L’Encyclopédie/1re édition/CARNOSITÉ

Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 691-692).
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CARNOSITÉ, s. f. terme de Chirurgie, qui signifie une excroissance charnue & fongueuse formée dans l’urethre ou col de la vessie, ou dans la verge, qui bouche le passage des urines.

Les carnosités sont très-difficiles à guérir : on ne les connoit guere qu’en introduisant la sonde dans le passage, où elle trouve en ce cas de la résistance. Elles viennent ordinairement de maladies vénériennes négligées ou mal guéries.

Les auteurs ne conviennent point unanimement de l’existence des carnosités. Ils reconnoissent tous une maladie dans le canal de l’urethre, qui occasionne une difficulté d’uriner, laquelle consiste en ce que le jet de l’urine est fort délié, fourchu & de travers. Les efforts que font inutilement les malades pour pisser, rendent cette action fort douloureuse, & leur fait rejetter souvent les excrémens en même tems. La vessie, en ne se vuidant qu’imparfaitement, peut s’enflammer & s’ulcérer par l’acrimonie que l’urine contracte en séjournant dans la cavité de ce viscere. Cette maladie est très-fâcheuse ; elle peut avoir plusieurs suites funestes, telles que la rétention totale d’urine, & l’impossibilité de pénétrer dans la vessie avec la sonde, ce qui met les malades dans le cas d’une opération. Voyez Rétention d’urine. Il peut aussi se faire des crevasses à l’urethre, & en conséquence une inondation d’urine dans le tissu cellulaire qui entoure la vessie & le rectum : de là des abcès gangréneux, suivis de fistules, &c.

M. Dionis attribue la cause de tous ces accidens à des cicatrices qui se sont faites sur des ulceres durs & calleux de l’intérieur de l’urethre. Il assûre que quelque diligence qu’il ait faite en ouvrant des corps qu’on accusoit d’avoir des carnosités, il n’en a jamais trouvé. Il traite d’erreur commune la persuasion de l’existence des carnosités. Il ajoûte que ceux qui prétendoient avoir des remedes particuliers pour les guérir, avoient intérêt de confirmer cette erreur plûtôt que d’en desabuser ; d’autant plus que cette maladie ayant été abandonnée des véritables Chirurgiens, étoit devenue le partage des charlatans ou distributeurs de secrets.

Dionis rapporte à ce sujet l’exemple de Jean-Baptiste Loiseau, maître Chirurgien de Bordeaux, qui dans un recueil d’observations chirurgicales qu’il a écrites, dit qu’il fut appellé pour traiter le roi Henri IV. d’une carnosité ; qu’il l’avoit pansé & guéri, & qu’il en avoit été récompensé par une charge de Chirurgien de sa Majesté, que le Roi lui donne. Dionis tient cette histoire pour apocryphe : « elle ne prouve point, dit-il, qu’il y ait des carnosités ; elle fait voir que ce M. Loiseau fait le mystérieux, & tient du charlatan, en publiant ce qu’il a fait, sans dire ni les moyens, ni les remedes dont il s’est servi. S’il avoit été vrai, continue-t-il, que le Roi eût eu une carnosité ; il falloit qu’en écrivant cette histoire, M. Loiseau ne fit point un secret ni de la méthode, ni des drogues qu’il avoit employées à une guérison pour laquelle il avoit été si libéralement gratifié : & puisqu’il se taît sur l’essentiel, ajoûte M. Dionis, je tiens le tout pour apocryphe ». Ce raisonnement est d’un ami du genre humain : mais il il n’est pas concluant contre les carnosités.

Des praticiens postérieurs à M. Dionis ont essayé dans la maladie dont est question, de dilater peu-à-peu le canal de l’urethre, en se servant d’abord de sondes de plomb fort déliées, & les augmentant ensuite jusqu’à rétablir le diametre naturel de ce conduit. D’autres, avec des bougies de cordes à boyau qui se gonflent par l’humidité, sont parvenus à mettre en forme le canal de l’urethre ; ils ont en conséquence attribué le rétrécissement de l’urethre au gonflement du tissu spongieux de ce canal, en rejettant l’opinion des carnosités & des cicatrices.

Benevole, Chirurgien de Florence, a composé en 1725, un petit traité en langue Italienne, sur les maladies de l’urethre. Il n’est d’aucune des opinions que nous venons d’exposer : il pense que la maladie fâcheuse dont nous parlons, est un effet de la tuméfaction des glandes prostates en conséquence de leur ulcération, puisque l’ulcere de cette glande est toûjours le principe de ce qu’on appelle carnosité.

S’il m’étoit permis d’exposer mon sentiment après celui de tous ces praticiens, je dirois librement qu’ils ont erré en donnant pour cause exclusive le vice que quelques observations leur avoient fait appercevoir ; & je pense qu’ils n’ont trouvé cette maladie si rebelle, que pour avoir reglé leur méthode de traiter invariablement sur la cause qu’ils avoient reconnue, & qu’ils croyoient être unique.

Le rétrécissement de l’urethre par la présence des carnosités est indubitable. La maniere avec laquelle M. Daran traite ces maladies, en est une preuve. Il se sert de bougies, qui mettent en suppuration les obstacles de l’urethre. A mesure qu’ils disparoissent, l’urine reprend son cours ; & lorsqu’elle sort à plein canal, & que les bougies d’une grosseur convenable passent librement jusque dans la vessie, il cicatrise le canal avec des bougies dessiccatives. On voit que M. Daran traite ces maladies comme on feroit un ulcere à la jambe. On doit rendre justice à la vérité : on ne peut disconvenir des succès de M. Daran ; son application à cette sorte de traitement, en lui faisant honneur, en fait beaucoup à la Chirurgie, dont cette maladie étoit presque devenue l’opprobre. Les guérisons qu’il a faites, ne sont point comme quelques personnes le pensent, le fondement d’une nouvelle théorie : elles rétablissent la doctrine des anciens ; elles encouragent tous les Chirurgiens à ne pas abandonner le traitement d’une maladie, & à ne pas se rebuter par les difficultés qu’il présente. M. Daran possede un remede pour mettre les obstacles de l’urethre en suppuration : il a apparemment de raisons particulieres pour en garder le secret. Mais il y a tant de personnes qui ont besoin d’un tel secours ! ce remede n’auroit-il point de substituts qu’un habile Chirurgien pourroit employer ? M. Goulard, célebre Chirurgien de Montpellier, en a découvert un qui produit les meilleurs effets, & qu’il a communiqué à la société royale de cette ville dont il est membre. La connoissance de la cause de la maladie fournira toûjours des vûes efficaces à un praticien suffisamment éclairé. J’ai réussi à vaincre quelques obstacles, & à mettre l’urethre en suppuration avec des bougies, couvertes d’un mêlange d’emplâtres de Vigo cum mercurio, & de diachylam cum gummis, parties égales. Lorsque le conduit a été parfaitement libre, j’ai procuré la cicatrice des ulceres avec des bougies couvertes d’emplâtre de pierre calaminaire.

Aquapendente, au chap. xiv. du livre III. des Ulceres & Fistules, décrit la méthode curative des carnosités de l’urethre. Les personnes de l’art ne lisent point ce qu’on en dit sans en tirer quelque fruit.

Les bougies suppuratives ne sont point capables de détruire les cicatrices, & de remédier aux rétrécissemens de l’urethre par le gonflement du tissu spongieux. Dans quelques-uns de ces cas, il faut avoir recours à l’usage des dilatans, & dans d’autres aux cathérétiques ; remedes dont l’application demande beaucoup de prudence & de circonspection. On trouve un mémoire de M. Petit, dans le I. volume des Mémoires de l’académie royale de Chirurgie, où l’on voit comment ce grand Chirurgien a guéri des rétrécissemens de l’urethre par l’usage des médicamens, & par opération.

Ambroise Paré, qui a fort bien traité des carnosités dans les chap. xxiij. & suiv. de son XIX. livre, propose des sondes tranchantes pour franchir l’obstacle qu’apportent les cicatrices de l’urethre. M. Foubert vient de rétablir & de perfectionner l’usage de ces sondes, que les modernes avoient méprisées. Une personne qui avoit dans l’urethre un obstacle sur lequel les bougies de M. Daran n’agissoient point, consulta, de concert avec ce Chirurgien, plusieurs maîtres de l’art. On ne put jamais parvenir à la sonder. M. Foubert qui fut appellé ensuite, examina attentivement ce qui se passoit lorsque le malade faisoit des efforts pour uriner : il tenoit l’extrémité de sa sonde sur l’obstacle ; & tâtant extérieurement la continuité de l’urethre, il observa que l’urine n’étoit retenue que par une cloison. Il promit de sonder le malade & de le guérir. Il demanda huit jours pour combiner les moyens convenables. Il fit armer une algalie d’une pointe de trocar, qui au moyen d’un stylet, pouvoit être poussée hors de la sonde, ou y rester cachée. M. Foubert introduisit cette sonde dans l’urethre la pointe renfermée ; ayant posé l’extrémité de l’algalie sur l’obstacle, il poussa le stylet, fit sortir la pointe du trocar, & perça le diaphragme contre nature, qui bouchoit la plus grande partie du canal. Il retira la pointe du trocar dans l’algalie, qu’il poussa ensuite très-facilement jusque dans la vessie. Le malade est parfaitement guéri par la cicatrice qui s’est formée pendant qu’on tenoit une sonde d’un diametre convenable dans le conduit de l’urine.

Les autres vices de l’urethre exigent des soins & des opérations particulieres. Voyez Rétention d’urine. (Y)