L’Ennui ou les Mémoires du comte de Glenthorn, traduit de l’anglais de Miss Edgeworth

Mercure de France,
Tome 50ème, Mars 1812, pages 508-515.

Landrieux

L’Ennui

L’Ennui ou les Mémoires du comte de Glenthorn, traduit de l’anglais de Miss Edgeworth. — Trois vol. in-12. — Prix, 6 fr., et 7 fr. 5o c. franc de port. — À Paris, à la Librairie française et étrangère de Galignani, rue Vivienne, n° 17 ; et chez Arthus-Bertrand, rue Hautefeuille, n° 23.

Pauvre comte de Glenthorn ! qui n’aurait eu pitié de lui ? Avec son immense fortune et ses magnifiques propriétés en Angleterre et en Irlande, il était si désœuvré, il s’ennuyait tant ! Son parc de Sherwood, qui faisait l’admiration des curieux, avait à ses yeux le plus grand de tous les défauts ; il n’y avait plus rien à y faire. « La maison était bâtie dans le goût, le plus moderne ; l’ameublement en était élégant et de la dernière mode ; rien n’y était oublié ; l’œil du critique le plus difficile n’y eût rien pu trouver à reprendre. » Dans une pareille extrémité, il semble qu’un Anglais n’ait plus qu’à se tuer. Le comte y avait songé plusieurs fois ; mais toujours quelque nouveau motif était venu le détourner d’un si sage projet. Les voyages, le jeu, la table, les courses de chevaux, les paris, les combats de boxeurs, genre d’escrime dans lequel le comte était devenu un théoricien assez habile, tout cela n’avait servi qu’à l’endetter sans le distraire. Il se maria et n’en fut que plus ennuyé. Enfin, il eut le bonheur de faire une chute de cheval, dont on le releva sans connaissance et en grand danger pour sa vie. Un accident de cette nature est presque une bonne fortune pour un homme sur qui l’ennui exerce un aussi cruel empire. La maladie distrait toujours un peu, et les soins de la convalescence aident à tuer le tems. Le comte de Glenthorn devait en retirer d’autres avantages encore : il apprit à connaître le tendre attachement de sa nourrice Ellinor, bonne Irlandaise, qui, ne l’ayant pas vu depuis l’âge de deux ans, était venue du comté de Glenthorn, à pied, pour l’embrasser, et dont les caresses n’avaient même pas peu contribué à effrayer le cheval du comte et à le renverser. Il apprit de plus à connaître un fripon qui se disait son ami pour le voler et enlever sa femme. Le comte qui, depuis son mariage, n’avait jamais pensé à lady Glenthorn, en devint presque amoureux, quand il s’en vit abandonné. Elle demandait le divorce ; le comte plaida contre elle et perdit ; il plaida aussi contre son tuteur et perdit de même. Toutefois il s’était assez bien trouvé du régime de plaideur. Si sa fortune en avait souffert, son ame y avait gagné un peu de ressort et d’activité ; mais enfin, il n’avait plus de procès à suivre, et il était parfaitement rétabli de sa chute. Il allait donc retrouver l’ennui, son ennemi mortel. Il résolut cette fois de le dépayser et de faire un voyage dans ses domaines d’Irlande. « Fatigué de l’Angleterre, j’avais besoin, dit-il, d’un spectacle nouveau, dût-il être cent fois pire que tout ce que je connaissais. Telles étaient mes secrètes raisons ; j’en alléguai de plus nobles et d’assez plausibles. Il était de mon devoir de visiter mes vassaux et de les encourager en passant quelque tems au milieu d’eux. On se fait volontiers des devoirs de ce qui nous convient et de ce qui entre dans nos goûts. » Celui que n’avaient pu distraire les plaisirs bruyans d’une capitale, seul, au fond d’une province inculte et presque barbare, perdu dans un immense et vieux château qu’il compare lui-même à ceux dont Mme Radcliffe nous a fait de si effroyables peintures, ne paraissait pas destiné à trouver dans cette demeure le remède à son mal. Il ne s’était encore ennuyé qu’en simple gentilhomme ; il lui restait à s’ennuyer comme un seigneur féodal. Le comte allait succomber à ce rengrégement d’ennui, s’il ne s’était avisé qu’un grand seigneur pouvait parfois faire des heureux et que cette manière de passer le tems en valait bien une autre ; niais les difficultés qu’on éprouve souvent, même à faire le bien, l’eurent bientôt rebuté. Il aurait voulu améliorer le sort de ses vassaux comme il aurait changé la forme d’un parc ou l’ameublement de son château. Aussi tous ses projets d’amélioration étaient-ils fort sagement combattus par son intendant, écossais flegmatique, ferré sur la Richesse des nations de Smith et grand ennemi de toute innovation. Cependant une fermentation sourde et des menées secrètes menaçaient alors l’Irlande d’une révolution. Le courage et l’habileté du comte servirent à comprimer les rebelles. Il les surprit et les livra à la justice. Cette expédition lui avait procuré les seuls vrais plaisirs qu’il eut encore éprouvés, celui d’avoir fait son devoir, de se reposer après la fatigue, et de manger en ayant faim ; mais au moment où il venait de se montrer le plus digne de sa fortune et de son rang, une circonstance imprévue vient lui apprendre que le château de Glenthorn n’était pas à lui, que ce nom même ne lui appartenait pas, qu’enfin il était le fils… Mais je n’en dirai pas davantage. Qu’il suffise au lecteur de savoir que le comte, en qui la mollesse et l’oisiveté n’avaient pas étouffé le sentiment de l’honneur, restitue au véritable propriétaire ses biens et son nom ; et de grand seigneur désœuvré, à charge à lui-même, devient un jurisconsulte habile, laborieux, un homme enfin. Qui sait même s’il ne redeviendra pas un jour et véritablement, cette fois, comte de Glenthorn ?

Ce roman de miss Edgeworth a eu, dit-on, le plus grand succès dans la patrie de l’auteur : cela devait être ; la maladie de l’ame qu’il combat, et dont il indique le préservatif, l’ennui, paraît être endémique en Angleterre. J’entends dire que ses funestes influences se font aussi sentir chez nous, et que les mêmes raisons qui ont fait réussir les Mémoires de Glenthorn chez nos voisins, pourraient bien faire leur succès en France. On a publié depuis peu un recueil de lettres écrites par une dame, célèbre, dans le siècle dernier, par son esprit et ses relations avec tout ce que la France avait alors d’hommes distingués. On a été surpris de voir combien elle s’ennuyait : c’est peut-être la seule impression qui reste de la lecture des lettres de Mme du Deffant ; elle rend compte à un ami de ses occupations journalières, et cette femme à qui, malgré la privation de la vue, les plaisirs de l’esprit et de la société devaient offrir tant de ressources, semble n’écrire le plus souvent que l’histoire de l’ennui, dont miss Edgeworth nous donne le roman. Mme de Sévigné parle aussi de l’ennui qu’elle appelle une vilaine bête ; mais, quoiqu’elle le définisse bien, elle paraît l’avoir peu connu ; c’est un mal dont elle trouvait le remède dans un bon emploi du tems, et sur-tout dans son active tendresse pour sa famille et ses amis. Cette dernière ressource qui, pour les gens d’un certain état, peut seule suppléer à la vie active et laborieuse, paraît avoir tout-à-fait manqué à Mme du Deffant. Peut-être aussi exagère-t-elle l’ennui dont elle se plaint ; peut-être, en-paraissant ainsi ennuyée de tout ce qu’elle entend, de tout ce qui l’entoure, ne veut-elle que donner à son ami une plus haute opinion d’elle-même. Ce ne serait alors qu’une longue épigramme et une variante un peu triste de ce mot d’amour-propre si connu : En vérité, je ne vois que vous et moi qui ayons de l’esprit.

Si l’on ne savait déjà que l’ingénieux auteur de l’Ennui est une Irlandaise, on le devinerait à la simple lecture de ce roman. Miss Edgeworth paraît s’être attachée particulièrement à peindre les mœurs et le caractère de sa nation, trop souvent défigurés dans les comédies et les romans anglais : effet singulier de ces rivalités qu’on remarque entre des nations étrangères, mais qui devient plus tranchant encore entre des royaumes unis. Miss Edgeworth s’est-elle assez défendue à son tour de toutes préventions ? Le peintre qui a dessiné avec tant de finesse et de grâce quelques-unes des têtes irlandaises de ce tableau, n’a-t-il pas un peu malignement fait usage du trait heurté de la caricature, lorsqu’il a représenté un personnage anglais ? Rapprochons, pour mettre le lecteur à même d’en juger, quelques-uns de ces portraits. Celui de M. Devereux, par exemple, « bel esprit et poëte, un des jeunes gens les plus aimables et les plus galans de Dublin ; agréable de sa personne et distingué par le ton de la bonne compagnie ; si peu occupé de lui-même, si prévenant, qu’on était enchanté de lui après avoir été dix minutes dans sa société. » Ajoutez à cela, amant timide, discret, respectueux, plein de noblesse et de générosité.

Comparez-lui lord Craiglethorpe. « Fier, froid, empesé, et d’une morgue outrée, même pour un Anglais ; ayant cette espèce de timidité qui rend un homme dédaigneux et obstiné dans son silence, qui le dispose à regarder comme un ennemi quiconque lui adresse la parole, qui lui fait regarder une question comme une injure, et un compliment comme une malhonnêteté. »

Ce n’est pas que l’Irlande n’ait aussi ses originaux et ses personnages ridicules, un lord 0’ Toole entr’autres, diplomate de la tête aux pieds, ne parlant que par on dit, soutenant, parce que cela est sans conséquence, que les philosophes sont tous dangereux et ennemis de l’État ; « divisant d’ailleurs les hommes en deux classes, les sots et les fripons, et ne sachant plus, quand il rencontre un honnête homme, dans quelle classe le faire entrer. »

Mais la plus expressive et la plus saillante de toutes ces figures est, sans contredit, celle d’une lady Geraldine, assemblage singulier de qualités estimables et de travers brillans, à qui l’on trouvait en Irlande « l’air d’une étrangère et quelque chose d’une française. » Quoique un compliment (car il est impossible de se méprendre au sens de ces mots) soit toujours bien venu, et qu’il acquiert un nouveau prix de la part d’un écrivain aussi distingué que miss Edgeworth, je doute cependant que beaucoup de nos dames françaises voulussent se tenir honorées de celui-ci. En tout pays lady Géraldine passerait pour une personne de beaucoup d’esprit ; mais en France on lui désirerait un peu plus de cette réserve, fruit de la bonne éducation. Je doute encore qu’on prisât son talent « pour la caricature dessinée et parlée, son art d’appliquer des épithètes et des sobriquets ineffaçables, » son amer persifflage, ses airs lestes et cavaliers avec sa mère, et ses plaisanteries, quelquefois cruelles avec ses compagnes : enfin je ne sais si nous ne trouverions pas à redire à sa conversation un peu trop écrite, et si nous n’irions pas jusqu’à souhaiter même qu’elle affaiblît un peu l’expression de « son horreur et de son énergique dégoût pour le vice et la bassesse. Tant nous craignons dans le monde ce qui sent le théâtre ou la chaire ! J’avoue pourtant que je n’aurais pu m’empêcher de rire, si je lui avais entendu dire au grave lord Kilrush :

« Mon cher lord, chacun a son ridicule, soit en public, soit en particulier. Miss Tracey est-elle plus extravagante, lorsqu’à l’âge de seize ans elle s’occupe autant de six aunes de ruban rose qu’un courtisan qui, à l’âge de soixante, soupire après trois aunes de ruban bleu ? Est-elle plus ridicule lorsque, parée d’une manière grotesque, elle va faire admirer ses grâces dans un bal, que cet honorable membre de la chambre des pairs qui, s’imaginant être un grand orateur, se lève avec confiance au milieu du parlement, pour y débiter gravement des raisonnemens faux et des lieux communs, dont personne n’avait daigné faire usage. »

Les légers travers de lady Géraldine sont, au surplus, bien effacés par la noblesse de son caractère, par son attachement à un jeune homme honnête, mais sans fortune, et par le sacrifice qu’elle lui fait de la main du comte de Glenthorn, à qui elle recommande de ne pas déchirer le cœur de sa pauvre mère, en lui apprenant que sa fille a eu à sa disposition le titre de comtesse, et qu’elle l’a laissé échapper. C’est par de semblables traits que nos dames françaises aimeraient sur-tout qu’on leur comparât lady Géraldine.

Le caractère du comte n’est pas tracé avec moins de finesse et de vérité : il est bien tout ce qu’il faut être pour s’ennuyer. Né dans la richesse, élevé par un gouverneur esclave et vil ; l’ame naturellement grande, mais sans énergie ; point de culture, mais assez d’esprit pour sentir le vide des plaisirs que l’argent seul procure : s’il n’eût été qu’un sot, il ne se fût pas tant ennuyé. Les sauvages, dit-on, ne s’ennuient jamais : c’est un avantage que les sots civilisés partagent avec eux ; car ce n’était sûrement pas un homme d’esprit qui disait : Que m’importe à moi que je m’ennuie, pourvu que je m’amuse ? Rien, au surplus, de plus piquant que la peinture de cette vie oisive et ennuyée du comte de Glenthorn, de cet homme qu’accable

Le pénible fardeau de n’avoir rien à faire.

J’y blâmerais seulement un trait. « Mon journal (c’est le comte qui parle), mon journal à cette époque ressemblerait beaucoup à celui de M. Musard. » Nous autres lecteurs français ne pouvons qu’être flattés de cet hommage délicat rendu par, un écrivain étranger, à l’une des plus jolies productions de notre scène comique. Comment accorder ce que nous croyons devoir à son talent distingué, avec ce que nous croyons devoir à la vérité ? Il nous semble cependant que l’ingénieux auteur du roman de l’Ennui a tort de comparer son principal personnage à celui de la comédie de M. Picard. Musard n’est point un homme ennuyé ni désœuvré : tant s’en faut. C’est un homme fort amusé et fort occupé de riens ; mais ce n’est point un homme que rien n’occupe ni n’amuse. La toilette, le déjeûner, le journal, la charade, les caricatures et les poissons rouges, tout cela est pour Musard une suite d’occupations, et remplit abondamment une matinée ; aussi la journée est-elle trop courte pour lui, et finit-il par dire : Comme le tems passe ! Quelle différence du comte de Glenthorn, pour qui tous les plaisirs sont sans attrait, et les quarts d’heure, des siècles ! Cette distinction n’aurait pas dû échapper à miss Edgeworth.

Malgré un certain fracas d’événemens et de péripéties, la marche du romande l’Ennnui est simple et les ressorts en sont peu compliqués. Un intérêt doux anime la dernière partie de l’ouvrage : l’esprit est agréablement amusé des autres, et le livre entier ne peut qu’ajouter à la réputation que s’est justement acquise, dans un genre différent, l’auteur de l’Éducation pratique.

Landrieux.