L’Encyclopédie/1re édition/TAILLE des arbres

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TAILLE des arbres ; c’est l’art de les disposer & de les conduire, pour en tirer plus d’utilité ou plus d’agrément. C’est le talent primitif qui doit constituer l’habileté du jardinier ; c’est l’opération la plus essentielle pour soutenir la fécondité & pour amener l’embellissement ; c’est, en un mot, le chef-d’œuvre du jardinage. On n’a guere écrit jusqu’à présent que sur la taille des arbres fruitiers ; il est vrai que c’est la sorte d’arbre qui exige le plus d’être soignée ; mais tous les autres arbres n’ont pas moins besoin de cette culture relativement aux différens partis qu’on se propose d’en tirer. Il est donc également indispensable d’être instruit de la taille qui est nécessaire aux arbres qu’on éleve dans les pepinieres ; à ceux que l’on est dans le cas de transplanter, soit pour les couper en tête, soit pour tailler les racines ; aux arbrisseaux pour les former, & aux grimpans pour les diriger. Il ne faut pas moins être versé dans la taille ou tonte des palissades, des portiques & des allées couvertes ; des avenues & des grandes allées. Il est encore intéressant de savoir, de quelle conséquence il est de receper & d’élaguer les arbres toujours verds & les semis de bois. Enfin, il est à-propos de connoître dans certains cas les avantages qu’on peut espérer de la taille, & les inconvéniens qu’on en doit craindre.

Ce genre de culture devant s’étendre à toutes les sortes d’arbres & arbrisseaux que l’on cultive, pour l’utilité ou pour l’agrément, il faudroit entrer dans des détails infinis pour expliquer la taille qui convient à chaque espece ; mais comme on pourra recourir à l’article de chaque arbre pour s’en instruire plus particuliérement ; on se contentera de donner ici des régles générales qui puissent s’appliquer aux différentes classes d’arbres qui font l’objet de la division suivante.

Taille des arbres fruitiers. On les distingue en fruits à pepin & fruits à noyau ; la taille qui convient aux premiers est différente à plusieurs égards, de celle qui est propre aux autres ; la taille des fruits à pepin est moins difficile, moins importante, moins indispensable que celle des fruits à noyau. Les arbres fruitiers à pepin se cicatrisent plus aisément que ceux à noyau, sont plus robustes, se prêtent plus volontiers à la figure qu’on veut leur donner, & peuvent se réparer avec plus de succès, lorsqu’on les a négligés pendant quelques années ; mais les fruitiers à noyau croissent plus promptement, sont plus précoces pour la fleur, donnent plutôt du fruit & en plus grande quantité que les arbres à pepin : d’où il suit qu’il faut s’attacher à restraindre les fruits à noyau & à disposer à fruit ceux à pepin ; que l’on doit beaucoup plus soigner les premiers que ces derniers, & que les meilleures expositions doivent être destinées aux fruits à noyau.

La premiere notion de la taille des arbres fruitiers conduit à distinguer cinq sortes de branches ; 1°. les branches à bois, sont celles qui doivent contribuer à l’arrangement de la forme qu’on veut donner à l’arbre. Son âge, sa force, sa figure, & le sujet sur lequel il a été greffé, doivent décider chaque année du retranchement à faire. 2°. Les branches chiffonnes, ont de menus rejettons qui ne peuvent donner de fruit & qui n’étant pas nécessaires pour la garniture de l’arbre, doivent être supprimées. 3°. Les branches de faux bois, sont des rejettons élancés, dont les yeux sont plats & éloignés, & qu’on peut supprimer comme inutiles. 4°. Les branches gourmandes, sont de gros & puissans rejettons qui ont pris tout-à-coup naissance sur les fortes branches de bois, & qu’il faut absolument retrancher, à moins qu’ils ne fussent propres à garnir une place vuide. 5°. Enfin, les branches à fruit sont petites, assez courtes, garnies d’yeux gros & serrés ; on accourcit celles qui sont trop longues, & même s’il y en a des superflues on les supprime.

Deux choses ensuite à observer, 1°. de couper fort près de la branche les rejettons qu’on veut supprimer en entier ; 2°. de couper près de l’œil & en talus les branches qu’on ne veut retrancher qu’en partie, & de conserver par préférence l’œil tourné du côté où l’on veut que la nouvelle pousse puisse se diriger.

Après cela, toute l’adresse de la taille peut se réduire à trois points ; propreté, économie, prévoyance. Par la propreté, on entend la belle forme de l’arbre & l’agrément qui doit résulter du retranchement de tout ce qui peut jetter de la confusion & de l’inégalité. L’économie consiste à ménager également la séve, en taillant plus long ou plus court, selon que les arbres sont foibles ou vigoureux. Dans ce dernier cas même, on peut tailler court en laissant beaucoup de branches capables de diviser la séve ; car c’est en raison de sa marche qu’il faut diriger toute l’opération ; d’où il arrive quelquefois que dans cette vûe, il y a des parties de l’arbre que l’on ne taille point du-tout. La prévoyance n’est pas moins nécessaire ; elle consiste à juger par avance du sort des branches, à disposer celles qui doivent donner du fruit, à ménager des ressources pour remplir les vuides, & à conserver tout ce qui doit soutenir la perfection de la forme, quand même le produit devroit en souffrir.

Les arbres fruitiers se cultivent ordinairement sous quatre formes différentes ; en arbres de tiges, en buisson, en espalier, & en contr’espalier : il faut peu d’art pour la taille des arbres de tiges, ou de plein vent ; sur-tout si ce sont des fruitiers à pepin. Tout-au-plus doit-on prendre soin dans les commencemens de façonner leur tête, afin de les disposer pour toujours à une forme agréable. Mais les fruitiers à noyau étant plus sujets à se lancer, exigent une attention plus suivie pour contribuer à leur durée, au moyen d’un retranchement bien ménagé. L’art consiste ici à diviser la séve, sans trop lui couper chemin ; car dans ce dernier cas, elle s’extravase & se tourne en un suc glutineux que l’on appelle gomme, & cette gomme est pour les arbres à noyau un fléau qui les fait périr immanquablement. Du reste, la taille des fruitiers de plein vent, tant à pepin qu’à noyau, consiste à retrancher le bois mort, croisé ou superflu, & à raccourcir les branches qui tombent trop bas ou qui s’élancent trop sur les côtés. La taille des fruitiers en buisson, consiste à les former sur une tige très-basse, à les disposer en rond, à les bien évider par le milieu en maniere de vase, à les tenir également épais & garnis dans leur contour, & à ne les laisser s’élever qu’à la hauteur de 6 ou 7 piés. La taille des arbres fruitiers en espalier est plus difficile ; cette forme exige des soins suivis, une culture entendue & beaucoup d’art pour en tirer autant d’agrément que de produit ; c’est le point qui décelle l’ignorance des mauvais jardiniers, & c’est le chef d’œuvre de ceux qui ont assez d’habileté pour accorder la contrainte que l’on impose à l’arbre, avec le produit qu’on en attend. Les fruits à pepin y conviennent moins que ceux à noyau, dont quelques especes y réussissent mieux que sous aucune autre forme. Un arbre en espalier doit avoir une demi-tige, s’il est destiné à garnir le haut de la muraille, & n’en avoir presque point s’il doit occuper le bas : il faut ensuite leur donner une forme qui en se rapprochant le plus qu’il soit possible de la façon dont les arbres prennent naturellement leur croissance, soit autant agréable à l’œil, que favorable à la production du fruit. La figure d’une main ouverte ou d’un éventail déplié, a paru la plus propre à remplir ces deux objets. L’attention principale, est que l’arbre soit également garni de branches sur les côtés pour forcer la séve à se diviser également ; on retranche celles qui sont mortes, chiffonnes, superflues & mal placées, toujours eu égard à l’agrément & au produit. On accourcit les branches qui doivent rester, selon l’âge de l’arbre, sa force, son étendue & la qualité de son fruit. Les arbres en contr’espalier exigent à-peu-près la même taille, on les conduit & on les cultive de même, si ce n’est que l’on ne permet pas aux fruitiers en contr’espalier de s’élever autant que ceux en espalier, & que ceux-ci ne présentent qu’une face, au lieu que les autres en ont deux.

Taille des arbres en pépiniere. Cette sorte de culture demande également des attentions & des ménagemens. On plante les jeunes arbres en pépiniere après qu’on les a multipliés de graine, de boutures, ou de branches couchées. Ceux venus de graine se plantent à différens âges, depuis un an jusqu’à trois ou quatre, selon leur force ou leurs especes. Il y en a quelques-unes privilégiées en ce point, c’est qu’on ne leur doit jamais couper la cime. Tels sont le frêne, le châtaignier, le marronnier d’inde, le noyer, le pin, le bonduc, le tulipier, &c. on les altéreroit, on les retarderoit, & en un mot, on leur nuiroit beaucoup si on en usoit autrement. Le commun de tous les autres arbres se traite différemment. Il faut couper leur tige jusqu’à deux ou trois yeux au-dessus du niveau de la terre ; on doit aussi retrancher de moitié les racines pivotantes de tout arbre quelconque, & réduire les autres racines à-proportion de leur longueur. On en use à-peu-près de même pour la taille des jeunes plants venus de bouture, de branches couchées, ou de rejettons. S’ils ont de la force & de bonnes racines on peut se contenter de réduire seulement leurs branches latérales à deux ou trois yeux. Dans les années qui suivront la plantation en pépiniere, il faudra chaque année les tailler au printems, mais avec un grand ménagement, qui consiste à ne jamais retrancher les branches en entier, & seulement peu-à-peu, à mesure que l’arbre prend assez de corps pour se défendre de lui-même des vents impétueux, & se soutenir contre le poids de la pluie. C’est ce qu’on ne sauroit trop recommander aux jardiniers pépinieristes ; car c’est en quoi ils péchent principalement. Leur attention du reste doit se porter à former des arbres d’une tige unie, proportionnée & bien droite. Quand aux plants qui s’y refusent en devenant tortus, raffaux, défectueux ou languissans ; le meilleur expédient est souvent de le couper au pié.

Taille des arbres que l’on se propose de transplanter. C’est la sorte de taille que l’on pratique avec le moins d’attention, & qui en mérite le plus : car c’est de-là que dépend souvent tout l’agrément d’une plantation. Presque tous les jardiniers ont la fureur de couper à sept piés de hauteur tous les arbres qu’ils transplantent. Il semble que ce soit un point absolu au-delà duquel la nature doive se trouver dans l’épuisement. Ils ne voient pas que cette vieille routine de planter des arbres si courts, retarde beaucoup leur accroissement, & les prépare à une défectuosité qui n’est que trop souvent irréparable. Des arbres ainsi rabattus, font presque toujours, à l’endroit de la coupe, un genouil difforme d’un aspect très-désagréable ; on ne peut prévenir ce défaut qu’en laissant au-moins douze piés de tige aux arbres destinés pour des allées, des avenues, des quinconces, &c. On laisse croître pendant quelques années les rejettons qu’ils ont poussés au-dessous des dix premiers piés, ensuite on les élague peu-à-peu pour ne leur laisser que les principales tiges qui s’élancent à la cime. C’est ainsi qu’on en peut jouir promptement, & qu’on leur voit faire des progrès toujours accompagnés d’agrément.

Taille ou tonte des pallissades. Quand on n’a pas employé des plantes d’une bonne hauteur pour former des pallissades, il faut de grands soins pour les conduire & les traiter dans les commencemens. On doit plus s’occuper pendant les deux premieres années à les dresser & à les diriger, qu’à y faire du retranchement. La tonte au croissant ne doit guere commencer qu’à la troisieme année. Leur grande beauté est d’avoir peu d’épaisseur ; mais comme elles s’épaississent toujours en vieillissant, il faut alors forcer la tonte jusqu’à deux ou trois pouces près du tronc. Cette opération fait pousser de nouveau branchage qui renouvelle la pallissade, & la remet à sa juste épaisseur. Si malgré ce retranchement elle se trouve dégarnie dans le bas, la derniere ressource sera de la rabaisser de quelques piés en-dessus. Ceci se doit faire au printems ; & la tonte ordinaire après la premiere seve, dans le commencement de Juillet.

Taille ou élagage des avenues & des allées. L’usage est pour les avenues & les grandes allées de laisser monter les arbres tant que leur vigueur peut y fournir. La grande élevation en fait la principale beauté. Quant aux allées de médiocre étendue, on se détermine quelquefois à les arrêter par le haut pour les faire garnir, pour leur donner plus de régularité, ou plutôt pour ménager les vues des bâtimens qu’elles avoisinent : mais le point principal est de donner aux avenues & aux allées la forme d’un berceau, soit à une hauteur moyenne, soit à une grande élevation, suivant la nature de l’arbre & la qualité du terrein. On ne peut y parvenir avec succès qu’en s’y prenant de bonne heure, afin de n’être pas obligé de supprimer de grosses branches qui laissent du vuide, ou dont le retranchement endommage souvent les arbres. Pendant les 3 ou 4 premieres années de la plantation, on ne doit s’attacher qu’à retrancher les rejettons inutiles, à simplifier la tête des arbres, & à diriger les maîtresses branches qui peuvent garnir la ligne, ou qui doivent prendre de l’élevation. Après ce tems on fera tous les ans au printems une tonte au croissant des branches qui prennent leur direction, soit en-dedans de l’allée, soit en-dehors ; d’abord à environ un demi-pié du tronc des arbres. Ensuite on se relâche peu-à-peu de cette précision, afin d’éviter le chiffonnage des branches. Le but doit être ici de former une sorte de pallissade sur de 8 à 10 piés d’élevation. On fera bien de ne discontinuer ce soin de culture que quand la plantation aura 20 ans. C’est le tems où les arbres auront pris leur force ; on pourra leur permettre alors d’étendre leurs branches supérieures pour faire du couvert, & il suffira d’y donner un coup de main tous les trois ans pour entretenir les premieres dispositions, & donner faveur à tout ce qui peut procurer de l’ombre & former un aspect agréable.

Taille des arbres toujours verds. On doit pour cette culture distinguer spécialement les arbres résineux qui demandent plus de précaution que les autres arbres toujours verds, pour les retranchemens qu’on est obligé de faire, soit dans leur premiere éducation, ou lorsqu’on veut leur donner une forme réguliere à mesure qu’il avancent en âge. Si l’on veut leur faire une tête, il ne faut couper les branches que peu-à-peu, & avoir attention de laisser sur l’arbre plus de rameaux que l’on n’en retranche ; & comme la plûpart de ces arbres résineux par la régularité de leur croissance poussent plusieurs branches rassemblées au-tour de la tige dans un même point circulaire, ensorte qu’elles se touchent à leur insertion ; il ne faut supprimer ces branches qu’alternativement. Parce que si on les ôtoit toutes à la-fois, cela formeroit une plaie au-tour de la tige, d’où il résulteroit le même inconvenient, que si on avoit enlevé une zone d’écorce, & on sait le tort que cette opération fait à un arbre. Une autre observation importante, c’est que les arbres résineux qui ont été coupés au pié à quelqu’âge que ce soit, ne repoussent presque jamais, à-moins qu’il ne soit resté à leur pié quelques rameaux de verdure ; encore cela souffre-t-il des exceptions. Mais il n’y a nul risque à les étêter légerement, si ce n’est de mettre en retard leur accroissement, parce que la plus vive des branches voisines de la coupure se dresse naturellement. Du reste on peut tailler & tondre ces arbres, & les restreindre à la régularité autant que l’on veut, pourvu que l’on ne retranche que partie des rameaux, & qu’il en reste plus sur l’arbre que l’on n’en aura enlevé ; exception faite des arbres résineux, les autres toujours verds se conduisent pour la taille ou la tonte, comme ceux qui quittent leurs feuilles. Le mois de septembre est le moment le plus propre à cette opération pour tous les arbres verds. Alors leur seve n’est plus en mouvement, les plaies ont le tems de s’affermir avant l’hiver, & on les dispose pour cette saison, qui est celle de leur agrément.

Récépage & élagage des semis de bois. Le récépage est l’opération la plus profitable dont on puisse faire usage pour accélerer l’accroissement des jeunes semis. On ne peut même guere s’en dispenser, que quand le semis a été fait dans un excellent terrein, ou que si c’est dans un sol de médiocre qualité, on a contribué au succès par des soins de culture. Mais si dans un terrein quelconque les jeunes plants se trouvent foibles, languissans, de basse venue, même dépérissant, comme il arrive quelquefois, il faut les réceper au-bout de quatre à cinq ans ; c’est l’unique moyen de les remettre en vigueur, & d’exciter leur accroissement de façon que la plûpart poussent dès la premiere année des rejettons aussi élevés qu’étoient les tiges récepées. Si après cette premiere opération on apperçoit encore quelque langueur, il faudra la recommencer au-bout de quatre ans. C’est encore un expédient propre à remédier au fléau d’une forte grêle, au dégât des grands hivers, & aux dégradations du bétail. Mais on peut mettre en question s’il est utile d’élaguer les semis de bois. Cette sorte de culture, encore peu mise en usage, n’a pas non-plus montré de grands succès jusqu’à présent. On retarde les jeunes arbres en leur retranchant des branches entieres ; il faudroit donc les conduire comme les plans des pépinieres, ce qui n’est pas plus proposable qu’une culture complette.

Avantages & inconveniens de la taille. On tire avantage de la taille lorsqu’elle a été faite avec ménagement, qu’elle a été suivie avec exactitude, & qu’elle a été appliquée avec intelligence. Ce soin de culture accélere la jouissance, prolonge la durée & constitue l’agrément sous toutes les différentes formes dont les arbres sont susceptibles. C’est le plus grand moyen qu’on puisse employer pour remettre en vigueur les arbres languissans, pour donner de la force à ceux qui se chiffonnent & s’arrêtent dans des terreins de mauvaise qualité, pour hâter le progrès de tous les arbres en général, & leur faire prendre des belles tiges. Il peut résulter au-contraire les plus grands inconvéniens d’une taille forcée, ou négligée, ou mal entendue. Par une taille forcée on entend le retranchement qui a été fait tout-à-la-fois de plusieurs branches entieres sur un même arbre. Cette culture mal-adroite & précipitée affoiblit l’arbre, amaigrit la tige & retarde considérablement sa croissance. Une taille négligée peut quelquefois se reparer sous une main habile ; mais quand elle a été mal appliquée. il est bien plus difficile d’y remédier. Article de M. Daubenton, subdélégué.

Nous allons ajouter à ces généralités, le précis sur la nouvelle taille des arbres, suivant la méthode de Montreuil, proche de Vincennes, par le sieur abbé Roger Schabot. Ce précis est extrait de l’ouvrage que cet auteur est sur le point de donner au public, qui a pour titre la théorie & la pratique du Jardinage, d’après la physique des végétaux.

I. M. de la Quintinie parlant de la taille des arbres, dit, tout le monde coupe, mais peu savent tailler. La taille des arbres est contre nature. Ils ne furent point faits originairement pour être troublés & arrêtés dans leur action de végéter, & par conséquent pour être coupés, tailladés, racourcis, élagués, ébottés & tourmentés en mille & mille maniere. Ces opérations toujours douloureuses pour eux dans un sens, & ces incisions dérangent à coup sûr, & troublent l’ordre & le mécanisme de leurs parties organiques ; elles dérangent aussi la circulation & le mouvement de la seve, à qui on fait prendre un cours tout opposé à celui qui est réglé par la nature. Ainsi donc en abattant toutes les branches du devant & du derriere d’un arbre en espalier, réduisant un arbre en buisson, en lui faisant prendre une forme évasée horisontalement, ou bien encore en réduisant les branches de tout arbre que ce puisse être à une certaine longueur seulement : enfin en les supprimant les unes ou les autres, on force la seve qui alloit vers ces branches, ou taillées ou supprimées, de se porter désormais vers celles qui restent, & à pousser de nouvelles branches, à la place de celles qu’on lui ravit.

Les arbres des forêts & ceux de la plûpart des vergers ne sont point taillés ; des uns & des autres la seule nature prend soin. Cette sage mere pourvoit à leur renouvellement par quantité de moyens qu’il seroit trop long de rapporter ici.

II. Les seules maîtres & les modeles les plus parfaits que nous ayons pour la taille, ainsi que pour la culture des arbres, sont les gens de Montreuil, proche de Paris, au-dessus de Vincennes. Là est un nommé Pepin, le plus expert, sans contredit pour la taille & le régime des arbres de toute nature, pour les raisins chasselas & pour tout ce qui est du ressort de l’agriculture jardiniere. Leurs altesses madame la Princesse de Conti & le prince son fils, ont fait l’honneur à ce grand agriculteur de visiter ses arbres ; ils ont été émerveillés de leur vaste étendue, ainsi que de la beauté & de la quantité des fruits. Jamais les Girardots, qui furent en leurs tems si renommés, & les copistes de Montreuil, ne pousserent si loin la capacité & la perfection en ce genre.

Il est nécessaire de dire ici, que tous les jardiniers vulgaires qui s’ingerent de parler de Montreuil, n’en savent pas le premier mot, pas davantage que l’auteur du traité de la culture des pêchers, le plus novice de tous, tant pour les arbres, que pour ce qui concerne le travail de Montreuil. Il est dans les habitans de ce lieu un goût inné, & une physique instrumentale & expérimentale pour la taille & la culture des arbres, qui sont tels qu’il n’y a que ceux qui sont initiés aux grands mysteres de la végétation, qui puissent y connoître quoique ce soit ; c’est l’alcoran pour tous les autres.

III. On doit considérer principalement deux choses dans la taille des arbres ; savoir le matériel & le formel. Le premier consiste dans l’action de la taille, qui est de racourcir & d’amputer les branches, ce pourquoi il ne faut que des bras & un instrument en main. Le deuxieme est le modus ou l’art, l’industrie, le goût, l’ordre & la méthode de racourcir & d’amputer ; ce point est l’art des arts.

On peche, quant à l’action de tailler les arbres, en quantité de manieres. Jettez les yeux sur tous les arbres de tous les jardins. Qu’apperçoit-on autre chose que des chicots, des argots, des onglets, des bois morts, des mousses, des galles, de vieilles gommes cariant les arbres de fruit à noyau, des chancres, de vieilles plaies non recouvertes & desséchées, des faux bois, des branches chifonnes, à quoi ajoutez les coupes défectueuses ?

Le plus grand nombre des jardiniers est tellement accoutumé à voir toutes ces choses, qu’ils ne les apperçoivent point, & le commun des hommes qui ne s’y connoît pas, n’y prend point garde. Mais pour donner une idée de toutes ces choses, qui sont la source de la ruine & de l’infécondité des arbres : voici en abregé ce qu’elles sont.

Chicots. On appelle ainsi les restes des branches, soit mortes, soit vivantes, qui au lieu d’être coupées près de l’écorce, ont été laissées de la longueur d’un pouce plus ou moins, & jamais la seve ne peut recouvrir ces reliquats de branches, qui en mourant, causent une sorte de gangrene horisontalement à toutes les parties voisines. La figure les représente.

Les argots : assez communément on les confond, & néanmoins ce sont choses fort différentes. Les argots sont un talus en forme de ce qu’on appelle courçons en Jardinage, lesquels au lieu de couper tout près, on laisse aux arbres, par négligence, par inadvertence ou par paresse, ainsi que les précédens, & ils produisent les mêmes effets.

Les onglets. Onglet en terme de Jardinage, est cette partie qui est à l’extrémité de la taille, laquelle au lieu de couper à environ une ligne près de l’œil ou bouton de la branche, on coupe à une ligne, ou une ligne & demi au-dessus. On les appelle onglets, à cause qu’ils imitent la saillie de nos ongles, qui débordent les chairs de nos doigts ; les Jardiniers disent qu’ils les rabattront l’année suivante à la taille ; mais outre qu’ils ne le font point, ce sont deux plaies pour une.

Il est un autre excès, qui est de couper tout rasibus de l’œil pour éviter les onglets : alors on court risque de faire avorter l’œil. Il est un milieu, c’est la coupe faite à environ une demi-ligne, au-dessus de l’œil, comme le prescrit M. de la Quintinie, & la plaie se recouvre promptement. Voici la forme des onglets & celle de la taille faite dans les regles. On les met ici en parallele, afin de pouvoir juger des uns & de l’autre.

Les bois morts. Il ne sont autres que des branches seches, soit grosses, soit petites, soit moyennes, que par inattention, par impéritie ou ignorance, par paresse & de propos délibéré, les Jardiniers laissent sur les arbres durant des tems considérables. Toujours ils doivent les ôter, si on leur en parle, & jamais ne les ôtent. On n’a que faire de s’efforcer de montrer le tort que la présence des bois morts fait aux arbres. Il n’est ici question que de celles qu’il est à-propos de couper, soit d’hiver, soit au printems, & non de certaines grosses branches qui meurent durant l’été. Celles-là on les abat jusqu’à une certaine longueur, & ce qui reste on le couvre au palissage avec quelque rameau verd du voisinage, & lors de l’hiver on les coupe, mais il faut les couper jusqu’au vif, afin que la seve puisse recouvrir la plaie ; & quand ce sont de grosses branches, il faut y appliquer l’emplâtre d’onguent saint fiacre ; savoir de la bouze de vache, ou du terreau gras, ou de la bonne terre qu’on enveloppe avec quelque chifon & de l’osier pour le tenir : par ce moyen la plaie se recouvre promptement, & n’est point sujette à être desséchée par l’air, ni incommodée par les humidités.

Il est nécessaire de dire ici, que tous les onctueux de quelque nature qu’ils soient, ne valent rien pour les arbres ; tels que le vieux-oing, les vieux beures, la cire toute simple ou composée, qu’on applique sur les plaies des orangers & autres semblables. On ne donne ici aucune raison physique ; mais on s’en tient à l’expérience. Mettez sur la plaie d’un oranger ou de tout autre arbre, de la cire ou des autres onctueux usités pour empêcher les chenilles & les fourmis d’y monter. Mettez également de la bouze de vache sur une plaie du même arbre, laquelle sera semblable en tout à l’autre ; la premiere est communément 3 ans à cicatriser pleinement, & souvent 4, 5, & 6, au lieu que la derniere n’est qu’un an ou deux au plus.

Il n’est pas nécessaire de dire ici qu’il faut scier ces bois morts, & qu’après avoir scié, on doit unir avec la serpette, non pas parce que suivant le dire des Jardiniers, la scie brûle ; mais pour ôter les petites esquiles que la scie produit, & que la seve ne pourroit recouvrir.

Les mousses. L’enlévement des mousses appartient à la taille des arbres, comme les précédens, & en est un préliminaire. La soustraction de ces plantes parasites est absolument nécessaire pour la santé des arbres. Ce sont des plantes vivantes dont les petites griffes, qui leur servent de racines, entrent dans la peau de l’arbre & la sucent. De plus ces petites plantes, qui ne manquent point de pulluler & de s’étendre, empêchent la respiration & la transpiration, aussi nécessaire aux arbres qu’à tous les corps vivans. L’humidité encore que ces sortes de plantes qui durant les hivers, & sur-tout lors des gelées, retiennent les pluies & autres influences de l’air semblables, attendrissent la peau & la pourrissent, y causent des chancres, & morfondent la seve en passant. Il faut donc détruire de tels ennemis des végétaux. On ne dit rien ici sur la maniere d’émousser, & sur le tems propre à cette operation. On ne parle pas non-plus de toutes les différentes especes de mousses, on dit seulement ici qu’il en est une que personne n’apperçoit, & que par conséquent on ne se met point en devoir d’ôter. Elle est comme une sorte de galle qui se fait voir sur les arbres, laquelle est d’un verd un peu plus jaunâtre que la mousse ordinaire, mais qui est mince & platte, éparse de côté & d’autre en forme de taches de place en place, & qui cause également du dommage aux arbres. Toutes les différentes sortes de mousses ont encore plus lieu dans les endroits aquatiques qu’ailleurs.

Les vieilles gommes. On entend par vieilles gommes sur les arbres à noyau, non celles qui fluent d’ordinaire durant le tems de la végétation, mais de ces mêmes gommes qui, pour n’avoir point été enlevées alors, se sont séchées, & par leur séjour sur les branches les ont cariées, & y ont formé des chancres.

C’est donc au tems de la taille qu’il faut travailler à débarrasser les arbres de ces gommes carriantes, & à guérir les chancres produits par elle. Voici comme on y procede.

Il faut durant ou après un tems mou, quand ces gommes sont délayées, les enlever avec la pointe de la serpette, plonger même jusqu’au fond de la plaie, pour n’en point laisser du tout ; puis avec un chiffon ou un linge, un torchon, bien nettoyer la place. Si les plaies sont considérables, il faut recourir à l’emplâtre d’onguent S. Fiacre, autrement la carie gagne toujours, & la branche meurt. Ces gommes font sur les branches le même effet que la gangrenne dans les parties du corps humain.

Les chancres. Ils ont tous différentes causes, mais ils sont dans le fond les mêmes. Ceux dont je viens de parler dans les fruits à noyau par la gomme, se guérissent ainsi que je viens de le dire. Quant aux autres qui arrivent par différens accidens, soit internes, soit externes, tels que sont les fractures, les contusions, les écorchures, &c. auxquels on n’a point remédié, ou les autres qui viennent du dedans & du vice de la seve, ou de caducité & de vieillesse, ou de défaut de bonne constitution dans les arbres, de même que de la part des racines gâtées, pourries & gangrenées, se traitent de différentes façons qu’il seroit trop long de rapporter ici. Mais il est quantité de petits chancres disséminés de toutes parts sur la peau des arbres, à la tige & aux branches, que personne n’apperçoit, & qui peu à peu se multiplient & s’étendent au point que s’en ensuivent la stérilité & la mortalité des arbres. Ce sont de petites taches noirâtres & livides, plus ou moins étendues, & sous lesquelles la peau n’est plus vivante, ou est jaune au lieu d’être verdâtre, comme dans les endroits sains des arbres. Qu’on leve la superficie de cette peau & on la verra seche. Ces petits chancres doivent être enlevés comme les grands, à peu de différence près.

Vieilles plaies non recouvertes & desséchées. C’est aussi à la taille qu’on doit s’appliquer à guérir ces sortes de plaies : voici ce que c’est.

On a coupé anciennement de grosses branches, & on les a laissées sans y rien mettre. Le hâle après qu’on a fait ces sortes de coupes, les gelées durant l’hiver, les humidités, les givres, les brouillards ont transpiré entre l’écorce & le bois ; le soleil a ensuite desséché & en a séparé les parties, le bois ou la partie ligneuse de la branche s’est ouvert : de plus des millions d’animaux, comme punaises, fourmis, pucerons, vers, chenilles, araignées, perceoreilles, mouches & moucherons, limaçons, lisettes, coupebourgeons, papillons de toutes especes, cloportes, &c. se sont cantonnés dans ces fentes & ces ouvertures ; entre la peau & la partie ligneuse, ils y ont déposé leurs œufs, & y ont fait leurs progénitures ; nombre d’entr’eux ont avec leurs pinces sucé & rongé les endroits qui étoient impregnés de seve, au moyen de quoi ces plaies n’ont pu se recouvrir. La mortalité de ces branches coupées, sans y avoir appliqué l’emplâtre d’onguent S. Fiacre pour prévenir tous ces accidens funestes, a toujours gagné.

Ces sortes de vieilles plaies non recouvertes se traitent de la sorte. Avec la scie à main on coupe jusqu’au vif, puis avec la serpette on unit, après quoi l’emplâtre d’onguent S. Fiacre. On parle ici des arbres qui donnent encore suffisamment des signes de vigueur, & non de ceux où il n’y a point de remede.

Les faux bois. On nomme ainsi certaines branches qui ne poussent point d’aucun œil ou bouton, mais de l’écorce directement, à-travers laquelle la seve perce & se fait jour en produisant un rameau verdoyant. Communément parlant, ces sortes de branches ne sont point fructueuses, ou ne le deviennent qu’après un très-long-tems. On ne taille dessus que dans la nécessité, faute d’autres. Ces branches pullulent à tous les arbres mal taillés & mal dirigés, & à proportion qu’on décharge trop un arbre, à proportion il en produit davantage quand il est vigoureux. Ces branches sont d’ordinaire bien nourries, & gourmandes la plupart du tems. En voici en passant une raison. Quand on taille trop un arbre qui regorge de seve, on lui ôte les récipiens, les vases & les reservoirs de cette même seve, & comme elle est abondante, & qu’il faut qu’elle se loge quelque part, les racines en fournissant davantage qu’il n’y a de reservoirs pour l’y recevoir, elle s’en fait de nouveaux à la place de ceux qu’on lui ôte ; aussi n’y a-t-il que les arbres fort vigoureux qui sont taillés trop court, parmi les arbres de fruits à pepin sur-tout, qui produisent de ces faux bois. On ôte ces derniers quand on taille, & il s’en produit une foule de nouveaux à la saison suivante. Remarquez que les arbres qui ne sont point vifs, ou qui sont malades, ne produisent que peu de faux bourgeons, ou de fort petits ; on en sent la raison.

Ces faux bourgeons se traitent différemment, mais à la taille communément tous les jardiniers les abbattent, & les arbres en fourmillent à la pousse suivante. Le remede & le secret pour n’en point avoir, ou pour en avoir moins, est de donner d’abord aux arbres qui en produisent une taille plus longue & plus multiple, en taillant également sur un plus grand nombre de branches qu’on ne faisoit : ensuite au lieu de couper ces faux bois, il faut les casser à environ un demi-pouce tout près des sous yeux. Ceci ne regarde que les arbres à pepin. L’effet de ce cassement, dont il sera amplement parlé dans l’ouvrage promis au public, est de donner par le moyen de ces sous yeux près desquels on a cassé, ou des lambourdes, ou des brindilles, ou des boutons à fruit pour l’année suivante. Dans l’ouvrage dont on parle, on rend une raison physique de cet effet qui est immanquable.

Branches chifonnes ou branches folles. Les branches appellées chifonnes ou folles, ont une double origine ; ou elles croissent naturellement, faute de vigueur de la part de l’arbre ; ou par accident, conséquemment au mauvais gouvernement. Dans le premier cas, il faut employer les moyens enseignés en tems & lieu pour remédier à la foiblesse de l’arbre. Dans l’autre cas, il faut s’abstenir de donner lieu à la production de ces sortes de branches ; puis à la taille les recéper, à-moins qu’on ne soit forcé de fonder sa taille sur quelques-unes d’elles.

L’origine & la cause la plus ordinaire des branches chifonnes dans les arbres vigoureux, tant à pepin qu’à noyau, est la pratique maudite de tous les jardiniers, de pincer, d’arrêter, & de couper les bouts des branches. Ils ne voient point, & ne sentent point que suivant l’ordre de la nature, chaque branche a besoin de son extrémité pour la circulation & l’action de la seve, pour sa filtration & sa perfection, pour y être tamisée & affinée : on lui ôte cette partie organique, & comme elle ne peut s’en passer, elle en produit une nouvelle : on supprime cette derniere, & elle en produit ensuite jusqu’à la fin de la végétation, ou jusqu’à l’épuisement de la seve, & d’ordinaire les branches pincées, sur-tout dans les arbres à noyaux, forment aux extrémités de ces branches ainsi mutilées, ce que M. de la Quintinie appelle des toupillons hérissés de branchettes, ou vulgairement des têtes de saules.

Il faut donc d’abord se défaire de cette pratique ruineuse de pincer, &c. ensuite, autant que la nécessité le requiert, supprimer toutes branches chifonnes, qui sont par elles-mêmes infertiles. Quand faute de branches de bon aloi, on est forcé & réduit à tailler sur les branches chifonnes, il faut les tailler toutes à un seul œil, pour leur faire pousser de bons bourgeons.

Coupe défectueuse. On appelle coupe défectueuse, toute taille, toute incision qui est ou trop grande ou trop petite, trop alongée ou trop courte : on peche quant à la coupe des arbres, en deux manieres, savoir, quant à l’incision en elle-même, & quant à la forme, ce vice a pour principe la maladresse & l’impéritie du jardinier. Je m’explique quant à l’un & l’autre point.

Un jardinier taille une branche, sur-tout une forte, & au-lieu de faire sa coupe courte & horisontale, tant-soit-peu en bec de flute, il coupe à un demi pouce près plus bas, tirant son incision tout-à-fait au bec de flute alongé, de façon qu’elle se trouve par-derriere plus basse de beaucoup que l’œil qui est par-devant. La figure donnée me fera entendre par ceux qui ne sont point suffisamment versés dans le jardinage ; ou bien encore, sans regarder si la branche est dans son sens ou non, il la taille comme elle se présente sous sa serpette, tantôt à l’un, tantôt à l’autre côté de l’œil.

La coupe est encore vicieuse quand on coupe par devant l’œil, au-lieu de couper par derriere : alors on laisse des onglets que cette double coupe vicieuse produit infailliblement, & jamais le recouvrement de cette sorte de coupe ne peut se faire.

Le même arrive encore, si après avoir scié une branche, il omet d’unir la plaie avec la serpette, la laissant toute graveleuse avec les esquiles & les dentelures que produit la scie à main. Les jardiniers traitent ces choses de bagatelles ; mais en voici en peu de mots les effets funestes.

1°. En tirant sa coupe trop en longueur, on ôte à la seve son passage pour arriver jusqu’à l’œil, à raison de ce que cette coupe est beaucoup plus basse par-derriere, qu’au-dessus de l’œil ; à raison encore de ce que toutes les fois qu’on coupe quelque branche que ce soit, le bois meurt toujours à une demi-ligne près de l’extrémité de cette coupe, & dès-lors il est indubitable qu’il faut que l’œil périsse.

2°. Qui ne voit que par cette coupe si tirée on entame la moëlle de l’arbre, qu’on la met à l’air, & qu’on l’évente, & que par conséquent cette moelle qui est poreuse & spongieuse, reçoit les gelées d’hiver & les printanieres, les neiges & les frimats qui ne peuvent qu’incommoder cruellement l’arbre. De plus durant l’été, le grand soleil donnant dessus, la desséche, & là il se forme un chicot, ou un onglet, auxquels jamais la seve ne peut arriver.

3°. Aux arbres à noyau, la gomme est infaillible pour ces tailles alongées.

4°. Toujours la coupe est irréguliere quand ayant une mauvaise serpette, on hache au-lieu de couper net, laissant des filandres, ou éclatant la peau, & même la partie ligneuse de la branche.

Voici maintenant les qualités de la coupe reglée & bien entendue, elle doit être courte, ronde, un peu en bec de flute, lisse & unie, suivant qu’elle est ici représentée.

Voilà ce qui regarde la taille prise en elle-même, & considerée matériellement. Il est question de l’examiner formellement, de dire quelques mots sur le modus, quant à ce qui est de pratique pour la longueur des branches, leur choix, leur nombre. Il s’agit d’établir ici des regles certaines pour la taille des arbres de toute espece, de tout âge, & dans toutes les différentes circonstances. On a bien donné des préceptes à ce sujet, mais ceux qui en ont écrit, n’étoient point physiciens, & n’avoient point connu Montreuil ; il est question d’entrer dans un certain détail inévitable.

On ne parle point ici de la taille du pêcher, differée jusqu’au printems ; cette question nous meneroit trop loin ; il suffit de dire ici que ce délai est fondé sur des raisons péremptoires, comme on le prouve en son lieu : ce qui régle en général pour le tems de la taille de quelqu’arbre que ce soit, c’est le climat, la nature du terrein plus ou moins hâtif, la position, les fonds par exemple & les hauts, les expositions particulieres, les circonstances des tems, &c.

Il faut, pour procéder ici avec ordre, partager la taille des arbres quelconques, en espalier à plein vent, & autres, en trois tems, savoir ce qui est à faire avant, pendant, & après la taille.

Conditions préliminaires & préparatoires de la taille des arbres. On suppose que les arbres qu’on doit tailler ont été préparés & ont eu toutes leurs façons d’hiver, comme labours après la chute des feuilles, &c. que s’ils sont attaqués par la tigne, la punaise, &c. on les aura lavés, épongés, brossés & essuyés, qu’on aura enlevé les gommes cariantes, les mousses dévorantes, qu’on les aura fumés si besoin est, qu’on aura changé de terre au pié dans le cas, qu’on aura fouillé les racines de ceux qui feroient montre de maladies qui viennent de chancres internes, & qu’un jardinier intelligent ne manque point de conjecturer habilement, par les symptômes extérieurs.

Après tous ces préliminaires qui sont essentiels pour la santé des arbres, on requiert deux choses indispensables, savoir d’abord une inspection générale sur l’arbre, pour en voir le fort & le foible, considérer la disposition de ses branches, voir s’il se porte plus d’un côté que de l’autre, afin de le mettre droit en taillant plus ou moins d’un côté ou de l’autre, suivant sa position ; voir encore la quantité des branches, soit à bois soit à fruit, sa forme, sa figure, & sa façon d’être à tous égards. La seconde est de dépalisser l’arbre en entier, sans quoi il est impossible de bien tailler. Cette seconde condition, M. de la Quintinie, (ch. vij. de la taille, p. 56.) la requiert comme une condition sine quâ non, pour bien faire l’ouvrage.

Outre ce qui vient d’être énoncé, il est une observation non moins importante, qui concerne les outils pour opérer, savoir une grosse serpette pour les branches fortes, une demi serpette à long manche, le tout bien afilé ; une grosse & une petite scie à main pour les grosses & les menues branches ; enfin une pierre douce pour aiguiser, afin de faire une taille propre & unie.

On ne parle point ici de la dextérité requise dans celui qui taille, pour ne point endommager par des plaies les branches voisines ; on la suppose.

Taille actuelle des arbres. Commencer par émonder son arbre, en le débarrassant de tous chicots, onglets, argots, bois mou, &c.

Tailler plutôt que les autres ceux qui poussent davantage & qui pressent.

Si on est obligé, pour remplacer un vuide dans l’arbre, d’amener des branches de loin, les ménager doucement de peur de les casser.

Commencer par un côté de l’arbre, procéder ensuite par l’autre, & finir par le milieu, en observant une distribution proportionnelle, afin que l’arbre soit également plein par-tout.

Ne point tailler qu’à mesure on ne palisse.

En taillant, prendre garde de trop secouer, de peur de casser en coupant.

Observer de ne point, avec ses habits, ses manches, ses bras, abattre les boutons à fruit, les brindilles, les lambourdes, & autres branches, comme il n’arrive que trop souvent au plus grand nombre des jardiniers.

Regle particuliere concernant la taille actuelle. Conserver prétieusement les branches à fruit, ménager toujours des branches appellées par les gens de Montreuil branches crochets, ou branches de côté, dans le voisinage des branches à fruit ; parce que ces branches crochets, appellées ainsi à cause qu’elles ont la figure des crochets, sont les pourvoyeuses & les meres nourrices des branches à fruits, qui toujours sont seches par elles-mêmes, & n’ont jamais de seve, mais elles tirent leur subsistance des branches à bois.

En même tems qu’il faut éviter le dénuement des arbres en taillant trop, on doit fuir la confusion en laissant trop de bois.

Alonger beaucoup, & charger amplement les arbres vigoureux, & tenir de court les arbres foibles.

Dans un même arbre où il y a des branches fortes, soit d’un seul côté, soit à un endroit ou à l’autre, tailler fort long, & tenir fort courtes toutes les foibles. Les jardiniers appellent couronner leurs arbres, quand ils taillent toutes les branches, soit fortes, soit foibles, à l’égalité les unes des autres. Alors seulement leurs arbres ont une forme réguliere, mais à la pousse les branches fortes sont des jets monstrueux, tandis que les foibles ne sont que des jets rabougris & mesquins ; s’ils rabatent à la pousse les fortes, pour les mettre à la hauteur des foibles, comme il n’arrive que trop, ils ruinent & perdent leurs arbres. Quant aux branches fortes qu’on est forcé de tailler long dans une année, afin de les fatiguer par des pousses multipliées, on les rabat l’année suivante, & on les taille encore fort long aux endroits où l’on a assis sa taille ; les foibles cependant qu’on a taillées fort court, n’ayant que peu a fournir au bois qu’on leur a laissé, se fortifient, & sont en état de souffrir une plus longue taille par la suite.

Quatre sortes de branches, des sortes, des demi-sortes, des foibles, & des branches folles ou chiffonnes.

Les branches sortes, parmi lesquelles sont les gourmands, dont il va être parlé, doivent être taillées fort long, quand elles sont bien placées pour la bonne figure & pour la constitution de l’arbre. Ces branches on les taille à un pié, un pié & demi, deux piés, & jusqu’à trois piés & plus de longueur, suivant l’occurence, pour les matter, sauf à rabattre, comme on vient de le dire.

Les demi fortes, depuis 7, 8, 9 pouces & un pié même, suivant aussi l’occurrence.

Tailler trop court les branches fortes & les demi-fortes, on n’a que des branches gourmandes, de ces branches que, suivant le terme dont Virgile se sert, on peut appeller luxurieuses ; tailler sur une trop grande quantité de bois, on n’a point où loger les bourgeons de la pousse future. Ainsi on doit espacer beaucoup à distance convenable les branches fortes & les demi-fortes, afin d’avoir place pour y ranger les bourgeons à venir lors de la pousse. De plus en taillant court les branches fortes & les demi-fortes, jamais vous n’avez de fruit, & toujours des forêts de ces branches de faux bois dont on a parlé ci-devant ; mais en les alongeant, on est sûr d’avoir une ample moisson de fruit les années suivantes, & fort peu ou point de ces branches de faux bois. Tout ceci gît dans l’expérience & la pratique. Avec la routine ordinaire, jusqu’ici vous n’avez eu que des arbres chiffons, qui la plûpart du tems rechignent, puis meurent ; & s’ils donnent des fruits, ce n’est qu’après un long tems ; & le tout est de jouir, on ne plante qu’à cette fin.

Avoir soin de ménager toujours des branches dans le bas & dans le milieu, afin de concentrer la seve, de peur que les arbres ne s’emportent, & que la seve délaissant le bas & le milieu, ne se porte vers le haut par irruption. Cette maxime est fondée sur une expérience invariable. Pour cet effet, taillez fort courtes à un œil ou deux les branches foibles, pour leur faire pousser de plus beaux jets & des brindilles, ou du moins des lambourdes pour avoir du fruit ; au lieu qu’en chargeant les branches foibles, on n’a que des branches chiffonnes.

Ces dernieres, les extirper rase écorce, à moins qu’on n’en eût besoin absolument : alors les tailler à un seul œil, pour les raisons qui viennent d’être rapportées.

Pour tout ce que dessus, il faut du jugement, du goût, du discernement, de la réflexion & une grande expérience.

Ne tailler jamais les lambourdes ni les brindilles, ces dernieres n’y point toucher ; mais quant aux premieres, on les casse par le bout, afin de ne leur point laisser une si grande quantité de boutons à fruit à former & à nourrir.

Les branches à fruit qui poussent aux branches, qu’on appelle bourses à fruit, dont on verra la figure, les tailler à deux ou trois yeux seulement, mais conserver précieusement ces bourses à fruit ; elles sont la base & la source des plus beaux fruits ; & en quantité pendant longues années.

Conduite & direction des branches appellées gourmandes. Il faut supposer comme un point incontestable, fondé sur une expérience invariable, que la seve qui passe aux gourmands ne peut absolument refluer dans les branches fructueuses quand on abat les premiers.

La raison en est simple. La seve qui passe dans les gourmands étant grossiere, non digérée ni affinée, il est impossible qu’elle puisse entrer dans les branches fructueuses. De même que la seve destinée pour les brindilles & pour les lambourdes ne peut refluer dans les gourmands, parce qu’elle n’est travaillée que pour être envoyée dans celles-là : de même la seve propre aux gourmands ne peut être reçue dans les branches fructueuses, dont les pores & les fibres sont toujours maigres & secs. La preuve en résulte du fait. Vous abattez les gourmands, & les autres branches non-seulement n’en profitent pas davantage ; mais il arrive toujours que dès que vous sevrez tout arbre de ses gourmands, dès-lors il languit, & la tige ne grossit plus : au contraire quand vous faites des gourmands le fondement de votre taille, la tige profite à vue d’œil, & vous avez des arbres d’une étendue colossale, & des fruits à l’infini.

Mais comment faut-il tailler les gourmands ? en quelle quantité doit-on les laisser ? & dans quels emplacemens sur les arbres ? On doit les tailler toujours fort longs, conformément à la vigueur de l’arbre. Il faut les espacer dans l’arbre, & lui en laisser de distance en distance pour servir de branches meres, d’où dérivent toutes les autres. Ils doivent faire la base des arbres. Dans un arbre fort, on doit laisser sur la totalité des branches environ une demi-douzaine de gourmands. Toujours ménager à chaque côté de tout arbre en espalier des gourmands aux côtés, pour alonger l’arbre dessus.

Moyens, pratiques & secrets pour faire des gourmands des branches fructueuses. Il faut considérer les gourmands à la pousse durant la belle saison, & à la taille d’hiver & du printems. Comme le gouvernement des gourmands à la pousse regarde l’ébourgeonnement, je ne dis qu’un mot, savoir qu’alors il ne faut laisser que ceux qui étant bien placés pour la taille prochaine, pourront rester en place, ou bien on ravale alors quelques-uns d’eux pour leur faire pousser deux ou trois branches latérales, qui porteront fruit l’année suivante dans les arbres à noyau, & qui dans les arbres à pepins donnent force lambourdes. Le vrai moyen de ne point avoir de gourmands, ce n’est pas de les supprimer (car plus on les extirpe & plus on en a), c’est de les laisser autant que l’arbre en peut souffrir en les taillant prodigieusement longs, sur-tout aux extrémités des côtés : puis quand l’arbre est sage, comme disent les gens de Montreuil, on ravale ces branches si alongées dans le tems, & on les taille plus courtes.

Il s’agit d’exposer ici la façon de tailler les arbres de tout âge, depuis la plantation jusques dans leur âge le plus avancé. Ceci est un corollaire de ce qui vient d’être dit au sujet des gourmands.

Taille des arbres du premier âge sur la pousse de la premiere année. Ne jamais laisser aucunes branches verticales perpendiculaires au tronc & à la tige ; mais supprimer le canal direct de la seve, en faisant prendre à tout arbre quelconque la forme d’un ⋁ déversé. Les gens de Montreuil pratiquent ce point fort scrupuleusement depuis plus de cent ans, & jusqu’ici se sont cachés. Il faut nécessairement diviser & partager la seve ; & toutes les fois qu’elle monte verticalement & en ligne droite, elle se porte vers le haut par irruption, abandonnant les branches latérales, tandis que les branches verticales surpassent souvent la tige en grosseur. Or la seve ne se portant qu’obliquement, est distribuée par égalité proportionnelle, se cuit, se digere, s’affine & séjourne : alors tout profite également, & un arbre est fécond en 2, 3, 4 & 5 années, au lieu que tout le contraire arrive quand on laisse des branches verticales. Une expérience de cent ans, & de la part de gens qui font leur profession & leur commerce de fruits, est un grand préjugé en faveur d’une telle méthode.

Sur ces deux branches meres, taillées comme il vient d’être dit en ⋁ déversé, on taille, suivant la vigueur de l’arbre, à 2, 3, 4, 5 ou 6 yeux ; & dans le cas où l’arbre a poussé une branche plus forte d’un côté que de l’autre, on taille fort longue la plus forte, & on tient très-courte la plus foible, qui, comme il a été dit, rattrape la plus forte, qu’on a beaucoup chargée pour la réduire.

A tout arbre que ce puisse être, lors de la pousse de la premiere année, on supprime, outre les branches verticales qui pousseroient, toutes les branches chiffonnes & celles de faux bois. On ne met ces dernieres à fruit par le cassement, ainsi qu’il a été dit, que lorsque l’arbre est plus avancé en âge.

Taille de la seconde année. A cette taille de 2, 3, 4 ou 5 yeux qu’on a laissés sur chaque branche formant l’⋁ déversé, ont poussé autant de branches ; & à la seconde taille, au lieu de ravaler, comme font tous les Jardiniers, sur la branche d’en bas, en la taillant à 2 ou 3 yeux, ont laissé une ou deux branches, qu’on taille en branches crochets à 3 ou 4 yeux, puis on en ôte une après, en la coupant rase écorce, & ensuite on alonge fortement, suivant la vigueur de l’arbre, celle des extrémités. C’est ainsi qu’on se comporte envers chacune des branches meres formant l’⋁ déversé. Les gens de Montreuil ont observé qu’en suivant la méthode ordinaire & ravalant sur celle d’en bas, l’arbre fait tous les ans, à pure perte, la pousse de 4 ou 5 branches, & ou ne produit que fort tard, ou est épuisé dès son jeune âge. Ils ont jugé à-propos de conserver à la seve ses agens & ses réservoirs qui sont ses branches. La figure démontrera ce que l’on avance.

Rien de plus juste à cet égard que la comparaison que font les gens de Montreuil des arbres à plein-vent, qu’on ne taille point, ni qu’on n’ébourgeonne jamais, avec nos arbres d’espaliers & nos buissons, & qui cependant profitent bien autrement.

Ils font encore une réflexion non moins sensée sur nos arbres d’espaliers. On leur ôte, disent-ils, toutes les branches du devant & celles du derriere, & par conséquent ils ne forment plus que des demi-arbres, ayant seulement des branches de côté ; par conséquent, pour les dédommager de tant de soustractions, il faut les alonger d’autant plus, & les charger à-proportion qu’on leur ôte davantage. De plus, disent-ils encore, les arbres d’espaliers sont abriés, fumés & soignés, & par conséquent ont plus le moyen & la faculté de nourrir leurs pousses que ceux-là qui sont abandonnés à la nature, & qui sont privés de tous ses secours. Ces réflexions sont de bon sens.

Comment doit-on se comporter pour la taille envers les arbres soit à pepin, soit à noyau, qui ne poussent que des brindilles & des lambourdes ? Mauvais signe pour un arbre, les raisons seroient trop longues à déduire ; mais il faut les jetter à bas dans le plus grand nombre, & tailler celles qu’on conserve à un ou deux yeux seulement pour leur faire pousser du bois. C’est un axiome de jardinage, que toujours on a du fruit & des arbres quand on a du bois ; mais qu’il est impossible d’avoir fruit & arbre, quand on n’a point de bois à ses arbres, il faut que dans peu ils périssent.

Quand il y a trop de brindilles & de boutons à fruit sur un arbre de quelqu’âge qu’il soit, comment le tailler ? Il faut en ôter une partie, sur-tout quand on voit que les boutons à fruit s’alongent tous les ans sans jamais fleurir. C’est ainsi qu’en le déchargeant d’une partie de ses boutons usés & où la seve ne coule plus, on force cette seve à produire & des branches à bois, & de rendre fructueux les boutons qui restent. Il n’est point d’ordinaire d’autre moyen de renouveller de tels arbres, qu’en les taillant sur ce qu’on appelle le vieux bois, ou les pousses des années précédentes.

Taille des arbres formés. Durant les 3, 4, 5 & 6 années depuis qu’on a planté, on continue de conduire les arbres de la façon dont il a été parlé, savoir la conservation & l’usage des branches obliques & latérales seulement & la soustraction de toutes les verticales, l’emploi des gourmands quand ils sont bien placés, sur-tout aux extrémités des côtés, en les tirant beaucoup & les alongeant, en laissant toujours grand nombre de branches crochets ou de côté pour attraire la seve & l’y fixer, afin qu’elle ne se porte point par irruption vers le haut ; en espaçant ses branches, afin qu’il n’y ait point de confusion, & qu’il y ait toujours de quoi loger les pousses futures ; en ne dégarnissant pas trop non plus, de peur qu’il n’y ait du vuide ; en ravalant également, & en concentrant la seve, reservant toujours auprés des branches à fruit, qu’on taille longuettes, des branches à bois, qu’on taille fort courtes, pour que la seve ne se porte pas uniquement vers le haut, mais afin qu’elle se rabatte ; en traitant enfin les arbres, tant en santé qu’en maladie, de la façon dont il a été dit.

Taille des vieux arbres. Parmi les arbres âgés il en est de très-sains & très-vigoureux ; il en est de foibles, & il en est de caducs. Les uns & les autres doivent être taillés différemment.

Quant aux arbres anciens qui sont encore vigoureux, tout ce qui vient d’être dit des arbres formés leur convient.

A l’égard des foibles, on les ménage beaucoup à la taille, en les tenant fort de court, & on ne laisse pas d’en tirer abondamment des fruits & d’excellens. Assez souvent ces arbres foibles font des pousses sauvages qui partent du tronc & des racines ; leurs branches usées à force d’y recevoir la seve, ne sont plus en état de la contenir. Les fibres sont rapprochées, raccourcies, & comme crispées, & les pores de la peau sont fermés & obtus. Les racines néanmoins sont encore nerveuses & dans leur force. La seve ne rencontrant par-tout que des obstructions dans les parties de l’arbre, s’épanche assez souvent, & produit ces sauvageons dont je parle. On les greffe, & ils renouvellent l’arbre ; & alors ils sont préférables à des jeunes. Au lieu de récéper tout l’arbre, comme on fait d’ordinaire, il faut pendant deux ou trois ans laisser du-moins la souche, pour servir de tuteur à la nouvelle pousse, & pour lui donner le tems de grossir, & de faire un empatement assez ample pour pouvoir être sevré sans danger & sans altération. Alors on scie tout le reste de l’arbre, on unit bien la plaie, & on y met l’emplâtre de l’onguent saint Fiacre, qu’on renouvelle, en cas de besoin, au bout de quelques années ; puis on taille cette pousse comme les autres arbres.

Taille des arbres caducs. La façon de tous les Jardiniers de traiter ces arbres, est de les ébotter, en récépant à une certaine hauteur toutes les vieilles branches. Mais une expérience invariable qui ne s’est point encore démentie, a fait voir que ces arbres étant trop vieux pour soutenir de pareilles opérations, périssoient peu-à-peu, après avoir langui pendant plusieurs années. Jamais ces sortes de grosses plaies ne cicatrisent, & la partie ligneuse de ces branches se carie par les pluies, les gelées, les frimats, & est desséchée par l’air, le hâle & les sécheresses de l’été.

Tout ce qu’on peut faire à ces arbres caducs, c’est de les tailler fort court sur les meilleurs bois ; c’est de ravaler amplement sur les vieux bois ; rapprocher & rappeller, comme disent les gens de Montreuil. Cependant on les laboure amplement, & on leur met au pié de bon fumier consommé. Alors ils ne laissent pas que de rapporter des fruits souvent meilleurs que ceux des jeunes, à raison d’une grande filtration de la seve à-travers leurs fibres plus serrées & plus rapprochées.

Opérations subséquentes de la taille. Quelque expert que puisse être un jardinier, quelque consommé qu’il soit dans l’art de tailler, quelques précautions qu’il puisse prendre d’ailleurs, & quelque envie qu’il ait de bien faire, en observant les regles, néanmoins, comme nul n’est infaillible, il peut arriver, & il n’arrive que trop souvent qu’en nombre de choses essentielles on manque sans s’en appercevoir.

Il est aussi quantité de petites perfections requises pour la propreté & la régularité de l’ouvrage, pour l’élégance même, lesquelles se trouveront manquer. Comment donc passant soudain à un autre arbre, peut-on s’appercevoir s’il est quelques coups de main à donner encore à celui qu’on quitte, si on ne revoit son ouvrage. Le détail nous meneroit trop loin.

Communément après la taille, on laboure les arbres, a raison de ce qu’en piétinant autour pour les travailler, on l’a battue ; & pour la rendre mobile, on fait le labour du printems, comme on a dû faire celui d’hiver.

Il seroit question ici de dire un mot sur les moyens de mettre à fruit une grande quantité d’arbres qui ne poussent que du bois, ou bien qui fleurissent, & dont les fleurs ne nouent jamais. C’est par le moyen de la taille accompagnée de divers expédiens, qu’on peut réussir. Tous ceux que le jardinage a mis en avant jusqu’ici, n’ont fait autre chose que fatiguer stérilement les arbres, & un a réussi entre mille. Mais comme ce sujet demanderoit une certaine étendue, & que cet article en a déjà beaucoup, on s’arrêtera ici.