Ouvrir le menu principal

Librairie Hachette et Cie (p. 248-258).


XXII

COLÈRE ET REPENTIR DU GÉNÉRAL.


Moutier alla en effet chez le curé, mais non pas pour amener Torchonnet au général, dont la colère était redoutable. Furieux comme il l’était contre ce misérable Torchonnet, il l’aurait assommé, mis en pièces sans pitié. Il alla donc chez le curé, le trouva travaillant dans sa chambre. Torchonnet était resté dans la salle d’entrée.

« Pardon, monsieur le curé, si je vous dérange ; il s’agit de choses graves, et j’ai besoin de votre aide pour nous tirer d’affaire. »

Moutier raconta brièvement au curé ce qui venait de se passer et ce qui avait été découvert par le récit naïf du petit Paul.

« Vous voyez mon embarras, monsieur le curé ; si le général voit Torchonnet, il le tuera sans le vouloir et sans le savoir ; d’un autre côté, si je reviens sans lui, il va vouloir venir lui-même le chercher. Et puis, le père des enfants est tellement indigné de la méchanceté, de l’ingratitude de Torchonnet envers Jacques, que de ce côté-là encore, il y a un danger à éviter.


LE CURÉ.

Vous avez bien fait, mon bon ami, de venir m’en parler. Je ne vois qu’un moyen d’éviter ces deux dangers, c’est d’éloigner Torchonnet.


MOUTIER.

Où l’envoyer, monsieur le curé ? Chez qui ? avec qui ?


LE CURÉ.

Ma bonne va le mener chez son frère, gendarme à Domfront ; il sera là en bonne surveillance, et nous lui ferons croire qu’il est en état d’arrestation ; voulez-vous appeler ma bonne ? »

Moutier allait répondre, lorsque des cris, suivis d’affreux hurlements, se firent entendre. Il se précipita du côté d’où ils partaient ; le curé le suivit avec plus de lenteur. Arrivés à la porte de la salle d’où partaient ces cris horribles, ils la trouvèrent fermée à double tour.

« On égorge ma pauvre bonne, s’écria le curé avec terreur.

— Il faut entrer à tout prix, » cria Moutier.

Il appuya contre la porte, mais elle s’ouvrait en dehors ; elle était en chêne épais ; la serrure était solide ; toute la force de Moutier était insuffisante pour la briser. Les hurlements continuaient ; la voix s’enrouait et faiblissait.

« Par la fenêtre ! s’écria Moutier.

Et, s’élançant au dehors, il brisa un carreau, tourna l’espagnolette, sauta dans la chambre, et vit un homme, qu’il ne reconnut pas au premier abord, assommant à coups de fouet un petit garçon à demi déshabillé, qui se tordait et rugissait sous l’étreinte et les coups de l’homme ; chaque coup marquait sur la chair une trace livide.

Moutier se jeta sur l’inconnu, lui arracha le fouet des mains, le repoussa violemment et allait le frapper, quand lui-même faillit tomber de surprise : l’homme était le général, l’enfant était Torchonnet. Le général, ne voyant pas revenir Moutier et devinant une trahison, était sorti doucement de l’auberge, avait été au presbytère, où il trouva Torchonnet dans la salle. Le général s’était armé de son fouet à chiens ; il ne dit rien, mais ses yeux lancèrent des flammes quand il vit Torchonnet, rempli d’espoir, approcher mielleusement de lui en l’appelant son cher général. Il se jeta sur lui, lui arracha en moins d’une minute ses vêtements, ferma la porte à double tour, et commença à lui administrer le knout avec une vigueur qui provoqua les hurlements du coupable.


Il lui administra le knout.

Lorsque Moutier arrêta le supplice de Torchonnet, le général demanda à ce dernier s’il savait à présent ce qu’était le knout. Torchonnet continuait à hurler et à se rouler dans l’excès de sa souffrance. Moutier, dans la salle, et le curé, en dehors à la fenêtre, restaient immobiles, ne sachant quel parti prendre. À mesure que la colère du général se dissipait, la honte semblait le gagner. Lui aussi restait à la même place, sans faire un mouvement, sans dire une parole. Moutier fut le premier qui parla :

« Monsieur le curé, ayez la bonté de m’envoyer votre bonne ; je vais ouvrir la porte de la salle ; cet enfant a besoin de secours.


LE CURÉ.

Je vais revenir moi-même avec elle, mon ami. Il faut à ce garçon un pansement sérieux ; nous allons le couvrir de vin et d’huile, le baume du Samaritain de l’Évangile. »

Moutier alla ouvrir la porte ; ni lui, ni le curé, ni la bonne ne firent attention au général, qui paraissait de plus en plus honteux et embarrassé. La bonne et Moutier emportèrent Torchonnet dans sa chambre. Le général arrêta par le bras le curé qui les suivait.


La bonne et Moutier emportèrent Torchonnet.

« Monsieur le curé, je vous donnerai dix mille francs pour ce voleur, » dit-il à voix basse.

Le curé lui jeta un regard sévère.

« L’argent ne rachète pas le mal, Monsieur ; il ne paye pas la souffrance.


LE GÉNÉRAL.

Mais que voulez-vous que je fasse ?


LE CURÉ.

Rien, Monsieur ; personne ne vous demande rien ; il fallait vous abstenir de ce que vous avez fait. Maintenant, vous ne pouvez que demander pardon à Dieu de votre violence et la réprimer à l’avenir.


LE GÉNÉRAL.

Monsieur le curé, ne me regardez pas avec des yeux si sévères ; ils me troublent la conscience et le cœur. Je ne suis pas méchant, je vous assure, seulement un peu trop vif.


LE CURÉ.

Pas méchant, Monsieur ? un peu trop vif ? quand vous assommez cruellement un enfant trop faible pour vous résister ? Je vous le répète, Monsieur, demandez pardon à Dieu ; je n’ai pas d’autre conseil à vous donner. »

Et le curé sortit, laissant le général plus abattu que fâché.

« Sot que je suis ! murmura-t-il. Les voilà tous contre moi. Je l’ai frappé fort, c’est vrai ! Mais aussi, quel scélérat que ce petit gredin !… Ce qui me met hors de moi, c’est son idée fixe, sotte, absurde, de se faire adopter par moi. Et de penser que moi-même j’ai eu pendant cinq minutes cette pensée ! que j’ai pu concevoir un désir pareil ! Voyons, que faire à présent ? M’en aller. À l’Ange-Gardien, ils vont tous être comme des hérissons ; ils me jetteront des regards ! ils me traiteront avec une froideur ! Imbécile que je suis ! je n’ai que ce que je mérite. »

Tout en parlant ainsi, le général arrivait à l’Ange-Gardien. Il ouvrit lentement la porte, hésita à entrer, s’y décida enfin, et se trouva nez à nez avec Elfy.

— Eh bien ! général, demanda-t-elle en riant, avez-vous réglé votre affaire avec Torchonnet comme vous le vouliez ? à votre satisfaction ?


LE GÉNÉRAL.

Comme je le voulais, oui ; à ma satisfaction, non, car je suis très mécontent.


ELFY.

Et de quoi donc, général ? Qu’est-ce qui vous a mécontenté ?


LE GÉNÉRAL.

C’est moi-même, parbleu ; j’ai agi en sot, en fou furieux, en méchant animal. Au lieu de fouetter Torchonnet comme il le méritait, par exemple, je l’ai battu. knouté à le mettre en pièces.


DÉRIGNY.

Vous avez bien fait, mon général ! J’en aurais fait autant à votre place.


LE GÉNÉRAL, avec satisfaction.

Vous trouvez, mon ami ? Je crois que vous êtes dans l’erreur. Le curé a dit que j’étais méchant, cruel, que je n’avais qu’à demander pardon à Dieu. Et ce curé, voyez-vous, mon cher, ce curé s’y connaît ; il est bon, et puis, j’ai confiance en lui. J’ai frappé trop fort, c’est vrai ! J’étais dans une colère ! J’aurais tué ce misérable, qui, après m’avoir volé, après avoir voulu faire soupçonner et accuser le pauvre Jacques, a l’impudence d’arriver à moi mielleusement et de m’appeler son cher général… Je l’aurais tué, tant j’étais outré, indigné, si Moutier n’était venu se jeter sur moi et m’arracher mon fouet.


ELFY.

Et que vous a dit Moutier, mon général ?


LE GÉNÉRAL.

Rien, mon enfant ! Rien ! pas un mot, pas un regard ; il m’a plus fait de peine par ce silence, ce dédain, que s’il m’avait battu. Ce bon Moutier ! L’indignation était peinte sur sa figure ! Et les yeux du curé ! quel regard froid, écrasant !… Oui, oui, ma petite Elfy, ils sont très fâchés contre moi. Et moi, je suis tout malheureux et confus, ce qui prouve que j’ai tort et qu’ils ont raison. Elfy, Dérigny, faites ma paix avec Moutier. J’aime ce garçon, et je ne puis supporter la pensée qu’il m’en veuille sérieusement. Je me recommande à vous, mes amis, et à vous, ma petite femme. Je crois que je l’entends venir ; je me sauve ; appelez-moi quand vous l’aurez apaisé. »

Et le général, avec plus d’agilité qu’on ne pouvait lui en supposer, disparut derrière sa porte au moment où Moutier ouvrait celle de l’Ange-Gardien.

Elfy courut à lui ; son sourire gai et doux dérida le front soucieux de Moutier.


ELFY.

Le général est triste et honteux, mon ami ; honteux de sa colère, triste de votre silence et de votre mécontentement visible.


MOUTIER.

Il a raison, ma chère Elfy, et je vois qu’il vous a chargée de plaider sa cause ; elle est bien mauvaise, vous avez fort à faire.


ELFY.

Mon bon Joseph, pensez donc que le général est très colère…

— Première et bonne excuse, dit Moutier en souriant.


ELFY.

Laissez-moi finir. Quand il est en colère, il fait des choses qu’il regrette après…


MOUTIER.

Et qui n’en sont pas moins faites.


ELFY.

C’est vrai, mon ami, mais il en est si fâché, qu’on lui pardonne malgré soi. Et puis, songez à la méchanceté, à l’ingratitude de ce méchant Torchonnet ; à ce qui serait arrivé s’il avait réussi à placer dans la paillasse de notre pauvre petit Jacques les objets volés au général. Il méritait une bien sévère punition, car moi-même, qui ne suis pas méchante, je l’aurais battu avec un vrai plaisir.


DÉRIGNY.

Et moi, mon cher Moutier, je dis comme votre bonne Elfy : ce garçon est un scélérat, et je lui aurais donné une fameuse rossée.


MADAME BLIDOT.

Et enfin, Joseph, il faut dire que le général est russe, et qu’en Russie les coups de fouet se donnent plus facilement que chez nous.


MOUTIER.

Peut-être avez-vous raison, mes amis, ma petite Elfy est un excellent avocat. Mais le général tient-il réellement à mon approbation ou à mon mécontentement ?


ELFY.

Énormément, mon ami ; le pauvre homme m’a fait peine ; il était si honteux, si humble, si attristé ! Il s’est sauvé quand il vous a entendu venir ; il courait ! Je ne pensais pas qu’il fût aussi leste. »

Moutier sourit, serra affectueusement la main d’Elfy et alla frapper à la porte du général.


LE GÉNÉRAL.

Qui est là ? Entrez. »

Moutier entra, s’arrêta un instant. Le général le regarda presque timidement ; son regard demandait grâce. Moutier, touché de cet aveu tacite de sa faute, répondit à ce regard par un bon et franc sourire ; il marcha à lui et serra une de ses mains dans les siennes en s’inclinant respectueusement. Le général lui sauta au cou, le serra dans ses bras, faillit le renverser, l’étouffer, et ne lui dit qu’un mot : « Merci, mon ami ; » mais d’un accent si affectueux, si ému, que Moutier sentit disparaître le dernier vestige de mécontentement, et qu’il lui rendit son étreinte avec toute la chaleur d’une affection vive et sincère.

« Ouf ! dit le général ; j’ai cent livres de moins sur le cœur ! mon bon Moutier ! Tout général que je suis, je tiens à votre estime, à votre amitié, en proportion de l’estime et de l’amitié que je vous porte. Tout à l’heure j’étais malheureux ! Je vous sentais fâché contre moi, et ma conscience me disait que vous aviez raison. À présent, je me sens heureux et léger comme une plume.

— Merci… merci, mon général, dit Moutier ému à son tour.


LE GÉNÉRAL.

Allons voir les autres là-bas ; je n’ai plus honte de personne. Mais avant, dites-moi, mon ami, comment va le pauvre gredin ?


MOUTIER.

Pas trop bien, mon général ; mais rien de grave. Le baume du curé a bien fait.


LE GÉNÉRAL.

C’est que c’est celui de l’Évangile. Il n’est pas étonnant qu’il fasse merveille. »

Et le général rentra dans la salle suivi de Moutier.