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L’Art romantique/Vente de la collection de M. E. Piot

< L’Art romantique

L’Art romantiqueCalmann LévyŒuvres complètes de Charles Baudelaire, tome III (p. 123-125).


VENTE

DE LA

COLLECTION DE M. E. PIOT




Il m’a toujours été difficile de comprendre que les collectionneurs pussent se séparer de leurs collections autrement que par la mort. Je ne parle pas, bien entendu, de ces spéculateurs-amateurs dont le goût ostentatoire recouvre simplement la passion du lucre. Je parle de ceux qui, lentement, passionnément, ont amassé des objets d’art bien appropriés à leur nature personnelle. À chacun de ceux-là, sa collection doit apparaître comme une famille et une famille de son choix. Mais il y a malheureusement en ce monde d’autres nécessités que la mort, presque aussi exigeantes qu’elle, et qui seules peuvent expliquer la tragédie de la séparation et des adieux éternels. Cependant il faut ajouter que qui a bien vu, bien regardé, bien analysé pendant plusieurs années les objets de beauté ou de curiosité, en conserve dans sa mémoire une espèce d’image consolatrice.

C’est samedi 23 avril, et dimanche 24, qu’a lieu l’exposition de la collection de M. Eugène Piot, fondateur du journal le Cabinet de l’Amateur. Les collections très-bien faites portant un caractère de sérieux et de sincérité sont rares. Celle-ci, bien connue de tous les vrais amateurs, est le résultat de l’écrémage, le résidu suprême de plusieurs collections formées déjà par M. Piot lui-même. J’ai rarement vu un choix de bronzes aussi intéressant au double point de vue de l’art et de l’histoire. Bronzes italiens de la Renaissance ; sculptures en terre cuite ; terres émaillées ; Michel-Ange, Donatello, Jean de Bologne, Luca Della Robbia ; faïences de différentes fabriques, toutes de premier ordre, particulièrement les hispano-arabes ; vases orientaux de bronze, ciselés, gravés et repoussés ; tapis et étoffes de style asiatique ; quelques tableaux parmi lesquels une tête de sainte Élisabeth, par Raphaël, peinte sur toile à la détrempe ; deux délicieux portraits, par Rosalba ; un dessin de Michel-Ange, et de curieux dessins de M. Meissonier, d’après les plus précieuses armures du Musée d’artillerie ; miniatures vénitiennes, miniatures de manuscrits ; marbres antiques, marbres grecs, marbres de la Renaissance ; poterie et verrerie antiques ; enfin, trois cent soixante médailles de la Renaissance de différents pays, formant tout un dictionnaire historique en bronze, tel est, à peu près, le sommaire de ce merveilleux catalogue ; telles étaient les richesses analysées ou plutôt empilées modestement, comme les trésors de feu Sauvageot, dans quatre ou cinq mansardes, et qui vont être livrées dans deux jours à l’avidité de ceux qui ont la noble passion de l’antiquité. Mais ce qu’il y a certainement de plus beau et de plus curieux dans cette collection, c’est les trois bronzes de Michel-Ange. M. Piot, dans la notice consacrée à ces bronzes, a, avec une discrétion plus que rare chez les amateurs, évité de se prononcer d’une manière absolument affirmative, voulant probablement laisser aux connaisseurs le mérite d’y reconnaître la visible et incontestable griffe du maître. Et parmi ces trois bronzes, également beaux, celui qui laisse le souvenir le plus vif est le masque de Michel-Ange lui-même, où est si profondément exprimée la tristesse de ce glorieux génie.