L’Encyclopédie/1re édition/ITALIE

Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand (Tome 8p. 932-934).

ITALIE, (Géog. anc.) à ce grand pays de l’Europe, situé entre les Alpes & la mer Méditerranée, où il s’étend en forme de presqu’île, Pline donnoit en longueur mille & vingt de ces milles romains qui étoient en usage de son tems, & sept cens quarante-cinq milles dans sa plus grande largeur.

Tandis que quelques-uns dérivent le nom d’Ialie d’un certain Italus, personnage fabuleux, le docte Bochart en va chercher l’origine dans la langue phénicienne ; chacun a sa folie où toûjours il revient.

Servius, dans ses commentaires sur Virgile, nous indique les divers noms donnés jadis à cette contrée : elle a été appellée Saturnie, Latium, Ausonie, Thirrhénie, Œnotrie, Hespérie, &c. On peut voir dans le premier liv. des Antiq. de Denys d’Halycarnasse, ce qui a produit la créance du peuple, qui établissoit le regne de Saturne en Italie. On dérive le nom de Latium, que porta la contrée qui servit d’asile à ce prince, du verbe lateo, se cacher. Les noms d’Ausonie, de Thyrrhénie, & d’Œnotrie, ne signifient originairement que des cantons particuliers du pays ; le nom d’Hespérie lui fut imposé par les Grecs, à cause de sa situation occidentale à leur égard, & c’est ainsi qu’ils appelloient l’étoile du soir : les Latins donnerent le nom d’Hespérie à l’Espagne, pour la même raison.

Mais les Grecs firent tant de descentes & d’établissemens en Italie, que la partie méridionale en prit le nom de Grande-Grece. Ici Pline s’est laissé aller à je ne sais quelle vanité nationale en croyant prouver par ce nom seul, l’avantage de l’Italie, sur la Grece, puisque, dit-il, une portion de l’Italie avoit paru assez considérable, pour être appellée la Grande Grece, au préjudice de la Grece-propre. Mais outre que la raison du naturaliste de Rome n’est guere philosophique, c’est lui-même qui se trompe ; car la Grece italique ou la grande Grece, étoit réellement plus étendue que la Grece proprement dite. Voyez Grece grande.

Cette belle presqu’île n’a pas toûjours eu les mêmes bornes, & vraissemblablement elle ne renfermoit d’abord qu’un canton peu considérable, situé dans le centre du pays. Outre que la grande-Grece en faisoit une partie, on appelloit Gaule cisalpine, tout ce qui est entre les Alpes, l’Arne, & l’Iési, ou l’Ælis des anciens ; mais après que les Romains eurent subjugué cette Gaule, ils reculerent les frontieres de l’Italie jusqu’aux Alpes.

Il s’ensuit que ce pays devoit changer souvent de divisions, & c’est aussi ce qu’on vit arriver. Je ne me propose point de rapporter ces divisions, c’est assez pour moi de jetter un coup d’œil sur les plus anciennes nations qui peuplerent l’Italie.

Il y en avoit de deux sortes : les unes se disoient indigenes, c’est-à-dire les naturels du pays, ceux dont on ignore le premier établissement ; les autres étoient des étrangers, qui attirés par la bonté du terroir, de l’air, & des eaux, vinrent s’établir dans ce canton de la terre. Les Ombriens, Umbri, passoient pour les plus anciens de tous les Indigenes ; les Sicules étoient aussi du nombre de ces anciennes nations. Les Œnotriens qui se qualifioient Aborigenes, les chasserent du Latium, & ensuite les Ausones, Ausonii, ou les Sabins, les ayant acculés au-bas de l’Italie, les forcerent de passer dans l’île, à laquelle ils donnerent leur nom, qui est bien reconnoissable, en celui de Sicile qu’elle porte encore. Les Euganéens étoient encore de vieux habitans de l’Italie ; mais leur pays fut envahi en partie par les Vénetes, en partie par les Carnes. Les autres étoient appellés Opiciens, Opici, Osques, Osci, Sabins, Sabini, &c. & ce furent leurs descendans qui occuperent presque tout le midi de l’Italie.

Les étrangers étoient ou Asiatiques, ou Arcadiens, ou Celtes ; les Etrusques étoient venus d’Asie, & plus particulierement de la Lydle. De Grece & d’Arcadie, sortirent les Pélasges, les Œnotriens, les Japyges, ou Pencétiens, ou Apuliens ; les Rhetes étoient un détachement des Etrusques, qui chassés de leur territoire, se retirerent dans les Alpes ; les Œnotriens qui se nommerent ensuite Aborigenes, eurent pour descendans les Latins, dont les Rutules faisoient partie ; les Volsques sortoient peut-être aussi des Œnotriens, ou pour mieux dire, on ne sait d’où ils étoient sortis. Les Venetes venoient des Gaules, & non de la Troade & de la Paphlagonie ; Cellarius, & autres savans, ont fait des tables très-utiles, pour montrer d’un coup d’œil, les peuples qu’on vient de nommer, leur origine, leurs rapports, & leurs descendans.

Il y a plusieurs divisions de l’Italie, nécessaires pour l’intelligence de l’histoire ; telle est celle d’Auguste en onze provinces que Pline a suivie, & que le pere Briet a détaillée. Strabon qui vit presque tout le regne de Tibere, ne fait que huit parts de l’Italie ; savoir la Vénétie, la Toscane, la Ligurie, Rome ou le Latium, le Picénum, la Campanie, la Pouille, & la Lucanie ; il semble qu’il en retranche une grande partie de la Gaule cisalpine ; les Samnites sont apparemment compris sous les Picentins.

L’empereur Trajan partagea l’Italie en dix-sept provinces, & Constantin suivant à-peu-près le même modele, la divisa en trois diocèses, & la soumit à deux vicaires, dont l’un avoit la qualité de vicaire d’Italie, & l’autre de vicaire de Rome.

Après la chûte de l’empire d’Occident, celui d’Orient trop foible pour résister à des ennemis qui l’accabloient de toutes parts, perdit ce qu’il avoit encore conservé de l’Italie, où il se forma quantité de républiques & de souverainetés particulieres, qui ont éprouvé cent révolutions depuis ces tems reculés jusqu’à nos jours.

Léandre Alberti, religieux dominicain, a publié une ample & riche description de toute l’Italie ; mais elle peche par la bonne critique. Il ne faut pas non plus prendre à la rigueur ses explications, ni les rapports que le pere Briet met entre les anciens & les nouveaux noms que portent les provinces d’Italie dans les historiens. On se tromperoit fort, si l’on croyoit que le Picenum, par exemple, étoit renfermé dans les mêmes bornes que la marche d’Ancone d’aujourd’hui, ou si l’on pensoit que la grande Grece ne répondoit qu’à la haute Calabre ; il faut nécessairement joindre à la lecture de ces sortes d’ouvrages d’érudition géographique de bonnes cartes de l’ancienne & de la nouvelle Italie ; celles par exemple de M. de l’Isle. (D. J.)

Italie, s. f. (Géogr. mod.) Je suis bien dispensé de donner l’énumération des états de cette grande presqu’isle ; parce que les enfans même en sont instruits.

Les anciens comparoient l’Italie à une feuille de lierre, plus longue que large ; les modernes entraînés par le mauvais exemple de leurs prédécesseurs, ont plus ridiculement encore comparé ce pays, les uns à une jambe d’homme, & les autres à une botte : mais en se prêtant pour un moment à ces sortes de similitudes défectueuses, on remarquera que la plupart des cartes géographiques coupent trop le jarret de cette botte, ou bien ne la font, ni assez droite, ni assez unie.

MM. Sanson ont pris la peine de publier une table exacte de toute l’Italie, telle qu’elle étoit avant l’arrangement de la succession d’Espagne ; & cette table est assez précieuse, en ce qu’elle peut servir à entendre les Historiens du dernier siecle : mais comme les guerres & les traités entre les puissances ont causé depuis ce tems-là des changemens considérables dans cette contrée, il faut connoître ces changemens, pour corriger la table de MM. Sanson par des astérisques avec des notes, qui marquent les variations survenues dans ce pays intéressant.

Nous devons le chérir pour avoir été le berceau des Arts & des Sciences, après tant de siecles de barbarie, & pour avoir eu la gloire, comme autrefois l’ancienne Grece, de les avoir cultivés sans altération pendant le seizieme siecle, tandis que les armées de Charles quint saccageoient Rome, que Barberousse ravageoit ses côtes, & que les dissentions des princes & des républiques troubloient l’intérieur. Cependant, malgré tous ces obstacles, l’Italie seule dans un court espace d’année, porta les beaux Arts à leur perfection, & fit rapidement dans les Lettres des progrès si prodigieux & si étendus, que nous ne nous lassons point de les admirer encore aujourd’hui.

Le siecle de Léon X. sera donc à jamais célebre, par les hommes immortels qu’il a produits en tout genre, ainsi que par la grande révolution, qui sous lui divisa l’Eglise, déchira le voile, & finit par renverser ce colosse vénérable, dont la tête étoit d’or, & dont les piés étoient d’argile.

Mais dans le cours de cette révolution de l’esprit humain, qui fit éclore un nouveau systême politique, l’on découvrit un nouveau monde, & le commerce s’établit entre le vieux monde & les Indes. Par ces grands évenemens l’opulence devenue plus générale, excita l’industrie, adoucit les mœurs, répandit le goût du luxe, & porta la culture des Arts & des Lettres dans la plupart des Provinces de l’Europe. Alors les beaux jours de l’Italie s’éclipserent, & sa gloire s’évanouit pour la seconde fois. Son commerce a passé, la source de ses richesses a tari, & ses peuples sont présentement esclaves des autres nations.

Rome, il est vrai, demeure toujours la capitale du monde chrétien ; mais on a très-bien remarqué, que si la souveraineté que le Pape possede, est assez grande pour le rendre respectable, elle est trop petite pour le rendre redoutable. Les républiques de Florence, de Venise & de Gènes, ont perdu leur lustre & leur gloire ; les états des autres princes, qui composent cette belle presqu’isle, sont soumis à l’Empereur, au roi de Sardaigne, & à l’infant don Carlos, qui ont tous des intérêts opposés. Ou bien, ce sont de petits états ouverts comme des caravanserais, forcés de loger les premiers qui y abordent : c’est pourquoi leur seule ressource, est de s’attacher aux grandes puissances, & leur faire part de leur frayeur, plutôt que de leur amitié. En un mot, pour achever de peindre l’Italie de nos jours, en empruntant le langage la Poésie.

La nature en vain bienfaisante,
Veut enrichir ces lieux charmans,
Des prêtres la main désolante,
Etouffe ses plus beaux présens ;
Les monsignors, soi disans grands,
Seuls dans leurs palais magnifiques,
Y sont d’illustres fainéans,
Sans argent, & sans domestiques.
Pour les petits, sans liberté,
Martyrs du joug qui les domine,
Ils ont fait vœu de pauvreté,
Priant Dieu par oisiveté,
Et toujours jeûnant par famine.

Nous n’ajoutons pas les autres strophes de mylord Harvey, qui sont assez connues, parce que nous ne faisons pas la satyre des états : mais on doit nous permettre des tableaux vrais & spirituels, quand ils s’offrent d’eux-mêmes, & qu’ils peuvent délasser le lecteur de son attention à nos autres articles, souvent rebutans par leur longueur ou leur sécheresse. (D. J.)