L’Ensorcelée/VI

Alphonse Lemerre (p. 96-112).
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Jeanne Le Hardouey, après avoir quitté Nônon Cocouan, se dirigea vers le Clos par le chemin qu’elle suivait souvent. Ai-je besoin de dire maintenant que c’était une de ces femmes dont les impressions se succédaient avec la régularité que leur naturel imprime aux êtres forts ? Et cependant le prêtre quelle venait de voir, ce tragique Balafré en capuchon, et ce que lui en avait raconté cette flânière de Nônon Cocouan, s’enfonçait en elle avec puissance et l’empêchait de marcher aussi vite qu’elle l’aurait fait dans tout autre moment. Les chemins étaient déserts. Les gens des vêpres s’en étaient allés dans des directions différentes. Malgré ce qu’elle avait dit à Nônon, qu’elle irait vite une fois qu’elle serait seule, elle ne se hâtait pas, car nulle peur ne la dominait. Il ne faisait pas froid, du reste. Le temps était doux, quoique agité. C’était une de ces molles journées du commencement de l’hiver où le vent souffle du sud, et où les nuées, grises comme le fer et basses à toucher presque avec la main, semblent peser sur nos têtes. Jeanne ne vit rien qui justifiât les appréhensions de la Cocouan.

Elle passa de jour encore au Vieux Presbytère. Tout y était solitaire et silencieux. Seulement, sous une des grandes ouvertures de la cour, cintrée comme l’arche d’un pont et fermée autrefois par des portes colossales, maintenant arrachées de leurs énormes gonds, restés rouillés dans les murs, elle aperçut un de ces bergers rôdeurs, la terreur du pays, occupé à faire brouter à quelques maigres chèvres l’herbe rare qui poussait dans les cours vides de cette espèce de manoir.

Elle le reconnut. C’était un berger qui s’était, il y avait peu de temps, présenté chez maître Thomas Le Hardouey pour de l’ouvrage, et que maître Thomas avait durement repoussé, ne voulant pas, disait-il, employer des gens sans aveu. Le Hardouey partageait contre ces gens-là les préjugés de maître Tainnebouy, qui sont, du reste, les préjugés universels de la contrée. Mais, comme il était riche et puissant, il ne cachait pas ses antipathies, et il semblait provoquer les bergers à une lutte ouverte contre lui pour les accabler.

On lui avait plus d’une fois entendu dire, soit au moulin, chez Lendormi, soit à la forge, chez Dussaucey, le maréchal ferrant, qu’à la première mortalité de ses bêtes, au moindre malheur qui arriverait et qu’on pourrait imputer aux bergers, il en nettoierait le pays pour tout jamais. Certainement de telles paroles, que beaucoup de gens trouvaient imprudentes, n’étaient pas ignorées des hommes contre lesquels elles avaient été proférées, et cela pouvait donner à Jeanne, isolée dans des chemins écartés, l’idée que l’homme chassé par son mari et qu’elle y rencontrait par hasard était fort capable de lui faire un mauvais parti ; mais, si cette idée lui vint à la tête, elle n’en montra rien, et elle fut la première, selon la coutume des campagnes quand on se rencontre, à adresser la parole au berger.

Il était assis sur une de ces grosses pierres comme on en trouve à côté de toutes les portes en Normandie. Il était enveloppé dans sa limousine aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble à un cotillon de femme qu’on s’agraferait autour du cou. Son immobilité était telle que ses yeux mêmes ne remuaient pas et qu’on l’aurait volontiers pris pour une momie druidique, déterrée de quelque caverne gauloise.

Il était nécessaire que Jeanne, pour gagner dans la direction où elle marchait, passât devant lui, et il dut la voir venir à plus de vingt pas de distance ; mais ses comme les yeux de certains poissons, avoir été faits pour traverser des milieux plus que l’élément qui nous entoure, ne témoignaient leur expression qu’ils l’eussent seulement aperçue.

« Dis donc, le pâtre ! – lui cria-t-elle, – y a-t-il longtemps que les gens qui sortaient des vêpres sont passés, et crois-tu qu’en traversant la Prairie aux Ajoncs qui coupe le chemin d’ici au Clos je pourrais encore les rattraper ? »

Mais il ne répondit pas. Il ne fit pas un geste. Ses yeux restèrent dans la direction qu’ils avaient quand elle s’était trouvée devant lui, et elle se crut obligée de répéter plus haut la question qu’elle lui avait faite, pensant qu’il ne l’avait pas entendue.

« Es-tu sourd, pâtureau ? – lui dit-elle, impatientée comme une femme qui a l’habitude d’être obéie et pour qui toute parole aux inférieurs était commandement.

— Sourd pour vous, vère ! – dit enfin le berger, toujours immobile ; – sourd comme un mouron, sourd comme un caillou, sourd comme votre mari et vous avez été sourds pour moi, maîtresse Le Hardouey ! Pourquoi m’ demandez-vous quéque chose ? Ne m’avez-vous pas tout refusé l’aut’e jour ? Je n’ai rien à vous dire, pas plus que vous n’avez eu rien à me donner. T’nez, – ajouta-t-il en prenant un long fétu à la paille de ses sabots et le brisant, – la paille est rompue ! Craiyez-vous que les deux bouts que v’là et que je jette, le vent qui souffle puisse les réunir et les renouer ? »

Il y avait un tremblement de colère dans la voix gutturale de ce pâtre, qui accomplissait, sans le savoir, à des siècles de distance, le vieux rite de guerre des anciens Normands.

« Allons, allons ! pas de rancune, berger ! – répondit Jeanne en voyant qu’elle était seule avec cet homme irrité, qui tenait à la main un bâton de houx, coupé fraîchement dans les haies. – Dis-moi ce que je te demande, et quand tu passeras par le Clos et que mon mari sera absent je te mettrai du pain blanc et un bon morceau de lard dans ton bissac.

— Gardez votre pain et votre lard pour vos chiens ! – reprit-il. – Ce n’est pas avec de la viande ou du pain qu’on apaise la colère d’un homme. Non, non ! l’homme qui dépendrait de son ventre au point de manger l’oubli des injures avec le pain qu’on lui jetterait n’aurait qu’un gésier à la place de cœur. J’ compterons plus tard, maîtresse Le Hardouey !

— Prends garde aux menaces, pâtureau ! – fît-elle, plus menaçante que lui et entraînée par son caractère décidé.

— Ah ! je sais bien – dit le berger avec un regard profond et une bouche amère – que vous êtes haute comme le temps, maîtresse Le Hardouey ! Mais vous n’êtes pas ici sous les poutres de votre cuisine. Vous êtes au Vieux Presbytère, dans un mauvais carrefour où âme qui vive ne passera plus maintenant que demain matin. Qu’est-ce donc qui m’empêcherait, si je voulais ? – ajouta-t-il lentement en grinçant un sourire féroce qui fit briller son œil vitreux, et montrant son bâton de houx… – Mais je ne veux pas ! Non, je ne veux pas ! – fit-il avec explosion. – Les coups attirent les coups. Lâchez c’te pierre que vous avez prise et soyez tranquille. Je ne vous toucherai pas ! Ils diraient que je vous ai assassinée, si je portais seulement la main à votre chignon, et je roulerais bientôt au fond de la prison de Coutances. Il y a de meilleures vengeances, et plus sûres. La corne met du temps à venir au tauret, et ses coups n’en sont que plus mortels. Allez ! marchez ! – insista-t-il d’une voix sinistre. – Vous vous souviendrez longtemps des vêpres d’où vous sortez, maîtresse Le Hardouey ! »

Et il se leva de sa pierre conique, se prit à siffler un air bizarre qui attira un chien aux longs poils blancs, droits et pointus comme des arêtes, et de cette espèce particulière dite de berger, le plus intelligent des chiens, mais aussi le plus mélancolique ; et il alla rassembler ses chèvres éparses dans la cour.

Jeanne, trop fière pour ajouter un mot à ceux qu’elle avait déjà prononcés, passa et prit la Prairie aux Ajoncs, moins inquiète de la déclaration de guerre du berger que frappée de ses dernières paroles. Qu’entendait-il, en effet, par ces vêpres dont il lui disait de se souvenir ? Quel rapport pouvait-il y avoir entre une cérémonie religieuse et un de ces pâtres qui n’avaient peut-être pas reçu le baptême, païens ambulants qu’on ne voyait jamais aux églises et qu’on avait plus d’une fois rencontrés menant paître leurs brebis sur l’herbe sacrée des cimetières, au grand scandale des gens religieux ? Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées pour elle d’un point de rappel singulier : la vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au cœur des sensations si peu familières à sa nature tranquille et forte ! Le mot du berger, coïncidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus, comme lui avait conté Nônon, des Bleus, contre lesquels se serait battu Loup de Feuardent s’il avait vécu lors des guerres de l’Ouest, ce mot, venant après l’impression qu’elle avait reçue pendant les vêpres, la redoublait et la faisait fermenter en elle. C’est quelquefois une si faible chose que le mystère d’organisation de la tête humaine, qu’une circonstance (la plus misérable des circonstances, une coïncidence, un hasard) la trouble d’abord et finit par l’asservir. Jeanne rentra au Clos toute pensive, ne pouvant s’empêcher d’associer dans ses émotions intérieures l’idée du sombre prêtre et les menaces du berger.

Mais son activité et ses occupations ordinaires la tirèrent de devant elle, comme on dit, et lui furent de salutaires distractions. Elle se débarrassa de sa pelisse bleue et de ses sabots aux plettes noires, et elle se mit à tourner dans sa maison, le front aussi serein que si rien d’insolite n’avait traversé son esprit.

Elle donna ses ordres accoutumés pour le souper des gens, leur parla à tous comme elle en avait l’habitude et fixa à chacun sa quote-part de travail pour la journée du lendemain. Domestiques et journaliers, les gens du Clos étaient nombreux et formaient une large attablée dans la cuisine de maître Thomas Le Hardouey. Pendant que Jeanne surveillait toutes choses avec cet œil vigilant qui est l’attribut de la royauté domestique comme de l’autre royauté, elle entendit qu’on s’entretenait, autour de la table, du prêtre au noir capuchon qui avait presque épouvanté à la procession tous les paroissiens de Blanchelande. C’était là l’évènement du jour.

« Je ne sais pas son nom de chrétien, – disait le grand valet, beau parleur aux cheveux frisés, qui mangeait une énorme galette de sarrasin beurrée de graisse d’oie, – mais Dieu me punisse si on lui ferait tort en l’appelant l’abbé de la goule fracassée !

— J’ai bien vu des coups de fusil dans ma vie, – reprenait à son tour le batteur en grange, qui avait servi sous le général Pichegru, – mais je ne peux croire que ce soient là de véritables marques de coups de fusil tirés par les hommes. Si le diable en a une fabrique dans l’arsenal de son enfer, ils doivent marquer comme cela ceux qu’ils atteignent et qu’ils ne couchent pas à tout jamais sur le carreau. Au demeurant, il a plus l’air d’un soldat que d’un prêtre, ce capuchon-là ! Je l’ai vu samedi, vers quatre heures de relevée, qui galopait dans le chemin qui est sous la Chesnaie Centsous, un chemin de perdition où verse plus d’une paire de charrettes par hiver ; il montait une pouliche qui semblait avoir le feu sous le ventre. Par le flêt du démon ! je vous affie et certifie qu’il n’y avait pas dans toute l’armée de Hollande, de l’époque où j’y étais, bien des douzaines de capitaines de dragons aussi crânement vissés que lui sur leur selle. »

Ceci se rapportait assez exactement à ce qu’avait dit Nônon Cocouan à Jeanne de l’arrivée du prêtre étranger chez M. le curé de Blanchelande. Mais, hors ce détail, les domestiques du Clos en savaient beaucoup moins long que Nônon sur le compte de cet abbé, dont la présence inattendue et la grandiose laideur avaient remué pourtant cette population, si peu extérieure, occupée de travail et de gain, fidèle à l’esprit de ses pères, dont l’ancien cri de guerre était : gainage ! lourde à soulever par conséquent, et qui n’a pas, comme les populations du Midi, de pente naturelle vers l’émotion et l’intérêt dramatique.

Or, il était dit que, ce soir-là, Jeanne ne pourrait se séparer de la pensée de l’être funeste qu’elle avait vu sous ces vêtements de prêtre, si peu faits pour lui. Elle la repoussait comme une obsession fatidique, et tout, autour d’elle, la lui rejetait. Il y a parfois dans la vie de ces entrelacements de circonstances qui semblent donner le droit de croire au destin ! Les domestiques sortis ou couchés, après leur repas du soir, Jeanne-Madelaine ordonna le souper de son mari et le sien.

Habituellement, maître Thomas Le Hardouey, quand il n’était pas aux foires et aux marchés des cantons voisins, ne rentrait guère au Clos que vers sept heures, pour souper tête à tête avec sa femme ou un ami en tiers, quelque fermier des environs, invité à venir jaser, à la veillée. La maison du Clos qu’ils habitaient était un ancien manoir un peu délabré vers les ailes, séparé de la ferme, placé au fond d’une seconde cour, et quoique ce manoir fût divisé en plusieurs appartements, qu’il y eût une salle à manger et un salon de compagnie où Jeanne avait rangé, avec un orgueil douloureux, toute la richesse mobilière qu’elle avait de son père, c’est-à-dire quelques vieux portraits de famille des Feuardent, cependant elle et son mari mangeaient sur une table à part, dans leur cuisine, ne croyant pas déroger à leur dignité de maîtres ni compromettre leur autorité en restant sous les yeux de leurs gens.

C’est une idée du temps présent, où le pouvoir domestique a été dégradé comme tous les autres pouvoirs, de croire qu’en se retirant de la vie commune on sauvegarde un respect qui n’existe plus. Il ne faut pas s’abuser : quand on s’abrite avec tant de soin contre le contact de ses inférieurs, on ne préserve guères que ses propres délicatesses, et qui dit délicatesse dit toujours un peu de faiblesse par quelque côté. Certainement, si les mœurs étaient fortes comme elles l’étaient autrefois, l’homme ne croirait pas que s’isoler de ses serviteurs fût un moyen de se faire respecter ou redouter davantage. Le respect est bien plus personnel qu’on ne pense. Nous sommes tous plus ou moins soldats ou chefs dans la vie ; eh bien ! avons-nous jamais vu que les soldats en campagne fussent moins soumis à leurs chefs parce qu’ils vivent plus étroitement avec eux ? Jeanne Le Hardouey et son mari avaient donc conservé l’antique coutume féodale de vivre au milieu de leurs serviteurs, coutume qui n’est plus gardée aujourd’hui (si elle l’est encore) que par quelques fermiers représentant les anciennes mœurs du pays. Jeanne-Madelaine de Feuardent, élevée à la campagne, la fille de Louisine-à-la-hache, n’avait aucune des fausses fiertés ou des pusillanimes répugnances qui caractérisent les femmes des villes. Pendant que la vieille Gotton préparait le souper, elle dressa elle-même le couvert. Elle dépliait une de ces belles nappes ouvrées, éblouissantes de blancheur et qui sentent le thym sur lequel on les a étendues, quand maître Le Hardouey entra, suivi du curé de Blanchelande, qu’il avait rencontré, dit-il, au bas de l’avenue qui menait au Clos.

« Jeanne, – fit-il, – v’là M. le curé que j’ai rencontré dans ma tournée d’après les vêpres, et que j’ai engagé, comme c’est dimanche, à venir souper avec nous. »

Jeanne accueillit le curé comme elle avait accoutumé de le faire. Elle le voyait souvent, et souvent elle lui avait donné de l’argent ou du blé pour les pauvres de la paroisse ; car, religieuse d’éducation et royale de cœur, Jeanne était aumônière, comme disaient les mendiants du pays, qui ôtaient leur bonnet de laine grise quand ils parlaient d’elle.

Cette libéralité, qui s’exerçait parfois à l’insu de maître Le Hardouey, était une raison pour que le curé vînt fréquemment au Clos. Il n’y était guère attiré par le maître du logis, qui avait acheté des biens d’Église, et dont la réputation était, pour cette raison, loin d’être bonne.

Le Temps, qui jette sur toutes choses, grain à grain, une impalpable poussière, laquelle, sans l’Histoire, finirait par couvrir les évènements les plus hauts, le Temps a déjà répandu son sable niveleur sur bien des circonstances d’une époque si peu éloignée, et nous n’avons plus la note juste que donnaient les sentiments d’alors. Un acquéreur des biens d’Église inspirait à peu près l’horreur qu’inspire le voleur sacrilège, et il n’y a guère que la raison immortelle de l’homme d’État qui comprenne bien aujourd’hui ce qu’avait de grand et de sacré une opinion qui paraît excessive aux esprits lâches et perdus de la génération actuelle. Au sortir de ces guerres civiles, le curé de Blanchelande avait besoin de se rappeler son ministère de paix et de miséricorde pour ne pas regarder Thomas Le Hardouey comme un ennemi. Aussi n’était-ce qu’en considération de Jeanne qu’il acceptait les politesses du riche propriétaire, son paroissien. Ce dernier les faisait, du reste, un peu par déférence pour sa femme, et aussi par cet esprit de faste grossier et d’hospitalité bruyante, l’attribut de tous les parvenus. Le curé, d’un autre côté, avait en lui tout ce qui fait pardonner d’être prêtre aux esprits irréligieux, bornés et sensuels comme était Le Hardouey et comme il en est tant sorti du giron du dix-huitième siècle. L’abbé Caillemer était ce qu’on appelle un homme à pleine main, de joviale humeur, rond d’esprit comme de ventre, ayant de la foi et des mœurs, malgré son amour pour le cidre en bouteille, le gloria et le pousse-café, trois petits écueils contre lesquels, hélas ! vient échouer quelquefois la mâle sévérité d’un clergé né pauvre, et dont la jeunesse n’a pas connu les premières jouissances de la vie. L’abbé Caillemer ajoutait à toutes ces qualités vulgaires de n’avoir point, dans son être extérieur, ce caractère de dignité sacerdotale que la basse classe des esprits ne peut souffrir, parce qu’il lui impose et qu’elle est obligée de le respecter.

« Quand j’ai rencontré M. le curé, – fit le fermier en s’asseyant à sa table, étincelante de pots d’étain, et en s’adressant à sa femme, – il n’était pas seul, il avait avec lui un confrère. Et si ce n’était pas un confrère, et que je ne craignisse pas de manquer de respect à M. le curé, je dirais qu’il a plutôt l’air d’un diable que d’un prêtre. Je l’ai invité aussi à notre repas, quoique, par ma foi, Jeannine, vous eussiez bien pu, toute hardie que vous êtes, en avoir peur. »

Jeanne sourit, mais la pommette de sa joue brûlait.

« Je sais, – dit-elle ; – je l’ai vu aux vêpres et au salut.

— C’est l’abbé de La Croix-Jugan, ma chère madame, – fit le curé en nouant sa serviette sous son menton pour ne pas gâter, en mangeant, sa belle soutane des dimanches, – et vous avez tort de prendre pour de la fierté, je vous l’ai déjà dit, maître Le Hardouey, le refus qu’il a fait de souper avec nous ce soir, car je sais, de source certaine, qu’il est invité, depuis huit jours, chez Mme la comtesse de Montsurvent.

— Humph ! – fit Le Hardouey d’un ton défiant et incrédule, – ne dites pas que celui-là n’est pas fier, monsieur le curé. Je ne suis pas déniché d’hier matin, et me connais encore à l’air des hommes… Mais, Dieu de Dieu ! où donc a-t-il pris ces effroyables blessures qui lui ont retourné le visage comme le soc de la charrue retourne un champ ?

— Ah ! sainte mère de Dieu ! fit le curé, qui avalait ore profundo une large cuillerée de soupe aux choux, – c’est une assez tragique histoire ! »

Et, commère comme il était, il entama l’histoire de l’abbé de La Croix-Jugan.

« C’était – apprit-il à ses hôtes – le quatrième fils du marquis de La Croix-Jugan, l’un des plus anciens noms du Cotentin avec les Toustain, les Hautemer et les Hauteville. Selon la coutume de la noblesse de France, l’aîné de La Croix-Jugan avait succédé aux biens considérables de son père, et, plus tard, avait émigré. Le cadet, entré dans la Maison du Roi, était, au commencement de la Révolution, lieutenant aux gardes du Corps, et avait été, le 10 août, massacré en défendant la porte de Marie-Antoinette. Le troisième, sur le berceau duquel on avait mis le ruban de l’ordre de Malte, était allé, vers quinze ans, rejoindre son oncle le commandeur et commencer ce qu’on appelait les caravanes. Enfin, le dernier de tous, celui dont il était question, obligé d’être prêtre pour obéir à la loi des familles nobles de ce temps, et destiné à devenir, bien jeune encore, évêque de Coutances et abbé de l’abbaye de Blanchelande, n’était encore que simple moine quand la Révolution éclata.

— Et une bonne abbaye que Blanchelande ! – fit maître Le Hardouey, – et qui valait gros à l’abbé ! C’était là une maison de bénédiction pour ceux qui l’habitaient. On n’y riait pas que du bout des dents, comme saint Médard, et on n’y chantait pas que du plain-chant, comme dans votre église, monsieur le curé. On y passait le temps joyeusement à l’époque où le Talaru menait le diocèse comme un ivrogne mène sa jument, et, jarnigoi ! ce n’est pas menterie, monsieur le curé, car j’ai vu, moi, cet évêque d’ancien régime et tous les moines de l’abbaye…

— Allons, allons, maître Thomas, – dit le curé en interrompant amicalement les souvenirs peu respectueux de son paroissien, – je ne veux pas savoir ce que vous prétendez avoir vu, et, d’ailleurs, vous êtes un petit brin mauvaise langue, et peut-être mauvaise vue et mauvaise mémoire par-dessus le marché. Je sais qu’il y a eu bien des abus et bien du péché, même dans l’Église, et que notre seigneur de Talaru, qui avait été officier de cavalerie, n’avait pas assez oublié l’esprit de son premier état. Mais à tout péché miséricorde, d’autant qu’il est mort comme un saint dans les tristesses de l’émigration ! Dieu lui a fait la grâce d’expier, par sa mort, le scandale qu’il avait causé pendant sa vie.

— Je ne dis pas que non… mais enfin… suffit ! – dit Le Hardouey, qui voyait l’œil de Jeanne devenir d’un bleu plus sombre en le regardant. – Toujours est-il que ce n’est pas en chantant matines ou vêpres qu’il s’est ainsi marqué le visage, votre abbé de La Croix-Jugan !

— Je crois bien ! – repartit le curé en joignant les mains sur son rabat avec componction. – Ah ! mes chers amis, que nous sommes de fragiles créatures ! – poursuivit-il avec la dolente onction qu’il avait quand il faisait son prône ; – mais aussi cette Révolution, fille de Satan, avait renversé toutes les têtes, et elle doit porter le poids de bien des iniquités. L’abbé de La Croix-Jugan, qui s’appelait, à Blanchelande, le frère Ranulphe, aurait-il jamais quitté son monastère sans la persécution de l’Église ? Au lieu d’émigrer, comme nous autres, qui disions la messe à Jersey ou à Guernesey, il oublia que l’Église avait horreur du sang, et il s’alla battre avec les seigneurs et les gentilshommes dans la Vendée et dans le Maine, et, plus tard, dans ce côté du bas pays.

— Oh ! oh ! il aurait donc chouanné, monsieur l’abbé ? – dit maître Thomas Le Hardouey avec une explosion d’ironie qui montrait combien il était dominé par les passions du temps, à moitié apaisées, mais toujours brûlantes ; car c’était un compagnon assez madré pour ne point se risquer aux imprudences et pour tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de lâcher le moindre mot compromettant.

— Oui, il a chouanné, – reprit gravement le curé Caillemer, – ce qui ne convenait guères à un homme de son état, à un lévite, à un prêtre. C’est la vérité. Mais, sainte Vierge ! c’est la vérité aussi que le bon Dieu l’en a bien puni et lui a écrit, en lettres assez profondes, un terrible châtiment sur le visage.

« Du reste, les circonstances ont tellement dépassé les limites de la prudence humaine, et la cause pour laquelle l’abbé de La Croix-Jugan se battait était si sacrée, puisque c’était celle de notre sainte religion, qu’on n’aurait encore rien à dire s’il n’avait que chouanné, mais…

— Eh ! mais ?… – fit Le Hardouey, l’œil pétillant d’une curiosité haineuse, en tenant son verre à la hauteur de sa bouche, mais ne buvant pas.

— Mais… » reprit le curé en baissant la voix, comme s’il avait un douloureux aveu à faire.

Jeanne eut une espèce de frisson qui courut dans les racines de ses cheveux, relevés droit sous la dentelle de sa coiffe, et qui découvraient les sept pointes de son front impérieux.

« Il y a pis – continua le curé – que de répandre le sang des ennemis du Seigneur et de son Église, quoique ce ne soit pas à un prêtre à le faire et que les Saints Canons le défendent. Et si je dis ceci, mes chers paroissiens, ce n’est pas que j’oublie le précepte de la charité, mais c’est qu’il est bon, parfois, pour l’exemple, de proclamer la vérité. D’ailleurs, si l’abbé de La CroixJugan a été un grand coupable, il est maintenant un grand pénitent. Entraîné sans doute par les passions de cette vie de soldat qu’il a menée, il s’est, un instant, perdu dans les voies humaines. Après le combat de la Fosse, il crut la cause de son parti désespérée, et, oubliant tout à fait qu’il était un chrétien et un prêtre, il osa, de ses mains consacrées, accomplir sur sa personne l’exécrable crime du suicide, qui termina la vie de l’infâme Judas.

— Comment ! c’est lui qui s’est ainsi labouré la face ?… – dit Le Hardouey.

— C’est lui, – répondit le curé, – mais ce n’est pas lui tout seul. »

Et il raconta la scène qui avait eu lieu chez Marie Hecquet comment cette brave femme avait sauvé le suicidé et l’avait arraché à la mort. Jeanne écoutait ce récit avec une horreur passionnée, visible seulement à l’entrouvrement de sa belle bouche et à la contraction de ses sourcils. Elle ne jeta point de ces interjections par lesquelles les âmes faibles se soulagent. Elle demeura silencieuse, et la rêverie qui l’avait saisie à vêpres recommença.