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Hachette (p. 143-154).


X



Deux ou trois jours après, un soir, au Casino, on causait par hasard des anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les mœurs d’autrefois : les promenades en traîneaux, l’hiver ; le bon papa Christian, — dans sa houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d’agneau, le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu’aux coudes, — conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les bois couverts de givre ; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval la promenade, et jetant à la dérobée un regard d’amour sur la jolie couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez rose enfoui dans le minon de cygne, plus blanc que la neige.

« Ah ! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé avec la petite Lotchen, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine ; et c’était au milieu des neiges que l’amour avait pris naissance, sous l’œil même des parents. D’autres fois on se réunissait dans la Madame-Hüte[1], en pleine foire ; tous les rangs se confondaient : la noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s’inquiétait pas de savoir si vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un abandon pareil de nos jours ! Depuis qu’on fait tant de nouveaux nobles, ils ont toujours peur qu’on les confonde avec la populace. »

Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre, élégante et naïve, des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.

Rien qu’à l’entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le violoncelle appuyé contre la jambe et l’archet en équerre sur les cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres, les violons penchés tout autour, l’œil sur le cahier, et plus loin, le cercle des amis dans l’ombre.

Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les yeux au plafond, s’écriait :

« Oui, oui, ces temps sont loin de nous ! C’est pourtant vrai, nous vieillissons… Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs ! Tout cela ne nous fait pas jeunes. »

Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête pleine des idées de Hâan :

« Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses, qui nous paraissent reculées d’un siècle. »

Et regardant les étoiles qui tremblotaient dans le ciel immense, il pensait :

« Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques ; il n’y a que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous les jours, sans qu’on s’en aperçoive. De sorte qu’à la fin du compte, on est tout gris, tout ratatiné, et qu’on produit aux yeux du nouveau monde qui passe, l’effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables perruques dont parlait Hâan tout à l’heure. On a beau faire, il faut que cela nous arrive comme aux autres. »

Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s’étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s’endormit.

Le lendemain, il n’y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin, entre le buffet et la porte. C’était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n’avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là ; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n’y pensait plus ; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s’habilla tout rêveur, puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S’approchant aussitôt du clavecin, il l’ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes : un son grêle s’échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d’une seconde, revit les trente années qui venaient de s’écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin ; M. Kobus le juge de paix, assis auprès d’elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant ; et lui, Fritz, tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant : « Hue ! hue ! » pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait : « Chut ! » Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d’autres choses encore.

Il s’assit, essaya quelques vieux airs et joua le Troubadour et l’antique romance du Croisé.

« Je n’aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il ; c’est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l’accord ; il me semble l’avoir entendu hier. »

Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse : le Siége de Prague, la Cenerentola, l’ouverture de la Vestale et puis les vieilles romances d’amour, de petits airs gais, mais toujours de l’amour : l’amour qui rit et l’amour qui pleure ; rien en deçà, rien au delà !

Kobus, deux ou trois mois avant, n’aurait pas manqué de se faire du bon sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir ; il avait lu jadis Werther, et s’était tenu les côtes tout le long de l’histoire ; mais, en ce moment, il trouva cela fort beau.

« Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d’aussi jolis couplets :


« Rosette,
« Si bien faite,
« Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir ! »


« Comme c’est simple, comme c’est naturel !


« Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir ! »


« À la bonne heure ! voilà de la poésie ; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique ! »

Il se mit à jouer en chantant :


« Rosette,
« Si bien faite,
« Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir ! »


Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu’un petit bruit s’entendit à la porte : quelqu’un frappait.

« Voici David, se dit-il, en renfermant bien vite le clavecin ; c’est lui qui rirait, s’il m’entendait chanter Rosette ! »

Il attendit un instant, et, voyant que personne n’entrait, il alla lui-même ouvrir. Mais qu’on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.

« Eh ! c’est toi, Sûzel ! fit-il comme émerveillé.

— Oui, monsieur Kobus, dit la petite ; depuis longtemps j’attends Mlle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j’ai pensé qu’il fallait tout de même faire ma commission, avant de partir.

— Quelle commission donc, Sûzel ?

— Mon père m’envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et qu’on n’attend que vous pour les mettre.

— Comment ! il t’envoie exprès pour cela ?

— Oh ! j’ai encore à dire au juif Schmoule, qu’il doit venir chercher les bœufs, s’il ne veut pas payer la nourriture.

— Ah ! les bœufs sont vendus ?

— Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.

— C’est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n’as pas besoin de te gêner.

— Oh ! je ne me gêne pas.

— Si, si… tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée tout de suite. Tiens, assieds-toi là. »

Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d’un air de satisfaction extraordinaire :

« Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère Orchel ?

— Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents si vous pouviez venir.

— Je viendrai, Sûzel ; demain ou après, bien sûr, j’irai vous voir. »

Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel ; il la regardait en souriant et finit par lui dire :

« Je jouais tout à l’heure de vieux airs, et je chantais. Tu m’as peut-être entendu de la cuisine ; ça t’a bien fait rire, n’est-ce pas ?

— Oh ! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste ; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.

— Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir. »

Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la Reine de Prusse. Ses doigts sautaient d’un bout du clavecin à l’autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu’on a peur de faire des fausses notes. On aurait dit qu’il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d’admiration, et sa petite bouche rose entr’ouverte, semblait en extase.

Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu’il se retourna tout content de lui-même :

« Oh ! que c’est beau, dit-elle, que c’est beau !

— Bah ! fit-il, ça, ce n’est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, le Siége de Prague ; on entend rouler les canons ; écoute un peu. »

Il se mit alors à jouer le Siége de Prague avec un enthousiasme extraordinaire ; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait Sûzel soupirer tout bas : « Oh ! que c’est beau ! » cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable ; il ne se sentait plus de bonheur.

Après le Siége de Prague, il joua la Cenerentola ; après la Cenerentola, la grande ouverture de la Vestale ; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours : « Oh ! que c’est beau, monsieur Kobus ! oh ! quelle belle musique vous faites ! » il s’écria :

« Oui, c’est beau ; mais si je n’étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c’est alors que tu verrais, Sûzel ! Mais c’est égal, je vais essayer tout de même ; seulement je suis enrhumé, c’est dommage. »

Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d’une voix aussi claire qu’un coq qui s’éveille au milieu de ses poules :


« Rosette,
« Si bien faite,
« Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir ! »


Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu’aux oreilles ; et chaque fois qu’il arrivait à la fin d’un couplet, pendant une demi-heure il répétait d’un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l’air, et en se balançant comme un malheureux :


« Donne-moi ton cœur,
« Donne-moi ton cœur…
« Ou je vas mourir… ou je vas mourir.
« Je vas mourir… mourir… mourir !… »


De sorte qu’à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.

Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d’une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder ; et Kobus s’étant retourné pour lui entendre dire : « Que c’est beau ! que c’est beau ! » il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.

Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s’aperçut qu’il devenait pourpre ; et ne sachant que faire dans une circonstance aussi surprenante, il passa ses doigts du haut en bas et du bas en haut du clavecin, en soufflant dans ses joues et criant : « Prrouh ! prrouh ! » les cheveux droits sur la tête.

Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine ; il l’entendit, et, se levant, il se mit à crier : « Katel ! Katel ! » d’une voix d’homme qui se noie.

Katel entra :

« Ah ! c’est bon, fit-il. Tiens… voilà Sûzel qui t’attend depuis une heure. »

Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta :

« Oui, nous avons fait de la musique… ce sont de vieux airs… ça ne vaut pas le diable !… Enfin, enfin, j’ai fait comme j’ai pu… On ne saurait tirer une bonne mouture d’un mauvais sac. »

Sûzel avait repris son panier et s’en allait avec Katel, disant : « Bonjour, monsieur Kobus ! » d’une voix si douce, qu’il ne sut que répondre, et resta plus d’une minute au milieu de la salle, regardant vers la porte, tout effaré ; puis il se prit à dire :

« Voilà de belles affaires, Kobus ! tu viens de te distinguer sur cette maudite patraque… Oui… oui… c’est du beau… tu peux t’en vanter… ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique ! S’il m’arrive encore de jouer seulement Père capucin, je veux qu’on me torde le cou ! »

Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et sortit faire un tour du côté des remparts, pour réfléchir à son aise sur les choses surprenantes qui venaient de s’accomplir.


  1. Salle de danse.