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I


Les Russes et les Français, depuis des siècles, se connaissaient ; parfois, ils avaient eu des rapports amicaux, mais le plus souvent, par malheur, leurs Gouvernements les avaient mis en guerre les uns contre les autres. Tout à coup, une chose étrange se fit. Parce que, il y a deux ans, une escadre française vint à Cronstadt, et que ses officiers, descendus à terre, burent et mangèrent beaucoup, tout en écoutant et en prononçant des paroles mensongères et sottes, — et, parce que, en 1893, une escadre russe, à son tour, se présenta à Toulon, et que ses officiers, venus à Paris, burent et mangèrent beaucoup, tout en écoutant et en prononçant des paroles encore plus mensongères et sottes, — pour cette double raison, voici ce qui arriva : non seulement les gens qui avaient bu, mangé et discouru, mais encore tous ceux qui avaient été présents à ces fêtes, tous ceux même qui n’y avaient pas été, mais en avaient entendu parler ou en avaient lu des comptes rendus, des millions de Russes et de Français, en un mot, se prirent à penser tout à coup qu’ils s’aimaient d’une affection toute particulière, que tous les Russes adoraient tous les Français, et que tous les Français adoraient tous les Russes.

Ces sentiments s’exprimèrent en France, au mois d’octobre dernier, de la façon la plus inattendue.

Voici la description de l’arrivée des marins russes à Toulon ; je l’emprunte au Siélski Viéstnik, journal dont les informations sont un résumé de la presse.

« La rencontre des navires russes et français fut saluée non seulement par des coups de canon, mais encore par des cris enthousiastes de : « Hourra ! Vive la Russie ! vive la France ! »

« À cela se joignirent les accords de nombreuses musiques (il s’en trouvait même sur des vaisseaux appartenant à des particuliers), qui jouaient l’Hymne russe et la Marseillaise. Sur les bateaux des particuliers, le public agitait des mouchoirs, des drapeaux, des chapeaux, des bouquets ; certaines barques étaient pleines de paysans et de paysannes avec leurs enfants ; tous tenaient des bouquets à la main, et même les enfants, agitant des fleurs, criaient de toutes leurs forces : « Vive la Russie ! » Nos marins, en présence d’un pareil enthousiasme populaire, ne pouvaient retenir leurs larmes.

« Dans le port, tous les vaisseaux de guerre français, qui se trouvaient à Toulon, avaient été rangés sur deux files, et notre escadre s’avança au milieu d’eux, le cuirassé de l’amiral en tête. Ce fut une minute solennelle.

« Du cuirassé russe partirent quinze coups de canon tirés en l’honneur de l’escadre française ; le cuirassé français répondit par une double salve de trente coups de canon. Sur les vaisseaux français retentit l’Hymne russe. Les matelots français se pressaient sur les mâts et sur les vergues. Des cris de bienvenue montent de partout ; des toques de marins, des chapeaux, des mouchoirs s’agitent en l’honneur des chers hôtes. De tous côtés, sur la rade et sur le rivage retentissent des cris de : « Vive la Russie ! vive la France ! »

« Conformément au règlement maritime, l’amiral Avelane descendit à terre avec les officiers de son état-major, afin de saluer les autorités locales. Sur la jetée, les Russes furent reçus par l’état-major de l’escadre française. Au bruit des coups de canon et au son des cloches, les officiers se serrèrent amicalement les mains. Une musique exécutait l’Hymne russe, couvert par les cris de : « Vive le tsar ! vive la Russie ! » Les témoins de cette scène rapportent qu’à ce moment l’enthousiasme de l’énorme foule fut à son comble, et que les mots ne sauraient rendre les sentiments qui emplissaient les cœurs de tous les assistants. L’amiral Avelane, tête nue, s’avança, suivi des officiers russes et français, jusqu’au bâtiment de la direction maritime, où l’attendait le ministre de la marine.

« En recevant l’amiral, le ministre dit : « Cronstadt et Toulon, ces deux villes témoignent de la sympathie qui existe entre les peuples russe et français. Partout on vous accueillera en amis.

« Le Gouvernement et toute la France vous souhaitent la bienvenue, à vous et à vos compagnons, car vous représentez un peuple grand et généreux. » L’amiral répondit qu’il était hors d’état d’exprimer toute sa reconnaissance : « L’escadre russe et toute la Russie, ajouta-t-il, vous seront reconnaissantes de votre accueil. » Après avoir échangé quelques mots avec le ministre, l’amiral le remercia derechef de l’accueil qui lui était fait, et ajouta : « Je ne veux pas me séparer de vous sans prononcer cette parole qui est gravée dans tous les cœurs russes : « Vive la France[1] ! »

Telle fut la réception faite aux Russes à Toulon ; à Paris, ce fut mieux encore. Voici la description que les journaux en ont donnée :

« Tous les regards sont dirigés sur le boulevard des Italiens, par où les marins russes doivent arriver. De loin, on entend comme un ouragan de cris et d’applaudissements. Le bruit augmente d’instant en instant : évidemment, l’ouragan approche. Sur la place se produit un grand mouvement. Les agents de police se précipitent pour ouvrir le passage jusqu’au Cercle militaire, mais ce n’est pas chose facile. Dans la foule, on s’écrase invraisemblablement… Enfin, apparaît sur la place la tête du cortège. Au même moment, on entend des cris assourdissants de : « Vive la Russie ! Vivent les Russes ! » Tout le monde se découvre. Les fenêtres, les balcons, les toits regorgent de monde : on agite des mouchoirs, des chapeaux, des drapeaux ; on jette des étages supérieurs des nuées de cocardes multicolores. Au-dessus des têtes de la foule qui couvre la place, des chapeaux et des mouchoirs s’agitent comme des vagues. « Vive la Russie ! » « Vivent les Russes ! » On tend les mains aux chers hôtes, on imagine cent moyens de leur témoigner sa sympathie[2]. »

Un second journaliste écrit que l’enthousiasme de la foule touchait au délire. Un autre publiciste russe parle en ces termes de la réception des marins russes :

« En vérité, ce fut un événement d’une portée universelle, qui vous frappait d’étonnement, vous touchait aux larmes, qui élevait l’âme et faisait courir en vous ce frisson d’amour grâce auquel on voit dans tous les hommes des frères, grâce auquel on se prend à détester l’effusion du sang et les annexions violentes qui arrachent des enfants à leur mère.

« Durant quelques heures, je vécus comme dans un brouillard. J’éprouvais un sentiment étrange et presque accablant, à me voir, à la gare de Lyon, au milieu des représentants de l’administration française en uniformes brodés d’or, et des conseillers municipaux en habit, d’entendre crier : « Vive la Russie ! » « Vive le tsar ! » tandis que notre Hymne national retentissait. Où suis-je ? pensais-je. Que s’est-il passé ? Ne sent-on pas ici un courant d’amour et de fraternité, un sentiment sublime, idéal, qu’on n’éprouve qu’aux minutes solennelles ! Mon cœur était plein de sensations si belles, si pures, si élevées, que ma plume ne peut les rendre. Les mots font pâle figure auprès de ce que j’ai vu, de ce que j’ai ressenti. Ce n’était pas de l’enthousiasme, ce mot est trop banal : c’était plus encore, c’était quelque chose de plus pittoresque, de plus profond, de plus joyeux, de plus varié. Rien ne saurait exprimer ce qu’on éprouva lorsque, au balcon du Cercle militaire, l’amiral Avelane parut. Les mots ici n’exprimeraient rien. Durant la prière, tandis que les chantres entonnaient : « Sauve, ô Seigneur, tes créatures, » les portes ouvertes de l’église laissaient pénétrer les accents de la Marseillaise qu’une fanfare jouait dans la rue. Ce fut une impression inexprimable[3]. »

  1. Siélski Viéstnik, 1893, n° 41.
  2. Novoié Vrémia.
  3. Novoié Vrémia, 17/29 oct. 1893