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Poésies
Traduction par Adolphe Régnier.
Hachette (1p. 395-396).

L’ATTENTE[1].


N’ai-je pas entendu la petite porte s’ouvrir ? Le verrou n’a-t-il pas gémi ?… Non, c’était le souffle du vent qui siffle à travers ces peupliers.

Oh ! pare-toi, abri vert et touffu, tu dois recevoir celle qui rayonne de grâce ! Vous, branches, formez un réduit ombragé, pour l’entourer mystérieusement d’une nuit charmante ! Et vous tous, zéphyrs caressants, éveillez-vous, et jouez, et folâtrez autour de ses joues de roses, quand, d’un pas léger, ses pieds délicats porteront leur aimable fardeau vers ce trône de l’amour.

Silence ! Qui glisse à travers la haie, la froissant dans son rapide élan ?… Non, ce n’est que l’oiseau, que la frayeur chasse du buisson.

Ô jour, éteins ton flambeau ! Et toi, nuit, temps où voient les yeux de l’esprit, viens avec ton aimable silence ! Enveloppe-nous de ton crêpe de pourpre ; tresse autour de nous, avec ces branches, un réseau plein de mystère ! La douce volupté de l’amour fuit l’oreille curieuse qui épie ; elle fuit la lumière, indiscret témoin. Elle ne souffre d’autre confident qu’Hespérus, le discret Hespérus, qui regarde en silence.

De loin, tout bas n’a-t-on pas appelé ? On dirait des voix qui chuchotent… Non, c’est le cygne qui décrit ses cercles sur l’étang argenté.

Autour de moi résonne un fleuve d’harmonies. La source jaillissante tombe avec un doux murmure ; la fleur s’incline au baiser du zéphyr, et je vois entre tous les êtres un échange de volupté. La grappe, la pêche, qui, richement gonflées, épient, ce semble, derrière le feuillage, invitent à les savourer. L’air, baigné dans une mer de parfums, aspire la chaleur de mes joues brûlantes.

N’ai-je pas entendu des pas retentir ? un murmure qui approche le long de l’allée touffue ?… Non, c’est un fruit qui est tombé là-bas, par te poids de sa riche sève.

L’œil ardent du jour s’éteint et meurt doucement, et ses couleurs pâlissent ; déjà les fleurs qui redoutent ses feux ouvrent hardiment leurs calices à la lueur du charmant crépuscule. La lune élève sans bruit son disque rayonnant ; le monde se fond en grandes masses paisibles ; la ceinture tombe et dégage tous les attraits de la Nature, et toute beauté s’offre nue à mes regards.

Ne vois-je pas là-bas une blanche lueur ? comme l’éclat d’un vêtement de soie ?… Non, c’est la statue[2] qui brille près du sombre rideau des ifs.

Ô cœur impatient, ne t’amuse plus ainsi à te jouer avec de douces apparences sans réalité ! Mon bras qui les veut saisir reste vide : une ombre de bonheur ne peut rafraîchir mon sein. Oh ! amène-la-moi vivante, ici ; que sa main, sa tendre main me touche ! Que je voie seulement l’ombre du bord de son manteau, et mon vain rêve vit et s’anime.

Et doucement, comme apparaît des hauteurs célestes l’instant du bonheur, elle s’était approchée sans être vue, et ses baisers éveillaient son ami.

  1. Cette pièce parait être de 1796, mais elle ne fut publiée qu’en 1800 dans l’Almanach des Muses.
  2. Le mot Säule, qu’on a traduit par « statue » dans cette strophe, signifie plus ordinairement « colonne, » et on pourrait, à la rigueur, lui laisser ici ce sens. Celui de « statue » (proprement Bildsäule) est cependant plus naturel en cet endroit, et Schiller a employé de même le simple pour le composé dans le poème intitulé : Die Ideale (strophe quatre, sous sa première forme) : die Säule der Natur.