L’Encyclopédie/1re édition/CALENDRE

Texte établi par D’Alembert, Diderot (Tome 2p. 551-552).
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* CALENDRE, s. m. machine qui sert à tabiser & à moirer certaines étoffes, & à cacher les défauts des toiles & de quelques autres étoffes. Cette machine qu’on voit fig. 2. Pl. XI. des manufactures en soie, est composée de deux montans AB, ab, fixés en Aa, dans un bâtis de gros bois de charpente, ou dans un massif de pierre CDcd ; ce massif est couvert d’un grand bloc de marbre EAFeaf qui embrasse par chacun de ses bouts un des montans, & descend ensuite en plans inclinés : les deux plans inclinés sont séparés par une grande surface plane : ce marbre s’appelle la table inférieure de la calendre : sa partie plane Hh est garnie d’une plaque de cuivre d’un pouce d’épaisseur ; les montans AB, ab, sont ouverts selon la longueur de la calendre, chacun de deux ouvertures ii, kk ; II, KK. Les trois ouvertures kk, KK, II, sont chacune garnies d’une poulie ; les montans sont encore consolidés par une traverse Bb : on remarque à celui qui est marqué AB, un boulon percé dans son milieu, & tenu par deux pitons cloüés sur les côtés du montant. On voit sur la table deux rouleaux L, l, & sur ces rouleaux une sorte piece de bois OMNnop, dont la surface inférieure MNnm, imite celle de la table ; ses extrémités MN, mn, sont coupées en plans inclinés, & sa partie Nn est plate & garnie pareillement d’une table de cuivre d’un pouce au moins d’épaisseur ; à chaque extrémité de cette piece de bois, sur le milieu, est assemblé perpendiculairement un montant OP, op ; chacun de ces montans OP, op, est percé de deux ouvertures, selon la longueur de la calendre, qq, rr, QQ, RR ; & il y a dans chacune de ces quatre ouvertures une poulie ; les extrémités supérieures des montans OP, op, sont consolidées & soûtenues par une forte barre de fer Pp qui les traverse. Sur le bois OMNnmo est assis un massif de pierre de taille ustVST du plus grand poids. À l’une des extrémités de la calendre est un plancher ABCD. Sur le milieu de ce plancher est arrêté une espece de treuil ou tourniquet FGHE, à la partie supérieure duquel, au-dessous du tambour, est adapté un levier ou bras ou aisselier IK, qui porte à son extrémité K un bout de traverse armé de deux pitons ou anneaux LL. Une corde attachée au boulon x passe sous la poulie QQ, revient dessus la même poulie, passe sous la poulie II, revient dessus la même poulie, passe sous la poulie RR, revient dessus la même poulie, passe sous la poulie KK, revient dessus la même poulie, & se rend sur le tambour supérieur G du tourniquet FE. Une corde fixée à la broche y passe dessous la poulie rr, revient dessous la même poulie, passe dessus la poulie kk, revient dessous la même poulie, passe dessus la poulie qq, revient dessous la même poulie, traverse le montant ab par l’ouverture ii, & se rend sur le tambour inférieur H du tourniquet FE, sous le plancher AB CD. La corde x & la corde y s’enveloppent sur leurs tambours, chacune en sens contraire. Si donc on attelle un cheval au bras IK, & qu’il fasse envelopper la corde xG sur le tambour G ; la masse MNnm & tout son équipage avancera dans la direction mM, & à mesure que la corde xG s’enveloppera sur le tambour G, la corde yH se developpera de dessus le tambour H. Si la corde xG se developpe de dessus son tambour G, la corde yH s’enveloppera sur le sien, & la masse MNnm & tout son équipage reviendra dans la place Mn. On a donc par ce méchanisme le moyen de faire aller & venir la masse MNnm & toute sa charge ; & cette machine est ce qu’on appelle une calendre.

L’usage de cette machine est, comme nous avons dit, de tabiser & de moirer : on entend par moirer, tracer sur une étoffe ces sillons de lustre qui semblent se succéder comme des ondes qu’on remarque sur certaines étoffes de soie & autres, & qui s’y conservent plus ou moins de tems ; & il n’y a de différence entre tabiser & moirer, que celle qui est occasionnée par la grosseur du grain de l’étoffe ; c’est-à-dire, que dans le tabis, le grain de l’étoffe n’étant pas considérable, les ondes se remarquent moins que dans le moiré où le grain de l’étoffe est plus considérable. L’opération de la calendre n’est pas entierement la même pour toutes les étoffes, & l’on ne moire pas précisément comme l’on tabise : pour moirer on prend un coutil, & un rouleau L ou l, comme on le voit sous la calendre ; on fait faire au coutil un tour sur le rouleau ; on plie l’étoffe à moirer en deux selon sa longueur, ensorte que la lisiere se trouve sur la lisiere. Puis on la met en zig-zag, ensorte que l’étendue de chaque zig-zag soit à peu près celle du rouleau, & que chaque pli couvre en partie celui qui le précede, & soit couvert en partie par celui qui le suit, comme on voit même Pl. fig. 2. A B est le rouleau ; 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, &c. sont les zig-zags de l’étoffe. On enveloppe l’étoffe ainsi pliée en zig-zag sur le rouleau, observant de serrer chaque tour à force de bras, les uns contre les autres, par le moyen du coutil ; & l’on continue de plier en zig-zag, & d’envelopper jusqu’à la fin de la piece. On ne met guere sur un rouleau plus de trente à trente-cinq aunes de gros grain, comme moire, cannelé, & autres semblables, & guere plus de cinquante aunes, si c’est un petit grain ; le coutil qui enveloppe n’en a pas plus de six, sur trois quarts de large. On appelle fourreau, cette enveloppe de coutil qui suit tous les tours de l’étoffe en zig-zag sur le rouleau. Il faut observer quand on roule la piece à moirer de mettre la lisiere en face de soi, & de mouiller la tête du fourreau, afin d’arrêter l’étoffe & le fourreau sur le rouleau.

Lorsque le rouleau est ainsi chargé, on le fait passer sous la calendre, & on lui en donne vingt-cinq tours. On entend par un tour une allée & une venue, c’est-à-dire qu’on fait aller & venir la masse MNnm avec sa charge vingt-cinq fois. On retire ensuite le rouleau, on déroule l’étoffe, puis on la remet en zig-zag, mais de maniere que les parties de l’étoffe, qui faisoient l’extrémité des premiers zig-zags, fassent le milieu de ceux-ci. Cela fait, on la remet sous la calendre, & on lui donne encore quinze tours, après lesquels on retire le rouleau, on développe l’étoffe, & on la dresse ; la dresser, c’est la mettre en plis égaux d’une demi aune, mais non pas en zig-zag, sans toutefois l’ouvrir ; quand elle est dressée, on la presse à chaud. La presse des calendriers n’a rien de particulier : on a des plaques de fer chaud de la grandeur de l’étoffe pliée ; on met une plaque de fer chaud tiede, on la couvre d’une feuille de carton ; on met l’étoffe pliée sur ce carton ; on met une autre plaque de fer chaud sur l’étoffe avec une autre feuille de carton, & on serre le tout à force de bras. Cette précaution de presser à chaud l’étoffe moirée, fait tenir l’onde plus long-tems ; sans la presse, l’humidité agiroit tellement sur les ondes, qu’elle les effaceroit dans les envois qu’on fait au loin des étoffes moirées. On presse tous les draps à plaque chaude, excepté l’écarlate.

Il s’ensuit de ce qui précede, que la moire n’est ni un effet du travail de l’étoffe, ni un effet de la teinture ; que ce n’est autre chose que les différentes impressions des plis de l’étoffe sur elle-même ; ces plis appliqués sur l’étoffe par un poids immense, en écrasent le grain en zig-zag, & forment en entraînant le rouleau, ces ondes ou reflects de lumiere qui frappent si agréablement les yeux. Le massif de pierre ust, VST, est ordinairement de vingt-six à vingt-sept mille livres pesant : on le pousse à la calendre royale jusqu’à quarante mille.

Pour tabiser, on plie en deux, mais on ne fait point de zig-zag ; on se contente de bien rouler l’étoffe sur elle-même, & de bien serrer les tours les uns sur les autres. L’étoffe étant foible, si on la mettoit en zig-zag comme pour moirer, elle ne pourroit soûtenir l’impression des plis appliqués par le poids, sans s’érailler & même se déchirer. Quand on presse les étoffes tabisées, c’est à froid ; on observe seulement d’en séparer chaque lit par des planches.

Mais soit moire, soit tabis, les étoffes ne passent qu’une nuit sous la presse.

Les belsamines qui sont fil & soie se tabisent seulement. On ne met les damas sur fil à la calendre que pour les unir, leur donner plus d’œil, les faire paroître serrés, & les allonger. L’allongement est de trois aunes sur quarante, selon toutefois que la chaîne a été plus ou moins tendue, & la trame plus ou moins frappée ; les étoffes de Paris, les satins sur coton, la papeline, s’étendent à la calendre : mais quand cette derniere est déroulée, elle se remet dans le même état : ce qui est commun à toutes les étoffes en laine. Il y a des camelots qui se moirent, mais c’est à force de calendre & de presse à feu. On calendre les toiles à carreaux & les toiles de coton ; les toiles de coton, pour les faire paroître serrées. Les toiles à carreaux s’étendent beaucoup & ne se remettent pas. La calendre écrase les fleurs des siamoises à fleurs & d’autres étoffes figurées, & les empêche d’avoir du relief. Les siamoises à raies sont exposées à un inconvenient sous la calendre, c’est de faire serpenter leurs raies. On donne à ces étoffes, & aux toiles à carreaux, dix à douze tours, en deux reprises ; après les six premiers tours, elles se lâchent tellement sur le rouleau qu’il faut les resserrer. On donne plus ou moins de tours, selon que l’étoffe est plus ou moins dure. Les papelines ne se pressent point ; il faut les tenir roulées, afin qu’elles ne se retirent pas. On presse les toiles à carreaux, à coton ; mais on observe d’avoir des ais & de les rouler dessus ; autant de pieces, autant d’ais. Les siamoises & les toiles communes se pressent seulement, cueillies ou faudées, c’est-à-dire plis sur plis.

Il n’est permis qu’aux maîtres Teinturiers d’avoir des calendres. On paye la moire deux sous par aunes ; les belsamines, un sou ; les tabis, six blancs ou deux sous ; les autres étoffes, à peine un liard ; les toiles communes, un liard.

Les rouleaux dont on se sert sont de charme ; ils ont trois piés huit pouces de longs, y compris les pommes ou poignées, sur six à sept pouces de diametre. Ils servent tout au sortir des mains du Tourneur ; ils ne sont pas tous également bons : les filamenteux & blancs sont préférables aux durs & roux. Ces premiers ne se paîtrissent ni ne se cassent. S’il arrive à un rouleau de s’écraser, il faut arrêter sur le champ la calendre ; sans cela, les fragmens du rouleau couperoient l’étoffe.

Quand les pieces ont peu d’aunage, on les calendre les unes sur les autres ; le moins qu’on en puisse calendrer à la fois, c’est douze ou quinze aunes, quand elles ne se doublent pas ; & sept à huit aunes, quand elles se doublent ou plient en deux. Toutes les étoffes ne se serrent pas sur le rouleau également bien. Quand on les apperçoit lâches, il faut les dérouler. Pour empêcher les pieces de se décharger les unes sur les autres, ou on les fait seules, ou on les sépare par des papiers blancs sur le même rouleau. Quand on a des rouleaux neufs, il est à propos de les faire travailler d’abord avec des pieces qui soient en largeur de toute la longueur de ces rouleaux. Il arrive d’en perdre jusqu’à vingt, trente, quarante en une semaine.

Lorsqu’on s’apperçoit qu’il se forme un bourlet à l’étoffe moite, ou qu’étant seche & la calendre glissant dessus, le rouleau se dérange, on le remet en place avec une mailloche ; ce qui s’appelle en terme de l’art, châtier le rouleau.

Mais la maniere dont on fait mouvoir la masse MN, nm, avec sa charge, n’est pas la seule qui soit en usage. Il y a des calendres où la piece de bois MN, nm, est toute plate, comme on voit même Pl. fig. 3. La table inférieure est terminée à ses deux extrémités Gg en plans inclinés ; il y a à la masse ust, UST, deux anneaux Pp ; il passe dans ces deux anneaux deux crochets Rr ; ces crochets sont attachés aux extrémités de deux cables, dont l’un se roule sur l’arbre XX ; quand l’autre se développe, on fait tourner l’arbre XX, par la grande roue YY, dans laquelle des hommes montent, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; ce qui fait aller & venir la masse MN, nm, avec sa charge & ses rouleaux Ll qu’elle presse ; quand on veut retirer les rouleaux, on fait avancer la masse MN, nm, vers l’une des extrémités de la table Gg, jusqu’à ce que la partie de cette masse, qui correspond à un des plans inclinés étant plus lourde que l’autre, & l’emportant en haut, comme on voit dans la figure, elle n’appuie plus dessus le rouleau.

Il y a à Paris deux calendres royales, la grande & la petite ; la grande a sa table inférieure d’un marbre bien uni, & la supérieure d’une plaque de cuivre bien polie : la petite a les deux tables de fer ou d’acier bien poli ; au lieu que les calendres ordinaires des Teinturiers n’ont que des tables de bois.

Avant M. Colbert il n’y avoit point de calendre en France ; c’est à l’amour que ce grand ministre avoit pour les arts & pour les machines utiles, que nous devons les premieres calendres.

On prétend que la calendre à roue est meilleure que la calendre à cheval, parce qu’elle a le mouvement plus égal & plus uni ; reste à savoir si un peu d’irrégularité dans le mouvement est un désavantage, quand il s’agit de former des ondes sur une étoffe.