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Hachette (p. 99-114).


VII



Malgré tout le plaisir qu’avait eu Fritz à la ferme, ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’il découvrit Hunebourg sur la côte en face. Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s’étendait comme un immense tapis de verdure, des glacis jusqu’au ruisseau des Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl, les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux remparts moussus, produisaient un effet superbe.

Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près de l’hôtel de ville, la façade blanche de sa maison ; et la distance ne l’empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour donner de l’air.

Tout en marchant, il se représentait la brasserie du Grand-Cerf, avec sa cour au fond entourée de platanes ; les petites tables au-dessous, encombrées de monde, les choppes débordant de mousse. Il se revoyait dans sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux :

« On n’est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et ses vieilles habitudes. J’ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl, c’est vrai ; mais s’il avait fallu rester encore, j’aurais trouvé le temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David Sichel et moi ; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de youker avec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà ce qui me convient le mieux, quand je suis assis en face de ma table, pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l’ordre naturel. Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme, aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg. »

Au bout d’une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl, pour entrer en ville.

« Qu’est-ce que la vieille Katel va me dire ! pensait-il. Elle va me dévider son chapelet ; elle va me reprocher une si longue absence. »

Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la grande rue tortueuse : le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, les bésicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés ; le tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en rubans sans fin ; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable ; le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de sa forge ; et le tonnelier Scheweyer enfonçant les douves de ses tonnes à grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.

Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, cette ombre dans la rue ; le passage de tous ces gens qui le saluaient d’un air particulier, comme pour dire : « Voilà M. Kobus de retour ; il faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme ; » les enfants criant en chœur à l’école : « B-A BA, B-E BE ; » les commères réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant l’aiguille derrière l’oreille : « Hé ! c’est vous, monsieur Kobus ; qu’il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! » tout cela le réjouissait et le remettait dans son assiette ordinaire.

« Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j’irai prendre une chope à la brasserie du Grand-Cerf. »

Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des soldats de bois.

Mais il n’avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule :

« Voici M. Kobus !

— Oui… oui… c’est moi, fit-il en montant quatre à quatre.

— Ah ! monsieur Kobus, s’écria la vieille en joignant les mains, quelles inquiétudes vous m’avez données !

— Comment, Katel, est-ce que je ne t’avais pas prévenue, en venant chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours ?

— Oui, monsieur, mais c’est égal… d’être seule à la maison… de faire la cuisine pour une seule personne.

— Sans doute… sans doute… je comprends ça… je me suis dérangé ; mais une fois tous les quinze ans, ce n’est pas trop. Allons, me voilà revenu… tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.

— Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d’air. »

Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s’écria :

« Nous y voilà donc ! »

Il n’était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux, en se lavant, en changeant de linge et d’habits, il riait et se disait :

« Hé ! hé ! Hé ! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir rire encore ! Ces bœufs, ces vaches, ces poules de la ferme m’avaient rendu mélancolique. »

Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la brasserie du Grand-Cerf, la vieille cour de la synagogue, la halle, la place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des figures de lanterne magique.

Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, son large feutre sur l’oreille, la face épanouie, et dit à Katel en passant :

« Je sors, je vais faire un tour en ville.

— Oui, monsieur… mais vous reviendrez !

— Sois tranquille, sois tranquille ; au coup de midi je serai à table. »

Et il descendit dans la rue en se demandant :

« Où vais-je aller ? à la brasserie ? il n’y a personne avant midi. Allons voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C’est drôle, rien que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en colère ; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me secouera la rate, et j’en dînerai mieux. »

Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins jusqu’à la cour de la synagogue, où l’on entrait par une antique porte cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C’était vieux comme Hunebourg ; on ne voyait là dedans que de grandes ombres grises, de hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chéneaux rouillés ; et toute la Judée pendait aux lucarnes d’alentour, jusqu’à la cime des airs, ses bas troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval ; on aurait dit que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu’ils étaient réchappés de la captivité d’Égypte, tant ils paraissaient vieux.

Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon.

À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses deux jambes croisées ; il avait la barbe longue de trois semaines, toute grise, les cheveux plats, et les favoris en crosse de pistolet ; c’était un ancien soldat de l’Empire : on l’appelait der Frantzoze[1].

Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute ronde et toute grasse, — mais d’une graisse jaunâtre, — les joues entourées de grosses rides en demi-cercle ; son nez était camard, ses yeux très-bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.

Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait bon cœur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le modèle accompli de son sexe.

Fritz mit un groschen dans la sébile du Frantzoze ; il avait allumé sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d’une gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d’une grande chambre enfumée, assis devant une table de vieux chêne, les deux coudes sur un gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains.

La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, et sous cette lumière grise, ne manquait pas d’un grand caractère ; il y avait dans l’ensemble de ses traits quelque chose de l’esprit rêveur et contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les races orientales.

« Il lit le Talmud, » se dit Fritz.

Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s’écriant :

« Tu es donc toujours enfoncé dans la loi et les prophètes, vieux posché-isroel ?

— Ah ! c’est toi, schaude ! fit le vieux rabbin, dont la figure prit aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d’ironie fine, quoique pleine de bonhomie ; tu n’as donc pu te passer de moi plus longtemps, tu t’ennuyais et tu es content de me voir ?

— Oui, c’est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit Kobus en riant ; c’est un grand plaisir pour moi, de me trouver en face d’un véritable croyant, d’un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla son frère…

— Halte ! s’écria le rebbe, halte ! tes plaisanteries sur ce chapitre ne peuvent aller. Tu es un épicaures sans foi ni loi. J’aimerais mieux soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont forcés d’admettre les textes, de reconnaître qu’Abraham, Jacob, David et tous les prophètes, étaient d’honnêtes gens ; mais toi, maudit schaude, tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches étaient des gueux ; tu es pire que la peste, on ne peut rien t’opposer ! et c’est pourquoi, Kobus, je t’en prie, laissons cela. C’est très-mauvais de ta part de m’attaquer sur des choses où j’aurais en quelque sorte honte de me défendre ; envoie-moi plutôt le curé. »

Alors Fritz partit d’un immense éclat de rire, et, s’étant assis, il s’écria :

« Rebbe, je t’aime ! tu es le meilleur homme et le plus réjouissant que je connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d’autre chose.

— Il n’a pas besoin d’être défendu, s’écria David, il se défend assez lui-même.

— Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz ; enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m’invite à prendre un verre de kirschenwasser chez toi ; je sais que tu en as de très-bon. »

Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n’aimait réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille Sourlé, qui pétrissait justement la pâte d’un schaled[2] :

« Sourlé, donne-moi les clefs de l’armoire ; mon ami Kobus est là qui veut prendre un verre de kirschenwasser.

— Bonjour, monsieur Kobus ! s’écria la bonne femme ; je ne peux pas venir, j’ai de la pâte jusqu’aux coudes. »

Fritz s’était levé ; il regardait dans la petite cuisine toute sombre, éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait, tandis que David lui tirait les clefs de la poche.

« Ne vous dérangez pas, Sourlé, dit-il, ne vous dérangez pas. »

David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d’un petit placard, où se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres ; il les apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus. Celui-ci, voyant ce sentiment, s’écria que le kirsch était délicieux.

« Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en goûtant.

— Non, non, David, peut-être d’aussi bon, mais pas de meilleur.

— En veux-tu encore un verre ?

— Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père ; je reviendrai. »

Alors, ils étaient réconciliés.

Le vieux rebbe reprit en plissant les yeux avec malice :

« Et qu’est-ce que tu as fait là-bas, schaude ? Je me suis laissé dire que tu as fait de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à poissons. Est-ce vrai ?

— C’est vrai, David.

— Ah ! s’écria le vieux rebbe, cela ne m’étonne pas ; quand il s’agit de manger et de boire, tu ne connais plus la dépense. »

Et, hochant la tête, il dit d’un ton nasillard :

« Tu seras toujours le même ! »

Fritz souriait.

« Écoute, David, fit-il, dans six ou sept mois d’ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fait ton tour sur le marché, le nez long d’une aune, sans rien trouver de bon… — car, vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu es de la race des chats, et le poisson te plaît…

— Mais, Kobus, Kobus ! s’écria David, vas-tu maintenant me faire passer pour un épicaures de ton espèce ? Sans doute, j’aime mieux un beau brochet qu’une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire ; je ne serais pas un homme si j’avais d’autres idées ; mais je n’y pense point d’avance, Sourlé s’occupe de ces choses.

— Ta ! ta ! ta ! fit Kobus ; quand, dans six mois, je t’enverrai des plats de truites, avec des bouteilles de forstheimer, à la fête de Simres-Thora[3], nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon réservoir. »

David sourit.

« Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait ; aux uns il donne la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent ; je ne te reproche pas ta prudence, c’est un don de Dieu, et quand les truites viendront, elles seront les bienvenues.

— Amen ! » s’écria Fritz.

Et tous deux se mirent à rire de bon cœur.

Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe. Tout à coup il lui dit :

« Et les femmes, David, les femmes ? Est-ce que tu ne m’en as pas trouvé une ? la vingt-quatrième ! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du Sonneberg. Je serais curieux de la connaître, la vingt-quatrième. »

Avant de répondre, David Sichel prit un air grave :

« Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut faire son profit. Avant d’être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux ; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d’une touffe de poils. Or, il advint qu’un de ces chevaux, le grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans l’herbe jusqu’au ventre, se dit à lui-même : « Cette herbe est trop grossière pour moi ; ce qu’il me faut c’est de la fine fleur, tellement délicate qu’aucun autre cheval n’en ait encore goûté de pareille. » Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu’il venait de quitter ; il s’en indigna. Plus loin, au bord d’un marais, il trouva des flèches d’eau et marcha dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur ; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côtés, vit des chardons dans un creux… et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent ; il eut une touffe de poils à la queue ; il voulut hennir, et se mit à braire : c’était le premier des ânes ! »

Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.

« Et s’il n’avait pas mangé de chardons ? dit-il.

— Alors il aurait été moins qu’un âne vivant, il aurait été un âne mort.

— Tout cela ne signifie rien, David.

— Non ; seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi…

— Va-t’en au diable ! s’écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, je n’ai pas le temps de te répondre. »

David l’accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.

Et comme ils se séparaient :

« Écoute, Kobus, fit-il d’un air fin, tu n’as pas voulu des femmes que je t’ai présentées, tu n’as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t’en chercheras une toi-même.

Posché-isroel, répondit Kobus, posché-isroel ! »

Il haussa les épaules, joignit les mains d’un air de pitié, et s’en alla.

« David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table. »

Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d’un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère ; puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d’arriver.


  1. Le Français.
  2. Gâteau juif.
  3. Fête de réjouissance, en mémoire de la promulgation de la Loi au peuple juif.