L’Envers de la guerre/I/08

Texte établi par Ernest Flammarion,  (Tome I : 1914-1916p. 103-109).
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AVRIL 1915


— Le 1er. Les Anglais veulent reprendre l’entreprise des Dardanelles sans attendre le concours des troupes de terre. On craint un échec qui troublerait les négociations avec l’Italie.

— Le 2. Départ en mission pour l’Aisne avec Pasquet…

— Les lettres du front donnent une fausse idée de la guerre. Celui qui les écrit sait qu’elles peuvent être ouvertes. Et puis, il s’agit d’éblouir ceux qui les liront. Les journaux, surtout, donneront une idée erronée de l’opinion pendant la guerre. La crainte de la censure, le besoin de flatter les bas instincts, leur font exprimer la haine et l’injure uniquement. Au bas de chaque article, il faut déposer une ordure contre l’Allemand.

Cette continuelle instillation de haine restera un des grands phénomènes de la vie nationale dans la guerre. La presse aura été, avant et surtout pendant la guerre, une des principales coupables.

— On ne se croirait pas en guerre, à Paris, ni à la campagne, ni même à quelques kilomètres des tranchées. Et pourtant, il y a déjà, sur l’ensemble des fronts, 3 millions de morts ! Et tant d’indicibles horreurs ! Et tous les bienfaits de la paix abolis. Et tant de ruines, de deuils ! On se persuade que c’est par stoïcisme qu’on ne proteste pas. Je crois que c’est surtout parce qu’on ne réalise pas ces atrocités stupides.

— À Serbonnes viennent dîner J…, père et fils, cultivateurs, à l’occasion du départ du fils, qui est de la classe 16. Le père dit qu’il est pour le corps à corps, sans armes. Le fils est pour la charge à la baïonnette. Voilà leur sentiment simpliste, en apparence. Au fond, un deuil affreux pour les parents, de voir partir leur unique enfant.

— Je me rappelle cette phrase d’un courtier en tableaux, à Trouville, le 29 juillet 1914 : « Ça ne peut pas durer, les journaux financiers ne gagnent plus rien. »

— On prétend savoir comment éclata le conflit. Et on ne sait même pas comment se forme un orage.

— Que de satisfactions pour ceux qui aiment la guerre ! À Auxerre, le réactionnaire Écho de Paris est dans toutes les mains. De vieux généraux croulants et chamarrés débarquent d’auto, parmi des courbettes.

— Et on se résigne aux morts. Deux frères sont tués. Comme leur mère est morte peu avant la guerre, on dit tranquillement : « Elle les a rappelés. »

— Une photo anglaise. C’est le débarquement de soldats venant en congé, selon la coutume anglaise. L’un est avec sa femme, l’autre avec son père. Ils ont l’air ravis, extasiés. C’est tout de même un peu plus civilisé que notre armée, qui cloître depuis neuf mois nos soldats, sans accorder de permissions.

— Titres de feuilletons : Le sang de la France, Tête de Boche.

— Tristan Bernard imagine les réflexions de Jeanne d’Arc : « Ils m’ont déjà réconciliée avec les évêques. Ils vont maintenant me réconcilier avec les Anglais. » Il faut ajouter que Barrès veut obstinément une fête nationale de Jeanne d’Arc, ce qui paraît assez inopportun en temps d’alliance anglaise.

— Le fétichisme pour Joffre se manifeste dans les cartes postales avec actions de grâce à son adresse, des médailles porte-bonheur à son effigie, etc.

— Bouleversement des mentalités. Le docteur R…, pacifiste, voit la nécessité, pour l’Italie, de faire la guerre. Il ne conçoit plus le bonheur de la paix. Pour son extension, son commerce, sa puissance, il faut que l’Italie se batte.

— Le 18. Un ministre expose devant moi que nous devons nous emparer des charbonnages de la Westphalie, car le charbon donne la richesse industrielle et c’est la seule façon pour l’Allemagne de s’acquitter. Naturellement, ayant le sous-sol, on sera obligé de garder le sol. Je le sais inspiré par un métallurgiste.

— Oh ! la joie de ce lieutenant, bras en écharpe, Légion d’honneur à la tunique, qui papillonne, ailé, parmi des dames, dans le métro…

— Dans un déjeuner privé, à la mi-avril 1915, Joffre aurait dit qu’il n’y aurait plus d’Allemands en France en mai.

— On appelle le vieil empereur François-Joseph l’Increvable.

— Le 10 avril, Poincaré est à Nieuport. Un avion allemand lance un obus vide avec l’inscription : « Œuf de Pâques offert par les Allemands à M. Poincaré ». On y voit la puissance d’espionnage allemande.

— On dit que les hésitations de Ferdinand de Bulgarie viennent de ce qu’il a mis ses économies en Autriche. Celles du roi d’Italie, de ce qu’il a de l’argent chez Krupp. À quoi Augagneur : « Vous ne voudriez tout de même pas qu’ils placent leur argent dans leur pays ? »

— Le frère du roi de Grèce dit : « J’ai soupé de Venizelos ». Ribot demande comment cela se dit en grec.

— À propos de la guerre aux femmes légitimes aux armées, on remarque qu’elle est menée par des hommes vieillis, qui ne se rendent plus compte des besoins sexuels. On signale des troubles nerveux, des psychoses, après neuf mois d’abstinence.

— Un receveur des postes qui a vécu à Lille et à Roubaix rentre à Paris. Il dit la dépression des Allemands, leurs pleurs la nuit, leurs refus d’aller aux tranchées, les sanctions de fusillades et pendaisons. Il note que les officiers mènent grande vie et que l’occupation est correcte. Des soldats français en civil seraient nombreux et seraient peu inquiétés.

— Le parti-pris de tout celer de ce qui pourrait être favorable aux Allemands a fait taire le retour des femmes des départements envahis.

— La haine de l’Allemand est d’autant plus vive que le journal qui l’exprime est plus réactionnaire.

— On voit sur certaines cartes postales des prières laïques. Les dix commandements du soldat : « Homicide toujours seras… » La salutation à la baïonnette : « Je vous salue, Rosalie, pleine de charmes… »

— La propriétaire du château de Bellevue, à Soissons, est soupçonnée d’espionnage. On a trouvé chez elle des papiers allemands. Ce sont les certificats de naissance de ses chiens de berger ! On dit aussi que les Allemands ménagent le château. Enfin, un abus crève le salon. « Heureusement », écrit le jardinier.

— Une jeune femme dont l’ami est mobilisé s’est établie cartomancienne sans rien connaître de cette pratique. Elle a gagné 250 francs la veille du vendredi 13.

— Une ménagère vient de s’apercevoir avec effroi que les araignées ont tendu leurs toiles entre les immuables petits drapeaux de la carte.

— Où joue-t-on du Wagner ? Aux tranchées.

— Au lendemain du raid des zeppelins sur Paris, le général Hirschauer me disait qu’on ne pouvait pas exiger d’un aviateur qu’il entrât dans le dirigeable. (Bouttieaux avait prétendu le contraire.) Mais n’exige-t-on pas un sacrifice analogue des soldats qu’on fait sortir des tranchées ?

— Chez Victor Margueritte. Le général de division D…, 59 ans, fait général sur le champ de bataille, officier d’État-Major. Il a amorcé l’offensive de Perthes en janvier 1915. On vient de le mettre dans le cadre de réserve sans lui donner de raisons. Il s’indigne des ordres, venus des hauts et lointains états-majors, d’attaquer à un jour et une heure fixés, même si la préparation d’artillerie est insuffisante et cela « pour avoir 3 lignes au bulletin journalier ». On veut un succès, coûte que coûte. Lui-même semble avoir été brisé pour n’avoir exécuté qu’au matin un tel ordre reçu à minuit et qui lui eût coûté 5 à 6.000 hommes, faute de préparation d’artillerie.

Il dit l’abnégation des hommes, leur bonne humeur. Il répète fortement : « L’exemple vient d’en bas. »

Il dénonce le gaspillage de vies humaines, assure qu’on ne passera que derrière un torrent de fer, trois rangs d’artillerie détruisant tout ce qu’on voit et tout ce qu’on devine.

Il dépeint l’horreur de la tranchée prise, l’affreuse odeur, la levée de terre faite en hâte où se mêlent des débris humains, têtes et bras. Et là-dedans nos hommes ont de l’eau jusqu’aux genoux et disent : « Ça va bien, mon général. » Il dit que les hommes finissent par ne plus se garer des obus de 77. Les gros calibres n’atteignent que l’homme sur lequel ils tombent. Les autres peuvent s’abriter en se couchant.

Mais les mitrailleuses sont effroyables, grâce à leur nombre, à l’art de les poster en flanquement. Le général a trouvé des mitrailleurs attachés à leur engin. Ayant fait 400 prisonniers, il leur dit : « Vous êtes braves, vous marchiez sur nous en rangs serrés. » Ils avouèrent que des mitrailleuses les menaçaient par derrière. C’était la fuite en avant.

— Brieux, retour d’Amérique, raconte dans un déjeuner qu’on lui avait recommandé là-bas d’être prudent, réservé dans son langage. Inutile précaution devant l’enthousiasme : « J’étais le plus neutre », dit-il. Il fit une conférence devant le duc de Connaught, oncle du roi d’Angleterre, et la duchesse, qui est Allemande. La conférence finie, elle vint à Brieux et, tout en larmes, lui dit : « Ah ! Monsieur Brieux, il m’est arrivé un grand malheur dans mon enfance ; je suis née en Allemagne. »

— Les rapports entre Poincaré et Ribot sont assez tendus. Ribot voit en Poincaré un usurpateur. Et Poincaré voit en Ribot un successeur, avant la fin du septennat.

— Le 19. Toujours le concours de l’Italie. Au Conseil, on discute une heure la question de savoir si le duc de Turin, chef de la marine italienne, commandera l’ensemble de la flotte méditerranéenne. Il paraît que cela s’impose parce qu’il est de famille royale…

— Au déjeuner Brieux, il y avait aussi Dausset, ancien président du conseil municipal. Il revenait du Grand Quartier Général. Il admire fort Joffre, qui se flatte d’amener en 24 heures des forces considérables au point faible des Allemands.

— Le 21. Départ en mission avec Pasquet pour l’Est et l’Alsace…