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Poëmes et PoésiesDentu, libraire-éditeur (p. 217-227).




L’ARC DE CIVA.

À Bermudez de Castro.





Le vieux Daçaratha, sur son siège d’érable,
Depuis trois jours entiers, depuis trois longues nuits,
Immobile, l’œil cave et lourd d’amers ennuis,
       Courbe sa tête vénérable.



Son dos maigre est couvert de sesgrands cheveux blancs,
Et sa robe est souillée. Il l’arrache et la froisse.
Puis il gémit tout bas, pressant avec angoisse
       Son cœur de ses deux bras tremblants.



À l’ombre des piliers aux lignes colossales
Où le lotus sacré s’épanouit en fleurs,
Ses femmes, ses guerriers respectent ses douleurs,
       Muets, assis autour des salles.



Le vieux roi dit : Je meurs de chagrins consumé.
Qu’on appelle Rama, mon fils plein de courage.
Tous se taisent. Les pleurs inondent son visage.
       Il dit : Ô mon fils bien-aimé !



Lève-toi, Lakçmana ! Attelle deux cavales
Au char de guerre, et prends ton arc et ton oarquois.
Va! Parcours les cités, les montagnes, les bois,
       Au bruit éclatant des cymbales.



Dis à Rama qu’il vienne. Il est mon fils aîné,
Le plus beau, le plus brave, et l’appui de ma race.
Et mieux vaudrait pour toi, si tu manques sa trace,
       Malheureux ! n’être jamais né.



Le jeune homme aux yeux noirs se levant plein de crainte,
Franchit en bondissant les larges escaliers :
n monte sur son char avec deux cymbaliers,
       Et fuit hors de la cité sainte.




Tandis que l’attelage aux jarrets vigoureux
Hennit et courte il songe en son âme profonde :
Que ferai-je ? où trouver, sur la face du monde,
       Rama, mon frère généreux ?



Certes, la terre est grande, et voici bien des heures
Que l’exil l’a, chassé du palais paternel,
Et que sa douce voix, par un arrêt cruel,
       N’a retenti dans nos demeures.



Tel Lakçmana médite. Et pourtant, jour et nuit,
Il traverse cités, vallons, montagne et plaine.
Chaque cavale souffle une brûlante haleine,
       Et leur poil noir écume et luit.




— Avez-vous vu Rama, laboureurs aux mains rudes ?
Et vous, filles du fleuve aux îlots de limons ?
Et vous, fiers cavaliers qui descendez des monts,
       Chasseurs des hautes solitudes ?



— Non ! nous étions courbés sur le sol nourricier.
— Non ! nous lavions nos corps dans Veau qui rend plus belles.
— Non, Radjah ! nous percions les daims et les gazelles,
       Et le léopard carnassier.



Et Lakçmana soupire en poursuivant sa route.
Il a franchi les champs où germe et croît le riz ;
Il s’enfonce au hasard dans les sentiers fleuris
       Des bois à l’immobile voûte.




— Avez-vous vu Rama, contemplateurs pieux,
L’archer, certain du but, orave entre les plus braves ?
— Non ! le rêve éternel a fermé nos yeux caves,
       Et nous n’avons vu que les dieux !



À travers les nopals aux tiges acérées,
Et les buissons de ronce et les rochers épars,
Et le taillis épais inaccessible aux chars,
       Il va par les forêts sacrées.



Mais voici qu’un cri rauque, horrible, furieux,
Trouble la solitude où planait le silence.
Le jeune homme frémit dans son cœur, et s’élance
       Tendant l’oreille, ouvrant les yeux.




Un Rakças de Lanka, noir comme un ours sauvage,
Les cheveux hérissés, bondit dans le hallier.
Il porte une maasue et la fait tournoyer,
       Et sa bouche écume de rage.



En face, roidissant son bras blanc et nerveux,
Le grand Rama sourit et tend son arc qui ploie,
Et sur son large dos eomme un nuage ondoie
       L’épaisseur de ses longs cheveux.



Un pied sur un tronc d’arbre échoué dans les herbes,
L’autre en arrière, il courbe avec un mâle effort
L’arme vibrante où luit, messagère de mort,
       La flèche aux trois pointes acerbes.



Soudain, du nerf tendu part en retentissant
Le trait aigu. L’éclair a moins de promptitude.
Et le Rakças rejette, en mordant le sol rude,
       Sa vie immonde avec son sang.



— Rama Daçarathide, honoré des Brahmanes,
Toi dont le sang est pur et dont le corps est blanc,
Dit Lakçmana, salut, dompteur étincelant
       De toutes les races profanes !



Salut, mon frère aîné, toi qui n’as point d’égal !
Ô purificateur des forêts ascétiques,
Daçaratha, courbé sous les ans fatidiques
       Gémit sur son siège royal.




Les larmes dans les yeux, il ne dort ni ne mange ;
La pâleur de la mort couvre son noble front.
Il t’appelle : ses pleurs ont lavé ton affront,
       Mon frère, et sa douleur te venge.



Rama lui dit : — J’irai. Tous deux sortent des bois
Où gît le noir Rakças dans les herbes humides,
Et montent sur le char aux sept jantes solides
       Qui crie et cède sous leur poids.



La forêt disparait. Ils franchissent vallées,
Fleuves, plaines et monts ; et tout poudreux, voilà
Qu’ils s’arrêtent devant la grande Mytila,
       Aux cent pagodes crénelées.




D’éclatantes clameurs emplissent la cité,
Et le roi les accueille et dit : — Je te salue,
Chef des guerriers, effroi de la race velue,
       Toute noire d’iniquité !



Puisses-tu, seul de tous, tendre, ô Daçarathide,
L’arc immense d’or pur que Civa m’a donné.
Ma fille est le trésor par les dieux destiné
       À qui ploîra l’arme splendide.



— Je briserai cet arc comme un rameau flétri :
Les Dêvas m’ont promis la plus belle des femmes !
Il saisit l’arme d’or d’où jaillissent des flammes,
       Et le tend d’un bras aguerri.




Et l’arc ploie et se brise avec un bruit terrible.
La foule se prosterne et tremble. Le roi dit :
— Puisse un jour Ravano, sept fois vil et maudit,
       Tomber sous ta flèche invincible !



Sois mon fils. — Et l’époux immortel de Cita,
Grâce aux dieux incarnés qui protègent les justes,
Plein de gloire, revit ses demeures augustes
       Et le vieux roi Daçaratha.