de la lunette. Quant aux lettres que j’ai eues dans les mains, leur apparence comme leur teneur trahit les difficultés au milieu desquelles elles furent écrites. Elles ne portent pas de dates. L’écriture en est précipitée, le style diffus, la ponctuation négligée et, pour les écrire, le prisonnier se sert de feuilles de tout format ou même de bouts de papier. Telles qu’il les écrit, certain que seule sa femme les lira, on doit croire qu’il n’y cherche pas à cacher la vérité.
  6. Ce document est trop long pour être reproduit ici. Il figure d’ailleurs dans la procédure imprimée et ne dit rien de plus que ce qui est dit dans les lettres de Moreau à sa femme dont on va lire des extraits. La réponse de Reynier y figure aussi.
  7. Moreau ignorait encore que ses anciens aides de camp, ainsi que plusieurs de ses amis, étaient poursuivis ou même arrêtés, tels que le capitaine Paul Marie et le colonel Delebée, dont l’arrestation du reste ne fut pas maintenue. L’un d’eux, l’adjudant général François-Marie Rapatel, dont il sera souvent question dans la suite de ce récit, parvint à se soustraire aux poursuites. Le 20 février 1804, il écrivait à un de ses camarades : « Je suis proscrit et serais arrêté si je n’eusse eu le bon esprit de me cacher. Comme mon général, j’aurais été conspirateur et par miracle, j’eusse comme lui conspiré avec Georges et Pichegru, moi qui aime tant tout ce qui est royaliste et despote. Enfin, mon ami, rien ne doit l’étonner ; cela ira plus loin encore. Heureusement que mon général sera jugé par un tribunal et que son innocence sera universellement reconnue. Si, par malheur, il était condamné à la déportation ou autre chose, je le suis partout et je prouve à la France entière et au Consul que des amis comme moi valent les plats valets qui l’entourent. »
  8. Ce n’est que dans la soirée qu’elle était autorisée à voir son mari, quand on le lui permettait. Il lui était recommandé de ne venir qu’à la nuit, voilée et simplement vêtue, afin que les passans ne pussent la reconnaître. Indépendamment de ces visites, elle rôdait fréquemment autour de la prison, en franchissait même le seuil, sous un prétexte ou sous un autre, tantôt seule, tantôt avec son fils, essayant, et parfois avec succès, de se faire voir de son mari, ce à quoi se prêtait Fauconnier, le concierge du Temple. Pour que le général la distinguât mieux et de plus loin, elle se mettait en blanc.
  9. Un de ses aides de camp, Paul Marie, engage volontaire en 1800, devenu rapidement officier et qui fut plus tard général de division. Le général Marie fut nommé pair de France en 1846. Il mourut en 1852 à soixante-dix ans.
  10. Il s’agit ici des lettres qu’écrivit Moreau, au moment du 18 fructidor, pour dénoncer Pichegru. Voyez notre livre sur La Conjuration de Pichegru.
  11. « Il fallut des mesures de police très énergiques pour empêcher, dans l’enceinte du tribunal et dans ses abords, une explosion de sentimens très favorables à certains accusés, à Moreau surtout. » (Mémoires du chancelier Pasquier.)
  12. Les réponses de Moreau, telles qu’elles sont reproduites dans le compte rendu officiel des débats, imprimé avec l’autorisation du gouvernement, n’affectent pas le caractère de véhémence et de « tout d’un trait » de cette protestation indiquée par des notes d’avocats comme ayant été prononcée à l’audience du 10 prairial, telle que nous la donnons. C’est une preuve de plus que les débats ont été arrangés après coup en vue de l’impression.
  13. J’ai trouvé le brouillon écrit de la main de Moreau, avec ses corrections et ses suppressions, dans les papiers conservés par sa famille. Son existence inflige un démenti à la version d’après laquelle ce discours n’aurait pas été composé par le général. A remarquer encore qu’il ne figure pas dans le compte rendu officiel des débats. Mais il fut imprimé et répandu après l’audience où il avait été prononcé.