L’Avenir de la philosophie (1932)

L’Avenir de la philosophie
“The Future of Philosophy”, in: College of the Pacific Publications in Philosophy, 1, 1932, S. 45-62.
Traduction placée dans le domaine public par le traducteur
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L’étude de l’histoire de la philosophie est peut-être la recherche la plus passionnante pour quiconque est avide de comprendre la civilisation et la culture de l’espèce humaine, car tous les différents éléments de la nature humaine qui servent à édifier la culture d’une époque déterminée ou d’un pays se reflétent d’une manière ou d’une autre dans la philosophie de cette époque ou de ce pays.

L’histoire de la philosophie peut être étudiée de deux points de vue distincts. Le premier point de vue est celui de l’historien ; le second est celui du philosophe. Chacun abordera l’étude de l’histoire de la philosophie avec des sentiments différents. L’historien sera saisi du plus grand enthousiasme au contact des grandes œuvres des penseurs de tous les temps, au spectacle de l’immense énergie mentale et de l’imagination, du zèle et du désintéressement qu’ils ont consacré à leurs créations, et l’historien tirera le plus grand plaisir de toutes ces réalisations. Le philosophe, bien entendu, quand il étudie l’histoire de la philosophie, en sera également ravis, et il ne peut s’empêcher d’être inspiré par ce merveilleux déploiement du génie à travers tous les âges. Mais, à la vue que la philosophie lui présente, il ne pourra se réjouir avec exactement les mêmes sentiments que l’historien. Il ne pourra apprécier les pensées des temps anciens et modernes sans être troublé par des sentiments d’une toute autre nature.

Le philosophe ne peut se contenter de demander, comme l’historien voudrait le demander de tous les systèmes de pensée — si ces derniers sont beaux, brillants, historiquement importants, et ainsi de suite. La seule question qui l’intéressera est la suivante : « Quelle vérité y a-t-il dans ces systèmes ? » Et, aussitôt qu’il pose la question, il sera découragé en regardant l’histoire de la philosophie, car, comme vous le savez tous, il y a tant de contradictions entre les différents systèmes — tant de querelles et de dissensions entre les différentes opinions qui ont été avancées en différentes périodes par différents philosophes appartenant à des nations différentes — qu’il semble à première vue tout à fait impossible de croire qu’il y a quelque chose comme un progrès régulier dans l’histoire de la philosophie, comme il semble en exister dans d’autres recherches de l’esprit humain, la science ou la technique par exemple.

La question que nous allons poser ce soir est la suivante : « Est-ce que ce chaos qui a existé jusqu’ici continuera à exister dans le futur ? » Les philosophes iront-ils toujours se contredisant les uns les autres, chacun ridiculisant les opinions des autres, ou y aura-t-il enfin une sorte d’accord universel, une unité mondiale des croyances philosophiques ?

Tous les grands philosophes crurent qu’avec leurs propres systèmes une nouvelle ère de la pensée avait commencé, qu’ils avaient, enfin, découvert la vérité définitive. S’ils n’y avaient pas cru, ils auraient pu difficilement accomplir quoi que ce soit. Ce fut vrai, par exemple, de Descartes, quand il exposa la méthode qui fit de lui « le père de la philosophie moderne », comme on l’appelle habituellement ; de Spinoza, quand il tenta d’introduire la méthode mathématique en philosophie ; et même de Kant, quand il dit, dans la préface de son plus grand ouvrage, qu’à partir de maintenant, la philosophie pourrait commencer à travailler avec une assurance que seule la science avait possédée jusqu’à présent. Tous crurent qu’ils avaient pu mettre un terme au chaos et commencer quelque chose de tout à fait nouveau qui aurait enfin abouti à une augmentation de la valeur des opinions philosophiques. Mais l’historien ne peut partager cette croyance ; cela peut même lui sembler ridicule.

Nous voulons poser la question : « Quel sera l’avenir de la philosophie ? » exclusivement du point de vue du philosophe. Toutefois, pour répondre à cette question, il nous faudra recourir à la méthode de l’historien, car nous ne pourrons dire quel sera l’avenir de la philosophie que dans la mesure où nos conclusions seront tirées de notre connaissance de son passé et de son présent.

Le premier effet d’un examen historique des opinions philosophiques est que nous nous sentons sûr de ne pouvoir accorder aucune confiance à aucun système. Si tel est le cas — si nous ne pouvons être cartésiens, spinozistes, kantiens, et ainsi de suite —, il semble que la seule possibilité soit que nous devenions sceptiques et enclins à croire qu’il ne peut exister de système philosophique vrai, car, s’il y avait un tel système, il semble qu’il aurait dû au moins avoir été présenti et qu’il se serait montré lui-même de quelque manière. Cependant, lorsque nous examinons l’histoire de la philosophie avec honnêteté, il semble que les choses se présentent comme s’il n’y avait aucune trace d’une découverte qui pourrait conduire à une opinion philosophique unanime.

En vérité, cette conclusion sceptique a été tirée par bon nombre d’historiens, et il y a même quelques philosophes qui en vinrent à la conclusion qu’il n’y a pas de progrès philosophique, et que la philosophie elle-même n’est rien d’autre que l’histoire de la philosophie. Cette opinion fut défendue, au début du siècle, par plus d’un philosophe, et on la nomma « historicisme ». Que la philosophie soit uniquement constituée par sa propre histoire est un point de vue qu’il est étrange d’adopter, mais il fut prôné et défendu avec des arguments manifestement frappants. Cependant, nous ne nous retrouverons pas contraints d’adopter un tel point de vue sceptique.

Nous avons jusqu’ici examiné deux solutions possibles auxquelles on peut donner créance. D’abord, que la vérité ultime se trouve réellement dans quelque système philosophique, et, d’autre part, qu’il n’y a pas de philosophie du tout, mais seulement une histoire de la pensée. Je ne proposerai pas ce soir de choisir l’une ou l’autre de ces deux possibilités ; mais je voudrais proposer un troisième point de vue qui n’est ni sceptique, ni fondée sur la croyance qu’il ne peut y avoir de système philosophique en tant que système des vérités ultimes. J’ai l’intention d’adopter un tout autre point de vue sur la philosophie, et c’est, bien sûr, mon opinion que ce point de vue sur la philosophie sera un jour adopté par tout le monde. En fait, à mes yeux, il semblerait étrange que la philosophie, cette plus noble des recherches intellectuelles, cette formidable réalisation de l’homme qui fut si souvent appelée la « reine de toutes les sciences », ne soit rien qu’une grande tromperie. Par conséquent, il semble plausible qu’un troisième point de vue puisse être trouvé par une analyse minutieuse, et je crois que l’idée que je vais avancer ici fera pleinement justice de tous les argumens sceptiques contre la possibilité d’un système philosophique, sans pourtant priver la philosophie de toute sa noblesse et sa grandeur.

Évidemment, le simple fait que, jusqu’ici, les grands systèmes de la philosophie n’ont pas été couronnés de succès et qu’ils n’ont pas été capables d’obtenir la reconnaissance générale n’est pas une raison suffisante pour affirmer qu’il n’existera pas quelque système philosophique, découvert dans le futur, qui pourrait être universellement considéré comme l’ultime solution des grands problèmes. On pourrait en effet s’attendre à ce que cela se produise, si la philosophie était une « science ». Car nous voyons sans cesse dans les sciences que des solutions satisfaisantes et inattendues à de grands problèmes sont découvertes, et quand il n’est pas possible de voir clairement quelque point particulier d’une question scientifique, nous ne désespérons pas. Nous croyons que les scientifiques à venir seront plus heureux et qu’ils découvriront ce que nous n’avons pas réussi à découvrir. À cet égard, cependant, la grande différence entre la science et la philosophie se révèle. La science montre un développement progressif. Il n’y a pas le moindre doute que la science a progressé et continue à progresser, bien que certaines personnes parlent avec scepticisme au sujet de la science. On ne peut pas sérieusement douter un seul instant que nous en savons beaucoup plus sur la nature, par exemple, que ce qu’en savaient les personnes vivant aux siècles antérieurs. Il y a incontestablement une certaine forme de progrès en science, mais si nous sommes parfaitement honnêtes, un même genre de progrès ne se peut découvrir en philosophie.

Les mêmes grands problèmes qui sont discutés aujourd’hui ont été discutées au temps de Platon. Quand, pendant un moment, il semblait qu’une certaine question avait été définitivement réglée, cette même question ne tardait pas à resurgir et devait être discutée et réexaminée. Il est caractéristique du travail philosophique que le philosophe a toujours dû recommencer depuis le commencement. Il ne prend jamais rien pour acquis. Il pense que toute solution à un problème philosophique n’est pas certaine ou pas assez sûre, et il sent qu’il doit tout recommencer à partir de zéro quand il s’agit de régler un problème. C’est là donc cette différence entre la science et la philosophie qui nous rend très sceptiques quant aux progrès futurs de la philosophie. Malgré tout, nous pourrions croire que les temps peuvent changer et que nous pourrions peut-être trouver le vrai système philosophique. Mais cet espoir est vain, car on peut trouver des raisons expliquant pourquoi la philosophie a échoué, et doit échouer, à produire des résultats scientifiques durables comme ceux que la science a réalisés. Si ces raisons sont bonnes, alors nous serons justifiés à nous défier de n’importe quel système philosophique et à croire qu’un tel système ne se présentera pas dans le futur.

Permettez-moi de dire d’emblée que ces raisons ne se trouvent pas dans la difficulté des problèmes auxquels à affaire la philosophie ; elles ne sont pas non plus dans la faiblesse et l’incapacité de l’entendement humain. Si elles se trouvaient là, on pourrait facilement concevoir que l’entendement et la raison humains pourraient évoluer, et que, si nous ne sommes pas actuellement assez intelligents, nos successeurs pourraient être assez intelligents pour développer un système. Non, la véritable raison est à trouver dans un malentendu et une mésinterprétation curieuses de la nature de la philosophie ; elle se situe dans l’incapacité de distinguer entre l’attitude scientifique et l’attitude philosophique. Elle se situe dans l’idée que la nature de la philosophie et celle de la science sont plus ou moins les mêmes, qu’elles sont toutes deux composées de systèmes de propositions vraies à propos du monde. En réalité, la philosophie n’est jamais un système de propositions, et elle donc très différente de la science. La compréhension correcte de la relation entre, d’une part, la philosophie et, d’autre part, les sciences, est, je pense, le meilleur moyen de mieux comprendre la nature de la philosophie. Nous commencerons donc par une enquête sur cette relation et son développement historique, ce qui nous fournira les éléments nécessaires afin de prédire l’avenir de la philosophie. L’avenir, bien sûr, est toujours une question de conjecture historique, parce qu’il ne peut être calculé qu’à partir des expériences passées et présentes. Aussi, nous demandons maintenant : quelle conception de la nature de la philosophie la fit-elle comparer à celle des sciences ? et comment cela a-t-il évolué au cours de l’histoire ?