L’Encyclopédie/1re édition/Tome 6/Avertissement

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AVERTISSEMENT


DES ÉDITEURS.



PLUS nous avançons dans notre carriere, plus nous voyons croître l’ardeur & le nombre de ceux qui veulent bien seconder nos efforts ; mais une émulation si flateuse pour nous, & si avantageuse pour l’entreprise dont nous sommes chargés, produit un inconvénient dans lequel nous sommes très-affligés de tomber. Nous recevons quelquefois de plusieurs mains en même tems des articles différens & très-bien faits sur le même mot : quand nos lumieres nous mettroient toûjours à portée de faire un choix équitable entre ces morceaux, ce choix est rarement en notre pouvoir ; la justice & l’intérêt même de notre Ouvrage demandent qu’un article travaillé avec soin par un de nos collegues ordinaires ne soit point rejetté, pour lui en substituer un autre envoyé après coup par une main purement auxiliaire : le sacrifice de nos propres articles nous coûte peu, nous nous sommes plus d’une fois exécutés sur ce point ; mais nous ne saurions en exiger autant des autres, sur-tout lorsqu’ils ont à l’Encyclopédie les mêmes droits que nous, & qu’ils croyent leur travail propre à leur faire honneur. C’est par cette raison que nous n’avons pû employer dans ce Volume plusieurs morceaux très estimables que nous avons reçûs sur différentes matieres. Nous prions donc instamment ceux qui dans la suite voudront bien nous aider, de nous en prévenir de bonne heure, afin que nous prenions à tems les précautions nécessaires pour nous épargner le chagrin de ne pouvoir profiter de leurs secours.

Il nous a paru que nos Lecteurs approuvoient fort la résolution que nous avons prise de ne plus répondre à rien de tout ce qu’on pourroit écrire contre nous ; nous continuerons à tenir parole. Mais nous croyons devoir répéter encore, que dans ce Dictionnaire chaque Auteur est garant de ses articles, que nous ne prétendons répondre que des nôtres, que l’Encyclopédie est à cet égard précisément dans le même cas que les Recueils de nos Académies. Les raisons que nous avons eues d’en avertir sont bien naturelles. Non-seulement cet Ouvrage renferme des matieres sur lesquelles il est impossible que nous rassemblions en nous toutes les connoissances nécessaires pour en juger sûrement ; mais dans le cas même où ces connoissances ne nous manqueroient pas, ce seroit nous rendre les tyrans de nos collegues, & nous exposer à en être abandonnés avec raison, que de vouloir les plier malgré eux à notre façon de penser, ou à celle des autres. Nous ne ferions même quelquefois aucune difficulté d’insérer dans notre Ouvrage des articles opposés sur un même sujet, s’il nous paroissoit assez important & assez épineux pour mériter qu’on en traitât le pour & contre. Mais nous avons aussi quelque droit d’exiger qu’on ne nous fasse point un crime de nos justes égards pour nos collegues ; les plaintes bien ou mal fondées dont ils peuvent être l’objet, ne doivent nullement retomber sur nous.

Cet avis, quoique déjà donné tant de fois, paroît avoir obtenu peu d’attention de la part d’un anonyme qui vient d’attaquer quelques articles de Musique de M. Rousseau[1]. « Je crois, dit-il, devoir mettre les Editeurs de l’Encyclopédie sur la voie des vérités qu’ils ignorent, négligent, ou dissimulent, pour y substituer des erreurs, & même des opinions ». La déclaration que nous venons de faire doit nous mettre à l’abri d’une accusation si hasardée. Du reste l’Auteur ne doit point regarder cette déclaration comme un aveu tacite ou indirect de la justesse de ses remarques. M. Rousseau qui joint à beaucoup de connoissances & de goût en Musique le talent de penser & de s’exprimer avec netteté, que les Musiciens n’ont pas toûjours, est trop en état de se défendre par lui-même pour que nous entreprenions ici de soûtenir sa cause. Il pourra, dans le Dictionnaire de Musique qu’il prépare, repousser les traits qu’on lui a lancés, s’il juge, ce que nous n’osons assûrer, que la brochure de l’anonyme le mérite. Pour nous, sans prendre d’ailleurs aucune part à une dispute qui nous détourneroit de notre objet, nous ne pouvons nous persuader que l’artiste célebre à qui on attribue cette production, en soit réellement l’auteur. Tout nous empêche de le croire : le peu de sensation que la critique nous paroît avoir fait dans le Public : des imputations aussi déplacées que deraisonnables dont cet artiste est incapable de charger deux hommes de Lettres qui lui ont rendu en toute occasion une justice distinguée, & qu’il n’a pas dédaigné de consulter quelquefois sur ses propres ouvrages : la maniere peu mesurée dont on traite dans cette brochure M. Rousseau, qui a souvent nommé avec éloges le musicien dont nous parlons[2], & qui ne lui a jamais manqué d’égards, même dans le petit nombre d’endroits où il a cru pouvoir le combattre : enfin les opinions plus que singulieres qu’on soûtient dans cet écrit, & qui ne préviennent pas en sa faveur, entr’autres, que la Géométrie est fondée sur la Musique ; qu’on doit comparer à l’harmonie quelque science que ce soit ; qu’un clavecin oculaire dans lequel on se borneroit à représenter l’analogie de l’harmonie avec les couleurs, mériteroit l’approbation générale, & ainsi du reste[3]. Si ce sont-là les vérités qu’on nous accuse d’ignorer, de négliger, ou de dissimuler, c’est un reproche que nous aurons le malheur de mériter long-tems.

On nous en a fait un autre auquel nous sommes beaucoup plus sensibles. Les habitans du Valais, suivant ce qu’on nous écrit, se plaignent de l’article Crétins, imprimé dans le IV. Volume, & assûrent que cet article est absolument faux. La promesse que nous avons faite de rendre une prompte & exacte justice à toutes les personnes qui auroient quelque sujet de se plaindre, nous oblige à plus forte raison envers une nation estimable, que nous n’avons jamais eu intention d’offenser. Néanmoins, quand l’article Crétins seroit aussi fondé que nous croyons aujourd’hui qu’il l’est peu, il ne seroit nullement injurieux aux peuples du Valais ; le Crétinage seroit une pure bisarrerie de la nature, qui n’auroit lieu, comme nous l’avons dit, que dans une petite partie de la nation, sans influer en aucune maniere sur le reste, & qui par-là n’en seroit que plus remarquable. Quoi qu’il en soit, nous prions nos Lecteurs de regarder absolument cet article comme non avenu, jusqu’à ce qu’on nous fournisse les moyens de nous rétracter plus en détail. Plusieurs raisons doivent faire excuser la faute où nous sommes tombés à ce sujet. L’article dont il s’agit a été tiré d’un mémoire dont l’extrait original nous a été communiqué par un de nos savans les plus respectables, trompé le premier ainsi que nous, par ceux qui le lui ont envoyé. Le mémoire avoit été lu à la Société de Lyon[4], qui en a publié l’analyse il y a quelques années dans un de nos ouvrages périodiques, & nous n’avons pas oüi dire que cette analyse imprimée ait excité alors aucunes plaintes. Tout sembloit donc concourir à nous induire en erreur. Comment pouvions-nous penser qu’une compagnie de gens de Lettres, très-à-portée par le peu de distance des lieux de vérifier aisément les faits, n’eût pas pris cette précaution si naturelle, avant que de les publier ? Il nous paroît difficile de croire, comme on nous l’assûre, que l’auteur du mémoire, en le lisant à ses confreres de Lyon, se soit uniquement proposé de tendre un piége à leur négligence ; mais s’il a formé ce projet, il n’a par malheur que trop bien réussi. Nous pouvons du moins assûrer que cet évenement imprévû nous rendra desormais très-circonspects sur tout ce qui nous viendra de pareilles sources. Peut-être ne devons-nous point faire servir à notre justification le silence que la nation intéressée a cru devoir garder jusqu’au moment où l’article Crétins a paru dans l’Encyclopédie ; nous sentons, avec autant de reconnoissance que de regret, tout ce qu’il y a de flateur pour nous dans la sensibilité que les habitans du Valais nous témoignent.

Après ces éclaircissemens nécessaires, il ne nous reste plus qu’à rendre les honneurs funebres à deux collegues que nous avons perdus, M. l’Abbé Lenglet & M. l’Abbé Mallet. C’est un devoir aussi juste que triste, auquel nous nous sommes engagés, & que nous serons fideles à remplir. Nous attendons les mémoires dont nous avons besoin pour payer le même tribut à feu M. du Marsais qui nous a été enlevé au mois de Juin dernier, & dont la perte n’est pas moins grande pour les Lettres que pour l’Encyclopédie.


Nicolas Lenglet du Fresnoy, Prêtre, Licentié de la Maison de Sorbonne, né le 16 Octobre 1674, & mort le 15 Janv. 1755, fut un de nos plus laborieux Ecrivains. Depuis l’âge de vingt ans jusqu’à la fin de sa vie, il ne cessa de composer un grand nombre d’ouvrages sur les objets les plus divers, & même quelquefois les plus disparates. La plûpart de ces écrits sont dignes de curiosité pour les recherches qu’ils contiennent ; il seroit trop long d’en donner ici la liste, aussi étendue que singuliere : on y trouve une traduction françoise du Diurnal romain, & une de l’Imitation ; l’Ordinaire de la Messe, avec des Maximes tirées des SS. Peres ; une édition du nouveau Testament, & une de Lactance ; un traité du secret de la Confession, & un autre de l’apparition des Esprits ; une édition du roman de la Rose ; une des Poësies de Regnier ; Arresta amoris cum commentariis Benedicti Curtii ; un traité de l’usage des Romans, & la critique de ce traité par l’Auteur même. Ici on voit plusieurs livres d’Histoire, de Droit Canon, & de Politique ; là différens écrits sur la Chimie, dont M. l’Abbé Lenglet s’étoit fort occupé. Celui de tous ses Ouvrages qui a eu le plus de succès, est la Méthode pour étudier l’Histoire, avec un Catalogue des principaux Historiens ; elle a été imprimée plusieurs fois, & traduite en plusieurs langues.

Pendant la guerre de 1701, & depuis pendant la Régence, les correspondances étrangeres qu’il entretenoit, le mirent à portée de faire parvenir au gouvernement des avis utiles, qui lui mériterent une pension dont il a joüi jusqu’à sa mort. Un des plus importans qu’il donna fut par malheur un de ceux dont les circonstances empêcherent le plus de profiter. Il avoit fort connu en Allemagne & en Hollande un Général étranger, qui dans la derniere guerre de 1741, commandoit l’Armée & avoit la confiance d’un de nos principaux Alliés. Il découvrit au Ministere les raisons qui devoient rendre cet étranger suspect, & l’évenement justifia tout ce qu’il en avoit dit.

Sa mémoire étoit prodigieuse, sa conversation animée & pleine d’anecdotes, son style extrèmement négligé ; heureusement la plûpart des matieres qu’il a traitées étant de pure érudition, les vices de la diction peuvent s’y pardonner plus aisément. Il écrivoit comme il parloit, avec beaucoup de rapidité, & par cette raison il paroissoit mieux parler qu’il n’écrivoit : son peu de fortune ne lui laissoit pas toûjours le tems de revoir ses écrits avant que de les publier ; cette raison doit faire excuser les méprises qui s’y trouvent.

Sur la fin de sa vie il s’adonna, dit-on, à la pierre philosophale, y altéra sa santé, & s’y seroit ruiné s’il avoit pû l’être.

L’amour de l’indépendance, ce sentiment si naturel & si nuisible, étoit sa grande passion, & lui fit refuser constamment tous les postes avantageux que ses talens & ses connoissances auroient pû lui procurer, soit dans les pays étrangers, soit dans sa propre patrie ; mais la liberté qu’il vouloit pour sa personne, se montroit souvent trop à découvert dans ses écrits, & lui attira quelques disgraces de la part du Ministere ; il les recevoit sans murmure, & même sans chagrin, & consentoit à les souffrir, pourvû qu’on lui permît de les mériter.

Quelquefois assez vif, quelquefois aussi indifférent sur ses propres intérêts, il a voulu que son travail pour l’Encyclopédie fût absolument gratuit. Outre plusieurs articles qu’il a revûs dans les trois derniers volumes, il nous en a donné en entier quelques-uns ; les plus considérables sont Constitution de l’Empire & Diplomatique ; dans ce dernier il attaque avec plusieurs savans l’authenticité des titres & des chartes du moyen âge. Les deux Bénédictins Auteurs de la nouvelle Diplomatique, lui ont répondu dans la préface de leur second Volume. Nous n’entrerons point dans cette question, & nous ne sommes point étonnés de voir M. l’Abbé Lenglet combattu par de savans Religieux, qui peuvent être aussi fondés qu’intéressés à défendre l’opinion contraire.


Edme Mallet, Docteur & Professeur Royal en Théologie de la Faculté de Paris, de la Maison & Société royale de Navarre, naquit à Melun en 1713 d’une famille pleine de probité, &, ce qui en est souvent la suite, peu accommodée des biens de la fortune.

Après avoir fait ses études avec succès au collége des Barnabites de Montargis, fondé par les Ducs d’Orléans, il vint à Paris, & fut choisi par M. de la Live de Bellegarde Fermier général, pour veiller à l’instruction de ses enfans. Les principes de goût & les sentimens honnêtes qu’il eut soin de leur inspirer, produisirent les fruits qu’il avoit lieu d’en attendre. C’est aux soins de cet instituteur, secondés d’un heureux naturel, que nous devons M. de la Live de Jully, Introducteur des Ambassadeurs, & Honoraire de l’Académie royale de Peinture, qui cultive les beaux Arts avec succès, amateur sans ostentation, sans injustice, & sans tyrannie.

M. l’Abbé Mallet passa de cet emploi pénible dans une carriere non moins propre à faire connoître ses talens ; il entra en Licence en 1742 dans la Faculté de Théologie de Paris. Les succès par lesquels il s’y distingua ne furent pas équivoques. C’est l’usage en Sorbonne à la fin de chaque Licence de donner aux Licentiés les places, à-peu-près comme on le pratique dans nos colléges : les deux premieres de ces places sont affectées de droit aux deux Prieurs de Sorbonne ; les deux suivantes (par un arrangement fondé sans doute sur de bonnes raisons) sont destinées aux deux plus qualifiés de la Licence : le mérite dénué de titres n’a dans cette liste que la cinquieme place ; elle fut donnée unanimement à M. l’Abbé Mallet.

Pendant sa Licence il fut aggrégé à la Maison & Société royale de Navarre. Les hommes illustres qu’elle a produits, Gerson, Duperron, Launoi, Bossuet, & tant d’autres, étoient bien propres à exciter l’émulation de M. l’Abbé Mallet, & avoient déterminé son choix en faveur de cette Maison célebre.

Tout l’invitoit à demeurer à Paris ; le séjour de la Capitale lui offroit des ressources assûrées, & le succès de sa Licence des espérances flateuses. Déjà la Maison de Rohan l’avoit choisi pour élever les jeunes Princes de Guemené Montbason ; mais sa mere & sa famille avoient besoin de ses secours : aucun sacrifice ne lui coûta pour s’acquitter de ce devoir, ou plûtôt il ne s’apperçut pas qu’il eût de sacrifice à faire ; il alla remplir auprès de Melun en 1744 une Cure assez modique, qui en le rapprochant de ses parens le mettoit à portée de leur être plus utile. Il y passa environ sept années, dans l’obscurité, la retraite, & le travail, partageant son peu de fortune avec les siens, enseignant à des hommes simples les maximes de l’Evangile, & donnant le reste de son tems à l’étude : ces années furent de son aveu les plus heureuses de sa vie, & on n’aura pas de peine à le croire.

La mort de sa mere, & les mesures qu’il avoit prises pour rendre meilleure la situation de sa famille, lui permirent de revenir à Paris en 1751, pour y occuper dans le Collége de Navarre une Chaire de Théologie, à laquelle le Roi l’avoit nommé sans qu’il le demandât. Il s’acquitta des fonctions de cette place en homme qui ne l’avoit point sollicitée. Néanmoins la maniere distinguée dont il la remplissoit ne l’empêchoit pas de trouver du tems pour d’autres occupations. Il mit au jour en 1753 son Essai sur les bienséances oratotres, & ses Principes pour la lecture des Orateurs. La solitude où il vivoit dans sa Cure avoit déjà produit en 1745 ses Principes pour la lecture des Poëtes. Malgré le besoin qu’il avoit alors de protecteurs, il n’en chercha pas pour cet ouvrage ; il l’offrit à Messieurs de la Live ses éleves ; ce fut sa premiere & son unique dédicace.

Ces différens écrits, & quelques autres du même genre qu’il a mis au jour, étant principalement destinés à l’instruction de la jeunesse, il n’y faut point chercher, comme il nous en avertit lui-même, des analyses profondes & de brillans paradoxes : il croyoit, & ce sont ici ses propres paroles[5], qu’en matiere de goût les opinions établies depuis long-tems dans la république des Lettres, sont toûjours préférables aux singularités & aux prestiges de la nouveauté ; maxime qu’on ne peut contester en général, pourvû qu’une superstition aveugle n’en soit pas le fruit. Ainsi dans les ouvrages dont nous parlons, l’Auteur se borne à exposer avec netteté les préceptes des grands maîtres, & à les appuyer par des exemples choisis, tirés des Auteurs anciens & modernes.

Tant de travaux ne servoient, pour ainsi dire, que de prélude à de plus grandes entreprises. Il a laissé une traduction complette de l’Histoire de Davila, qui doit paroître dans quelques mois avec une préface. Il avoit formé le projet de deux autres ouvrages considérables, pour lesquels il avoit déjà recueilli bien des matériaux ; le premier étoit une Histoire générale de toutes nos guerres depuis l’établissement de la Monarchie jusqu’à Louis XIV. inclusivement ; le second étoit une Histoire du Concile de Trente qu’il vouloit opposer à celle de Fra-Paolo donnée par le P. le Courayer. Ces deux savans hommes, si souvent combattus, & plus souvent injuriés, auroient enfin été attaqués sans fiel & sans amertume, avec cette modération qui honore & qui annonce la vérité.

Des circonstances que nous ne pouvions prévoir nous ayant placés à la tête de l’Encyclopédie, nous crûmes que M. l’Abbé Mallet, par ses connoissances, par ses talens, & par son caractere, étoit très-propre à seconder nos travaux. Il voulut bien se charger de deux parties considérables, celle des Belles-Lettres & celle de la Théologie. Tranquille comme il l’étoit sur la pureté de ses intentions & de sa doctrine, il ne craignit point de s’associer à une entreprise qui a le précieux avantage d’avoir tous les hommes de parti contre elle. Aussi malgré leur jalouse vigilance, les articles nombreux que M. l’Abbé Mallet nous avoit donnés sur les matieres les plus importantes de la Religion, demeurerent absolument sans atteinte. Mais si ces articles furent à l’abri de la censure, sa personne n’échappa pas aux délateurs. Tandis que d’un côté les Auteurs d’une gazette hebdomadaire qui prend le nom d’ecclésiastique[6], cherchoient, suivant leur usage, à rendre sa religion suspecte, le parti opposé à ceux-ci l’accusoit de penser comme eux. De ces deux imputations la derniere parut la plus importante au severe dispensateur des Bénéfices, feu M. l’ancien Evêque de Mirepoix, que son âge avancé & sa délicatesse excessive sur l’objet de l’accusation rendoient facile à prévenir. Ce Prélat, à qui on ne reprochera pas d’avoir voulu favoriser les Auteurs de l’Encyclopédie, fit en cette occasion ce que les hommes en place devroient toûjours faire ; il examina, reconnut qu’on l’avoit surpris, & récompensa d’un Canonicat de Verdun la doctrine & les mœurs de l’accusé. Un évenement si humiliant pour les ennemis de M. l’Abbé Mallet, montra clairement que leur crédit étoit égal à leurs lumieres, & fort au-dessous de l’opinion qu’ils vouloient en donner.

Notre estimable collegue méritoit sur-tout les bontés du Souverain par son attachement inviolable à nos libertés & aux maximes du Royaume, deux objets que les Auteurs de l’Encyclopédie se feront toûjours une gloire d’avoir devant les yeux. On peut se convaincre par la lecture du mot Excommunicution imprimé dans ce Volume, que M. l’Abbé Mallet pensoit sur cette importante matiere en Citoyen, en Philosophe, & même en Théologien éclairé sur les vrais intérêts de la Religion. Un autre de ses articles, le mot Communion, ne doit pas faire moins d’honneur à sa modération & à sa bonne foi. Il s’y explique avec une égale impartialité, & sur le célebre Arnaud, dont les talens & les lumieres ont si étrangement dégeneré dans ceux qui se disent ses disciples, & sur le fameux P. Pichon, proscrit par les Evêques de France, & abandonné enfin courageusement par ses confreres mêmes. M. l’Abbé Mallet, quoiqu’attaqué en différentes occasions par les Journalistes de Trévoux, ne chercha point à leur reprocher les éloges qu’ils avoient d’abord donnés au livre de ce Religieux ; son peu de ressentiment & son indulgence ordinaire le portoient à excuser une distraction si pardonnable. Il est naturel, nous disoit-il avec un ancien, de loüer les Athéniens en présence des Athéniens.

Toute l’Europe a entendu parler de la These qui fit tant de bruit en Sorbonne il y a plus de quatre ans, & dont l’Auteur étoit M. l’Abbé de Prades, alors Bachelier en Théologie, & aujourd’hui Lecteur & Secrétaire des Commandemens de S. M. le Roi de Prusse, & Honoraire de l’Académie Royale des Sciences & des Belles-Lettres de Berlin. L’accusé demandoit avec instance à être entendu ; il promettoit de se soûmettre sans reserve : mais il se proposoit de représenter à ses Juges (& nous ne sommes ici qu’Historiens) qu’il avoit cru voir sa doctrine sur les Miracles dans les ouvrages de deux des principaux membres de la Faculté, & que cette ressemblance, apparente ou réelle, avoit causé son erreur[7]. Plusieurs Docteurs craignirent, peut-être avec quelque fondement, les inconvéniens qui pouvoient résulter d’un examen de cette espece, dût-il se terminer à la décharge des deux Auteurs. Ils opinerent donc à condamner le Bachelier sans l’entendre : M. l’Abbé Mallet, moins prévoyant & plus équitable, fut avec beaucoup d’autres d’un avis contraire ; mais le nombre l’emporta.

Il mourut le 25 Septembre 1755 d’une esquinancie qui le conduisit en deux jours au tombeau.

Son esprit ressembloit à son style : il l’avoit juste, net, facile, & sans affectation ; mais ce qui doit principalement faire le sujet de son éloge, c’est l’attachement qu’il montra toûjours pour ses amis, sa candeur, son caractere doux & modeste. Dès qu’il parut à Verdun, il y acquit l’estime & la confiance générale de son Chapitre, qui le chargea dès ce moment de ses affaires les plus importantes ; il fut toûjours considéré de même par ses Supérieurs les plus respectables. Quoique très-attaché à la Religion par principes & par état, il ne cherchoit point à en étendre les droits au-delà des bornes qu’elle s’est prescrites elle-même. Les articles Déisme & Enfer pourroient servir à montrer combien il savoit distinguer dans ces matieres délicates les limites de la raison & de la Foi. Il ne mérita jamais ni par ses discours, ni par sa conduite, le reproche qu’on a quelquefois fait aux Théologiens d’être par leurs querelles une occasion de trouble[8]. L’affliction que lui causoient les disputes présentes de l’Eglise, & le funeste triomphe qu’il voyoit en résulter pour les ennemis de la Religion, lui faisoient regretter que dès la naissance de ces disputes le Gouvernement n’eût pas imposé un silence efficace sur une matiere qui en est si digne. Pendant la derniere Assemblée du Clergé, il fit à la priere d’un des principaux membres de cette Assemblée plusieurs mémoires théologiques qui établissoient de la maniere la plus nette & la plus solide la vérité, la concorde, & la paix. Il paya son zele de sa vie, ce travail forcé ayant occasionné la maladie dont il est mort à la fleur de son âge. Ennemi de la persécution, tolérant même autant qu’un Chrétien doit l’être, il ne vouloit employer contre l’erreur que les armes de l’Evangile, la douceur, la persuasion, & la patience. Il ne cherchoit point sur-tout à grossir à ses propres yeux & à ceux des autres la liste déjà trop nombreuse des incrédules, en y faisant entrer (par une mal-adresse si commune aujourd’hui) la plûpart des Ecrivains célebres. Ne nous brouillons point, disoit-il, avec les Philosophes.



  1. Voyez la Brochure qui a pour titre, Erreurs sur la Musique dans l’Encyclopédie.
  2. Voyez les mots Accompagnement, page 75. col. 2. vers la fin ; Basse, page 119. col. 2. & sur-tout la fin du mot Chiffrer.
  3. Voyez la brochure citée, page 46, 64, & sur-tout depuis la page 110 jusqu’à la fin.
  4. Cette Société est différente de l’Académie des Sciences & Belles-Lettres de la même ville.
  5. Préface des Principes pour la lecture des Poëtes, page 75.
  6. On peut juger par un trait peu remarquable en lui-même, mais décisif, du degré de croyance que cette gazette mérite. Nous avons dit dans l’éloge de M. de Montesquieu que ce grand homme quittoit son travail sans en ressentir la moindre impression de fatigue, & nous avions dit quelques lignes auparavant que sa santé s’étoit alterée par l’effet lent & presque infaillible des études profondes. Pourquoi en rapprochant ces deux passages, a-t-on supprimé les mots lent & presque infaillible, qu’on avoit sous les yeux ? c’est évidemment parce qu’on a senti qu’un effet lent n’est pas moins réel, pour n’être pas ressenti sur le champ, & que par conséquent ces mots détruisoient l’apparence même de la contradiction qu’on prétendoit faire remarquer. Telle est la bonne foi de ces Auteurs dans des bagatelles, & à plus forte raison dans des matieres plus sérieuses.
  7. L’Auteur [défunt] du Traité dogmatique sur les faux Miracles du tems, & l’Auteur [aussi défunt] des Lettres Théologiques sur ces mêmes Miracles éphemeres, & sur ces Convulsions qui deshonorent notre siecle.
  8. Les Auteurs d’un Dictionnaire qui est entre les mains de tout le monde ont étendu ce reproche beaucoup au delà de ce qu’ils pouvoient se permettre. Voyez le Dict. de Tr. au mot Perturbateur.