L’Encyclopédie/1re édition/SIMILITUDE ou RESSEMBLANCE

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SIMILITUDE ou RESSEMBLANCE, s. f. en Métaphysique, c’est l’identité des choses qui servent à distinguer les êtres entre eux. Les êtres ne peuvent être discernés que par certaines propriétés intrinseques ; mais ces propriétés ne sauroient être connues & déterminées qu’en les comparant avec celles qui se trouvent dans d’autres êtres. Il n’y a que cette voie qui mette en état d’expliquer la différence de ces propriétés. Quand on n’y en remarque aucune, les objets sont censés parfaitement semblables. Levez le plan de deux édifices ; si leur disposition & leurs dimensions sont absolument pareilles, ces deux plans sont les mêmes ; & à moins que de les numéroter, vous ne saurez à quel édifice chacun d’eux se rapporte, ou plutôt il vous sera indifférent de le savoir.

La quantité peut différer ou être la même dans les choses semblables. Quand elle differe, on se sert de cette disproportion de choses semblables pour les distinguer.

L’identité de quantité fait ce qu’on appelle égalité, dont voyez l’article ; & la similitude porte sur tout ce qui n’est pas quantité dans les êtres. Léibnitz qui a donné le premier une idée distincte de la similitude, définit les choses semblables : ea quæ non possunt distingui nisi per compræsentiam. Mais ce terme de compræsentia aura quelque chose d’obscur & de trop resserré, si on le restreint à la présence des objets qui s’offrent à-la-fois à nos sens. Pour rendre l’expression de Léibnitz juste, & son idée véritable, il faut étendre la comprésence à la possibilité d’appliquer non-seulement les objets l’un sur l’autre, mais encore à celle de comparer successivement deux objets, l’un présent, & l’autre absent, à un troisieme, qui serve de mesure & de proportion commune.

Si deux ou plusieurs objets ressemblans sont présens à-la-fois, la place que chacun d’eux occupe, le distingue des autres. S’ils ne s’offrent pas aux sens en même tems, on procede à l’égard de ceux qui different en quantité, par la voie de comparaison à quelque mesure qui s’applique successivement à l’objet présent, à l’objet absent. Sinon on a recours aux raisons extrinséques, prises de divers tems & de divers lieux dans lesquels ces objets ont existé & existent.

Les choses entre lesquelles on ne peut saisir d’autres différences intrinséques, que celle de la quantité, paroissent donc semblables, & ont la même essence, aussi-bien que les mêmes déterminations. La similitude n’a lieu qu’entre des êtres, qui appartiennent à la même espece, ou du moins au même genre, & elle ne s’étend pas au-delà des bornes de la notion commune, sous laquelle les choses semblables sont comprises. Une montre d’or, d’argent, de cuivre, sont semblables, entant que montres composées de rouages & de ressorts qui font aller l’aiguille sur le cadran des heures. Voilà leur notion commune, & leur ressemblance ne va pas plus loin. La matiere, la grosseur, le poids, la façon sont autant de choses qui peuvent varier. Il est vrai qu’à mesure qu’elles s’accordent, la similitude augmente jusqu’à ce qu’elle soit parfaite par le concours de toutes les choses qui servent à distinguer les êtres.

Or, il est manifeste qu’il ne sauroit y avoir une suite manifeste des causes ; car la derniere cause augmenteroit la suite en produisant son effet.

Pour les mathématiciens, ils appellent infini tout ce qui surpasse le fini ; c’est-à-dire, tout ce qui peut être exprimé ou mesuré en nombre. Cet article est tiré des papiers de M. Formey.

Similitude, s. f. en Arithmétique, Géométrie, &c. signifie la relation que deux choses semblables ont ensemble. Voyez Semblable.

Similitude, (Rhétor.) la similitude est une figure par laquelle on tâche de rendre une chose sensible par une autre toute différente.

Les rhéteurs s’en servent ou pour prouver, ou pour orner, ou pour rendre le discours plus clair & plus agréable. Quintilien, que je consulte comme un guide propre à nous conduire dans les ouvrages d’esprit, dit que les similitudes ont été inventées les unes pour servir de preuve des choses dont on traite, les autres pour éclaircir les matieres douteuses.

La premiere regle qu’il donne à ce sujet est de ne pas apporter pour éclaircissement une chose qui est peu connue ; parce que ce qui doit éclairer & donner du jour à une chose, doit avoir plus de clarté que la chose même. C’est pourquoi, dit-il, laissons aux poëtes les comparaisons savantes & peu connues.

La seconde regle est que les similitudes ne doivent pas être triviales ; car plus elles paroissent neuves, plus elles causent d’admiration.

La troisieme regle est que l’on ne doit point employer des choses fausses pour similitudes.

Quelquefois la similitude précede la chose, ou la chose précede la similitude ; quelquefois aussi elle est libre & détachée : mais elle est plus agréable quand elle est jointe avec la chose dont elle est l’image, par un lien qui les embrasse toutes deux, & qui fait qu’elles se répondent réciproquement.

Une quatrieme regle que j’ajoute à celles de Quintilien, c’est que dans les similitudes l’esprit doit toujours gagner, & jamais perdre ; car elles doivent toujours ajouter quelque chose, faire voir la chose plus grande, ou, s’il ne s’agit pas de grandeur, plus fine & plus délicate ; mais il faut bien se donner de garde de montrer à l’ame un rapport dans le bas, car elle se le seroit caché, si elle l’avoit découvert.

La cinquieme regle, c’est que l’esprit doit réunir dans les similitudes tout ce qui peut frapper agréablement l’imagination ; mais afin que la ressemblance dans les idées soit spirituelle, il faut que le rapport ne saute pas d’abord aux yeux, car il ne surprendroit point, & la surprise est de l’essence de l’esprit. Si l’on comparoit la blancheur d’un objet à celle du lait ou de la neige, il n’y auroit point d’esprit dans cette similitude, à-moins qu’on n’apperçût quelque rapport plus éloigné entre ces deux idées capable d’exciter la surprise. Lorsqu’un poëte nous dit que le sein de sa maîtresse est aussi blanc que la neige, il n’y a point d’esprit dans cette comparaison ; mais lorsqu’il ajoute avec un soupir, qu’il est d’ailleurs aussi froid, voilà qui est spirituel. Tout le monde peut se rappeller des exemples de cette espece : ainsi la similitude doit frapper par quelque pensée nouvelle, fine, & qui cause une espece de surprise.

Entre tant de belles similitudes que j’ai lu dans les orateurs, & les poëtes anciens & modernes, je n’en citerai qu’une seule qui me charme par sa noble simplicité ; c’est celle de M. Godeau dans sa paraphrase du premier pseaume de David :

Comme sur le bord des ruisseaux
Un grand arbre planté des mains de la nature,
Malgré le chaud brûlant conserve sa verdure,
Et de fruits tous les ans enrichit ses rameaux :
Ainsi cet homme heureux fleurira dans le monde ;
Il ne trouvera rien qui trouble ses plaisirs,
Et qui constamment ne réponde
A ses nobles projets, à ses justes desirs.

Après avoir parlé de la similitude en rhéteur, il faut bien que j’en dise un mot comme philosophe : je crois donc dès que le langage fut devenu un art, l’apologue se réduisit à une simple similitude. On chercha à rendre par-là le discours plus concis & plus court. En effet, le sujet étant toujours présent, il n’étoit plus nécessaire d’en faire d’application formelle. Ces paroles de Jérémie, chap. ij. 16. qui tiennent le milieu entre l’apologue & la similitude, & qui par conséquent participent de la nature des deux, nous font connoître avec quelle facilité l’apologue s’est réduit à une similitude. « Le Seigneur t’a appellé un olivier verd, beau & bon : il le mettra au feu avec grand bruit, & en brisera les branches ».

On peut ajouter que la similitude répond aux marques ou caracteres de l’écriture chinoise ; & que comme ces marques ont produit la méthode abrégée des lettres alphabétiques, de même aussi pour rendre le discours plus coulant & plus élégant, la similitude a produit la métaphore, qui n’est autre chose qu’une similitude en petit ; car les hommes étant aussi habitués qu’ils le sont aux objets matériels, ont toujours eu besoin d’images sensibles pour communiquer leurs idées abstraites.

Les degrés par lesquels la similitude s’est réduite en métaphore, sont faciles à remarquer par une personne qui se donnera la peine de lire attentivement les écrits des prophetes. Rien n’y est plus ordinaire que le langage entremêlé de similitudes & de métaphores. A peine quittent-ils la similitude, qu’ils reprennent la métaphore. Voilà donc les vicissitudes du langage, l’apologie se réduisit à la similitude, la similitude fit naître la métaphore ; les orateurs les employerent pour l’ornement de leurs discours, & finirent par en abuser. (Le chevalier de Jaucourt.)