L’Ensorcelée/IV

Alphonse Lemerre (p. 67-81).
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Or ce jour-là précisément, à ces vêpres qui, plus tard, lui devinrent fatales, une femme, jeune encore, assistait dans un des premiers bancs de l’église qui touchaient au chœur. Comme elle habitait un peu loin de là, elle était arrivée tard à l’office. N’oublions pas de dire qu’on était en Avent, dans ces temps d’attente pour l’église, macérée par la pénitence, et qui s’harmonisent si bien avec la tristesse de l’hiver. Il semble qu’ayant à son usage toutes les grandeurs de la poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l’Église ait combiné, dans un esprit profond, l’effet de ses cérémonies avec l’effet de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. À cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements, emblème de la gravité de ses espérances. En raison de la saison et de l’heure avancée, l’église de Blanchelande commençait à se voiler de teintes grisâtres, foncées par ces vitraux coloriés dont le reflet est si mystérieux et si sombre quand le soleil ne les vivifie pas de ses rayons. Ces vitraux, mêlés à la vitre vulgaire noircie par le temps, étaient des débris sauvés de l’abbaye détruite. La femme dont j’ai parlé s’unissait à mi-voix à la psalmodie des prêtres. Son paroissien, de maroquin rouge, à tranche dorée, imprimé à Coutances avec approbation et privilège de Mgr…, le premier évêque de ce siège après la Révolution, indiquait par son luxe (un peu barbare) qu’elle n’était pas tout à fait une paysanne, ou que du moins c’était une richarde, quoique son costume ressemblât beaucoup à celui de la plupart des femmes qui occupaient les autres bancs de la nef. Elle portait un mantelet ou pelisse, d’un tissu bleu-barbeau, à longs poils, dont la cape doublée de même couleur tombait sur ses épaules, et elle avait sur la tête la coiffe traditionnelle des filles de la conquête, la coiffe blanche, très élevée et dessinant comme le cimier d’un casque, dont un gros chignon de cheveux châtains, hardiment retroussés, formait la crinière. Cette femme avait pour mari un des gros propriétaires de Blanchelande et de Lessay, qui avait acquis des biens nationaux, homme d’activité et d’industrie, un de ces hommes qui poussent dans les ruines faites par les révolutions, comme les giroflées (mais un peu moins purs) dans les crevasses d’un mur croulé ; un de ces compères qui pêchent du moins admirablement dans les eaux troubles, s’ils ne les troublent pas pour mieux y pêcher. Autrefois, quand elle était jeune fille, on appelait cette femme Jeanne-Madelaine de Feuardent, un nom noble et révéré dans la contrée ; mais depuis son mariage, c’est-à-dire depuis dix ans, elle n’était plus que Jeanne Le Hardouey, ou, pour parier comme dans le pays, la femme à maître Thomas Le Hardouey. Tous les dimanches que le bon Dieu faisait, on la voyait assister aux offices de la journée, assise contre la porte de son banc ouvrant dans l’allée de la nef, la place d’honneur, parce qu’elle permet mieux de voir la procession quand elle passe. Elle n’était point une dévote, mais elle avait été religieusement élevée, et ses habitudes étaient religieuses. Elle connaissait donc toutes les figures, plus ou moins vénérables, du clergé paroissial et des églises voisines qui envoyaient parfois à Blanchelande, politesse d’église à église, un de leurs prêtres pour y dire la messe ou pour y prêcher.

C’est là ce qui expliquera son étonnement quand, ce jour-là, en levant les yeux de son paroissien de maroquin rouge, elle aperçut un prêtre de haute taille, et dont elle n’eût pas, certes ! oublié la tournure si elle l’avait vu déjà, la figure à moitié cachée par son capuchon rabattu, monter à l’une des stalles du chœur placées en face d’elle et s’y tenir dans une attitude d’orgueil sombre que la religion dont il était le ministre n’avait pu plier. On célébrait le deuxième dimanche de l’Avent, et au moment où, s’avançant des portes de la sacristie, en traînant sur les dalles le manteau de son capuchon, il monta lentement dans sa stalle, une voix chantait ces mots de l’antienne du jour : et statim veniet dominator. Jeanne Le Hardouey avait la traduction de ces paroles dans son paroissien, imprimé sur deux colonnes, et elle ne put s’empêcher d’en faire l’application à ce prêtre inconnu, à l’air si étrangement dominateur !

Elle se retourna et demanda à Nônon Cocouan, la couturière, qui était agenouillée sur le banc placé derrière le sien, si elle connaissait ce prêtre, qu’elle lui désigna, et qui était resté debout, adossé à la stalle fermée ; mais Nônon Cocouan, quoique fort au courant des choses et du personnel de l’église de Blanchelande, pour laquelle elle travaillait, eut beau regarder et s’informer en chuchotant à deux ou trois commères des bancs voisins, elle ne put ramasser que des négations ou des hochements de tête, et fut obligée d’avouer à Jeanne qu’elle ni personne dans l’église ne connaissait le prêtre en question.

Nônon était une de ces vieilles filles entre trente-cinq et quarante ans, plus près de quarante que de trente-cinq, qui ont été belles et un peu fières, qui ont inspiré l’amour sans le partager, ou qui, si elles l’ont éprouvé, l’ont caché soigneusement dans leur âme, car c’était pour quelqu’un de plus haut placé qu’elles, et qu’elles ne pouvaient avoir, comme dit l’expression populaire avec tant de mélancolie ; enfin une de ces belles pommes de passe-pomme qui ont, hélas ! passé malgré le ferme et frais tissu de leur chair blanche et rose, mais qui, comme la nèfle, meurtrie par l’hiver, devait conserver une douce saveur jusque dans l’hiver de la vie !

Comme toutes ces dévotes à qui la joie et les tendresses maternelles ont manqué, et qui n’ont plus à se cacher de l’amour de Dieu comme elles se cachaient autrefois de l’amour d’un homme, Nônon Cocouan avait l’âme ardente et portait dans toutes les pratiques de sa vie la flamme longtemps contenue d’une jeunesse sans apaisement. Aussi les mauvais plaisants, les beaux parleurs impies de Blanchelande la nommaient-ils une hanteuse de confessionnal. Que pouvaient-ils comprendre à cette rose mystique sauvage, dont la brûlante profondeur devait leur rester à jamais cachée ?

Cependant, je suis bien forcé de l’avouer, malgré ma sympathie très vive pour les vieilles filles dévotes, espèce de femmes envers lesquelles on a toujours été d’une injustice aussi superficielle que révoltante, Nônon Cocouan avait les petitesses, les enfantillages et les défauts de son type. Elle aimait les prêtres, non seulement dans leur ministère, mais dans leurs personnes. Elle aimait à s’occuper d’eux et de leurs affaires. Elle en était idolâtre. Idolâtrie très pure, du reste, mais qui avait bien ses ridicules et ses légers inconvénients. Jeanne Le Hardouey s’était bien adressée, en l’interrogeant, pour savoir le nom du prêtre imposant qui l’avait tant frappée. Nul dans tout Blanchelande ne devait savoir ce qu’il était, si Nônon Cocouan ne le savait pas.

Jeanne Le Hardouey prit enfin son parti de cette ignorance. Sa curiosité excitée n’était pas de la même nature que celle de Nônon. Ces deux femmes différaient par trop de côtés pour éprouver, sur ce point-là, rien de semblable. La curiosité de Jeanne tenait à des choses qui venaient autant de sa destinée que de son caractère. Et d’ailleurs, pour le moment, cet intérêt et cette curiosité n’avaient pas une intensité si grande qu’elle ne pût très bien attendre l’occasion favorable pour la satisfaire. Elle se remit donc à suivre et à chanter les vêpres ; mais, involontairement, ses yeux se portaient de temps en temps sur les lignes altières de ce capuchon noir, immobile et debout dans sa stalle fermée, autour duquel l’ombre des voûtes, croissant à chaque minute, tombait un peu plus.

Cependant, à cause peut-être de la réouverture récente des églises, il y avait un salut, ce dimanche-là, à l’église de Blanchelande, et comme d’usage, quand les vêpres furent dites, on se mit en devoir de couronner ce touchant office du soir, dont la psalmodie berce les âmes religieuses sur un flot d’émotions divines, par l’éclat d’une bénédiction. Les cierges, éteints après le Magnificat, se rallumèrent. L’hymne s’élança de toutes les poitrines, l’encens roula en fumée sous les voûtes du chœur, et la procession s’avança bientôt dans la nef pour se replier autour de l’église et de sa forêt de colonnes, comme une vivante spirale d’or et de feu. Rien n’est beau comme cet instant solennel des cérémonies catholiques, alors que les prêtres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chapes étincelantes, marchent lentement, précédant le dais et suivant la croix d’argent qu’éclairent les cierges par-dessous, et qui coupe de son éclat l’ombre des voûtes dans laquelle elle semble nager, comme la croix, il y a dix-huit siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le monde.

Or, ce soir-là, le salut était d’autant plus beau à l’église de Blanchelande pour ces paysans prosternés, qu’un tel spectacle avait longtemps manqué à leur foi. À cette époque, sans aucun doute, il dut y avoir de véritables ivresses pour les âmes croyantes dans la contemplation ressuscitée de ces anciennes cérémonies revenant déployer leurs pompes vénérées dans ces temples fermés trop longtemps, quand ils n’avaient pas été profanés. De telles impressions dorment maintenant dans le cercueil de nos pères, mais on comprend bien qu’elles durent être puissantes et profondes. Jeanne Le Hardouey éprouvait ces émotions comme les eût éprouvées une femme plus pieuse qu’elle, car il est des moments où la croyance s’élève dans les plus tièdes et les plus froids, comme un bouillonnement éblouissant, mais trop souvent pour retomber ! Elle était à genoux, comme toute l’église, quand la procession s’avança flamboyante, à travers les ténèbres de la nef. Les prêtres défilaient un par un, chantant les hymnes traditionnelles, un cierge allumé dans une main, et dans l’autre leur livre de plain-chant ; et le dais pourpre, avec ses panaches blancs renversés, rayonnait dans la perspective. Jeanne regardait passer tous ces prêtres le long de son banc et attendait, avec une impatience dont elle n’avait pas le secret, l’étranger qui l’avait tant frappée. Probablement, en sa qualité d’étranger, on avait voulu lui faire honneur, car il marchait le dernier de tous, un peu avant les diacres en dalmatique qui précédaient immédiatement l’officiant chargé du Saint-Sacrement et abrité sous le dais. Seul de tous ces prêtres splendides, il n’avait pas changé de costume, les vêpres finies. Il avait gardé son manteau et son austère capuchon noir, et il s’en venait, silencieux parmi ceux qui chantaient, avec cette majesté presque profane, tant elle était hautaine ! qui se déployait dans son port impérieux. Il avait un livre dans sa main gauche, tombant négligemment vers la terre, le long des plis de son manteau, et de la droite il tenait un cierge, presque à bras tendu, comme s’il eût essayé d’écarter la lumière de son visage. Dieu du ciel ! avait-il la conscience de son horreur ? Seulement s’il l’avait, cette conscience, ce n’était pas pour lui, c’était pour les autres. Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne eut peur, elle l’a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée dans ce capuchon noir ; ou plutôt non, elle n’eut pas peur : elle eut un frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui fit mal comme la morsure de l’acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom.

Du reste, ce qu’elle sentit plus que personne, dans cette église de Blanchelande, parce que son âme n’était pas une âme comme les autres, toute l’assistance l’éprouva à des degrés différents, et l’impression fut si profonde que, sans la présence du Saint-Sacrement qui jetait ses rayons comme un soleil sur ces fronts courbés et les accablait de sa gloire, elle fût allée jusqu’aux murmures. La procession mit longtemps à tourner ses splendeurs mobiles autour de l’église, laissant derrière elle un sillage d’ombre plus noire que celle qu’elle chassait devant ses flambeaux. Quand elle descendit dans la grande allée pour rentrer au chœur, Jeanne-Madelaine voulut se raidir et s’affermir contre la sensation que lui avait faite l’effroyable prêtre au capuchon, elle se détourna de trois quarts pour le revoir passer… Il repassa avec le cortège, muet, impassible dans sa pose de marbre, et le second regard qu’elle lui jeta enfonça dans son âme l’impression d’épouvante qu’y avait laissée le premier. Malgré la solennité de la cérémonie, malgré les chants de fête et les gerbes de lumière qui jaillissaient du chœur, le recueillement ou l’émotion des pensées édifiantes ne put rentrer dans l’âme troublée de Jeanne Le Hardouey. Au lieu de s’unir aux chants des fidèles ou de se réfugier dans une prière, elle cherchait par-dessus les épaules chaperonnées d’écarlate des confrères du Saint-Sacrement qui suivaient le dais et qui envahissaient le chœur, par-dessus les feux fumants de leurs cierges tors de cire jaune qui vibraient comme des feux de torches dans l’air ému par les voix, le prêtre inconnu, au capuchon noir, alors à genoux, près de l’officiant, sur les marches du maître-autel, toujours rigide comme la statue du Mépris de la vie taillée pour mettre sur un tombeau. Aux yeux d’une âme faite comme celle de Jeanne, ce prêtre inouï semblait se venger de l’horreur de ses blessures par une physionomie de fierté si sublime qu’on en restait anéanti comme s’il avait été beau ! Jeanne ne savait pas ce qu’elle avait, mais elle succombait à une fascination pleine d’angoisse. Quand l’officiant monta les degrés et, prenant le Saint-Sacrement de ses mains gantées, se tourna vers l’assistance pour la bénir, à cette minute suprême Jeanne oublia de baisser la tête. Elle rêvait ! elle se demandait ce qu’il pouvait être arrivé à une créature humaine pour avoir sur sa face l’empreinte d’un pareil martyre, et ce qu’il y avait dans son âme pour la porter avec un pareil orgueil. Elle resta si absorbée dans sa fixe rêverie, après la bénédiction, qu’elle ne s’aperçut pas que le salut était fini. Elle n’entendit pas les sabots de la foule qui s’écoulait, en diminuant, par les deux portes latérales, et ne vit point l’église vidée qui s’enfonçait peu à peu dans la fumée des cierges éteints et les cintres effacés des voûtes, comme dans une mer de silence et d’obscurité.

« Suis-je folle de rester là ! » – dit-elle, tirée tout à coup de son rêve par le bruit de la chaîne de la lampe du chœur, que le sacristain venait de descendre pour y renouveler l’huile de la semaine. Et elle prit une petite clef, ouvrit un tiroir placé sous son prie-Dieu, et y déposa son paroissien. Elle pensait qu’elle s’était attardée en voyant l’église si sombre, et elle se levait, quand le bruit clair d’un sabot lui fit tourner la tête, et elle aperçut Nônon Cocouan, qui était sortie avant tout le monde, mais qui rentrait et venait à elle.

« Je sais qui c’est, ma chère dame, – dit Nônon Cocouan, avec cet air ineffable et particulier aux commères. Et ceci n’est point une injure, car les commères, après tout, sont des poétesses au petit pied qui aiment les récits, les secrets dévoilés, les exagérations mensongères, aliment éternel de toute poésie ; ce sont les matrones de l’invention humaine qui pétrissent, à leur manière, les réalités de l’Histoire. – Oui, je sais qui c’est, ma chère madame Le Hardouey, – dit la volubile Nônon en remontant avec Jeanne la nef déserte et en lui donnant de l’eau bénite au bénitier. – J’ l’ai demandé à Barbe Causseron, la servante à M. le curé. Barbe dit que c’est un moine de l’Abbaye qui a chouanné dans le temps, et que c’est les scélérats de Bleus qui lui ont mis la figure dans l’état horrible où il l’a ! Jésus ! mon doux Sauveur ! c’ n’est plus la face d’un homme, mais d’un martyr ! Il y aura, demain lundi, huit jours qu’il arriva chez m’sieur le curé, à la tombée, m’a conté la Barbe Causseron, et, sur la sainte croix, il n’avait pas trop l’air de ce qu’il était, car il portait de grosses bottes et des éperons comme un gendarme, et, joint à cela, une espèce de casaque qui ne ressemble pas beaucoup à la lévite de messieurs les prêtres. Quand il entra avec cette figure chigaillée, la malheureuse Barbe, qui n’est pas trop cœurue, faillit avoir le sang tourné. Fort heureusement que M. le curé, qui lisait son bréviaire le long de l’espalier à pêchers de son jardin, arriva et lui fit bien des politesses comme à un homme de grande famille qu’il est, et qui aurait été abbé de Blanchelande et évêque de Coutances sans la Révolution ; enfin, un ami de Mgr Talaru, l’ancien évêque émigré ! Tant il y a donc que depuis qu’il est au presbytère m’sieur le curé ne mange plus dans sa cuisine, mais dans la p’tite salle à côté ; et Barbe, qui les sert à table, a entendu toutes leurs conversations. Il paraît que le nouveau gouvernement a proposé à cet abbé… attendez ! comment qu’il s’appelle ? l’abbé de La Croix-Cingan, ou Engan, c’est un nom quasiment comme ça… d’être évêque ; mais il ne veut rien être que sous le Roi – (et ici Nônon baissa la voix, comme si elle eût craint de dire tout haut ce nom proscrit). – Il a parlé de louer la petite maison du bonhomme Bouët, qui est tout contre le prieuré. Alors, ma chère madame Le Hardouey, ce serait un desservant de plus que nous aurions à la paroisse ; mais, que Dieu me pardonne si je l’offense ! il me semble que je ne pourrais pas aller à confesse à lui, quéque méritant et exemplaire qu’il pût être. Je ne puis pas dire ce que ça me ferait de voir sa figure auprès de la mienne à travers le viquet du confessionnal. M’est avis que j’aurais toujours peur, en recevant l’absolution, de penser plus au diable qu’au bon Dieu !

— Pour une fille pieuse comme vous, Nônon, – fit gravement Jeanne Le Hardouey, – vous avez là une mauvaise idée. Vous savez bien que ce n’est pas à l’homme dans le prêtre qu’on se confesse, mais à Dieu.

— J’sais bien qu’ils le disent au catéchisme et dans la chaire, – répondit Nônon, – mais le bon Dieu ne demande pas plus que force, et j’sens qu’il me serait impossible de me confesser également à tous les prêtres. La confiance ne se commande pas. »

Elles étaient arrivées, en parlant ainsi, à l’extrémité du cimetière qui entourait l’église et qui se fermait de ce côté par un échalier. Il n’était pas nuit, mais le jour se retirait peu à peu du ciel.

« Il faut que je me dépêche, ma pauvre Nônon, – fit Jeanne, – car j’ai un bon bout de chemin d’ici chez nous. J’ai laissé aller nos gens après les vêpres, et me suis attardée à l’église. Les chemins sont mauvais, et on ne va guères vite avec des sabots. Bonsoir donc, Nônon ; si vous venez au Clos cette semaine, vous savez bien, ma fille, qu’il y a toujours une petite collation pour vous.

— Vous êtes bien honnête, madame Le Hardouey, – dit Nônon Cocouan. Et, sans doute pour payer une politesse par une autre : – Voulez-vous que j’aille quant et vous jusqu’au Vieux Presbytère ? – ajouta-t-elle.

— Merci, ma fille, merci, – répondit Jeanne. – Je ne suis pas peureuse, et j’irai si vite que je rattraperai peut-être nos gens. »

Et lestement, et avec l’aisance des femmes de la campagne, elle franchit l’échalier avec ses sabots et ses jupes, se souciant peu de montrer à Nônon Cocouan et la couleur de ses jarretières et les plus belles jambes qui eussent jamais passé bravement à travers une haie et sauté, pieds joints, un fossé.

Nônon n’insista pas. Elle avait une déférence respectueuse pour Jeanne Le Hardouey, qu’elle avait connue mademoiselle de Feuardent, il y avait des années. Elle lui eût bien volontiers rendu service, mais Nônon avait toutes les superstitions du pays où elle était née. Le Vieux Presbytère ou, pour parler comme on parlait dans le patois de la contrée, le Vieux Probytère était aussi redouté que la lande de Lessay elle-même. C’était la ruine abandonnée, il y avait longtemps déjà, de l’ancienne maison du curé, située dans un carrefour solitaire où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu. Un assez vaste corps de bâtiment qui subsistait encore appartenait alors à un cultivateur qui ne l’habitait pas, mais qui l’utilisait en y engrangeant ses orges et ses foins. On disait que c’était un lieu hanté par les mauvais esprits et qu’on y rencontrait parfois de gros chats, qui marchaient obstinément à côté de vous, dans la route, et qui tout à coup se mettaient à vous dire bonsoir avec des airs fort singuliers. La Cocouan ne tenait pas infiniment à aller jusque-là, aux approches de la nuit, pour s’en revenir seule et monter les chasses qui y conduisaient. Elle se retourna pour regarder Jeanne qui s’éloignait en sautant les mares, d’une pierre sur l’autre, dans ces chemins défoncés. Et quand elle eut vu tourner sa pelisse bleue au bout d’une haie :

« Elle est moins peureuse que moi, – fit-elle comme se parlant à elle-même, – et plus jeune : elle a eu plus d’éducation que nous toutes. C’est la fille de Louisiane-à-la-hache, et c’est une Feuardent par son père. J’ai ouï dire à défunt le mien que c’étaient là des gens qui n’ont jamais rencontré, sous la calotte des cieux, rien qui pût les épouvanter. »

Et, rassurée sur le sort de Jeanne, elle revint sur ses pas, fit une révérence et se signa devant la croix de pierre grise qui s’élevait au centre du cimetière, en fit encore une avec un autre signe de croix, en passant entre l’if au feuillage glauque et le portail de l’église, en face duquel, selon l’ancienne coutume, cet arbre des morts était planté, et elle regagna promptement le groupe de maisons qu’on appelait le bourg et qu’elle habitait. Quand elle repassa dans ce cimetière ceint de murs qui s’écroulaient et qu’on oubliait de relever, où de hautes herbes, qu’aucune faux jamais ne coupait, se courbaient au souffle du soir comme une moisson mortuaire ; lorsqu’elle entendit quelques corbeaux croasser dans les ouvertures grillées du clocher, par ce déclin d’un jour d’hiver, gris et bas, l’âme ouverte à tous les sentiments d’une nature religieuse, ignorante et timide, Nônon se félicita, en se serrant dans son mantelet de ratine blanche, de n’être pas à cette heure au Vieux Presbytère et dans la chemise de Jeanne Le Hardouey.

Celle-ci cependant marchait, le cœur ferme comme le pas, accoutumée à tous les chemins des environs, qu’elle avait maintes fois parcourus, soit à cheval, soit à pied, depuis qu’elle était mariée, et même bien avant qu’elle le fût, et d’ailleurs trop préoccupée, ce jour-là, pour s’inquiéter soit des mauvaises rencontres, soit des endroits de la route d’une suspecte réputation.