L’Arc d’Ulysse/Le Phare

L’Arc d’UlysseÉditions Georges Crès et Co (p. 37-39).

LE PHARE

I

La Dame de clarté, le soir, monte à sa tour ;
Et devant ses miroirs, folle de ses atours,
Aux chambres de cristal se consume d’amour.

En paon qui roue elle étire ses mousselines
Lumineuses ; l’illusion des crinolines
Bouffe, très vaste, autour de sa beauté féline.

Oh ! là-bas, sur la mer, les beaux aventuriers !…
Son œil de feu s’agrippe au flanc des longs courriers :
Mais point d’Ulysse qui s’en vienne la prier.

Fenestrière, vers le pilote elle cligne,
Dit : « Je sais les secrets de ta route, et les signes… »
Mais n’éclaire jamais que des fuites insignes.

Sa nocturne douleur dans la flamme se tord ;
Et sous la longue et triple flèche qui la mord,
Un flot suinte vermeil de ses blessures d’or.

Puis, lasse de brûler pour une mer ingrate,
Elle détourne ses antennes délicates,
Pas diligent qui glisse, et lumineux éclate.

Sur la colline douce et le toit endormi
On dirait qu’elle vient visiter un ami…
Parmi les sables infertiles, et parmi

Les gazons secs, ses pleurs diaphanes jaillissent.
L’ivre Ménade tend la coupe d’un calice.
L’éphémère jardin doré scintille et glisse.

Mais la terre à son tour se rétracte. La nuit
D’une feuille qui tremble au pas muet qui fuit
Tressaille, et bat des cils, méchants d’être éblouis.
 
Dans l’herbe éparse et noire où fuse la flambée,
Le brusque serpent d’or alarme un scarabée.
Au rayon le Plaisir, las et la bouche bée,

Dit : « Harcèle un jaloux insomnieux et vieil.
« Moi, je crains l’huile de tes gouttes de soleil,
« Psyché, sur mes genoux écartés et vermeils ».

II

Sœur lumineuse, aussi j’ai vers les beaux navires
Fait des signes. Toujours la nef s’éteint ou vire ;
Car la gloire a bouché ses oreilles de cire.

Car les hommes ont peur des sirènes, des fleurs
Lourdes comme un secret, et chaudes comme un pleur,
Peur du silence illuminé de la douleur.

Et la joaillerie illusoire des rimes,
L’orgueil des lampes d’or qui veillent sur les cimes,
Effarent l’envieux et le pusillanime.

Mais ceux qui croient en toi, Lumière ! en toi, Beauté !
Dont t’assaille l’extase et dont l’aile a fouetté
Tes vitres, en rêvant de l’éternel été,

Quand l’aube aura soufflé la splendide hantise,
Le matin balaiera leurs ailes à la brise,
Le phalène de gaze avec la plume grise.


10 août 1911, Ver-sur-Mer.