L’Encyclopédie/1re édition/ENNUI

ENNUI, s. m. (Morale philos.) espece de déplaisir qu’on ne sauroit définir : ce n’est ni chagrin, ni tristesse ; c’est une privation de tout plaisir, causée par je ne sai quoi dans nos organes ou dans les objets du dehors, qui au lieu d’occuper notre ame, produit un mal-aise ou dégoût, auquel on ne peut s’accoûtumer. L’ennui est le plus dangereux ennemi de notre être, & le tombeau des passions ; la douleur a quelque chose de moins accablant, parce que dans les intervalles elle ramene le bonheur & l’espérance d’un meilleur état : en un mot l’ennui est un mal si singulier, si cruel, que l’homme entreprend souvent les travaux les plus pénibles, afin de s’épargner la peine d’en être tourmenté.

L’origine de cette triste & fâcheuse sensation vient de ce que l’ame n’est ni assez agitée, ni assez temuée. Dévoilons ce principe de l’ennui avec M. l’abbé du Bos, qui l’a mis dans un très-beau jour, en instruisant les autres de ce qui se passe en eux, & qu’ils ne sont pas en état de démêler, faute de savoir remonter à la source de leurs propres affections.

L’ame a ses besoins comme le corps, & l’un de ses plus grands besoins est d’être occupée. Elle l’est par elle-même en deux manieres ; ou en se livrant aux impressions que les objets extérieurs font sur elle, & c’est ce qu’on appelle sentir ; ou bien en s’entretenant par des spéculations sur des matieres, soit utiles, soit curieuses, soit agréables, & c’est ce qu’on appelle refléchir & méditer.

La premiere maniere de s’occuper est beaucoup plus facile que la seconde : c’est aussi l’unique ressource de la plûpart des hommes contre l’ennui ; & même les personnes qui savent s’occuper autrement sont obligées, pour ne point tomber dans la langueur qui suit la durée de l’occupation, de se préter aux emplois & aux plaisirs du commun des hommes. Le changement de travail & de plaisir remet en mouvement les esprits qui commencent à s’appesantir : ce changement semble rendre à l’imagination épuisée une nouvelle vigueur.

Voilà pourquoi nous voyons les hommes s’embarrasser de tant d’occupations frivoles & d’affaires inutiles ; voilà ce qui les porte à courir avec tant d’ardeur après ce qu’ils appellent leur plaisir, comme à se livrer à des passions dont ils connoissent les suites fâcheuses, même par leur propre expérience. L’inquiétude que les affaires causent, ni les mouvemens qu’elles demandent, ne sauroient plaire aux hommes par eux-mêmes. Les passions qui leur donnent les joies les plus vives, leur causent aussi des peines durables & douloureuses ; mais les hommes craignent encore plus l’ennui qui suit l’inaction, & ils trouvent dans les mouvemens des affaires & dans l’ivresse des passions, une émotion qui les remue. Les agitations qu’elles excitent, se réveillent encore durant la solitude ; elles empêchent les hommes de se rencontrer tête à tête, pour ainsi dire, avec eux-mêmes, sans être occupés, c’est-à-dire de se trouver dans l’affliction ou dans l’ennui.

Quand dégoûtés de ce qu’on appelle le monde, ils prennent la résolution d’y renoncer, il est rare qu’ils puissent la tenir. Dès qu’ils ont connu l’inaction, dès qu’ils ont comparé ce qu’ils souffroient par l’embarras des affaires & par l’inquiétude des passions avec l’ennui de l’indolence, ils viennent à regretter l’état tumultueux dont ils étoient si las. On les accuse souvent à tort d’avoir fait parade d’une modération feinte, lorsqu’ils ont pris le parti de la retraite, ils étoient alors de bonne-foi : mais comme l’agitation excessive leur a fait souhaiter une pleine tranquillité, un trop grand loisir leur a fait regretter le tems où ils étoient toûjours occupés. Les hommes sont encore plus legers qu’ils ne sont dissimulés ; & souvent ils ne sont coupables que d’inconstance, dans les occasions où on les accuse d’artifice. « Je crois des hommes plus mal-aisément la constance, que toute autre chose, & rien plus aisément & plus communément que l’inconstance », dit Montagne.

En effet l’agitation où les passions nous tiennent, même durant la solitude, est si vive, que tout autre état est un état de langueur auprès de cette agitation. Ainsi nous courons, par instinct, après les objets qui peuvent exciter nos passions, quoique ces objets fassent sur nous des impressions qui nous coûtent souvent des nuits inquietes & des journées pleines d’amertume : mais les hommes en général souffrent encore plus à vivre sans passions que les passions ne les font souffrir.

L’ame trouve pénible, & même souvent impraticable la seconde maniere de s’occuper, qui consiste à méditer & à refléchir, principalement quand ce ce n’est pas un sentiment actuel ou récent, qui est le sujet des réflexions. Il faut alors que l’ame fasse des efforts continuels pour suivre l’objet de son attention ; & ces efforts rendus souvent infructueux, par la disposition présente des organes du cerveau, n’aboutissent qu’à une contention vaine & stérile, où l’imagination trop allumée ne présente plus distinctement aucun objet ; & une infinité d’idées sans liaisons & sans rapport, s’y succedent tumultueusement l’une à l’autre. Alors l’esprit las d’être tendu, se relâche ; & une rêverie morne & languissante, durant laquelle il ne joüit précisément d’aucun objet, est l’unique fruit des efforts qu’il a faits pour s’occuper lui-même.

Il n’est personne qui n’ait éprouvé l’ennui de cet état, où l’on n’a pas la force de penser à rien ; & la peine de cet autre état où, malgré soi, on pense à trop de choses, sans pouvoir se fixer à son gré sur aucune en particulier. Peu de personnes mêmes sont assez heureuses pour n’éprouver que rarement un de ces états, & pour être ordinairement à elles-mêmes une bonne compagnie. Un petit nombre peut apprendre cet art, qui, pour me servir de l’expression d’Horace, fait vivre en amitié avec soi-même, quod te tibi reddat amicum.

Il faut, pour en être capable, avoir un certain tempérament qui rend ceux qui l’apportent en naissant très-redevables à la Providence ; il faut encore s’être adonné dès la jeunesse à des études & à des occupations, dont les travaux demandent beaucoup de méditation : il faut que l’esprit ait contracté l’habitude de mettre en ordre ses idées, & de penser sur ce qu’il lit ; car la lecture où l’esprit n’agit point, & qu’il ne soûtient pas en faisant des réflexions sur ce qu’il lit, devient bien-tôt sujette à l’ennui. Mais à force d’exercer son imagination, on la dompte ; & cette faculté rendue docile, fait ce qu’on lui demande. On acquiert, à force de méditer, l’habitude de transporter à son gré sa pensée d’un objet sur un autre, ou de la fixer sur un certain objet.

Cette conversation avec soi-même met ceux qui la savent faire à l’abri de l’état de langueur & de misere, dont nous venons de parler. Mais, comme on l’a dit, les personnes qu’un sang sans aigreur & des humeurs sans venin ont prédestinées à une vie intérieure si douce, sont bien rares ; la situation de leur esprit est même inconnue au commun des hommes, qui, jugeant de ce que les autres doivent souffrir de la solitude, par ce qu’ils en souffrent eux mêmes, pensent que la solitude est un mal douloureux pour tout le monde.

Puisqu’il est si rare & comme impossible de pouvoir toûjours remplir l’ame par la seule méditation, & que la maniere de l’occuper, qui est celle de sentir, en se livrant aux passions qui nous affectent, est une ressource dangereuse & funeste, cherchons contre l’ennui un remede praticable, à portée de tout le monde, & qui n’entraîne aucun inconvénient, ce sera celui des travaux du corps réunis à la culture de l’esprit, par l’exécution d’un plan bien concerté que chacun peut former & remplir de bonne heure, suivant son rang, sa position, son âge, son sexe, son caractere, & ses talens.

Il est aisé de concevoir comment les travaux du corps, même ceux qui semblent demander la moindre application, occupent l’ame ; & quand on ne concevroit pas ce phénomene, l’expérience apprend qu’il existe. L’on sait également que les occupations de l’esprit produisent alternativement le même effet. Le mêlange de ces deux especes d’occupations, fournissant un objet qu’on remplit avec soin chaque jour, mettra les hommes à couvert des amertumes de l’ennui.

Il faut donc éviter l’inaction & l’oisiveté, tant par remede que pour son propre bonheur. La Bruyere dit très-bien que l’ennui est entré dans le monde par la paresse, qui a tant de part à la recherche que les hommes font des plaisirs de la société, c’est à dire des spectacles, du jeu, de la table, des visites, & de la conversation. Mais celui qui s’est fait un genre de vie, dont le travail est à la fois l’aliment & le soûtien, a assez de soi-même, & n’a pas besoin des plaisirs dont je viens de parler pour chasser l’ennui, parce qu’alors il ne le connoît point. Ainsi le travail de toute espece est le vrai remede à ce mal. Quand même le travail n’auroit point d’autre avantage ; quand il ne seroit pas le fonds qui manque le moins, comme dit la Fontaine, il porteroit avec lui sa récompense dans tous les états de la vie, autant chez le plus puissant monarque, que chez le plus pauvre laboureur.

Qu’on ne s’imagine point que la puissance, la grandeur, la faveur, le crédit, le rang, les richesses, ni toutes ces choses jointes ensemble, puissent nous préserver de l’ennui ; on s’abuseroit grossierement. Pour convaincre tout le monde de cette vérité, sans nous attacher à la prouver par des réflexions philosophiques qui nous meneroient trop loin, il nous suffira de parler d’après les faits, & de transcrire ici, des anecdotes du siecle de Louis XIV. un seul trait d’une des lettres de madame de Maintenon à madame de la Maisonfort : il est trop instructif & trop frappant pour y renvoyer le lecteur.

« Que ne puis-je, dit madame de Maintenon, vous peindre l’ennui qui dévore les grands, & la peine qu’ils ont à remplir leurs journées ! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu’on auroit eu peine à imaginer ? Je suis venue à la plus haute faveur, & je vous proteste, ma chere fille, que cet état me laisse un vuide affreux ». Elle dit un autre jour au comte d’Aubigné son frere : « Je ne peux plus tenir à la vie que je mene, je voudrois être morte ». On sait quelle réponse il lui fit.

Je conclus que si quelque chose étoit capable de détromper les hommes du bonheur prétendu des grandeurs humaines, & les convaincre de leur vain appareil contre l’ennui, ce seroit ces trois mots de madame de Maintenon : Je n’y peux plus tenir, je voudrois être morte. Article de M. le Chevalier de Jaucourt.