L’Encyclopédie/1re édition/Tome 5/Éloge de Montesquieu

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ÉLOGE
DE M. LE PRÉSIDENT
DE MONTESQUIEU.


L’Intérest que les bons citoyens prennent à l’Encyclopédie, & le grand nombre de Gens de Lettres qui lui consacrent leurs travaux, semblent nous permettre de la regarder comme un des monumens les plus propres à être dépositaires des sentimens de la Patrie, & des hommages qu’elle doit aux hommes célébres qui l’ont honorée. Persuadés néanmoins que M. de Montesquieu étoit en droit d’attendre d’autres Panégyristes que nous, & que la douleur publique eût mérité des interprètes plus éloquens, nous eussions renfermé au-dedans de nous-mêmes nos justes regrets & notre respect pour sa mémoire ; mais l’aveu de ce que nous lui devons nous est trop précieux pour en laisser le soin à d’autres. Bienfaiteur de l’Humanité par ses écrits, il a daigné l’être aussi de cet Ouvrage ; & notre reconnoissance ne veut que tracer quelques lignes au pié de sa Statue.

Charles de Secondat, Baron de la Brede et de Montesquieu, ancien Président à Mortier au Parlement de Bordeaux, de l’Académie Françoise, de l’Académie Royale des Sciences & des Belles-Lettres de Prusse, & de la Société Royale de Londres, naquit au Château de la Brede près de Bordeaux, le 18 Janvier 1689, d’une famille noble de Guyenne. Son trisayeul, Jean de Secondat, Maître d’Hôtel de Henri II. Roi de Navarre, & ensuite de Jeanne, fille de ce Roi, qui épousa Antoine de Bourbon, acquit la Terre de Montesquieu d’une somme de 10000 liv. que cette Princesse lui donna par un acte authentique, en récompense de sa probité & de ses services. Henri III. Roi de Navarre, depuis Henri IV. Roi de France, érigea en Baronie la Terre de Montesquieu, en faveur de Jacob de Secondat, fils de Jean, d’abord Gentilhomme ordinaire de la Chambre de ce Prince, & ensuite Mestre de Camp du Régiment de Châtillon. Jean Gaston de Secondat, son second fils, ayant épousé la fille du Premier Président du Parlement de Bordeaux, acquit dans cette Compagnie une Charge de Président à Mortier ; il eut plusieurs enfans, dont un entra dans le Service, s’y distingua, & le quitta de fort bonne heure : ce fut le pere de Charles de Secondat, auteur de l’Esprit des Lois. Ces détails paroîtront peut-être déplacés à la tête de l’Éloge d’un Philosophe dont le nom a si peu besoin d’Ancêtres ; mais n’envions point à leur mémoire l’éclat que ce nom répand sur elle.

Les succès de l’enfance, présage quelquefois si trompeur, ne le furent point dans Charles de Secondat : il annonça de bonne heure ce qu’il devoit être ; & son pere donna tous ses soins à cultiver ce génie naissant, objet de son espérance & de sa tendresse. Dès l’âge de vingt ans, le jeune Montesquieu préparoit déjà les matériaux de l’Esprit des Lois, par un Extrait raisonné des immenses volumes qui composent le corps du Droit Civil, ainsi autrefois Newton avoit jetté dès sa premiere jeunesse les fondemens des ouvrages qui l’ont rendu immortel. Cependant l’étude de la Jurisprudence, quoique moins aride pour M. de Montesquieu que pour la plûpart de ceux qui s’y livrent, parce qu’il la cultivoit en Philosophe, ne suffisoit pas à l’étendue & à l’activité de son génie ; il approfondissoit dans le même tems des matieres encore plus importantes & plus délicates, & les discutoit dans le silence avec la sagesse, la décence, & l’équité qu’il a depuis montrées dans ses ouvrages.

Un oncle paternel, Président à Mortier au Parlement de Bordeaux, Juge éclairé & citoyen vertueux, l’oracle de sa Compagnie & de sa Province, ayant perdu un fils unique, & voulant conserver dans son Corps l’esprit d’élévation qu’il avoit tâché d’y répandre, laissa ses biens & sa charge à M. de Montesquieu, il étoit Conseiller au Parlement de Bordeaux depuis le 24 Février 1714, & fut reçû Président à Mortier le 13 Juillet 1716. Quelques années après, en 1722, pendant la minorité du Roi, sa Compagnie le chargea de présenter des remontrances à l’occasion d’un nouvel impôt. Placé entre le Thrône & le Peuple, il remplit en sujet respectueux & en Magistrat plein de courage l’emploi si noble & si peu envié, de faire parvenir au Souverain le cri des malheureux ; & la misere publique représentée avec autant d’habileté que de force, obtint la justice qu’elle demandoit. Ce succès, il est vrai, par malheur pour l’Etat bien plus que pour lui, fut aussi passager que s’il eût été injuste ; à peine la voix des peuples eut-elle cessé de se faire entendre, que l’impôt supprimé fut remplacé par un autre ; mais le citoyen avoit fait son devoir.

Il fut reçû le 3 Avril 1716 dans l’Académie de Bordeaux, qui ne faisoit que de naître. Le goût pour la Musique & pour les ouvrages de pur agrément avoit d’abord rassemblé les membres qui la formoient. M. de Montesquieu crut avec raison que l’ardeur naissante & les talens de ses confreres pourroient s’exercer avec encore plus d’avantage sur les objets de la Physique. Il étoit persuadé que la nature, si digne d’être observée par-tout, trouvoit aussi par-tout des yeux dignes de la voir ; qu’au contraire les ouvrages de goût ne souffrant point de médiocrité, & la Capitale étant en ce genre le centre des lumieres & des secours, il étoit trop difficile de rassembler loin d’elle un assez grand nombre d’écrivains distingués ; il regardoit les Sociétés de bel esprit, si étrangement multipliées dans nos Provinces, comme une espece ou plûtôt comme une ombre de luxe littéraire, qui nuit à l’opulence réelle sans même en offrir l’apparence. Heureusement M. le Duc de la Force, par un prix qu’il venoit de fonder à Bordeaux, avoit secondé des vûes si éclairées & si justes. On jugea qu’une expérience bien faite seroit préférable à un Discours foible ou à un mauvais Poëme ; & Bordeaux eut une Académie des Sciences.

M. de Montesquieu nullement empressé de se montrer au Public, sembloit attendre, selon l’expression d’un grand génie, un âge mûr pour écrire ; ce ne fut qu’en 1721, c’est-à-dire âgé de trente-deux ans, qu’il mit au jour les Lettres Persannes. Le Siamois des amusemens sérieux & comiques pouvoit lui en avoir fourni l’idée ; mais il surpassa son modele. La peinture des mœurs orientales réelles ou supposées, de l’orgueil & du flegme de l’amour asiatique, n’est que le moindre objet de ces Lettres ; elle n’y sert, pour ainsi dire, que de prétexte à une satyre fine de nos mœurs, & à des matieres importantes que l’Auteur approfondit en paroissant glisser sur elles. Dans cette espece de tableau mouvant, Usbek expose sur-tout avec autant de légereté que d’énergie ce qui a le plus frappé parmi nous ses yeux pénétrans ; notre habitude de traiter sérieusement les choses les plus futiles, & de tourner les plus importantes en plaisanterie ; nos conversations si bruyantes & si frivoles ; notre ennui dans le sein du plaisir même ; nos préjugés & nos actions en contradiction continuelle avec nos lumieres ; tant d’amour pour la gloire joint à tant de respect pour l’idole de la faveur ; nos Courtisans si rampans & si vains ; notre politesse extérieure & notre mépris réel pour les Étrangers, ou notre prédilection affectée pour eux ; la bisarrerie de nos goûts, qui n’a rien au-dessous d’elle que l’empressement de toute l’Europe à les adopter ; notre dédain barbare pour deux des plus respectables occupations d’un citoyen, le Commerce & la Magistrature ; nos disputes littéraires si vives & si inutiles ; notre fureur d’écrire avant que de penser, & de juger avant que de connoître. A cette peinture vive, mais sans fiel, il oppose, dans l’apologue des Troglodites, le tableau d’un peuple vertueux, devenu sage par le malheur, morceau digne du Portique : ailleurs il montre la Philosophie long-tems étouffée, reparoissant tout-à-coup, regagnant par ses progrès le tems qu’elle a perdu, pénétrant jusques chez les Russes à la voix d’un génie qui l’appelle, tandis que chez d’autres Peuples de l’Europe, la superstition, semblable à une atmosphere épaisse, empêche la lumiere qui les environne de toutes parts d’arriver jusqu’à eux. Enfin, par les principes qu’il établit sur la nature des gouvernemens anciens & modernes, il présente le germe de ces idées lumineuses développées depuis par l’Auteur dans son grand ouvrage.

Ces différens sujets, privés aujourd’hui des graces de la nouveauté qu’ils avoient dans la naissance des Lettres Persannes, y conserveront toûjours le mérite du caractere original qu’on a sû leur donner ; mérite d’autant plus réel, qu’il vient ici du génie seul de l’écrivain, & non du voile étranger dont il s’est couvert ; car Usbek a pris, durant son séjour en France, non-seulement une connoissance si parfaite de nos mœurs, mais une si forte teinture de nos manieres mêmes, que son style fait souvent oublier son pays. Ce leger défaut de vraissemblance peut n’être pas sans dessein & sans adresse : en relevant nos ridicules & nos vices, il a voulu sans doute aussi rendre justice à nos avantages ; il a senti toute la fadeur d’un éloge direct, & il s’en est plus finement acquitté, en prenant si souvent notre ton pour médire plus agréablement de nous.

Malgré le succès de cet Ouvrage, M. de Montesquieu ne s’en étoit point déclaré ouvertement l’auteur. Peut-être croyoit-il échapper plus aisément par ce moyen à la satyre littéraire, qui épargne plus volontiers les écrits anonymes, parce que c’est toujours la personne, & non l’ouvrage, qui est le but de ses traits ; peut-être craignoit-il d’être attaqué sur le prétendu contraste des Lettres Persannes avec l’austérité de sa place ; espece de reproche, disoit-il, que les critiques ne manquent jamais, parce qu’il ne demande aucun effort d’esprit. Mais son secret étoit découvert, & déjà le Public le montroit à l’Académie Françoise. L’évenement fit voir combien le silence de M. de Montesquieu avoit été sage. Usbek s’exprime quelquefois assez librement, non sur le fond du Christianisme, mais sur des matieres que trop de personnes affectent de confondre avec le Christianisme même ; sur l’esprit de persécution dont tant de Chrétiens ont été animés ; sur les usurpations temporelles de la puissance ecclésiastique ; sur la multiplication excessive des monasteres, qui enleve des sujets à l’Etat sans donner à Dieu des adorateurs ; sur quelques opinions qu’on a vainement tenté d’ériger en dogmes ; sur nos disputes de religion, toûjours violentes, & souvent funestes. S’il paroît toucher ailleurs à des questions plus délicates, & qui intéressent de plus près la Religion Chrétienne, ses réflexions appréciées avec justice, sont en effet très-favorables à la révélation, puisqu’il se borne à montrer combien la raison humaine, abandonnée à elle-même, est peu éclairée sur ces objets. Enfin, parmi les véritables Lettres de M. de Montesquieu, l’Imprimeur étranger en avoit inséré quelques-unes d’une autre main, & il eût fallu du moins, avant que de condamner l’auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre. Sans égard à ces considérations, d’un côté la haine sous le nom de zèle, de l’autre le zèle sans discernement ou sans lumieres, se soûleverent & se réunirent contre les Lettres Persannes. Des délateurs, espece d’hommes dangereuse & lâche, que même dans un gouvernement sage on a quelquefois le malheur d’écouter, allarmerent par un extrait infidele la piété du Ministere. M. de Montesquieu, par le conseil de ses amis soûtenu de la voix publique, s’étant présenté pour la place de l’Académie Françoise vacante par la mort de M. de Sacy, le Ministre écrivit à cette Compagnie que S. M. ne donneroit jamais son agrément à l’Auteur des Lettres Persannes ; qu’il n’avoit point lû ce Livre, mais que des personnes en qui il avoit confiance, lui en avoient fait connoître le poison & le danger. M. de Montesquieu sentit le coup qu’une pareille accusation pouvoit porter à sa personne, à sa famille, à la tranquillité de sa vie. Il n’attachoit pas assez de prix aux honneurs littéraires, ni pour les rechercher avec avidité, ni pour affecter de les dédaigner quand ils se présentoient à lui, ni enfin pour en regarder la simple privation comme un malheur : mais l’exclusion perpétuelle, & sur-tout les motifs de l’exclusion lui paroissoient une injure. Il vit le Ministre, lui déclara que par des raisons particulieres il n’avoüoit point les Lettres Persannes, mais qu’il étoit encore plus éloigné de desavouer un ouvrage dont il croyoit n’avoir point à rougir, & qu’il devoit être jugé d’après une lecture, & non sur une délation : le Ministre prit enfin le parti par où il auroit dû commencer ; il lut le livre, aima l’auteur, & apprit à mieux placer sa confiance ; l’Académie Françoise ne fut point privée d’un de ses plus beaux ornemens ; & la France eut le bonheur de conserver un sujet que la superstition ou la calomnie étoient prêtes à lui faire perdre : car M. de Montesquieu avoit déclaré au Gouvernement qu’après l’espece d’outrage qu’on alloit lui faire, il iroit chercher chez les étrangers qui lui tendoient les bras, la sûreté, le repos, & peut-être les récompenses qu’il auroit dû espérer dans son pays. La Nation eût déploré cette perte, & la honte en fût pourtant retombée sur elle.

Feu M. le Maréchal d’Estrées, alors Directeur de l’Académie Françoise, se conduisit dans cette circonstance en Courtisan vertueux & d’une ame vraiment élevée ; il ne craignit ni d’abuser de son crédit ni de le compromettre ; il soûtint son ami & justifia Socrate. Ce trait de courage si précieux aux Lettres, si digne d’avoir aujourd’hui des imitateurs, & si honorable à la mémoire de M. le Maréchal d’Estrées, n’auroit pas dû être oublié dans son éloge.

M. de Montesquieu fut reçû le 24 Janvier 1728 ; son Discours est un des meilleurs qu’on ait prononcés dans une pareille occasion ; le mérite en est d’autant plus grand, que les Récipiendaires gênés jusqu’alors par ces formules & ces Eloges d’usage auxquels une espece de prescription les assujettit, n’avoient encore osé franchir ce cercle pour traiter d’autres sujets, ou n’avoient point pensé du moins à les y renfermer ; dans cet état même de contrainte il eut l’avantage de réussir. Entre plusieurs traits dont brille son discours, on reconnoîtroit l’écrivain qui pense, au seul portrait du Cardinal de Richelieu, qui apprit à la France le secret de ses forces, & à l’Espagne celui de sa foiblesse, qui ôta à l’Allemagne ses chaînes & lui en donna de nouvelles. Il faut admirer M. de Montesquieu d’avoir sçû vaincre la difficulté de son sujet, & pardonner à ceux qui n’ont pas eu le même succès.

Le nouvel Académicien étoit d’autant plus digne de ce titre, qu’il avoit peu de tems auparavant renoncé à tout autre travail, pour se livrer entierement à son génie & à son goût. Quelque importante que fût la place qu’il occupoit, avec quelques lumieres & quelque intégrité qu’il en eût rempli les devoirs, il sentoit qu’il y avoit des objets plus dignes d’occuper ses talens ; qu’un Citoyen est redevable à sa Nation & à l’Humanité de tout le bien qu’il peut leur faire ; & qu’il seroit plus utile à l’une & à l’autre, en les éclairant par ses écrits, qu’il ne pouvoit l’être en discutant quelques contestations particulieres dans l’obscurité : toutes ces reflexions le déterminerent à vendre sa charge ; il cessa d’être Magistrat, & ne fut plus qu’Homme de Lettres.

Mais pour se rendre utile par ses ouvrages aux différentes Nations, il étoit nécessaire qu’il les connût ; ce fut dans cette vûe qu’il entreprit de voyager. Son but étoit d’examiner par-tout le physique & le moral, d’étudier les Lois & la constitution de chaque pays, de visiter les Savans, les Ecrivains, les Artistes célebres, de chercher sur-tout ces hommes rares & singuliers dont le commerce supplée quelquefois à plusieurs années d’observations & de séjour. M. de Montesquieu eût pû dire, comme Démocrite : « Je n’ai rien oublié pour m’instruire ; j’ai quitté mon pays & parcouru l’univers pour mieux connoître la vérité : j’ai vû tous les personnages illustres de mon tems » ; mais il y eut cette différence entre le Démocrite François & celui d’Abdere, que le premier voyageoit pour instruire les hommes, & le second pour s’en mocquer.

Il alla d’abord à Vienne, où il vit souvent le célebre Prince Eugene ; ce Héros si funeste à la France (à laquelle il auroit pû être si utile), après avoir balancé la fortune de Louis XIV. & humilié la fierté Ottomane, vivoit sans faste durant la paix, aimant & cultivant les Lettres dans une Cour où elles sont peu en honneur, & donnant à ses maîtres l’exemple de les protéger. M. de Montesquieu crut entrevoir dans ses discours quelques restes d’intérêt pour son ancienne Patrie ; le Prince Eugene en laissoit voir sur-tout, autant que le peut faire un ennemi, sur les suites funestes de cette division intestine qui trouble depuis si long-tems l’Eglise de France : l’Homme d’Etat en prévoyoit la durée & les effets, & les prédit au Philosophe.

M. de Montesquieu partit de Vienne pour voir la Hongrie, contrée opulente & fertile, habitée par une nation fiere & généreuse, le fléau de ses Tyrans & l’appui de ses Souverains. Comme peu de personnes connoissent bien ce pays, il a écrit avec soin cette partie de ses voyages.

D’Allemagne, il passa en Italie ; il vit à Venise le fameux Law, à qui il ne restoit de sa grandeur passée que des projets heureusement destinés à mourir dans sa tête, & un diamant qu’il engageoit pour jouer aux jeux de hasard. Un jour la conversation rouloit sur le fameux systéme que Law avoit inventé ; époque de tant de malheurs & de fortunes, & surtout d’une dépravation remarquable dans nos mœurs. Comme le Parlement de Paris, dépositaire immédiat des Lois dans les tems de minorité, avoit fait éprouver au Ministre Ecossois quelque résistance dans cette occasion, M. de Montesquieu lui demanda pourquoi on n’avoit pas essayé de vaincre cette résistance par un moyen presque toûjours infaillible en Angleterre, par le grand mobile des actions des hommes, en un mot par l’argent : Ce ne sont pas, répondit Law, des génies aussi ardens & aussi dangereux que mes compatriotes, mais ils sont beaucoup plus incorruptibles. Nous ajoûterons sans aucun préjugé de vanité nationale, qu’un Corps libre pour quelques instans, doit mieux résister à la corruption que celui qui l’est toûjours ; le premier, en vendant sa liberté, la perd ; le second ne fait, pour ainsi dire, que la prêter, & l’exerce même en l’engageant ; ainsi les circonstances & la nature du Gouvernement font les vices & les vertus des Nations.

Un autre personnage non moins fameux que M. de Montesquieu vit encore plus souvent à Venise, fut le Comte de Bonneval. Cet homme si connu par ses avantures, qui n’étoient pas encore à leur terme, & flaté de converser avec un juge digne de l’entendre, lui faisoit avec plaisir le détail singulier de sa vie, le récit des actions militaires où il s’étoit trouvé, le portrait des Généraux & des Ministres qu’il avoit connus. M. de Montesquieu se rappelloit souvent ces conversations & en racontoit différens traits à ses amis.

Il alla de Venise à Rome : dans cette ancienne Capitale du monde, qui l’est encore à certains égards, il s’appliqua sur-tout à examiner ce qui la distingue aujourd’hui le plus, les ouvrages des Raphaëls, des Titiens, & des Michel-Anges : il n’avoit point fait une étude particuliere des beaux arts ; mais l’expression dont brillent les chef-d’œuvres en ce genre, saisit infailliblement tout homme de génie. Accoutumé à étudier la nature, il la reconnoît quand elle est imitée, comme un portrait ressemblant frappe tous ceux à qui l’original est familier : malheur aux productions de l’art dont toute la beauté n’est que pour les Artistes.

Après avoir parcouru l’Italie, M. de Montesquieu vint en Suisse ; il examina soigneusement les vastes pays arrosés par le Rhin ; & il ne lui resta plus rien à voir en Allemagne ; car Frédéric ne regnoit pas encore. Il s’arrêta ensuite quelque tems dans les Provinces-Unies, monument admirable de ce que peut l’industrie humaine animée par l’amour de la liberté. Enfin il se rendit en Angleterre où il demeura deux ans : digne de voir & d’entretenir les plus grands hommes, il n’eut à regretter que de n’avoir pas fait plûtôt ce voyage : Locke & Newton étoient morts. Mais il eut souvent l’honneur de faire sa cour à leur protectrice, la célebre Reine d’Angleterre, qui cultivoit la Philosophie sur le thrône, & qui goûta, comme elle le devoit, M. de Montesquieu. Il ne fut pas moins accueilli par la Nation, qui n’avoit pas besoin sur cela de prendre le ton de ses maîtres. Il forma à Londres des liaisons intimes avec des hommes exercés à méditer, & à se préparer aux grandes choses par des études profondes ; il s’instruisit avec eux de la nature du Gouvernement, & parvint à le bien connoître. Nous parlons ici d’après les témoignages publics que lui en ont rendu les Anglois eux-mêmes, si jaloux de nos avantages, & si peu disposés à reconnoître en nous aucune supériorité.

Comme il n’avoit rien examiné ni avec la prévention d’un enthousiaste, ni avec l’austérité d’un Cynique, il n’avoit remporté de ses voyages ni un dedain outrageant pour les étrangers, ni un mépris encore plus déplacé pour son propre pays. Il résultoit de ses observations que l’Allemagne étoit faite pour y voyager, l’Italie pour y séjourner, l’Angleterre pour y penser, & la France pour y vivre.

De retour enfin dans sa Patrie, M. de Montesquieu se retira pendant deux ans à sa terre de la Brede : il y jouit en paix de cette solitude que le spectacle & le tumulte du monde sert à rendre plus agréable ; il vécut avec lui-même, après en être sorti si long-tems ; & ce qui nous intéresse le plus, il mit la derniere main à son ouvrage sur la cause de la grandeur & de la décadence des Romains, qui parut en 1734.

Les Empires, ainsi que les hommes, doivent croître, dépérir, & s’éteindre ; mais cette révolution nécessaire a souvent des causes cachées que la nuit des tems nous dérobe, & que le mystère ou leur petitesse apparente a même quelquefois voilées aux yeux des contemporains ; rien ne ressemble plus sur ce point à l’Histoire moderne que l’Histoire ancienne. Celle des Romains mérite néanmoins à cet égard quelque exception ; elle présente une politique raisonnée, un système suivi d’aggrandissement, qui ne permet pas d’attribuer la fortune de ce peuple à des ressorts obscurs & subalternes. Les causes de la grandeur Romaine se trouvent donc dans l’Histoire, & c’est au Philosophe à les y découvrir. D’ailleurs il n’en est pas des systèmes dans cette étude comme dans celle de la Physique ; ceux-ci sont presque toûjours précipités, parce qu’une observation nouvelle & imprévûe peut les renverser en un instant ; au contraire, quand on recueille avec soin les faits que nous transmet l’Histoire ancienne d’un pays, si on ne rassemble pas toûjours tous les matériaux qu’on peut desirer, on ne sçauroit du moins espérer d’en avoir un jour davantage. L’étude réfléchie de l’Histoire, étude si importante & si difficile, consiste à combiner, de la maniere la plus parfaite, ces matériaux défectueux : tel seroit le mérite d’un Architecte, qui, sur des ruines savantes, traceroit, de la maniere la plus vraissemblable, le plan d’un édifice antique, en suppléant, par le génie & par d’heureuses conjectures, à des restes informes & tronqués.

C’est sous ce point de vûe qu’il faut envisager l’ouvrage de M. de Montesquieu : il trouve les causes de la grandeur des Romains dans l’amour de la liberté, du travail, & de la patrie, qu’on leur inspiroit dès l’enfance ; dans la sévérité de la discipline militaire ; dans ces dissensions intestines qui donnoient du ressort aux esprits, & qui cessoient tout-à-coup à la vûe de l’ennemi ; dans cette constance après le malheur, qui ne desespéroit jamais de la république ; dans le principe où ils furent toûjours de ne faire jamais la paix qu’après des victoires ; dans l’honneur du triomphe, sujet d’émulation pour les Généraux ; dans la protection qu’ils accordoient aux peuples révoltés contre leurs Rois ; dans l’excellente politique de laisser aux vaincus leurs Dieux & leurs coûtumes ; dans celle de n’avoir jamais deux puissans ennemis sur les bras, & de tout souffrir de l’un jusqu’à ce qu’ils eussent anéanti l’autre. Il trouve les causes de leur décadence dans l’aggrandissement même de l’Etat, qui changea en guerres civiles les tumultes populaires ; dans les guerres éloignées qui forçant les citoyens à une trop longue absence, leur faisoient perdre insensiblement l’esprit républicain ; dans le droit de bourgeoisie accordé à tant de Nations, & qui ne fit plus du peuple Romain qu’une espece de monstre à plusieurs têtes ; dans la corruption introduite par le luxe de l’Asie ; dans les proscriptions de Sylla qui avilirent l’esprit de la Nation, & la préparerent à l’esclavage ; dans la nécessité où les Romains se trouverent de souffrir des maîtres, lorsque leur liberté leur fut devenue à charge ; dans l’obligation où ils furent de changer de maximes, en changeant de gouvernement ; dans cette suite de monstres qui regnerent, presque sans interruption, depuis Tibere jusqu’à Nerva, & depuis Commode jusqu’à Constantin ; enfin, dans la translation & le partage de l’Empire, qui périt d’abord en Occident par la puissance des Barbares, & qui après avoir langui plusieurs siecles en Orient sous des Empereurs imbécilles ou féroces, s’anéantit insensiblement comme ces fleuves qui disparoissent dans des sables.

Un assez petit volume a suffi à M. de Montesquieu pour développer un tableau si intéressant & si vaste. Comme l’Auteur ne s’appesantit point sur les détails, & ne saisit que les branches fécondes de son sujet, il a sû renfermer en très-peu d’espace un grand nombre d’objets distinctement apperçûs & rapidement présentés sans fatigue pour le Lecteur ; en laissant beaucoup voir, il laisse encore plus à penser, & il auroit pû intituler son Livre, Histoire Romaine à l’usage des hommes d’Etat & des Philosophes.

Quelque réputation que M. de Montesquieu se fût acquise par ce dernier ouvrage & par ceux qui l’avoient précédé, il n’avoit fait que se frayer le chemin à une plus grande entreprise, à celle qui doit immortaliser son nom & le rendre respectable aux siecles futurs. Il en avoit dès long-tems formé le dessein, il en médita pendant vingt ans l’exécution ; ou, pour parler plus exactement, toute sa vie en avoit été la méditation continuelle. D’abord il s’étoit fait en quelque façon étranger dans son propre pays, afin de le mieux connoître ; il avoit ensuite parcouru toute l’Europe, & profondément étudié les différens peuples qui l’habitent. L’Isle fameuse qui se glorifie tant de ses lois, & qui en profite si mal, avoit été pour lui dans ce long voyage, ce que l’isle de Crete fut autrefois pour Lycurgue, une école où il avoit sû s’instruire sans tout approuver ; enfin, il avoit, si on peut parler ainsi, interrogé & jugé les nations & les hommes célebres qui n’existent plus aujourd’hui que dans les annales du monde. Ce fut ainsi qu’il s’éleva par degrés au plus beau titre qu’un sage puisse mériter, celui de Législateur des Nations.

S’il étoit animé par l’importance de la matiere, il étoit effrayé en même tems par son étendue : il l’abandonna, & y revint à plusieurs reprises ; il sentit plus d’une fois, comme il l’avoue lui-même, tomber les mains paternelles. Encouragé enfin par ses amis, il ramassa toutes ses forces, & donna l’Esprit des Lois.

Dans cet important ouvrage, M. de Montesquieu, sans s’appesantir, à l’exemple de ceux qui l’ont précédé, sur des discussions métaphysiques relatives à l’homme supposé dans un état d’abstraction, sans se borner, comme d’autres, à considérer certains peuples dans quelques relations ou circonstances particulieres, envisage les habitans de l’Univers dans l’état réel où ils sont, & dans tous les rapports qu’ils peuvent avoir entr’eux. La plûpart des autres Ecrivains en ce genre sont presque toûjours ou de simples Moralistes, ou de simples Jurisconsultes, ou même quelquefois de simples Théologiens ; pour lui, l’homme de tous les Pays & de toutes les Nations, il s’occupe moins de ce que le devoir exige de nous que des moyens par lesquels on peut nous obliger de le remplir, de la perfection métaphysique des lois que de celle dont la nature humaine les rend susceptibles, des lois qu’on a faites que de celles qu’on a dû faire, des lois d’un peuple particulier que de celles de tous les peuples. Ainsi en se comparant lui-même à ceux qui ont couru avant lui cette grande & noble carriere, il a pû dire comme le Correge, quand il eut vû les ouvrages de ses rivaux, & moi aussi je suis Peintre[1].

Rempli & pénétré de son objet, l’Auteur de l’Esprit des Lois y embrasse un si grand nombre de matieres, & les traite avec tant de briéveté & de profondeur, qu’une lecture assidue & méditée peut seule faire sentir le mérite de ce livre. Elle servira sur-tout, nous osons le dire, à faire disparoître le prétendu défaut de méthode dont quelques lecteurs ont accusé M. de Montesquieu ; avantage qu’ils n’auroient pas dû le taxer légerement d’avoir négligé dans une matiere philosophique, & dans un ouvrage de vingt années. Il faut distinguer le desordre réel de celui qui n’est qu’apparent. Le desordre est réel, quand l’analogie & la suite des idées n’est point observée ; quand les conclusions sont érigées en principes, ou les précedent ; quand le lecteur, après des détours sans nombre, se retrouve au point d’où il est parti. Le desordre n’est qu’apparent, quand l’Auteur mettant à leur véritable place les idées dont il fait usage, laisse à suppléer aux lecteurs les idées intermédiaires : & c’est ainsi que M. de Montesquieu a crû pouvoir & devoir en user dans un livre destiné à des hommes qui pensent, dont le génie doit suppléer à des omissions volontaires & raisonnées.

L’ordre qui se fait appercevoir dans les grandes parties de l’Esprit des Lois, ne regne pas moins dans les détails : nous croyons que plus on approfondira l’ouvrage, plus on en sera convaincu. Fidele à ses divisions générales, l’Auteur rapporte à chacune les objets qui lui appartiennent exclusivement ; & à l’égard de ceux qui par différentes branches appartiennent à plusieurs divisions à la fois, il a placé sous chaque division la branche qui lui appartient en propre ; par-là on apperçoit aisément, & sans confusion, l’influence que les différentes parties du sujet ont les unes sur les autres, comme dans un arbre ou système bien entendu des connoissances humaines, on peut voir le rapport mutuel des Sciences & des Arts. Cette comparaison d’ailleurs est d’autant plus juste, qu’il en est du plan qu’on peut se faire dans l’examen philosophique des lois, comme de l’ordre qu’on peut observer dans un arbre Encyclopédique des Sciences : il y restera toûjours de l’arbitraire ; & tout ce qu’on peut exiger de l’Auteur, c’est qu’il suive sans détour & sans écart le système qu’il s’est une fois formé.

Nous dirons de l’obscurité qu’on peut se permettre dans un tel ouvrage, la même chose que du défaut d’ordre ; ce qui seroit obscur pour les lecteurs vulgaires, ne l’est pas pour ceux que l’Auteur a eus en vûe. D’ailleurs l’obscurité volontaire n’en est point une : M. de Montesquieu ayant à présenter quelquefois des vérités importantes, dont l’énoncé absolu & direct auroit pû blesser sans fruit, a eu la prudence loüable de les envelopper, & par cet innocent artifice, les a voilées à ceux à qui elles seroient nuisibles, sans qu’elles fussent perdues pour les sages.

Parmi les ouvrages qui lui ont fourni des secours, & quelquefois des vûes pour le sien, on voit qu’il a sur-tout profité des deux historiens qui ont pensé le plus, Tacite & Plutarque ; mais quoiqu’un Philosophe qui a fait ces deux lectures, soit dispensé de beaucoup d’autres, il n’avoit pas crû devoir en ce genre rien négliger ni dédaigner de ce qui pouvoit être utile à son objet. La lecture que suppose l’Esprit des Lois, est immense ; & l’usage raisonné que l’Auteur a fait de cette multitude prodigieuse de matériaux, paroîtra encore plus surprenant, quand on saura qu’il étoit presqu’entierement privé de la vûe, & obligé d’avoir recours à des yeux étrangers. Cette vaste lecture contribue non-seulement à l’utilité, mais à l’agrément de l’ouvrage : sans déroger à la majesté de son sujet, M. de Montesquieu sait en tempérer l’austérité, & procurer aux lecteurs des momens de repos, soit par des faits singuliers & peu connus, soit par des allusions délicates, soit par ces coups de pinceau énergiques & brillans, qui peignent d’un seul trait les peuples & les hommes.

Enfin, car nous ne voulons pas joüer ici le rôle des Commentateurs d’Homère, il y a sans doute des fautes dans l’Esprit des Lois, comme il y en a dans tout ouvrage de génie, dont l’Auteur a le premier osé se frayer des routes nouvelles. M. de Montesquieu a été parmi nous, pour l’étude des lois, ce que Descartes a été pour la Philosophie ; il éclaire souvent, & se trompe quelquefois, & en se trompant même, il instruit ceux qui savent lire. La nouvelle édition qu’on prépare, montrera par les additions & corrections qu’il y a faites, que s’il est tombé de tems en tems, il a sû le reconnoître & se relever ; par-là, il acquerra du moins le droit à un nouvel examen, dans les endroits où il n’aura pas été de l’avis de ses censeurs ; peut-être même ce qu’il aura jugé le plus digne de correction, leur a-t-il absolument échappé, tant l’envie de nuire est ordinairement aveugle.

Mais ce qui est à la portée de tout le monde dans l’Esprit des Lois, ce qui doit rendre l’Auteur cher à toutes les Nations, ce qui serviroit même à couvrir des fautes plus grandes que les siennes, c’est l’esprit de citoyen qui l’a dicté. L’amour du bien public, le desir de voir les hommes heureux s’y montrent de toutes parts ; & n’eût-il que ce mérite si rare & si précieux, il seroit digne par cet endroit seul, d’être la lecture des peuples & des Rois. Nous voyons déjà, par une heureuse expérience, que les fruits de cet ouvrage ne se bornent pas dans ses lecteurs à des sentimens stériles. Quoique M. de Montesquieu ait peu survécu à la publication de l’Esprit des Lois, il a eu la satisfaction d’entrevoir les effets qu’il commence à produire parmi nous ; l’amour naturel des François pour leur patrie, tourné vers son véritable objet ; ce goût pour le Commerce, pour l’Agriculture, & pour les Arts utiles, qui se répand insensiblement dans notre Nation ; cette lumiere générale sur les principes du gouvernement, qui rend les peuples plus attachés à ce qu’ils doivent aimer. Ceux qui ont si indécemment attaqué cet ouvrage, lui doivent peut-être plus qu’ils ne s’imaginent : l’ingratitude, au reste, est le moindre reproche qu’on ait à leur faire. Ce n’est pas sans regret, & sans honte pour notre siecle, que nous allons les dévoiler ; mais cette histoire importe trop à la gloire de M. de Montesquieu, & à l’avantage de la Philosophie, pour être passée sous silence. Puisse l’opprobre qui couvre enfin ses ennemis, leur devenir salutaire !

A peine l’Esprit des Lois parut-il, qu’il fut recherché avec empressement, sur la réputation de l’Auteur ; mais quoique M. de Montesquieu eût écrit pour le bien du peuple, il ne devoit pas avoir le peuple pour juge ; la profondeur de l’objet étoit une suite de son importance même. Cependant les traits qui étoient répandus dans l’ouvrage, & qui auroient été déplacés s’ils n’étoient pas nés du fond du sujet, persuaderent à trop de personnes qu’il étoit écrit pour elles : on cherchoit un Livre agréable, & on ne trouvoit qu’un Livre utile, dont on ne pouvoit d’ailleurs sans quelque attention saisir l’ensemble & les détails. On traita légerement l’Esprit des Lois, le titre même fut un sujet de plaisanterie ; enfin, l’un des plus beaux monumens littéraires qui soient sortis de notre Nation fut regardé d’abord par elle avec assez d’indifférence. Il fallut que les véritables juges eussent eu le le tems de lire : bien-tôt ils ramenerent la multitude toûjours prompte à changer d’avis ; la partie du Public qui enseigne, dicta à la partie qui écoute ce qu’elle devoit penser & dire ; & le suffrage des hommes éclairés, joint aux échos qui le répeterent, ne forma plus qu’une voix dans toute l’Europe.

Ce fut alors que les ennemis publics & secrets des Lettres & de la Philosophie (car elles en ont de ces deux especes) réunirent leurs traits contre l’ouvrage. De-là cette foule de Brochures qui lui furent lancées de toutes parts, & que nous ne tirerons pas de l’oubli où elles sont déja plongées. Si leurs auteurs n’avoient pris de bonnes mesures pour être inconnus à la postérité, elle croiroit que l’Esprit des Lois a été écrit au milieu d’un peuple de barbares.

M. de Montesquieu méprisa sans peine les Critiques ténébreuses de ces auteurs sans talent, qui soit par une jalousie qu’ils n’ont pas droit d’avoir, soit pour satisfaire la malignité du Public, qui aime la satyre & la méprise, outragent ce qu’ils ne peuvent atteindre ; & plus odieux par le mal qu’ils veulent faire que redoutables par celui qu’ils font, ne réussissent pas même dans un genre d’écrire que sa facilité & son objet rendent également vil. Il mettoit les ouvrages de cette espece sur la même ligne que ces Nouvelles hebdomadaires de l’Europe, dont les éloges sont sans autorité & les traits sans effet, que des Lecteurs oisifs parcourent sans y ajoûter foi, & dans lesquelles les Souverains sont insultés sans le savoir, ou sans daigner se venger. Il ne fut pas aussi indifférent sur les principes d’irreligion qu’on l’accusa d’avoir semé dans l’Esprit des Lois. En méprisant de pareils reproches, il auroit cru les mériter, & l’importance de l’objet lui ferma les yeux sur la valeur de ses adversaires. Ces hommes également dépourvûs de zèle & également empressés d’en faire paroître, également effrayés de la lumiere que les Lettres répandent, non au préjudice de la Religion, mais à leur desavantage, avoient pris différentes formes pour lui porter atteinte. Les uns, par un stratagème aussi puéril que pusillanime, s’étoient écrit à eux-mêmes ; les autres, après l’avoir déchiré sous le masque de l’Anonyme, s’étoient ensuite déchirés entre eux à son occasion. M. de Montesquieu, quoique jaloux de les confondre, ne jugea pas à propos de perdre un tems précieux à les combattre les uns après les autres, il se contenta de faire un exemple sur celui qui s’étoit le plus signalé par ses excès.

C’étoit l’auteur d’une Feuille anonyme & périodique, qui croit avoir succédé à Pascal, parce qu’il a succédé à ses opinions ; panégyriste d’ouvrages que personne ne lit, & apologiste de miracles que l’autorité séculiere a fait cesser dès qu’elle l’a voulu ; qui appelle impiété & scandale le peu d’intérêt que les gens de Lettres prennent à ses querelles, & s’est aliéné, par une adresse digne de lui, la partie de la Nation qu’il avoit le plus d’intérêt de ménager. Les coups de ce redoutable athlete furent dignes des vûes qui l’inspirerent ; il accusa M. de Montesquieu de Spinosisme & de Déisme (deux imputations incompatibles) ; d’avoir suivi le système de Pope (dont il n’y avoit pas un mot dans l’ouvrage) ; d’avoir cité Plutarque qui n’est pas un Auteur Chrétien ; de n’avoir point parlé du Péché originel & de la Grace. Il prétendit enfin que l’Esprit des Lois étoit une production de la Constitution Unigenitus ; idée qu’on nous soupçonnera peut-être de prêter par dérision au Critique. Ceux qui ont connu M. de Montesquieu, l’ouvrage de Clément XI. & le sien, peuvent juger par cette accusation de toutes les autres.

Le malheur de cet écrivain dut bien le décourager : il vouloit perdre un sage par l’endroit le plus sensible à tout citoyen, il ne fit que lui procurer une nouvelle gloire comme homme de Lettres ; la Défense de l’Esprit des Loix parut. Cet ouvrage, par la modération, la vérité, la finesse de plaisanterie qui y regnent, doit être regardé comme un modele en ce genre. M. de Montesquieu, chargé par son adversaire d’imputations atroces, pouvoit le rendre odieux sans peine ; il fit mieux, il le rendit ridicule. S’il faut tenir compte à l’aggresseur d’un bien qu’il a fait sans le vouloir, nous lui devons une éternelle reconnoissance de nous avoir procuré ce chef-d’œuvre. Mais ce qui ajoûte encore au mérite de ce morceau précieux, c’est que l’Auteur s’y est peint lui-même sans y penser ; ceux qui l’ont connu, croyent l’entendre, & la postérité s’assurera, en lisant sa défense, que sa conversation n’étoit pas inférieure à ses écrits ; éloge que bien peu de grands hommes ont mérité.

Une autre circonstance lui assure pleinement l’avantage dans cette dispute : le critique qui pour preuve de son attachement à la Religion, en déchire les Ministres, accusoit hautement le Clergé de France, & sur-tout la Faculté de Théologie, d’indifférence pour la cause de Dieu, en ce qu’ils ne proscrivoient pas authentiquement un si pernicieux ouvrage. La Faculté étoit en droit de mépriser le reproche d’un Ecrivain sans aveu ; mais il s’agissoit de la Religion ; une délicatesse louable lui a fait prendre le parti d’examiner l’Esprit des Lois. Quoiqu’elle s’en occupe depuis plusieurs années, elle n’a rien prononcé jusqu’ici ; & fût-il échappé à M. de Montesquieu quelques inadvertances légeres, presque inévitables dans une carriere si vaste, l’attention longue & scrupuleuse qu’elles auroient demandée de la part du Corps le plus éclairé de l’Eglise prouveroit au moins combien elles seroient excusables. Mais ce Corps, plein de prudence, ne précipitera rien dans une si importante matiére : il connoit les bornes de la raison & de la foi ; il sait que l’ouvrage d’un homme de Lettres ne doit point être examiné comme celui d’un Théologien ; que les mauvaises conséquences auxquelles une proposition peut donner lieu par des interprétations odieuses, ne rendent point blamable la proposition en elle-même ; que d’ailleurs nous vivons dans un siécle malheureux, où les intérêts de la Religion ont besoin d’être ménagés, & qu’on peut lui nuire auprès des simples, en répandant mal-à propos sur des génies du premier ordre le soupçon d’incrédulité ; qu’enfin, malgré cette accusation injuste, M. de Montesquieu fut toûjours estimé, recherché & accueilli par tout ce que l’Eglise a de plus respectable & de plus grand ; eût-il conservé auprès des gens de bien la considération dont il joüissoit, s’ils l’eussent regardé comme un Ecrivain dangereux ?

Pendant que des Insectes le tourmentoient dans son propre pays, l’Angleterre élevoit un monument à sa gloire. En 1752, M. Dassier, célebre par les Médailles qu’il a frappées à l’honneur de plusieurs hommes illustres, vint de Londres à Paris pour frapper la sienne. M. de la Tour, cet artiste si supérieur par son talent, & si estimable par son desintéressement & l’élévation de son ame, avoit ardemment desiré de donner un nouveau lustre à son pinceau, en transmettant à la postérité le Portrait de l’Auteur de l’Esprit des Lois ; il ne vouloit que la satisfaction de le peindre, & il méritoit, comme Apelle, que cet honneur lui fût réservé : mais M. de Montesquieu, d’autant plus avare du tems de M. de la Tour que celui-ci en étoit plus prodigue, se refusa constamment & poliment à ses pressantes sollicitations. M. Dassier essuya d’abord des difficultés semblables : « Croyez-vous, dit-il enfin à M. de Montesquieu, qu’il n’y ait pas autant d’orgueil à refuser ma proposition qu’à l’accepter » ? Desarmé par cette plaisanterie, il laissa faire à M. Dassier tout ce qu’il voulut.

L’Auteur de l’Esprit des Lois joüissoit enfin paisiblement de sa gloire, lorsqu’il tomba malade au commencement de Février. Sa santé, naturellement délicate, commençoit à s’altérer depuis long-tems par l’effet lent & presque infaillible des études profondes, par les chagrins qu’on avoit cherché à lui susciter sur son ouvrage ; enfin par le genre de vie qu’on le forçoit de mener à Paris, & qu’il sentoit lui être funeste. Mais l’empressement avec lequel on recherchoit sa société étoit trop vif pour n’être pas quelquefois indiscret ; on vouloit, sans s’en appercevoir, jouir de lui aux dépens de lui-même. A peine la nouvelle du danger où il étoit se fut-elle répandue, qu’elle devint l’objet des conversations & de l’inquiétude publique ; sa maison ne desemplissoit point de personnes de tout rang qui venoient s’informer de son état, les unes par un intérêt véritable, les autres pour s’en donner l’apparence, ou pour suivre la foule. Sa Majesté, pénétrée de la perte que son Royaume alloit faire, en demanda plusieurs fois des nouvelles ; témoignage de bonté & de justice qui n’honore pas moins le Monarque que le Sujet. La fin de M. de Montesquieu ne fut point indigne de sa vie. Accablé de douleurs cruelles, éloigné d’une famille à qui il étoit cher, & qui n’a pas eu la consolation de lui fermer les yeux, entouré de quelques amis, & d’un plus grand nombre de spectateurs, il conserva jusqu’au dernier moment la paix & l’égalité de son ame. Enfin, après avoir satisfait avec décence à tous ses devoirs, plein de confiance en l’Etre éternel auquel il alloit se rejoindre, il mourut avec la tranquillité d’un homme de bien, qui n’avoit jamais consacré ses talens qu’à l’avantage de la vertu & de l’humanité. La France & l’Europe le perdirent le 10 Février 1755, à l’âge de soixante-six ans révolus.

Toutes les Nouvelles publiques ont annoncé cet évenement comme une calamité. On pourroit appliquer à M. de Montesquieu ce qui a été dit autrefois d’un illustre Romain ; que personne en apprenant sa mort n’en témoigna de joie, que personne même ne l’oublia dès qu’il ne fut plus. Les Etrangers s’empresserent de faire éclater leurs regrets ; & Mylord Chesterfield, qu’il suffit de nommer, fit imprimer dans un des Papiers publics de Londres un article en son honneur, article digne de l’un & de l’autre ; c’est le portrait d’Anaxagore tracé par Périclès[2]. L’Académie royale des Sciences & des Belles-Lettres de Prusse, quoiqu’on n’y soit point dans l’usage de prononcer l’éloge des Associés étrangers, a cru devoir lui faire cet honneur, qu’elle n’a fait encore qu’à l’illustre Jean Bernoulli ; M. de Maupertuis, tout malade qu’il étoit, a rendu lui-même à son ami ce dernier devoir, & n’a voulu se reposer sur personne d’un soin si cher & si triste. A tant de suffrages éclatans en faveur de M. de Montesquieu, nous croyons pouvoir joindre sans indiscrétion les éloges que lui a donnés, en présence de l’un de nous, le Monarque même auquel cette Académie célebre doit son lustre, Prince fait pour sentir les pertes de la Philosophie, & pour l’en consoler.

Le 17 Février, l’Académie Françoise lui fit, selon l’usage, un Service solemnel, auquel malgré la rigueur de la saison, presque tous les gens de Lettres de ce Corps, qui n’étoient point absens de Paris, se firent un devoir d’assister. On auroit dû, dans cette triste cérémonie, placer l’Esprit des Lois sur son cercueil, comme on exposa autrefois vis-à-vis le cercueil de Raphael son dernier Tableau de la Transfiguration. Cet appareil simple & touchant eût été une belle Oraison funebre.

Jusqu’ici nous n’avons considéré M. de Montesquieu que comme Ecrivain & Philosophe ; ce seroit lui dérober la moitié de sa gloire que de passer sous silence ses agrémens & ses qualités personnelles.

Il étoit dans le commerce d’une douceur & d’une gaieté toujours égales. Sa conversation étoit légere, agréable, & instructive par le grand nombre d’hommes & de peuples qu’il avoit connus. Elle étoit coupée comme son style, pleine de sel & de saillies, sans amertume & sans satyre ; personne ne racontoit plus vivement, plus promptement, avec plus de grace & moins d’apprêt. Il savoit que la fin d’une histoire plaisante en est toûjours le but ; il se hâtoit donc d’y arriver, & produisoit l’effet sans l’avoir promis.

Ses fréquentes distractions ne le rendoient que plus aimable ; il en sortoit toûjours par quelque trait inattendu qui réveilloit la conversation languissante ; d’ailleurs elles n’étoient jamais, ni jouées, ni choquantes, ni importunes : le feu de son esprit, le grand nombre d’idées dont il étoit plein, les faisoient naître, mais il n’y tomboit jamais au milieu d’un entretien intéressant ou sérieux ; le desir de plaire à ceux avec qui il se trouvoit, le rendoit alors à eux sans affectation & sans effort.

Les agrémens de son commerce tenoient non seulement à son caractere & à son esprit, mais à l’espece de régime qu’il observoit dans l’étude. Quoique capable d’une méditation profonde & long-tems soûtenue, il n’épuisoit jamais ses forces, il quittoit toûjours le travail avant que d’en ressentir la moindre impression de fatigue.

Il étoit sensible à la gloire, mais il ne vouloit y parvenir qu’en la méritant ; jamais il n’a cherché à augmenter la sienne par ces manœuvres sourdes, par ces voies obscures & honteuses, qui deshonorent la personne sans ajoûter au nom de l’auteur.

Digne de toutes les distinctions & de toutes les récompenses, il ne demandoit rien, & ne s’étonnoit point d’être oublié ; mais il a osé, même dans des circonstances délicates, protéger à la Cour des hommes de Lettres persécutés, célebres & malheureux, & leur a obtenu des graces.

Quoiqu’il vecût avec les grands, soit par nécessité, soit par convenance, soit par goût, leur société n’étoit pas nécessaire à son bonheur. Il fuyoit dès qu’il le pouvoit à sa Terre ; il y retrouvoit avec joie sa Philosophie, ses Livres, & le repos. Entouré de gens de la campagne dans ses heures de loisir, après avoir étudié l’homme dans le commerce du monde & dans l’histoire des Nations, il l’étudioit encore dans ces ames simples que la Nature seule a instruites, & il y trouvoit à apprendre ; il conversoit gaiement avec eux, il leur cherchoit de l’esprit comme Socrate ; il paroissoit se plaire autant dans leur entretien que dans les sociétés les plus brillantes, sur-tout quand il terminoit leurs différends & soulageoit leurs peines par ses bienfaits.

Rien n’honore plus sa mémoire que l’économie avec laquelle il vivoit, & qu’on a osé trouver excessive dans un monde avare & fastueux, peu fait pour en pénétrer les motifs, & encore moins pour les sentir. Bienfaisant, & par conséquent juste, M. de Montesquieu ne vouloit rien prendre sur sa famille, ni des secours qu’il donnoit aux malheureux, ni des dépenses considérables auxquels ses longs voyages, la foiblesse de sa vûe & l’impression de ses ouvrages l’avoient obligé. Il a transmis à ses enfans, sans diminution ni augmentation, l’héritage qu’il avoit reçu de ses peres ; il n’y a rien ajouté que la gloire de son nom & l’exemple de sa vie.

Il avoit épousé en 1715 Demoiselle Jeanne de Lartigue, fille de Pierre de Lartigue, Lieutenant-Colonel au Régiment de Maulévrier ; il en a eu deux filles & un fils, qui par son caractere, ses mœurs & ses ouvrages s’est montré digne d’un tel pere.

Ceux qui aiment la vérité & la patrie ne seront pas fâchés de trouver ici quelques-unes de ses maximes : il pensoit,

Que chaque portion de l’Etat doit être également soûmise aux lois ; mais que les privileges de chaque portion de l’Etat doivent être respectés, lorsque leurs effets n’ont rien de contraire au droit naturel, qui oblige tous les citoyens à concourir également au bien public ; que la possession ancienne étoit en ce genre le premier des titres & le plus inviolable des droits, qu’il étoit toûjours injuste & quelquefois dangereux de vouloir ébranler ;

Que les Magistrats, dans quelque circonstance & pour quelque grand intérêt de Corps que ce puisse être, ne doivent jamais être que Magistrats, sans parti & sans passion comme les lois, qui absolvent & punissent sans aimer ni haïr.

Il disoit enfin, à l’occasion des disputes Ecclésiastiques qui ont tant occupé les Empereurs & les Chrétiens Grecs, que les querelles Théologiques, lorsqu’elles cessent d’être renfermées dans les Ecoles, deshonorent infailliblement une Nation aux yeux des autres : en effet, le mépris même des sages pour ces querelles ne la justifie pas ; parce que les sages faisant par-tout le moins de bruit & le plus petit nombre, ce n’est jamais sur eux qu’une Nation est jugée.

L’importance des ouvrages dont nous avons eu à parler dans cet Eloge, nous en a fait passer sous silence de moins considérables, qui servoient à l’auteur comme de délassement, & qui auroient suffi pour l’éloge d’un autre ; le plus remarquable est le Temple de Gnide, qui suivit d’assez près les Lettres Persannes. M. de Montesquieu, après avoir été dans celles-ci Horace, Théophraste, & Lucien, fut Ovide & Anacréon dans ce nouvel essai : ce n’est plus l’amour despotique de l’Orient qu’il se propose de peindre, c’est la délicatesse & la naïveté de l’amour pastoral, tel qu’il est dans une ame neuve que le commerce des hommes n’a point encore corrompue. L’Auteur craignant peut-être qu’un tableau si étranger à nos mœurs ne parût trop languissant & trop uniforme, a cherché à l’animer par les peintures les plus riantes ; il transporte le lecteur dans des lieux enchantés, dont, à la vérité, le spectacle intéresse peu l’Amant heureux, mais dont la description flate encore l’imagination quand les desirs sont satisfaits. Emporté par son sujet, il a répandu dans sa prose ce style animé, figuré, & poétique, dont le roman de Télémaque a fourni parmi nous le premier modele. Nous ignorons pourquoi quelques censeurs du Temple de Gnide ont dit à cette occasion, qu’il auroit eu besoin d’être en vers. Le style poétique, si on entend, comme on le doit, par ce mot, un style plein de chaleur & d’images, n’a pas besoin, pour être agréable, de la marche uniforme & cadencée de la versification ; mais si on ne fait consister ce style que dans une diction chargée d’épithetes oisives, dans les peintures froides & triviales des aîles & du carquois de l’Amour, & de semblables objets, la versification n’ajoûtera presqu’aucun mérite à ces ornémens usés ; on y cherchera toûjours en vain l’ame & la vie. Quoi qu’il en soit, le Temple de Gnide étant une espece de poëme en prose, c’est à nos écrivains les plus célebres en ce genre à fixer le rang qu’il doit occuper : il mérite de pareils juges ; nous croyons du moins que les peintures de cet ouvrage soûtiendroient avec succès une des principales épreuves des descriptions poétiques, celle de les représenter sur la toile. Mais ce qu’on doit sur-tout remarquer dans le Temple de Gnide, c’est qu’Anacréon même y est toûjours observateur & philosophe. Dans le quatrieme chant, il paroît décrire les mœurs des Sibarites, & on s’apperçoit aisément que ces mœurs sont les nôtres. La Préface porte sur-tout l’empreinte de l’auteur des Lettres Persannes. En présentant le Temple de Gnide comme la traduction d’un Manuscrit grec, plaisanterie défigurée depuis par tant de mauvais copistes, il en prend occasion de peindre d’un trait de plume l’ineptie des critiques & le pédantisme des Traducteurs, & finit par ces paroles dignes d’être rapportées : « Si les gens graves desiroient de moi quelque ouvrage moins frivole, je suis en état de les satisfaire : il y a trente ans que je travaille à un livre de douze pages, qui doit contenir tout ce que nous savons sur la Métaphysique, la Politique, & la Morale, & tout ce que de très grands auteurs ont oublié dans les volumes qu’ils ont publiés sur ces matieres ».

Nous regardons comme une des plus honorables récompenses de notre travail l’intérêt particulier que M. de Montesquieu prenoit à ce Dictionnaire, dont toutes les ressources ont été jusqu’à présent dans le courage & l’émulation de ses Auteurs. Tous les gens de Lettres, selon lui, devoient s’empresser de concourir à l’exécution de cette entreprise utile ; il en a donné l’exemple avec M. de Voltaire, & plusieurs autres Ecrivains célebres. Peut-être les traverses que cet Ouvrage a essuyées, & qui lui rappelloient les siennes propres, l’intéressoient-elles en notre faveur. Peut-être étoit-il sensible, sans s’en appercevoir, à la justice que nous avions osé lui rendre dans le premier Volume de l’Encyclopédie, lorsque personne n’osoit encore élever sa voix pour le défendre. Il nous destinoit un article sur le Goût, qui a été trouvé imparfait dans ses papiers ; nous le donnerons en cet état au Public, & nous le traiterons avec le même respect que l’antiquité témoigna autrefois pour les dernieres paroles de Séneque. La mort l’a empêché d’étendre plus loin ses bienfaits à notre égard ; & en joignant nos propres regrets à ceux de l’Europe entiere, nous pourrions écrire sur son tombeau :


Finis vitæ ejus nobis luctuosus, Patriæ tristis, extraneis etiam ignotisque non sine curâ fuit.
Tacit. in Agricol. c. 43.



  1. La plûpart des Gens de Lettres qui ont parlé de l’Esprit des Lois, s’étant plus attachés à le critiquer qu’à en donner une idée juste, nous allons tâcher de suppléer à ce qu’ils auroient dû faire, & d’en développer le plan, le caractere, & l’objet. Ceux qui en trouveront l’analyse trop longue, jugeront peut-être après l’avoir lûe, qu’il n’y avoit que ce seul moyen de bien faire saisir la méthode de l’Auteur. On doit se souvenir d’ailleurs que l’histoire des écrivains célebres n’est que celle de leurs pensées & de leurs travaux, & que cette partie de leur éloge en est la plus essentielle & la plus utile, sur-tout à la tête d’un ouvrage tel que l’Encyclopédie.

    Les hommes dans l’état de nature, abstraction faite de toute religion, ne connoissant dans les différends qu’ils peuvent avoir, d’autre loi que celle des animaux, le droit du plus fort, on doit regarder l’établissement des sociétés comme une espece de traité contre ce droit injuste ; traité destiné à établir entre les différentes parties du genre humain une sorte de balance. Mais il en est de l’équilibre moral comme du physique, il est rare qu’il soit parfait & durable, & les traités du genre humain sont comme les traités entre nos Princes, une semence continuelle de divisions. L’intérêt, le besoin & le plaisir ont rapproché les hommes ; mais ces mêmes motifs les poussent sans cesse à vouloir jouir des avantages de la société sans en porter les charges ; & c’est en ce sens qu’on peut dire avec l’Auteur, que les hommes, dès qu’ils sont en société, sont en état de guerre. Car la guerre suppose dans ceux qui se la font, sinon l’égalité de force, au moins l’opinion de cette égalité, d’où naît le désir & l’espoir mutuel de se vaincre ; or dans l’état de société, si la balance n’est jamais parfaite entre les hommes, elle n’est pas non plus trop inégale : au contraire, ou ils n’auroient rien à se disputer dans l’état de nature, ou si la nécessité les y obligeoit, on ne verroit que la foiblesse fuyant devant la force, des oppresseurs sans combat & des opprimés sans résistance.

    Voilà donc les hommes, réunis & armés tout-à-la-fois, s’embrassant d’un côté, si on peut parler ainsi, & cherchant de l’autre à se blesser mutuellement : les lois sont le lien plus ou moins efficace, destiné à suspendre ou à retenir leurs coups ; mais l’étendue prodigieuse du Globe que nous habitons, la nature différente des régions de la Terre & des peuples qui la couvrent, ne permettant pas que tous les hommes vivent sous un seul & même gouvernement, le genre humain a dû se partager en un certain nombre d’Etats, distingués par la différence des lois auxquelles ils obéissent. Un seul gouvernement n’auroit fait du genre humain qu’un corps exténué & languissant, étendu sans vigueur sur la surface de la Terre ; les différens Etats sont autant de corps agiles & robustes, qui en se donnant la main les uns aux autres, n’en forment qu’un, & dont l’action réciproque entretient par-tout le mouvement & la vie.

    On peut distinguer trois sortes de gouvernemens ; le Républicain, le Monarchique, le Despotique. Dans le Républicain, le peuple en corps a la souveraine puissance ; dans le Monarchique, un seul gouverne par des lois fondamentales ; dans le Despotique, on ne connoît d’autre loi que la volonté du Maître, ou plûtôt du Tyran. Ce n’est pas à dire qu’il n’y ait dans l’Univers que ces trois espèces d’Etats ; ce n’est pas à dire même qu’il y ait des États qui appartiennent uniquement & rigoureusement à quelqu’une de ces formes ; la plûpart sont, pour ainsi dire, mi-partis ou nuancés les uns des autres : ici la Monarchie incline au despotisme ; là le gouvernement monarchique est combiné avec le républicain ; ailleurs ce n’est pas le peuple entier, c’est seulement une partie du peuple qui fait les lois. Mais la division précédente n’en est pas moins exacte & moins juste. Les trois especes de gouvernement qu’elle renferme sont tellement distinguées, qu’elles n’ont proprement rien de commun ; & d’ailleurs tous les Etats que nous connoissons, participent de l’une ou de l’autre. Il étoit donc nécessaire de former de ces trois especes des classes particulieres, & de s’appliquer à déterminer les lois qui leur sont propres ; il sera facile ensuite de modifier ces lois dans l’application à quelque gouvernement que ce soit, selon qu’il appartiendra plus ou moins à ces différentes formes.

    Dans les divers Etats, les lois doivent être relatives à leur nature, c’est-à-dire à ce qui les constitue, & à leur principe, c’est-à-dire à ce qui les soutient & les fait agir ; distinction importante, la clé d’une infinité de lois, & dont l’Auteur tire bien des conséquences.

    Les principales lois relatives à la nature de la Démocratie sont, que le peuple y soit à certains égards le Monarque, à d’autres le Sujet ; qu’il élise & juge ses Magistrats, & que les Magistrats en certaines occasions décident. La nature de la Monarchie demande qu’il y ait entre le Monarque & le peuple beaucoup de pouvoirs & de rangs intermédiaires, & un corps, dépositaire des lois, médiateur entre les sujets & le Prince. La nature du Despotisme exige que le Tyran exerce son autorité, ou par lui seul, ou par un seul qui le représente.

    Quant au principe des trois gouvernemens, celui de la Démocratie est l’amour de la république, c’est-à-dire de l’égalité ; dans les Monarchies, où un seul est le dispensateur des distinctions & des récompenses, & où l’on s’accoûtume à confondre l’État avec ce seul homme, le principe est l’honneur, c’est-à-dire l’ambition & l’amour de l’estime ; sous le Despotisme enfin, c’est la crainte. Plus ces principes sont en vigueur, plus le gouvernement est stable ; plus ils s’alterent & se corrompent, plus il incline à sa destruction. Quand l’Auteur parle de l’égalité dans les démocraties, il n’entend pas une égalité extrème, absolue, & par conséquent chimérique ; il entend cet heureux équilibre qui rend tous les citoyens également soûmis aux lois, & également intéressés à les observer.

    Dans chaque gouvernement les lois de l’éducation doivent être relatives au principe ; on entend ici par éducation, celle qu’on reçoit en entrant dans le monde, & non celle des parens & des maîtres, qui souvent y est contraire, sur-tout dans certains États. Dans les Monarchies, l’éducation doit avoir pour objet l’urbanité & les égards réciproques ; dans les Etats despotiques, la terreur & l’avilissement des esprits ; dans les républiques on a besoin de toute la puissance de l’éducation ; elle doit inspirer un sentiment noble, mais pénible le renoncement à soi même, d’où naît l’amour de la patrie.

    Les lois que le législateur donne, doivent être conformes au principe de chaque gouvernement ; dans la république, entretenir l’égalité & la frugalité ; dans la monarchie, soûtenir la noblesse sans écraser le peuple ; sous le gouvernement despotique, tenir également tous les états dans le silence. On ne doit point accuser M. de Montesquieu d’avoir ici tracé aux Souverains les principes du pouvoir arbitraire, dont le nom seul est si odieux aux Princes justes, & à plus forte raison au Citoyen sage & vertueux. C’est travailler à l’anéantir que de montrer ce qu’il faut faire pour le conserver : la perfection de ce gouvernement en est la ruine ; & le code exact de la tyrannie, tel que l’Auteur le donne, est en même tems la satyre & le fléau le plus redoutable des tyrans. A l’égard des autres gouvernemens, ils ont chacun leurs avantages ; le républicain est plus propre aux petits États, le monarchique aux grands ; le républicain plus sujet aux excès, le monarchique aux abus ; le républicain apporte plus de maturité dans l’exécution des lois, le monarchique plus de promptitude.

    La différence des principes des trois gouvernemens doit en produire dans le nombre & l’objet des lois, dans la forme des jugemens & la nature des peines. La constitution des Monarchies étant invariable & fondamentale, exige plus de lois civiles & de tribunaux, afin que la justice soit rendue d’une manière plus uniforme & moins arbitraire ; dans les États modérés, soit Monarchies, soit Républiques, on ne sauroit apporter trop de formalités aux lois criminelles. Les peines doivent non-seulement être en proportion avec le crime, mais encore les plus douces qu’il est possible, sur-tout dans la Démocratie ; l’opinion attachée aux peines fera souvent plus d’effet que leur grandeur même. Dans les Républiques, il faut juger selon la loi, parce qu’aucun particulier n’est le maître de l’altérer. Dans les Monarchies, la clémence du Souverain peut quelquefois l’adoucir ; mais les crimes ne doivent jamais y être jugés que par les Magistrats expressément chargés d’en connoître. Enfin c’est principalement dans les Démocraties que les lois doivent être séveres contre le luxe, le relâchement des mœurs, & la séduction des femmes. Leur douceur & leur foiblesse même les rend assez propres à gouverner dans les Monarchies ; & l’Histoire prouve que souvent elles ont porté la couronne avec gloire.

    M. de Montesquieu ayant ainsi parcouru chaque gouvernement en particulier, les examine ensuite dans le rapport qu’ils peuvent avoir les uns aux autres, mais seulement sous le point de vûe le plus général, c’est-à-dire sous celui qui est uniquement relatif à leur nature & à leur principe ; envisagés de cette maniere, les États ne peuvent avoir d’autres rapports que celui de se défendre ou d’attaquer. Les Républiques devant par leur nature renfermer un petit Etat, elles ne peuvent se défendre sans alliance, mais c’est avec des Républiques qu’elles doivent s’allier ; la force défensive de la Monarchie consiste principalement à avoir des frontieres hors d’insulte. Les États ont comme les hommes le droit d’attaquer pour leur propre conservation : du droit de la guerre dérive celui de conquête ; droit nécessaire, légitime & malheureux, qui laisse toûjours à payer une dette immense pour s’acquitter envers la nature humaine, & dont la loi générale est de faire aux vaincus le moins de mal qu’il est possible. Les Républiques peuvent moins conquérir que les Monarchies ; des conquêtes immenses supposent le despotisme ou l’assûrent. Un des grands principes de l’esprit de conquête doit être de rendre meilleure, autant qu’il est possible, la condition du peuple conquis ; c’est satisfaire tout-à-la-fois la loi naturelle & la maxime d’État. Rien n’est plus beau que le traité de paix de Gelon avec les Carthaginois, par lequel il leur défendit d’immoler à l’avenir leurs propres enfans. Les Espagnols, en conquérant le Pérou, auroient dû obliger de même les habitans à ne plus immoler des hommes à leurs Dieux ; mais ils crurent plus avantageux d’immoler ces peuples mêmes. Ils n’eurent plus pour conquête qu’un vaste desert ; ils furent forcés à dépeupler leur pays, & s’affoiblirent pour toûjours par leur propre victoire. On peut être obligé quelquefois de changer les lois du peuple vaincu ; rien ne peut jamais obliger de lui ôter ses mœurs ou même ses coûtumes, qui sont souvent toutes ses mœurs. Mais le moyen le plus sûr de conserver une conquête, c’est de mettre, s’il est possible, le peuple vaincu au niveau du peuple conquérant, de lui accorder les mêmes droits & les mêmes priviléges : c’est ainsi qu’en ont souvent usé les Romains, c’est ainsi sur-tout qu’en usa César à l’égard des Gaulois.

    Jusqu’ici, en considérant chaque gouvernement tant en lui-même que dans son rapport aux autres, nous n’avons eu égard ni à ce qui doit leur être commun, ni aux circonstances particulieres tirées ou de la nature du pays, ou du génie des peuples : c’est ce qu’il faut maintenant développer.

    La loi commune de tous les gouvernemens, du moins des gouvernemens modérés, & par conséquent justes, est la liberté politique dont chaque citoyen doit jouir. Cette liberté n’est point la licence absurde de faire tout ce qu’on veut, mais le pouvoir de faire tout ce que les lois permettent. Elle peut être envisagée ou dans son rapport à la constitution, ou dans son rapport au citoyen.

    Il y a dans la constitution de chaque État deux sortes de pouvoirs, la puissance législative & l’exécutrice ; & cette derniere a deux objets, l’intérieur de l’État & le dehors. C’est de la distribution légitime & de la répartition convenable de ces différentes espèces de pouvoirs, que dépend la plus grande perfection de la liberté politique par rapport à la constitution. M. de Montesquieu en apporte pour preuve la constitution de la République Romaine, & celle de l’Angleterre. Il trouve le principe de celle-ci dans cette loi fondamentale du gouvernement des anciens Germains, que les affaires peu importantes y étoient décidées par les chefs, & que les grandes étoient portées au tribunal de la Nation, après avoir auparavant été agitées par les chefs. M. de Montesquieu n’examine point si les Anglois jouissent ou non de cette extrème liberté politique que leur constitution leur donne ; il lui suffit qu’elle soit établie par leurs lois : il est encore plus éloigné de vouloir faire la satyre des autres États ; il croit au contraire que l’excès, même dans le bien, n’est pas toûjours desirable ; que la liberté extrème a ses inconvéniens comme l’extrème servitude, & qu’en général la nature humaine s’accommode mieux d’un état moyen.

    La liberté politique considérée par rapport au citoyen, consiste dans la sûreté où il est à l’abri des lois, ou du moins dans l’opinion de cette sûreté qui fait qu’un citoyen n’en craint point un autre. C’est principalement par la nature & la proportion des peines, que cette liberté s’établit ou se détruit. Les crimes contre la Religion doivent être punis par la privation des biens que la Religion procure ; les crimes contre les mœurs, par la honte ; les crimes contre la tranquillité publique, par la prison ou l’exil ; les crimes contre la sûreté, par les supplices. Les écrits doivent être moins punis que les actions, jamais les simples pensées ne doivent l’être : accusations non-juridiques, espions, lettres anonymes, toutes ces ressources de la tyrannie également honteuses à ceux qui en sont l’instrument & à ceux qui s’en servent, doivent être proscrites dans un bon gouvernement monarchique. Il n’est permis d’accuser qu’en face de la loi, qui punit toûjours ou l’accusé ou le calomniateur. Dans tout autre cas, ceux qui gouvernent doivent dire avec l’Empereur Constance : Nous ne saurions soupçonner celui à qui il a manqué un accusateur, lors qu’il ne lui manquoit pas un ennemi. C’est une très bonne institution que celle d’une Partie publique qui se charge au nom de l’État de poursuivre les crimes, & qui ait toute l’utilité des délateurs sans en avoir les vils intérêts, les inconvéniens, & l’infamie.

    La grandeur des impôts doit être en proportion directe avec la liberté. Ainsi dans les Démocraties, ils peuvent être plus grands qu’ailleurs sans être onéreux ; parce que chaque citoyen les regarde comme un tribut qu’il se paye à lui-même, & qui assûre la tranquillité & le sort de chaque membre. De plus, dans un État démocratique, l’emploi infidele des deniers publics est plus difficile ; parce qu’il est plus aisé de le connoître & de le punir, le dépositaire en devant compte, pour ainsi dire, au premier citoyen qui l’exige.

    Dans quelque gouvernement que ce soit, l’espece de tributs la moins onéreuse, est celle qui est établie sur les marchandises ; parce que le citoyen paye sans s’en appercevoir. La quantité excessive de Troupes en tems de paix, n’est qu’un prétexte pour charger le peuple d’impôts, un moyen d’énerver l’État, & un instrument de servitude. La Régie des tributs qui en fait rentrer le produit en entier dans le fisc public, est sans comparaison moins à charge au peuple, & par conséquent plus avantageuse, lorsqu’elle peut avoir lieu, que la Ferme de ces mêmes tributs, qui laisse toûjours entre les mains de quelques particuliers une partie des revenus de l’État. Tout est perdu sur-tout (ce sont ici les termes de l’Auteur) lorsque la profession de Traitant devient honorable ; & elle le devient dès que le luxe est en vigueur. Laisser quelques hommes se nourrir de la substance publique pour les dépouiller à leur tour, comme on l’a autrefois pratiqué dans certains États, c’est réparer une injustice par une autre, & faire deux maux au lieu d’un.

    Venons maintenant, avec M. de Montesquieu, aux circonstances particulieres indépendantes de la nature du gouvernement, & qui doivent en modifier les lois. Les circonstances qui viennent de la nature du Pays sont de deux sortes ; les unes ont rapport au climat, les autres au terrein. Personne ne doute que le climat n’influe sur la disposition habituelle des corps, & par conséquent sur les caracteres ; c’est pourquoi les lois doivent se conformer au physique du climat dans les choses indifférentes, & au contraire le combattre dans les effets vicieux : ainsi dans les Pays où l’usage du vin est nuisible, c’est une très-bonne loi que celle qui l’interdit : dans les Pays où la chaleur du climat porte à la paresse, c’est une très-bonne loi que celle qui encourage au travail. Le gouvernement peut donc corriger les effets du climat, & cela suffit pour mettre l’Esprit des Lois à couvert du reproche très-injuste qu’on lui a fait d’attribuer tout au froid & à la chaleur ; car outre que la chaleur & le froid ne sont pas la seule chose par laquelle les climats soient distingués, il seroit aussi absurde de nier certains effets du climat, que de vouloir lui attribuer tout.

    L’usage des Esclaves établi dans les Pays chauds de l’Asie & de l’Amérique, & réprouvé dans les climats tempérés de l’Europe, donne sujet à l’Auteur de traiter de l’Esclavage civil. Les hommes n’ayant pas plus de droit sur la liberté que sur la vie les uns des autres, il s’ensuit que l’esclavage, généralement parlant, est contre la loi naturelle. En effet, le droit d’esclavage ne peut venir ni de la guerre, puisqu’il ne pourroit être alors fondé que sur le rachat de la vie, & qu’il n’y a plus de droit sur la vie de ceux qui n’attaquent plus ; ni de la vente qu’un homme fait de lui-même à un autre, puisque tout citoyen étant redevable de sa vie à l’État, lui est à plus forte raison redevable de sa liberté, & par conséquent n’est pas le maître de la vendre. D’ailleurs quel seroit le prix de cette vente ? Ce ne peut être l’argent donné au vendeur, puisqu’au moment qu’on se rend esclave, toutes les possessions appartiennent au maître : or une vente sans prix est aussi chimérique qu’un contrat sans condition. Il n’y a peut-être jamais eu qu’une loi juste en faveur de l’esclavage, c’étoit la loi Romaine qui rendoit le débiteur esclave du créancier ; encore cette loi, pour être équitable, devoit borner la servitude quant au degré & quant au tems. L’esclavage peut tout au plus être toléré dans les Etats despotiques, où les hommes libres, trop foibles contre le gouvernement, cherchent à devenir, pour leur propre utilité, les esclaves de ceux qui tyrannisent l’Etat ; ou bien dans les climats dont la chaleur énerve si fort le corps & affoiblit tellement le courage, que les hommes n’y sont portés à un devoir pénible que par la crainte du châtiment.

    À côté de l’esclavage civil on peut placer la servitude domestique, c’est à-dire celle où les femmes sont dans certains climats : elle peut avoir lieu dans ces contrées de l’Asie où elles sont en état d’habiter avec les hommes avant que de pouvoir faire usage de leur raison ; nubiles par la loi du climat, enfans par celle de la nature. Cette sujétion devient encore plus nécessaire dans les Pays où la polygamie est établie ; usage que M. de Montesquieu ne prétend pas justifier dans ce qu’il a de contraire à la Religion, mais qui dans les lieux où il est reçû (& à ne parler que politiquement) peut être fondé jusqu’à un certain point, ou sur la nature du Pays, ou sur le rapport du nombre des femmes au nombre des hommes. M. de Montesquieu parle à cette occasion de la Répudiation & du Divorce ; & il établit sur de bonnes raisons, que la répudiation une fois admise, devroit être permise aux femmes comme aux hommes.

    Si le climat a tant d’influence sur la servitude domestique & civile, il n’en a pas moins sur la servitude politique, c’est-à-dire sur celle qui soûmet un peuple à un autre. Les peuples du Nord sont plus forts & plus courageux que ceux du Midi ; ceux-ci doivent donc en général être subjugués, ceux-là conquérans ; ceux-ci esclaves, ceux-là libres. C’est aussi ce que l’Histoire confirme : l’Asie a été conquise onze fois par les peuples du Nord ; l’Europe a souffert beaucoup moins de révolutions.

    À l’égard des lois relatives à la nature du terrain, il est clair que la Démocratie convient mieux que la Monarchie aux Pays stériles, où la terre a besoin de toute l’industrie des hommes. La liberté d’ailleurs est en ce cas une espece de dédommagement de la dureté du travail. Il faut plus de lois pour un peuple agriculteur que pour un peuple qui nourrit des troupeaux, pour celui-ci que pour un peuple chasseur, pour un peuple qui fait usage de la monnoie que pour celui qui l’ignore.

    Enfin on doit avoir égard au génie particulier de la Nation. La vanité qui grossit les objets, est un bon ressort pour le gouvernement ; l’orgueil qui les déprise est un ressort dangereux. Le Législateur doit respecter jusqu’à un certain point les préjugés, les passions, les abus. Il doit imiter Solon, qui avoit donné aux Athéniens, non les meilleures lois en elles-mêmes, mais les meilleures qu’ils pussent avoir : le caractere gai de ces peuples demandoit des lois plus faciles ; le caractere dur des Lacédémoniens, des lois plus séveres. Les lois sont un mauvais moyen pour changer les manieres & les usages ; c’est par les récompenses & l’exemple qu’il faut tâcher d’y parvenir. Il est pourtant vrai en même tems, que les lois d’un peuple, quand on n’affecte pas d’y choquer grossierement & directement ses mœurs, doivent influer insensiblement sur elles, soit pour les affermir, soit pour les changer.

    Après avoir approfondi de cette maniere la nature & l’esprit des Lois par rapport aux différentes especes de Pays & de peuples, l’Auteur revient de nouveau à considérer les Etats les uns par rapport aux autres. D’abord, en les comparant entr’eux d’une maniere générale, il n’avoit pû les envisager que par rapport au mal qu’ils peuvent se faire ; ici il les envisage par rapport aux secours mutuels qu’ils peuvent se donner : or ces secours sont principalement fondés sur le Commerce. Si l’esprit de Commerce produit naturellement un esprit d’intérêt opposé à la sublimité des vertus morales, il rend aussi un peuple naturellement juste, & en éloigne l’oisiveté & le brigandage. Les Nations libres qui vivent sous des gouvernemens modérés, doivent s’y livrer plus que les Nations esclaves. Jamais une Nation ne doit exclure de son commerce une autre Nation, sans de grandes raisons. Au reste la liberté en ce genre n’est pas une faculté absolue accordée aux Négocians de faire ce qu’ils veulent, faculté qui leur seroit souvent préjudiciable ; elle consiste à ne gêner les Négocians qu’en faveur du Commerce. Dans la Monarchie, la Noblesse ne doit point s’y adonner, encore moins le Prince. Enfin il est des Nations auxquelles le Commerce est desavantageux ; ce ne sont pas celles qui n’ont besoin de rien, mais celles qui ont besoin de tout : paradoxe que l’Auteur rend sensible par l’exemple de la Pologne, qui manque de tout, excepté de blé, & qui par le commerce qu’elle en fait, prive les Paysans de leur nourriture pour satisfaire au luxe des Seigneurs. M. de Montesquieu, à l’occasion des lois que le Commerce exige, fait l’histoire de ses différentes révolutions ; & cette partie de son livre n’est ni la moins intéressante, ni la moins curieuse. Il compare l’appauvrissement de l’Espagne, par la découverte de l’Amérique, au sort de ce Prince imbécille de la Fable, prêt à mourir de faim, pour avoir demandé aux Dieux que tout ce qu’il toucheroit se convertît en or. L’usage de la monnoie étant une partie considérable de l’objet du Commerce, & son principal instrument, il a crû devoir, en conséquence, traiter des opérations sur la monnoie, du change, du payement des dettes publiques, du prêt à intérêt, dont il fixe les lois & les limites, & qu’il ne confond nullement avec les excès si justement condamnés de l’usure.

    La population & le nombre des habitans, ont avec le Commerce un rapport immédiat ; & les mariages ayant pour objet la population, M. de Montesquieu approfondit ici cette importante matiere. Ce qui favorise le plus la propagation, est la continence publique ; l’expérience prouve que les conjonctions illicites y contribuent peu, & même y nuisent. On a établi avec justice, pour les mariages, le consentement des peres ; cependant on y doit mettre des restrictions : car la loi doit en général favoriser les mariages. La loi qui défend le mariage des mères avec les fils, est (indépendamment des préceptes de la Religion) une très bonne loi civile ; car sans parler de plusieurs autres raisons, les contractans étant d’âge très-différent, ces sortes de mariages peuvent rarement avoir la propagation pour objet. La loi qui défend le mariage du père avec la fille, est fondée sur les mêmes motifs ; cependant (à ne parler que civilement) elle n’est pas si indispensablement nécessaire que l’autre à l’objet de la population, puisque la vertu d’engendrer finit beaucoup plus tard dans les hommes ; aussi l’usage contraire a-t-il eu lieu chez certains peuples, que la lumiere du Christianisme n’a point éclairés. Comme la nature porte d’elle-même au mariage, c’est un mauvais gouvernement que celui où on aura besoin d’y encourager. La liberté, la sûreté, la modération des impôts, la proscription du luxe, sont les vrais principes & les vrais soûtiens de la population ; cependant on peut avec succès faire des lois pour encourager les mariages, quand, malgré la corruption, il reste encore des ressorts dans le peuple qui l’attachent à sa patrie. Rien n’est plus beau que les lois d’Auguste pour favoriser la propagation de l’espece ; par malheur il fit ces lois dans la décadence, ou plûtôt dans la chûte de la République ; & les citoyens découragés, devoient prévoir qu’ils ne mettroient plus au monde que des esclaves : aussi l’exécution de ces lois fut-elle bien foible durant tout le tems des Empereurs payens. Constantin enfin les abolit en se faisant Chrétien, comme si le Christianisme avoit pour but de dépeupler la société, en conseillant à un petit nombre la perfection du célibat.

    L’établissement des hôpitaux, selon l’esprit dans lequel il est fait, peut nuire à la population, ou la favoriser. Il peut, & il doit même y avoir des hôpitaux dans un État dont la plûpart des citoyens n’ont que leur industrie pour ressource, parce que cette industrie peut quelquefois être malheureuse ; mais les secours que ces hôpitaux donnent, ne doivent être que passagers, pour ne point encourager la mendicité & la fainéantise. Il faut commencer par rendre le peuple riche, & bâtir ensuite des hôpitaux pour les besoins imprévûs & pressans. Malheureux les Pays où la multitude des hôpitaux & des monasteres, qui ne sont que des hôpitaux perpétuels, fait que tout le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent.

    M. de Montesquieu n’a encore parlé que des lois humaines. Il passe maintenant à celles de la Religion, qui dans presque tous les États font un objet si essentiel du gouvernement. Par-tout il fait l’éloge du Christianisme, il en montre les avantages & la grandeur, il cherche à le faire aimer ; il soûtient qu’il n’est pas impossible, comme Bayle l’a prétendu, qu’une société de parfaits Chrétiens forme un État subsistant & durable. Mais il s’est crû permis aussi d’examiner ce que les différentes Religions (humainement parlant) peuvent avoir de conforme ou de contraire au génie & à la situation des peuples qui les professent. C’est dans ce point de vûe qu’il faut lire tout ce qu’il a écrit sur cette matiere, & qui a été l’objet de tant de déclamations injustes. Il est surprenant sur-tout, que dans un siecle qui en appelle tant d’autres barbares, on lui ait fait un crime de ce qu’il dit de la tolérance ; comme si c’étoit approuver une religion, que de la tolérer ; comme si enfin l’Evangile même ne proscrivoit pas tout autre moyen de le répandre, que la douceur & la persuasion. Ceux en qui la superstition n’a pas éteint tout sentiment de compassion & de justice, ne pourront lire, sans être attendris, la remontrance aux Inquisiteurs, ce tribunal odieux, qui outrage la Religion en paroissant la venger.

    Enfin après avoir traité en particulier des différentes espèces de lois que les hommes peuvent avoir, il ne reste plus qu’à les comparer toutes ensemble, & à les examiner dans leur rapport avec les choses sur lesquelles elles statuent. Les hommes sont gouvernés par différentes especes de lois ; par le droit naturel, commun à chaque individu ; par le droit divin, qui est celui de la Religion ; par le droit ecclésiastique, qui est celui de la police de la Religion ; par le droit civil, qui est celui des membres d’une même société ; par le droit politique, qui est celui du gouvernement de cette société ; par le droit des gens, qui est celui des sociétés les unes par rapport aux autres. Ces droits ont chacun leurs objets distingués, qu’il faut bien se garder de confondre. On ne doit jamais régler par l’un ce qui appartient à l’autre, pour ne point mettre de desordre ni d’injustice dans les principes qui gouvernent les hommes. Il faut enfin que les principes qui prescrivent le genre des lois, & qui en circonscrivent l’objet, regnent aussi dans la manière de les composer. L’esprit de modération doit, autant qu’il est possible, en dicter toutes les dispositions. Des lois bien faites seront conformes à l’esprit du Législateur, même en paroissant s’y opposer. Telle étoit la fameuse loi de Solon, par laquelle tous ceux qui ne prenoient point de part dans les séditions, étoient déclarés infames. Elle prévenoit les séditions, ou les rendoit utiles en forçant tous les membres de la République à s’occuper de ses vrais intérêts. L’Ostracisme même étoit une très-bonne loi : car d’un côté elle étoit honorable au citoyen qui en étoit l’objet, & prévenoit de l’autre les effets de l’ambition ; il falloit d’ailleurs un très-grand nombre de suffrages, & on ne pouvoit bannir que tous les cinq ans. Souvent les lois qui paroissent les mêmes, n’ont ni le même motif, ni le même effet, ni la même équité ; la forme du gouvernement, les conjonctures & le génie du peuple changent tout. Enfin le style des lois doit être simple & grave : elles peuvent se dispenser de motiver, parce que le motif est supposé exister dans l’esprit du Législateur ; mais quand elles motivent, ce doit être sur des principes évidens ; elles ne doivent pas ressembler à cette loi, qui défendant aux aveugles de plaider, apporte pour raison qu’ils ne peuvent pas voir les ornemens de la magistrature.

    M. de Montesquieu, pour montrer par des exemples l’application de ses principes, a choisi deux différens peuples, le plus célebre de la terre, & celui dont l’histoire nous intéresse le plus, les Romains & les François. Il ne s’attache qu’à une partie de la Jurisprudence du premier ; celle qui regarde les successions. À l’égard des François, il entre dans le plus grand détail sur l’origine & les révolutions de leurs lois civiles, & sur les différens usages abolis ou subsistans, qui en ont été la suite : il s’étend principalement sur les lois féodales, cette espece de gouvernement inconnu à toute l’antiquité, qui le sera peut-être pour toûjours aux siecles futurs, & qui a fait tant de biens & tant de maux. Il discute sur-tout ces lois dans le rapport qu’elles ont à l’établissement & aux révolutions de la Monarchie Françoise ; il prouve, contre M. l’Abbé du Bos, que les Francs sont réellement entrés en conquérans dans les Gaules, & qu’il n’est pas vrai, comme cet Auteur le prétend, qu’ils ayent été appellés par les peuples pour succéder aux droits des Empereurs Romains qui les opprimoient : détail profond, exact & curieux, mais dans lequel il nous est impossible de le suivre, & dont les points principaux se trouveront d’ailleurs répandus dans différens endroits de ce Dictionnaire, aux articles qui s’y rapportent.

    Telle est l’analyse générale, mais très-informe & très-imparfaite, de l’ouvrage de M. de Montesquieu ; nous l’avons séparée du reste de son éloge, pour ne pas trop interrompre la suite de notre récit.

  2. Voici cet éloge en anglois, tel qu’on le lit dans la gazette appellée Evening-post ou Poste du soir :

    On the 10th of this month, died at Paris, universally and sincerely regretted, Charles Secondat, Baron of Montesquieu, and President a mortier of the Parliament of Bourdeaux. His virtues did honour to human nature, his writings justice. A friend to mankind, he asserted their undoubted and inalienable rights with freedom, even in his own country, whose prejudices in matters of religion and governement (il faut se ressouvenir que c’est un anglois qui parle) he had long lamented, and endeavoured (not without some success) to remove. He well knew, and justly admired the happy constitution of this country, where fix’d and known Laws equally restrain monarchy from Tyranny, and liberty from licentiousness. His Works will illustrate his name, and survive him, as long as right reason, moral obligation, and the true spirit of laws, shall be understood, respected and maintained.