L’Antoniade/Le Crédo poétique

Le Crédo Poétique.

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L’homme, encore en extase, à sa première aurore,
Vit, au sein de l’Éden, la Poésie éclore ;
C’est la langue de l’Ange et la langue de Dieu,
La langue d’innocence et d’amour en tout lieu.
La Muse, avec le Prêtre, est gardienne de l’âme ;
Du temple intérieur elle entretient la flamme ;
Le vrai barde nous parle un langage divin ;
Le don de poésie est un don souverain, —
Mystique enivrement, chaste mélancolie,
Que le ciel nomme extase et le monde folie,
Où, parlant à la terre en un rhythme de feu,
L’homme inspiré devient l’interprète de Dieu !
Du Beau, comme du Vrai — double gloire immortelle, —
Rome, dans sa grandeur, est la Ville Éternelle !
Des chefs-d’œuvre de l’Art, en ses pieux abris,
Elle seule a gardé les splendides débris !
Toujours le barde saint, que la patrie exile,
Trouve dans son amour un glorieux asile :
Expulsé de Florence, avec un lâche affront,
Rome accueillit le Dante, en couronnant son front !
 Ô Rome, Sainte Église, infaillible interprète
Des labeurs du savant et des chants du poète,
Je soumets tous mes vers, avec humilité,
Aux suprêmes arrêts de ton Autorité. —
Ah ! que n’ai-je aujourd’hui, magnifiques hommages,
L’or, l’encens et la myrrhe, apportés par les Mages ?
Que n’ai-je, pour offrande, avec un cœur soumis,
Tous les trésors divers par l’amour réunis ? —
Mais non ! l’ermite obscur, l’inculte anachorète,
Hélas ! ne peut qu’offrir l’obole du poète :
Mais pour toi, cette obole est un riche trésor ;
Elle vaut à tes yeux l’encens, la myrrhe et l’or,
Oui, la Muse toujours à Rome fut chérie,
Et, pauvre, s’abrita sous l’aile de Marie !
Mystiques paladins, les bardes d’autrefois,
Mendiants comme Homère et le doux Saint François ;
Vivant au jour le jour, allaient de ville en ville,
Dans leur enthousiasme annonçant l’Évangile !
Qu’êtes-vous devenus, fidèles héritiers
Des moines qui chantaient du temps des Chevaliers,
Quand les Arts florissants, protégés par Marie,
Ont, armés de la croix, chassé la barbarie ?
Qu’êtes-vous devenus ; ô bardes de Sion,
Ô célestes chanteurs ? — Quel vulgaire démon,
Vous soufflant le blasphème, en votre frénésie,

Vous a-fait dans l’enfer traîner la Poésie ?….
Ô Rome, à tes arrêts je soumets tous mes vers
Et j’efface d’avance, avec des pleurs amers,
Ceux que ta voix condamne ! Oh ! oui, l’orthodoxie
Doit s’étendre, et s’étend, jusqu’à la poésie ;
Et si la vérité ne perd jamais ses droits,
Le poète inspiré, disciple de la croix,
Enfant plein de candeur en son obéissance,
N’admet point dans ses vers d’hérétique licence !
Non, non, jamais le Beau n’est séparé du Vrai ;
C’est le rayonnement de l’Idéal sacré ;
Et maudite la Muse infidèle, hérétique ;
La muse échevelée, à l’orgueil satanique !
Oui, malédiction, haine, opprobre infernal,
Flétrissure éternelle à l’apôtre du mal,
Qui, dans son noir délire et son apostasie,
Loin des sentiers du Bien, a suivi l’hérésie !
Anathème, anathème à ces géants d’orgueil,
Dont le souffle orageux pousse vers chaque écueil ;
À ces anges déchus, à ces foudres sonores,
Du Parnasse infernal décevants météores ! —
Achetant à tout prix la gloire et le succès,
Ils ont flatté le siècle en ses plus vils excès ;
Et lâches déserteurs, en leur haine cynique,
Du Christ auraient voulu déchirer la tunique !…
Ô fiévreuse chimère, impie aveuglement,
Essor vertigineux, sombre éblouissement,
Audace sacrilège, ivresse magnétique,
Où n’entraînes-tu pas le génie hérétique !…
Flamboyante comète, en son vol déréglé,
Il s’abîme et s’éteint dans un ciel désolé !
Tel un ballon, enflé de magique fluide,
Dans l’éther sulfureux erre et sombre sans guide ;
Ou tel encor, la nuit, sombrant comme un volcan,
Éclate un grand steamer, qu’engloutit l’Océan !
De la sainte justice, ô terrible mystère :
La chute du génie épouvante la terre !
Heureux donc l’humble barde, épris du seul vrai Beau ;
Qui sur l’autel désert rallume le flambeau ;
Et du mystique amour gardant toutes les flammes,
À monter vers le ciel aide les saintes âmes !
La Forme harmonieuse est la splendeur du Vrai ;
Le poète est béni, le poète est sacré !
Pour les fleurs qu’il effeuille et les trésors qu’il donne,
Malheur à qui refuse une pieuse aumône !
Malheur à qui le chasse ou reçoit sans amour !
Oui, malheur s’il n’obtient que la haine en retour ;
Si, prompt à le blesser, prompt à le méconnaître,
On ne voit pas en lui quelque chose du Prêtre ;

Et si, dans les cités, pour ses chants les plus doux
Il n’a pu soulever qu’un vulgaire courroux !
Car, secouant alors ses poudreuses sandales,
Sur les froides cités et leurs tristes scandales,
Il ira demander aux Barbares des bois
L’amour qu’ont refusé de sauvages bourgeois !


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