L’Enfant du plaisir, ou les délices de la jouissance/01

L’amour et la jeunesse doivent toujours être d’accord

L’ENFANT

DU PLAISIR,

OU

LES DÉLICES DE LA JOUISSANCE.




L’amour et la jeunesse doivent toujours
être d’accord.


Après les premières années d’une éducation soignée aux dépens de la fortune de mes parens, je me trouvai capable d’être aimé, et susceptible d’être aimable ; une tante chérie veillait à ma conduite, et fournissait à mes dépenses ; la mort de mon frère et l’absence de ma mère, dont j’ai peine à me souvenir, tant j’étais jeune quand ils se séparèrent de moi pour des motifs qui me sont inconnus. Cette bonne, aimable tante qui avait pour moi moins de sévérité que de complaisance, n’était pas difficile à tromper, j’y parvenais souvent, et maintes fredaines me sont arrivées sans qu’elle en ait eu connaissance. Je la priai de me retirer d’une pension où j’étais depuis dix ans à gémir autant qu’à maudire les froids pédans qui appésantissaient sur moi leur fouet, leurs verges ou leur férule, elle y consentit.

Presque libre de mes volontés, je ne tardai pas à cultiver des connaissances ; celle qui m’attachait davantage, ce fut la sœur d’un de mes camarades de classe, que l’on nommait M. de Naucré. C’est par sa voie que je parvins à voir cette demoiselle, mais d’abord le plus décemment. Je goûtais dans ses entretiens cette finesse d’esprit qui charme, cette pudeur qui flatte ; son organe était enchanteur autant que sa physionomie était enchanteresse. J’avais dix-huit ans ; elle en avait deux de plus, c’est ce qui lui donnait plus de retenue et moins de dissimulation. Enfin la présence continuelle de sa mère ou de son frère, qui ne la quittaient presque jamais, épuisait ma constance, et contrariait mes intentions. Pour réussir dans mes projets, je m’enhardis moi-même, et je résolus de guetter l’instant favorable pour déclarer à ma Julienne le vif désir qu’elle m’inspirait.

Je réussis un jour à la promenade nous accompagnâmes ma chère tante Abeline, pour aller dîner à Neuilly, le frère de mon amie et mon ci-devant professeur nous attendaient, je la conduisis aussi loin qu’il fut possible pour que nos argus ne pussent nous entendre, et je fis ma déclaration dans les termes les plus passionnés. Je lui peignis l’amour sous les couleurs séduisantes du vrai bonheur, et je conclus par lui déclarer que j’étais ce mortel à qui ce dieu prêtait son éloquence, pour lui peindre les sentimens dont mon cœur était pénétré. Ses traits s’animaient au récit de ma flamme, Je me croyais déjà heureux ; mais mon attente fut trompée… Julienne dissimula sa réponse pendant quelques instans pour mieux la réfléchir ; puis prenant un ton plus calme elle me dit :

« Il y a tant de sortes d’amours qu’on ne sait à qui s’adresser pour les définir : on nomme hardiment amour, un caprice de quelques jours, une liaison sans attachement, un sentiment sans estime, des simagrées de Sigisbé, une froide habitude, une fantaisie romanesque, un goût suivi d’un prompt dégoût ; on donne ce nom à mille chimères. »

Bien surpris de la trouver si savante, j’imaginai que ce discours était le fruit des leçons de sa mère, ou plutôt de mon professeur, qui se plaisait à les entretenir de la vertu de Solon et de Socrate, quand l’âge et la nature les exempta du vice.

Nous arrivâmes enfin au dîner ; le repas quoique long et splendide, n’en fut pas moins ennuyeux. Madame Naucré la mère de ma Julienne, et ma tante, écoutaient avec admiration les plates et froides sentences de mon flegmatique précepteur, monsieur le ci-devant abbé Audebert, c’était tout de le voir ; mais encore plus de l’entendre… immédiatement après le café, on nous permit un quart d’heure de récréation dans le jardin de l’hôtel. M. de Naucré fils, pour se récréer, prit un texte grec de Xénophon, qu’il prétendait traduire, et ma tante se retira selon sa coutume, dans un boudoir pour y prendre une heure de repos. Monsieur Audebert et madame de Naucré restèrent au logis.

Le moment de notre promenade me laissa le loisir de répéter à ma belle ce que je lui avais déjà déclaré, un événement très à propos nous donna l’exemple des plaisirs inappréciables dont je lui vantais la jouissance ; nous étions à l’extrémité du parc en dehors et attenant duquel est la maison du jardinier : contre le mur de ce réduit solitaire, on avait attaché des pots où des moineaux nourrissaient leurs petits. J’offris à ma belle de lui en attraper quelques-uns ; elle craignait que ma main trop pésante, ou l’excès de la précipitation ne leur fît mal et préféra de les prendre elle-même ; je l’aidai à monter sur une vieille caisse d’oranger qui se trouvait à notre portée. je la soulevai légèrement à la hauteur convenable pour s’y placer. La saison était brûlante et ses vêtemens très-légers… Dieux ! que de charmes je pressai !… que de rondeur !… que de fermeté !… mes mains ardentes serraient deux globes qu’auraient adoré les trois rois… j’en glissai une vers le lieu si chère des hommes ; mais une main prudente en défendait l’approche… et mon bonheur s’évanouit.

J’ignorais ce qu’elle aperçut ; mais je la vis demeurer immobile sur la caisse où je venais de la placer. Elle me fit signe et je m’y plaçai auprès d’elle… ah ! quels objets ravissans, s’offrirent alors à notre vue !… une petite fenêtre de cette maison se trouvait ouverte ; des feuillages cachaient nos regards curieux aux yeux de ceux qui se trouvaient dans ce logis, nous fûmes à portée de tout voir et de tout entendre.

Un jeune garçon et une jeune fille qui tous deux n’avaient pas trente ans, s’habillaient pour aller au divertissement du village. Lucas, c’est le nom du jeune homme, n’avait plus qu’un caleçon avec sa chemise ; Lisette sortant de derrière un modeste rideau, n’était encore vêtue que d’une simple robe blanche, et son sein n’était couvert que d’un léger mouchoir, elle ouvrit une cassette qui renfermait ses plus beaux ajustemens ; elle les arrangeait pièce à pièce sur son lit : comme elle se baissait à chaque fois, le téméraire Lucas lui glissa une main libertine sous sa cotte de neige. Lisette fit un cri ; mais le lutin s’en effraya peu, de l’autre main il enleva le fichue qui n’était point attaché ; l’innocente se défend avec vigueur sans pouvoir lui faire lâcher prise : déjà Lisette paraît nue jusqu’à la ceinture… que de trésors sont couverts de baisers par l’amoureux Lucas !… La jeune fille accroupée sur ses genoux, le visage sur sa cassette, sa jupe et sa chemise retroussée jusques par dessus sa tête, se débattait en faisant mille efforts… Dieux ! que de charmes, son pied mignon renfermé dans un petit soulier jaune bordé d’un élégant velours noir, une jambe faite au tour couverte d’un bas de soie bien tiré attaché au-dessus du genou avec une rosette bleue… des cuisses d’albâtre entre lesquelles paraissait un duvet d’ébène qui bordait une ceinture de roses ; des fesses de satin, une croupe admirable… sa figure était charmante, son teint, quoiqu’un peu rembruni, faisait douter de la blancheur du reste, sa gorge était semblable à celle de Vénus, tel était le portrait de la chaste Lisette.

Lucas paraissait un Hercule : grand, leste, bien fait, vigoureux et supérieurement bien proportionné, se montrait disposé à vaincre sa victime ; les coups de poings et les soufflets sont le prix de tant de caresses. Bientôt les pleurs remplacent la colère ; ils attendrissent son amant, il la relève. Lisette pâle, tremblante, honteuse, fâchée, s’assit sur la cassette pour reprendre ses sens ; Lucas à ses genoux implore le pardon de sa témérité, on le lui refuse, on le menace… « Allez libertin, lui dit-elle, de ma vie je ne veux aller avec vous. Est-ce votre ami Robert qui vous conseille ainsi ?… allez, je vais tout dire à votre père… Est-ce parce que je suis une pauvre orpheline que vous croyez me traiter comme une fille des rues de Paris ?… S’il ne me rend pas raison, j’irai plutôt garder les vaches, et servir les autres que de souffrir une pareille injure chez vous ; j’aime mieux être pauvre que libertine… »

Lucas demeure interdit de la sagesse et de la sévérité de Lisette ; la menace qu’elle lui fait de tout rapporter à son père ne doit pas plus le rassurer ; un moment de desespoir succède au moment de la crainte, son dépit se peint dans ses yeux… Eh bien ! Lisette lui dit-il froidement, puisque tu veux conter à mon père ce qui vient de se passer entre nous, dis lui que tu n’as pas voulu m’aimer, tandis que je te chérissais de toute mon âme, et que la crainte de son courroux et le desespoir de te perdre me font prendre la fuite, c’est moi qui vais m’en aller ; peut-être vais-je m’engager ; peut-être pour t’oublier ferai-je quelqu’autre folie, qu’il ne s’en prenne à personne ; ce n’est que toi qui dois en être la cause… tu es sa nièce, tâche de le consoler en restant avec lui, du chagrin que peut lui donner mon absence.

Ces menaces peu mesurées, ces reproches irréfléchis portent le trouble dans le cœur de Lisette, elle conjure son amant de rester avec elle ; c’est de lui que dépend son bonheur… Hélas ! pour lui prouver qu’il est aimé, faudra-t-il cesser d’être sage ?… Mon bon ami, mon cher Lucas, reprit Lisette, je n’en dirai rien à ton père ; restes avec moi de grâce ; et s’il consent à nous unir un jour, nous pourrons être heureux ensemble…

Ce tendre aveu, cette douce promesse, cette aimable naïveté, qui peint si bien une âme pure et sensible ; rendent à Lucas ses premiers feux pour son amie, jeunes amans qui vous plaisez à vous fâcher, c’est pour resserrer vos cœurs plus étroitement que l’amour vous inspire tant d’artifice !…

Au même instant leurs bouches se touchèrent, leurs langues se cherchèrent dans leurs baisers ; leur âme sur les bords de leurs lèvres, les enivrent d’avance du plaisir que tous deux désiraient goûter. Bientôt Lisette se trouve appuyée à son lit en n’opposant que peu de résistance, Lucas devient moins brusque ; mais plus hardi… Transports d’amour brûlants attraits de la jouissance et du plaisir qui paraissez à mes yeux ; laissez un instant à mon âme enchantée, la force de vous peindre, et le calme de vous décrire !…

Jugez de la situation de Julienne pendant cette scène de passion, de vertu et d’amour, jugez aussi de la mienne !… obligés tous deux de nous taire par la curiosité qui nous y excitait, tous nos sens se trouvaient occupés pour laisser jouir le regard et l’oreille ; il ne nous restait plus que le toucher pour nous communiquer les vives sensations dont nos âmes se sentaient ravies ; le plus petit baiser aurait pu nous trahir, et nous étions trop avides d’entendre…

Pendant ce temps je parcourais par de voluptueux attouchemens les appas de ma belle Julienne, ma main caressait tour à tour son sein brûlant et sa cuisse divine. Par dessus ses vêtemens légers, je parcourais et je pressais avec une amoureuse avidité ses charmes les plus secrets, aucun n’échappa à mes ferventes recherches ; mais j’abandonne cette digression déjà trop longue pour revenir à nos amans.

Lisette est prête de succomber, du désir elle sent l’ivresse ; enfin je la vois presque nue entre les bras de son amant… Il se montre dans le même état qu’elle. Il presse son braquemart fougueux vers cet antre si salutaire. Lisette se débat mais garde le silence ; il ne lui échappe que des soupirs et quelques fois ces mots, non, non, mon ami, quand nous serons mariés. Sa main jusqu’à ce jour novice et pure essayait encore d’empêcher le vainqueur d’entrer dans la place dont l’amour lui livre la jouissance.

L’Enfant du plaisir, ou les délices de la jouissance, figure

Dans le cas si pressant, les circonstances sont toujours promptes et les momens abrégés, Lisette n’a plus la force de se défendre ; on n’entend que des soupirs, quelques petits gémissemens annoncent la douleur qu’elle éprouve par le doux plaisir de céder… sa main se glisse en vain vers l’endroit qui lui devient si sensible… nous la voyons les cuisses écartées et le regard fixé vers son amant… un cri perçant nous avertit de sa défaite,… Lisette connaît le plaisir, et s’abandonne au gré du mortel heureux qui le lui fait goûter… Dieux ! quels tableaux !… que n’ai-je l’éloquence d’en peindre les beautés et Lucas en vigoureux athlète, pousse des mouvemens qui font soupirer son amie ; elle le presse dans ses bras ; il couvre son sein de baisers, ses fesses qui se serrent à chaque éjaculation qu’il lui porte prouvent l’excès de leur bonheur… Tous les deux demeurent pâmés dans l’ivresse de leur jouissance, j’augure même qu’ils s’apprêtaient à recommencer, quand une voix forte se fit entendre…

C’était le père du jeune homme, qui peut-être avait entendu quelque bruit indiscret. — Lucas es-tu là haut ; que diable font-ils dans cette chambre ? Lisette se précipite derrière le rideau, son amant saisit brusquement ses habits et s’élance vers la fenêtre où j’étais avec mon amie ; il sort par cette ouverture ; tout lui donne à connaître que nous étions présens à ce qui vient de se passer ; il se jette à nos genoux pour implorer notre indulgence, nous lui faisons signe de s’évader, et dans l’instant il échappe à nos yeux.

Nous descendîmes du poste où nous étions juchés depuis près de deux heures ; nous aperçûmes monsieur Audebert, et et madame de Naucré qui se promenaient avec ma tante ; la distance qui nous séparait put encore me laisser le moment de parler à Julienne. — Eh bien ! lui dis-je, ma belle amie, vous avez vu l’expérience du bonheur dont je vous ai vanté le prix ?… La plupart des animaux qui s’accouplent ne goûtent le plaisir que par un seul sens, et dès que cet appétit est satisfait tout est éteint. Aucun animal comme l’homme ne connaît les embrâsemens ; tout son corps est sensible, ses lèvres surtout jouissent d’une volupté que rien ne lasse ; et ce plaisir n’appartient qu’à notre espèce : enfin nous pouvons dans tous les temps nous livrer à l’amour et les animaux n’ont qu’un temps marqué ; si nous réfléchissons sur ces prééminences, nous nous croirons les plus heureux.

La volupté, reprit Julienne, n’est que l’appâs de la jeunesse et plus encore celui de la beauté ; trop souvent le plaisir n’est que l’effet d’une passion passagère, ou d’un caprice que l’habitude de la jouissance efface en faveur d’un objet nouveau ; les chagrins de l’inconstance surtout chez les femmes, est ce qui leur inspire plus de cruauté ou de méfiance envers les hommes. Si leur amour enfin les porte à nous aimer, convenez que leur gloire les rend bientôt perfides ; vous vous plaisez à être aimé, moi j’appréhende d’être aimable…

Je m’apprêtai à répondre à Julienne ; pour avoir le temps de le faire avant de joindre mes parens, je la fis asseoir dans une charmille, mais à l’instant ils vinrent nous y joindre. Monsieur le professeur Audebert en était avec ses dames sur le même chapitre que nous, et sans quitter son ton grave et précis, il leur disait :

Comment les hommes ont reçu le don de perfectionner tout ce que la nature leur accorde ; ils ont perfectionné l’amour, la prudence, la discrétion, le soin de soi-même, en flattant l’amour propre et les sens, augmente le plaisir du tact ; l’attention sur sa santé rend les organes de la volupté plus sensibles ; tous les autres sentimens entrent ensuite dans celui de l’amour, comme des métaux s’amalgament avec l’or ; l’amitié, l’estime viennent au secours ; les talens du corps et de l’esprit sont encore de nouvelles chaînes :


On peut, sans être belle, être long-temps aimable ;
L’attention, le goût, les soins, la propreté,
Un esprit naturel, un air toujours affable,
Donnent à la laideur les traits de la beauté.

Voltaire.

L’amour-propre surtout resserre tout ces liens, on s’applaudit de son choix, et les illusions en foule sont les ornemens de cet ouvrage, dont la nature a posé les fondemens ; ils sont basés sur la réalité des plaisirs. Héloïse put-elle encore aimer son amant quand il fut moine et châtré ? l’une de ces qualités faisait grand tort à l’autre.

» Mais Abélard était aimé. La racine de l’arbre coupé conserve encore un peu de sève et l’imagination aide le cœur. On se plaît encore à table quoiqu’on n’y mange plus. Héloïse vivait avec vous d’illusion et de supplément ; elle vous caressait quelquefois, et avec d’autant plus de plaisirs, qu’ayant fait vœu au Paraclet de ne plus vous aimer, ses caresses en devenaient plus précieuses comme plus coupables. Une femme ne peut guère se prendre de passion pour un eunuque ; mais elle peut conserver sa passion pour son amant devenu eunuque, pourvu qu’il soit aimable.

» Il n’en est pas de même pour un amant qui a vieilli dans le service ; l’extérieur ne subsistant plus, les rides effrayent, les sourcils blanchis rebutent, les dents perdues dégoûtent ; les infirmités éloignent : tout ce qu’on peut faire, c’est d’avoir la vertu de supporter ce qu’on a aimé. »

» Je voulais applaudir et répondre au discours philosophique de mon ci-devant professeur, mais madame de Naucré m’imposa silence, par la raison que je ne devais pas être aussi éclairé que lui. Notre compagnie remonta paisiblement en voiture et nous retournâmes à Paris. Madame de Naucré, qui sans doute voulait être seule avec monsieur Audebert, ne nous ayant pas invités à nous reposer chez elle, je me retirai avec ma tante, mal satisfait du résultat d’un aussi beau jour, et du peu de succès de mon entreprise. En entrant au logis, nous trouvâmes un billet de la part d’une dame T...., que je nommerais Constance, qui nous invitait très-instamment à souper le soir même, et demandait qu’on lui fit réponse, au cas que nous ne pussions pas nous y rendre. Ma chère tante Abeline fut au désespoir de n’y pouvoir aller, car elle était intimement lié d’amitié avec cette dame ; mais elle me pria de me transporter sur-le-champ chez elle pour lui présenter ses excuses et lui témoigner combien elle était affligée de ne pouvoir accepter une offre aussi flatteuse. J’obéis avec joie, et j’y fus à l’instant.

Madame Constance était une personne de vingt-six ans ; son époux, absent depuis long-temps pour quelque mission diplomatique, la laissait dans un état d’inaction dont elle n’était pas plus contente, selon quelque confidence secrète dont elle avait fait part à son amie, et que furtivement j’avais entendu. Son physique était séduisant, sa parure, dont elle s’occupait extraordinairement, ajoutait encore à ses charmes ; enfin, pour la définir eu deux mots, c’était une femme fastueuse qui put jamais se rencontrer. J’adressai mon compliment à cette dame, qui le reçut avec toute la politesse et la galanterie dont elle était capable. Mais, pour se dédommager du déplaisir de ne point avoir la tante, me dit-elle, consentez au moins que je garde le neveu.

Une invitation aussi attrayante me faisait espérer de trop heureux projets pour que je me permisse la moindre observation contraire à ses vues. J’acceptai la partie : ma docilité la charma et nous nous mîmes à table ensemble. La conversation pendant le souper ne fut pas brillante ; elle ne roula que sur la mode, le goût bisarre de nos aïeux, la danse, les spectacles et les acteurs, et mille autres bagatelles. Mais aussitôt que les valets se furent retirés après avoir servi le dessert, ce fut bien d’autres questions : elle me demanda mon âge. — Dix-huit ans, madame. — C’est charmant : ah ! pour la raison on vous en prêterait davantage. — À cet âge, vous sentez-vous de l’amour ou de l’amitié pour les dames ? — Beaucoup. — Mais partagez-vous ces deux affections également, ou avez-vous plus de goût pour l’une que pour l’autre ? — Selon que l’objet me semblerait aimable. — La réponse n’est pas positive. — Je vais la rendre plus claire, madame. Si j’osais me permettre de parler de vous, j’affirmerais bien sincèrement pour le plus fervent amour ; mais, pour tout autre, ce ne serait que l’amitié. Un sourire gracieux fut le prix de ma réponse ; elle baissa un instant les yeux, puis recommença ses questions… Aimeriez-vous voyager ? — Oui, madame, pourvu que ce fut avec la personne dont je viens de vous parler. — En amour, vous croyez-vous susceptible d’aimer le changement ? — J’en serais incapable. — Pourquoi cela ? — Parce que je fuirais les occasions qui pourraient m’y exciter. — Mais si l’on vous persuadait que celle que vous aimerez ne vous fût point fidèle. — Il faudrait que je me trouvasse en pareilles circonstances pour connaître ce dont je serais capable. — Seriez-vous jaloux ? — Jamais au-delà des bornes de la raison. — Vous avez d’excellentes qualités, il serait dommage qu’on vous les fit perdre. — Je me trompe cependant, lui dis-je, sur le fait de la jalousie ; car je suis bien jaloux du bonheur que deux amans se communiqueraient… — Bon, pas possible… — Pardonnez. — Comment donc ça ?

Je lui fis alors le récit voluptueux de Lucas et de Lisette ; la chaleur de mes expressions lui donnait à connaître jusqu’à quel point je fus transporté. Je remarquais sur ses traits et par ses soupirs, combien ma conversation l’animait. Je n’oubliais pas la plus légère circonstance, si ce n’est de Julienne, dont j’évitai de lui parler. Enfin, si nous eussions été ensemble, lui dis-je en me jetant à ses genoux, peut-être les aurions-nous imités… — Je n’en sais rien, reprit Constance ; mais si j’eusse été bien sûre de votre amour et de votre discrétion… peut-être…

Le ton de langueur avec lequel elle prononçait ces paroles me fit croire que je pouvais tout oser. Je pris ses mains, que je couvris de baisers ; elle feignit de ne pas s’en apercevoir. J’imprimais les miennes sur tous les charmes que je n’osais encore découvrir ; un nouveau mouvement me devint favorable. Constance était assise sur un élégant sopha ; pour se mettre plus à son aise, elle se coucha nonchalamment sur le coussin droit, étendit la jambe gauche, l’autre posait encore à terre, et je me trouvais, entre deux. Je n’éprouvai que peu de résistance pour dévoiler tant de beautés, néanmoins j’y parvins… Dieux ! quel dédale de volupté ! Psyché fut moins belle, l’Amour avait moins de désirs. Constance est presque nue, sa jupe et sa chemise de lin sont retroussés jusqu’à son spencer. — Ah ! le libertin, me dit-elle, voyez comme il me met… démon, veux-tu finir. — Oui, oui, mon adorable Constance, lui répondit-je, oui, mais permets-moi seulement un baiser… — Un baiser, polisson, en voilà plus de mille… Mon œil avide contemple à découvert des trésors bien dignes de l’être pour le bonheur de tout mortel : jambes d’albâtre et cuisses de satin reçoivent l’empreinte de ma bouche, et la ferveur de mes transports me fait braver toutes les craintes. J’entr’ouvre le céleste palais où nous donnons une âme à l’essence de nos plaisirs… un poil blond et touffu en bordait l’ouverture… mon doigt pénètre dans ce brûlant séjour ; tandis que je me préparais à y mettre autre chose, Constance serra les genoux en poussant un profond soupir. Je les écarte davantage ; ma langue ardente remplace mon doigt et parcourt le centre de roses…

L’Enfant du plaisir, ou les délices de la jouissance, figure

Ma belle étend la main et me prend par le lieu sensible ; elle caresse avec douceur et volupté le chaud priape, qui brûle d’être en elle. Je sens ses cuisses contre mes joues ; sa main droite fortement appuyée derrière ma tête, m’empêche de bouger… Fais, fais… mon… b… on… ami, me disait-elle, encore, encore… accordes-moi… ce plaisir, je t’accorderai tous les autres… Constance à ce moment se soulève sur les talons et se raidit de toutes ses forces ; elle veut me mettre plus à propos au gré de sa jouissance, mon menton se trouve entre ses fesses, à peine ai-je l’aisance de respirer, tant elle me pressait contre elle… Enfin, je sens l’éjaculation salutaire ; je savourai cette semence féminine si nécessaire à nos plaisirs ; ma bouche, et jusqu’à ma cravatte, en fut imprégnée ; je la goûtai avec délice, et la trouvai délicieuse ; elle porte une odeur suave, une substance onctueuse tant soit peu fade, mais bonne et agréable au goût… De mon côté, Constance qui me provoquait au plaisir, reçut dans sa main le fruit ardent de mes désirs dont elle différa l’entière jouissance.

Nous nous relevâmes pour nous remettre un instant ; nous prîmes chacun un verre de marasquin ; je détachai ma cravatte et ma belle m’en fit cadeau d’une autre beaucoup plus précieuse. Je la remerciai de tant de gratitude, et cent baisers lui en valurent le prix. Constance se rajusta ; je lui en demandais la cause, tandis que je la trouvais admirable dans un si charmant désordre, elle me répondit : la décence… J’implorai de nouveau la faveur de jouir complètement d’elle ; mais elle avait une crainte extrême, celle de la maternité. J’employai toute mon éloquence pour lui en ôter la frayeur : par de tendres attouchemens je la provoquais au plaisir… enfin à force de prières je parvins à la décider, en lui rappelant sa promesse, Constance était jolie mais elle était capricieuse, tant de laides le sont bien du moins ma belle n’avait pas de caprices maussades « puisque je te l’ai promis, me dit-elle, je dois tenir ma parole » je voulais la conduire à son lit ; mais elle ne le voulut pas ; nous retournâmes vers le sopha mystérieux, Constance s’y plaça elle-même à son aimable fantaisie : elle était couchée sur le côté droit, je relevai ses jupes et voulus me placer sur elle ; il me fut impossible elle me répondit : tu sais que je n’aime pas que l’on me contrarie, mon ami, viens, je tiens ma pa…role ; Je suis trop bonne en vérité. Je me portai debout devant ma belle[1]… ah ! mon ami… approche, en grâce je t’en prie ; je le le permets… mon cher Angeville… mais de la discrétion… ah !… Dieux… va vite — oui, ma chère, lui répondis-je, oui, ma petite Constance, ma discrétion sera le prix de ton amour… et de ma… flamme, c’est la première fois que tu me rends heureux…

Mes désirs n’étaient pas encore éteints pour leur donner leur première vigueur, je claquai légèrement les fesses de mon amie ; mon autre main parcourait son sein admirable ; une seconde offrande à Vénus fut le résultat de ma victoire ; on ne voulut m’en permettre davantage ; car il était alors une heure après minuit, et l’on pouvait être en peine à mon logis. Un baiser délicieux fut notre bonsoir… dans ce moment la femme de chambre vint nous prévenir que l’on était déjà venu deux fois demander monsieur d’Angeville : tout me forçait à me retirer. Constance m’embrassa de nouveau et me dit qu’elle m’attendrait le lendemain entre six et sept heures du soir pour faire un tour de promenade et qu’elle avait bien des choses à me dire.

Je me retirai promptement au logis, ma tante, qui n’avait point voulu se coucher tant mon absence lui causait d’inquiétude, me vit avec plaisir ; et comme elle avait l’esprit bien fait, elle n’attribua mon retard qu’à la sollicitation de la bonne compagnie, qui probablement m’avait retenue jusqu’à cette heure.

Je dormis peu pendant la nuit, les appas de Lisette, les attouchemens de la prude Julienne et plus encore la jouissance de ma Constance, allumaient un feu dans mon âme qui me priva totalement du sommeil ; ce ne fut que vers le matin que je commençais à m’assoupir, quand je fus réveillé par mon laquais qui me remit une lettre, d’abord je ne voulais pas l’ouvrir dans le moment : mais ne connaissant point l’écriture et remarquant que ce ne pouvait être que de la main d’une femme, la curiosité me piqua, et je demeurai fort surpris de voir que c’était de Julienne, cette lettre tout-à-fait charmante demandait une réponse ; elle s’expliquait ainsi, et ne portait point d’adresse ; mais elle était signée ; Julienne.

« Si vous réfléchissez, monsieur, à la manière froide avec laquelle on s’est quitté hier, vous ne croirez sûrement pas que je puisse y avoir part ; maman voulant être seule avec monsieur Audebert ; vous ne devineriez jamais pourquoi, je me réserve à vous le dire de vive voix sitôt que nous pourrons nous voir. J’espère ne point avoir à me repentir d’une démarche aussi inconséquente, c’est pourquoi je vous fais cette proposition : le mot vous paraîtra peut-être un peu leste ; mais puisqu’il est écrit, c’est une erreur que je ne veux point raturer. »


Erreur n’est point une licence,
Ce n’est qu’un faible d’esprit ;
Souvent on écrit comme on pense,
Sans penser à ce qu’on écrit.


« Nous devons aller après demain à à l’opéra ; je n’y serai pas seule et vous vous doutez qui doit être avec moi ; ainsi trouvez quelque moyen pour que nous puissions nous parler… »

Ce billet me mit au comble de la joie et je ne m’y attendais pas. Je m’occupai de faire sur-le-champ la réponse qu’attendait Julienne.

« — C’est avec le plus tendre empressement, mon adorable, que je souscris à la plus flatteuse proposition… »


Erreur n’est rien, mais la licence
Inspire l’amour et l’esprit ;
On sait toujours bien ce qu’on pense
Quand on pense comme on dit.


« — À l’issue du spectacle, une personne vous présentera un bouquet à la porte de la salle ; faites en sorte de la suivre et je suis à vous. »

Mon valet fit entrer la personne affidée qui attendait ma réponse ; c’était une espèce de fille de chambre assez jolie, âgée d’environ quinze ans ; mais qui paraissait peu convenable au métier qu’on lui faisait faire ; elle me fit quelques signes en recevant la lettre ; d’abord, je ne la compris pas, et j’augurai que dans la crainte d’être entendue elle me jouait la pantomime. — Je ne vous comprends pas, lui dis-je, à mon articulation la commissionnaire pâlit, paraît déconcertée, et me répond en balbutiant. — Ce n’est pas vous, monsieur, qui vous nommez monsieur Lindon ?… Me doutant de quelque méprise, je répliquai sans hésiter : Mademoiselle, c’est moi-même. — Non, cela n’est pas possible, votre domestique m’a trompée… — Comment cela ? — Parce que vous n’êtes pas muet… Ah ! mon dieu, comment réparer ma bévue ?…

En effet, si c’eut été bien à moi qu’on eût envoyé la lettre, à quoi bon tant de façons ; j’aurais tout simplement été à l’opéra, j’y aurais guetté ma belle, je me serais évadé avec elle, sans qu’il fut besoin d’employer un tiers… Mais qu’aurait entendu un sourd-muet à l’opéra ?

Je fais asseoir la jeune personne, je la gratifie pour sa peine, et je lui promets encore plus forte somme, si elle veut m’instruire de tout ce dont elle a connaissance relativement à sa mission. L’appât du gain la séduit à mon gré, et j’apprends par sa bouche qu’une demoiselle de Naucré demeurant rue… a remis ce billet à sa marchande de modes pour le faire parvenir à l’adresse qu’elle donna verbalement. Après m’être fait bien tout expliquer tant sur la demeure que sur le physique de la personne, rien ne me laisse à douter que ce ne soit ma perfide Julienne, j’apprends encore que la connaissance s’est fait dans un cercle de beaux esprits, où madame de Naucré, se rendait fréquemment avec sa fille, et qu’un jour celle-ci y étant allée seule, M. Lindon eut la faveur de la reconduire.

Ce personnage logeait effectivement dans le même hôtel que moi ; c’était un jeune muet fort riche, à qui mon cher professeur Audebert enseignait les mathématiques et la géographie ; il était le bâtard d’une maison puissante et dépendait d’une femme de charge qui gouvernait sa maison. La marchande de modes bien payée de M. Lindon, faisait valoir son ministère avec lui et son état avec Julienne, tant il est vrai que rien n’est tel que l’industrie… Pour jouer particulièrement mon rôle dans cette affaire, je récrivis mon billet que je signai Lindon.

Je pris alors dans un sac deux écus de six livres que je remis avec le billet à la jeune messagère, à qui j’en avais déjà donné autant ; voyez combien ma chère, lui dis-je, les femmes sont trompeuses ; j’aime Julienne pour le plus sage motif, et voilà le trait qu’elle me joue… Ah ! si je pouvais avoir le bonheur d’être aimé de vous, nous ne chercherions point d’intrigues ; je suis assez à mon aise pour subvenir amplement à vos dépenses, sans que vous soyez obligée de rester chez autrui pour y porter les billets doux et vous tromper de porte. Si vous voulez être docile, bonne et sincère, je vous offre tout ce que je possède. Elle ne me répondait pas ; ses yeux se portaient furtivement sur mes bijoux, sur mes meubles et plus encore sur le tiroir de mon secrétaire ; mais elle ne soufflait mot, est-ce, repris-je, votre fausse commission qui vous inquiète ? Hélas ! oui, me dit la petite : Eh bien ! Lindon est mon ami, je vais le voir et lui remettre le billet que vous m’avez apporté avec la réponse que je viens de vous faire, ce ne sera pas moi, ce sera lui-même qui se rendra au rendez-vous que donne Julienne, par ce moyen votre objet se trouve rempli sans encourir aucun reproche. Voyez combien je vous suis obligeant. Si au contraire vous persistez à m’être cruelle, je me servirai de la preuve que vous m’avez remise pour me venger de mon ingrate…

Quand la négative est pressante, il s’agit d’être entreprenant. J’attirai Rose sur mes genoux ; elle n’osait me résister entièrement ; mais ses gestes simples me donnaient plus de désirs ; je louchai à son petit centre, séjour enchanté, qui ne fait naître notre vigueur que pour montrer notre faiblesse ; bijou plus attrayant quand il nous est encore inconnu ; asyle heureux où nous aspirons pendant des années pour n’y séjourner qu’un moment !… Rose, ma bonne amie, lui dis-je, avec transport, aimons-nous, qui peut oser nous le défendre ?… À ces mots je la presse dans mes bras, j’imprime ma bouche sur ses lèvres, ma langue se joint à la sienne ; douces prémices du bonheur… laissez-moi votre souvenir…

Par un tendre chatouillement, je transporte l’âme de Rose, je sentais déjà se mouiller les bords vélus de sa fente délicieuse, quand je la vis penchée sur moi, je glisse une main sous ses fesses, et de l’autre je la soutiens, je la porte sur mon lit dans l’attitude la plus étrange : sa bonnette tombe par terre peu m’importe, je n’abandonne point la proie que je veux consacrer au plaisir ; ma Rose enfin, est où je le désire ; mais, ah ! dieux, jugez de sa posture, froids lecteurs et transportez-vous, sa jambe droite inclinée vers la terre, et le pied gauche appuyée contre mon épaule.

Dans cet extase ravissant, j’étais au comble de l’ivresse ; je m’introduisis au sanctuaire de Vénus, je ne pus y entrer qu’avec peine tant il était étroit. Dès que j’y fus, Rose me repousse avec force ; ce n’est plus une tendre colombe qui fraie avec son tourtereau, c’est un lutin qui redoute l’éjaculation que termine le plaisir : elle craint de devenir mère, et cette crainte-là suspend tous ses désirs.

Non, non, c’est assez… je t’en prie… en voilà assez… ah ! dieux… Au même instant elle appuie ses genoux contre moi, pose ses talons contre mes épaules ; dans cette posture elle retire promptement mon braquemart de l’endroit où il était pour le placer dans le lieu voisin ; j’écarte les deux globes ronds et charnus qu’on nomme l’enclume amoureuse ; Rose lève les cuisses jusqu’à ce que ses genoux touchent presque à son sein. Le sperme qu’elle venait de répandre est favorable à ma situation. J’avoue que si pour y entrer il m’en a coulé plus de peines, je n’en eus pas moins de plaisir.

À l’issue de cette scène singulière, je demandai à Rose par quel étrange caprice elle en usait ainsi ; pourquoi enfin elle préférait l’amour socratique, elle me répondit que son amant ne l’avait vue qu’une fois par force ; mais que dans toute autre occasion amoureuse elle ne lui permettait que cette jouissance là. Elle m’avoua qu’il était officier au service et était mort depuis six mois, alors sa mère l’avait placée en qualité de femme de chambre, chez madame S… marchande de modes, rue… Je lui fis plusieurs petits cadeaux en l’engageant à venir me voir ; elle les reçut les larmes aux yeux, et me donna sa parole dans huit jours : un baiser nous sépara.

Qu’on se figure combien je suis fâché de la perfidie de Julienne, et combien je voulais me venger d’une telle injure ; mais moi-même suis-je plus sage qu’elle, me dis-je, non, hier je lui jurai de n’aimer qu’elle, le soir même je lui suis infidelle avec Constance ; et quand je ne l’aurais pas été… voyons, ce billet est daté d’hier en me quittant même, par conséquent la connaissance était antérieure à ce jour… donc en recevant mes sermens, Julienne se sentait coupable, rien est moins douteux, il faut m’en venger ; cependant j’ai promis à cette petite Rose de ne point lui causer de peine… comment faire ?… il faut m’en venger de manière à ne point compromettre Rose.

Après m’être habillé, je fus rendre mes devoirs à ma tante, et je fus voir un de nos amis ; j’avais besoin de son conseil relativement à mon infidelle, il me promit de me servir et sur un plan concerté entre nous, nous établîmes nos batteries ; mais il ne faut pas oublier le rendez-vous que m’a donné la voluptueuse Constance. Je fis ma toilette dans le dernier goût pour me rendre chez elle, et j’y arrivai quelques minutes après l’heure marquée, madame m’en fit quelques reproches, je m’excusai sur le temps, sur les visites, et sur ma montre qui m’avait trompé. Je lui proposai d’aller du côté de Choisy, elle en décida autrement. Où as tu vu ces deux jeunes gens dont tu me fis le récit hier soir. — À Neuilly, ma bonne amie. — Eh bien ! je veux aller de ce côté et nous partîmes.

Madame fit arrêter sa voiture et ses gens sur le bord de l’eau ; nous nous promenâmes à pied jusqu’à l’endroit qu’elle désirait voir ; nous entrâmes dans la maison du jardinier sous prétexte de nous rafraîchir ; on n’y vendait rien, cependant je dis au vieillard qui nous répondit, madame est très-fatiguée ; nous avons fait un long trajet à pied ; nous n’avons pas nos gens avec nous pour nous servir ; ainsi monsieur si l’on peut en payant tout ce qu’il faudra, prendre chez vous une légère collation cela pourra nous suffire. Le vieux Robert, homme pas plus poli qu’il ne le faut pour être grossier, se décide à cette offre pécuniaire. On lui donne de l’argent pour pourvoir à la dépense ; aussitôt il appelle Lucas et Lisette. « Allons, preste, leur dit-il, vous danserez demain ; vous avez assez dansé hier, aujourd’hui il faut servir, monsieur et madame ; allons morbleu soyez alerte comme moi, (il ne faisait pas vingt pas dans une demie heure) : allons la table, une nappe et des couverts, qu’est-ce que monsieur et madame souhaitent ? — Ah ! mon dieu, mon cher, reprit Constance, la moindre chose, une petite salade, chacun un pigeon rôti, un plat de raie, un poulet fricassé et du dessert. »

Robert, qui voyait un bénéfice auquel il ne s’attendait pas, redouble d’activité, il se hâte lentement et court chez un restaurateur qui n’est pas éloigné pour préparer ce qu’on lui demande ; pendant ce temps Lucas et Lisette s’occupaient à nous apprêter ce qu’il nous fallait. Constance faisait des efforts pour s’empêcher de rire surtout quand le vieux bonhomme leur dit qu’ils avaient assez dansé la veille ; d’un autre côté nous jouissions encore d’une nouvelle scène, c’était toujours Lisette qui apportait les verres et les assiettes, parce que Lucas qui me reconnaissait fort bien, appréhendait de se montrer ; son amante qui probablement n’ignorait rien, rougissait chaque fois qu’elle approchait de nous et se retirait brusquement.

Constance m’excitait tout bas à leur parler…, Lucas, — Monsieur, — Comment vous portez-vous, mon ami ? — Bien monsieur ; vous me faites honneur, vous avez bien de la bonté. — Et votre aimable petite amie ? — Vous la voyez monsieur, elle se porte aussi bien que moi ? — J’en suis charmé ; mais dites-moi entre nous, entre amis, où avez-vous pu vous sauver hier après nous avoir parlé ! — Ah ! ah ! oui, vraiment, je suis bien embarrassé… C’est monsieur, qu’est le monsieur ; tu sais bien Lisette je que t’ai conté que… Lisette, reprit en baissant les yeux, dame moi je ne sais pas. — Il me répondit alors, monsieur, je m’suis sauvé derrière une charmille pour avoir le temps de remettre ma culotte et ma veste, et j’ai sorti par la porte du jardin avec les autres. — Où allez-vous danser ordinairement ?… — Pas loin, monsieur, à l’entrée du bois de Boulogne, de ce côté-ci. — Eh bien ! reprit Constance, nous irons ensemble ce soir, je veux danser avec vous, et mon ami avec votre amante. Ah ! dame c’est que j’noserions pas aller avec une belle dame comme madame et monsieur. Sifait, sifait, qu’est-ce que cela dit donc, vous plaisantez ; chacun se vaut dès qu’on est honnête. Allons puisque vous le voulez, je le veux bien aussi ; mais il nous faudra demander la permission à mon père. — Non, laissez-moi faire.

Le vieux Robert rentra, et pour comble de bonheur, il n’avait point trouvé ce qu’il nous fallait, il nous offrit son fils et sa nièce pour nous conduire et nous servir dans la maison qu’il nous enseigna. Nous lui donnâmes six francs pour le gratifier de sa peine, et nous partîmes tous les quatre pour nous rendre au lieu indiqué. Nous y trouvâmes maison bien montée, chère délicate et vin excellent ; en un mot, le repas fut splendide. Nous engageâmes Lisette et Lucas à se mettre à table avec nous, et la conversation s’anima à mesure que les esprits s’exaltèrent, je fis à Lisette le récit de tout ce que j’avais vu la veille ; je lui peignis le plaisir qu’elle m’avait paru goûter lorsque je la vis nue entre les bras de son amant ; ses joues se colorèrent d’un nouvel incarnat à chaque phrase de ma conversation, la pudeur et le désir brillaient à la fois dans ses yeux. Lucas, Constance et moi nous éprouvions la même sensation qu’elle ; nous étions tous les quatre dans un appartement à part, nul importun, nul indiscret ne pouvaient nous interrompre. Je leur fis une proposition qui d’abord ne fut acceptée que de mon amie ; mais l’effet du Champagne eut bientôt applani toutes les difficultés et réalisé nos projets.

Constance et moi nous ne regrettions jamais rien pour satisfaire nos fantaisies, heureusement nous en avions les moyens ; elle prit une bourse qu’elle donna au gentil Lucas, sous la promesse de jouir avec elle, et moi je fis aussi mon cadeau à la fringante Lisette pour m’en laisser faire autant. Nous préludons alors au plaisir par les plus voluptueux attouchemens ; le vin avait allumé nos esprits ; nos attitudes irritaient encore plus nos sens, d’abord se sont les charmes de nos belles qui reçoivent nos hommages ; Lisette est la première que nous couchons sur un lit qui se trouvait fort à propos disposé pour nos amoureux ébats. Ah ! déjà son sein charmant s’offre à nos yeux avides de beauté ; ses jupes retroussées le plus haut possible nous laissent voir des trésors que je ne connaissais que trop imparfaitement ; ils sont l’objet de nos baisers de flammes. Constance et Lucas lui écartaient les genoux et tour à tour nous imprimons nos lèvres sur ses appas délicieux ; son ventre, ses cuisses de satin et sa coquille de roses bondée d’un poil couleur d’ébène nous électrisent par leurs attraits, chacun de nous y porte le doigt et la langue pour en sentir l’ardeur brûlante. Constance la tribade, la lubrique Constance nous repousse Lucas et moi ; elle se place sur Lisette et l’excite encore au plaisir ; cette posture nous fait trouver derrière elle ; nous relevons ses vêtemens ; ainsi baissée, sa croupe rebondie et ses fesses d’ivoire animent nos regards amoureux ; Lucas qui devient toujours plus hardi, entr’ouvre sa fente blonde ; elle s’incline davantage pour se prêter à recevoir les mêmes chatouillemens que l’aimable Lisette.

Après cette scène de volupté qui se passe dans le silence du mystère ; car nous n’avions pas le temps de parler, il fut question que Lucas jouirait de Constance et moi de son amie, nous prîmes chacun un verre de liqueur ; il nous faut maintenant, nous dit ma friponne de Constance, couronner l’œuvre par l’œuvre qui doit la couronner. Viens, mon cher Lucas, je brûle pour toi, viens dans mes bras jouir de ta bonne amie ; tu reprendras Lisette après qu’elle aura fait cela avec d’Angeville, il m’en fera autant après, et nous vous reconduirons chez votre père.

Nous ne délibérâmes pas longs-temps sur la proposition, car nous n’avions pas goûté Lucas et moi autant de plaisir qu’en avaient éprouvé nos belles ; je sentis que chacune avait une certaine humidité sur les lèvres de son bijou velu, qui me donnait à connaître que l’entrée de ce séjour heureux nous serait plus voluptueuse. Constance en embrassant Lucas fut conduite par lui sur le lit du côté de la ruelle ; là dans l’attitude la plus libre, les pieds élevés, appuyés contre le mur, et les cuisses fortement écartées, elle se soumit à la vigueur de l’aimable jeune homme ; moi et Lisette nous étions dans la même position qu’eux sur l’autre bord du lit, ses jambes sur mes épaules, nous nous trouvions si près les uns des autres que mutuellement nous embrassions nos belles.

L’Enfant du plaisir, ou les délices de la jouissance, figure

Par un raffinement de volupté qui prête encore de nouveaux charmes à la jouissance, je glissai ma main droite sur le ventre de Constance, puis plus bas, puis enfin jusqu’à la petite excroissance que l’on nomme vulgairement le clitoris ; du bout du doigt je chatouillais habilement cette partie qui fait pâmer les femmes. Lucas à mon exemple en fit autant à Lisette, toutes deux éprouvaient un double plaisir, tandis que nous caressions doubles charmes. Dieux ! quels momens fortunés !… pourquoi ne sont-ils pas durables !… nous ne proférions que ces mots… as-tu du plaisir ma bonne amie… oui… oui… mon bon ami… fais… fais… vite…, baise-moi bien… mon bon ami… Ah ! Lucas… sens-tu ça comme moi… ah ! dieux… je n’en puis plus… Constance moins réservée mais plus voluptueuse prononçait en poussant d’amoureux soupirs. — Va, va, mon ami… encore mieux si tu peux… d’Angeville… fais moi sentir ton doigt… de grâce… Lucas… mon tendre ami… fais en autant à ma Lisette… que nous ayons chacune le bonheur de jouir à la fois avec nos deux amans… Ah !… ah !… je me pâme… je… je me meurs de plaisirs…

Nous nous reposâmes ensuite tous les quatre, car nos amantes ne voulurent point nous permettre sur le champs d’offrir deux sacrifices à Vénus. Nous consommâmes le reste du dessert ; nous prîmes le café et la liqueur ; mais puisqu’il était convenu que nous reprendrions nos amantes respectives, je ne voulus point m’en départir, la convention était trop attrayante pour que chacun voulut s’en éloigner. Je proposai de nouvelle manières, et nous n’en fûmes que plus satisfaits ; Constance se mit à genoux sur un vaste canapé ; les coudes et le visage appuyés sur un oreiller, Lucas qui était demeuré sur un fauteuil fit mettre sa Lisette à califourchon dessus lui ; nous jouissions mutuellement du spectacle de voir le tremblotement de la croupe de nos amantes, et d’entendre le léger claquement que chaque mouvement produisait ; et malgré qu’elles se fussent servi de leur mouchoir, nous sentîmes que leur bijou brûlant était encore amplement humecté de l’effusion de nos désirs, à laquelle nous joignîmes celle de la récidive.

Nous nous séparâmes enfin, Lisette et Lucas qui furent comblés de nos largesses s’épousèrent quelque temps après, et partirent pour la Touraine où un certain oncle leur avait laissé quelques propriétés ; j’ai appris depuis qu’ils y vivaient très-heureux d’être ensemble.

Nous rejoignîmes les gens et la voiture de ma Constance, je la reconduisis chez elle, et je pensai à retrouver le lendemain l’ami qui m’avait donné parole pour me venger de la perfidie de Julienne de Naucré aux dépens de monsieur Lindon,



  1. C’est le sujet de la première estampe, c’est ce qu’on appelle la jouissance en travers.