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L’Amérique française et le Centenaire de la Louisiane

L’AMÉRIQUE FRANÇAISE
ET LE
CENTENAIRE DE LA LOUISIANE




Volontiers en avance sur leur temps, les Américains se résigneraient-ils à se trouver en retard toutes les fois qu’ils entreprennent de commémorer par une exposition universelle quelque épisode important de leur histoire ? C’est ainsi que la World’s Fair de Chicago, bien qu’elle fût organisée en souvenir de la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, événement dont le quatrième centenaire tombait en 1892, n’a pourtant eu lieu qu’en 1893. De même, 1904 verra célébrer avec une année de retard le centenaire de la cession de la Louisiane, laquelle s’opéra en 1803. Il est vrai que trois jours de fêtes ont déjà été donnés à cette occasion à la Nouvelle-Orléans, fêtes qui comprenaient (la remarque est intéressante à faire en passant) une représentation de gala à l’Opéra-Français et une grand’messe pontificale à la cathédrale… Mais la célébration solennelle de cet anniversaire doit coïncider avec l’exposition universelle qui s’ouvrira prochainement à Saint-Louis.

Pourquoi Saint-Louis ? Le choix de cette ville était de nature à surprendre tous ceux dont une simple similitude euphonique de noms ne saurait contenter l’instinct géographique. Car enfin, Saint-Louis n’est pas en Louisiane, ou du moins nous n’avons jamais considéré qu’il y fût. Mais cette question n’a point embarrassé nos compatriotes, tant leur indifférence est constante à l’égard de ce grand passé colonial dont les autres peuples se réclameraient avec une si légitime fierté. La vérité est que Saint-Louis, ayant vainement disputé à Chicago, il y a dix ans, l’honneur de posséder la World’s Fair, entend aujourd’hui prendre sa revanche. L’occasion a paru bonne à d’audacieux citoyens ; un homme s’est rencontré que sa féconde et énergique activité désignait pour assumer la direction de l’entreprise. On s’est mis à l’œuvre. L’univers a été averti des merveilles qui se préparaient et convié à y prendre part. Malgré tous les désavantages de lieu et de climat que pouvait présenter Saint-Louis, le succès s’annonce considérable.

Naturellement, les organisateurs se sont appuyés sur la France et se sont servis de son nom, puisque la circonstance s’y prêtait. Autour de ce centenaire, auquel, nous autres, nous ne songions guère, ils ont fait une « réclame » retentissante. Ils ont largement vanté notre généreuse abnégation. Trois lignes dans les manuels satisfaisaient jusqu’à présent notre propre curiosité à l’égard de la cession : Bonaparte, nous disaient-ils, jugeant qu’il ne pouvait défendre la Louisiane, et craignant par-dessus tout de la voir tomber entre les mains des Anglais, la vendit aux États-Unis. Or, cette simple transaction change tout à fait d’aspect dès qu’on l’examine à l’aide du télescope qu’a dressé l’enthousiasme transatlantique. Les Américains n’ont pas craint de proclamer récemment qu’en leur cédant la Louisiane, nous avions contribué à une seconde fondation de leur patrie. Et c’est la vérité. L’énorme république a été, si l’on peut ainsi dire, fondée quatre fois : — par la guerre de l’Indépendance ; — par l’acquisition de la Louisiane ; — par le traité de Guadalupe-Hidalgo, qui lui assura la Californie et le Nouveau-Mexique au lendemain du jour où elle venait d’acquérir le Texas ; — enfin, par la guerre de Sécession, qui engendra son unité morale en restaurant son unité matérielle.

Ce qui n’empêche que, si la célébration du centenaire de 1803 avait revêtu un caractère purement national et était restée localisée à la Nouvelle-Orléans, nul n’aurait songé à nous adresser des remerciemens si flatteurs, encore que pleinement justifiés : on n’aurait pas éprouvé le besoin de grandir rétrospectivement le territoire louisianais jusqu’à y comprendre le lointain village que deux traitans en fourrures, Laclède et Pierre Chouteau, fondèrent en 1764 ; que la robuste gaîté de nos soldats affamés baptisa du pittoresque sobriquet de Paincourt ; et qui est devenu la riche et populeuse cité où vont s’assembler les représentans de l’univers. À quoi tiennent les choses ! Voici que l’ambition d’une ville entreprenante rétablit dans ses contours historiques cette silhouette de l’Amérique française que notre habituelle insouciance avait laissée pâlir d’abord dans nos mémoires et puis, lentement, s’effacer.

On a dit de notre empire asiatique qu’il présentait la figure de ces bâtons flexibles qu’en certains pays les nomades primitifs portent sur l’épaule, et aux deux extrémités desquels ils suspendaient leurs bagages et leurs provisions de route. Le bâton, c’est l’Annam : le Tonkin et la Cochinchine, ce sont les besaces remplies. Sans relever ce que la comparaison a d’injuste pour l’Annam, nous ferons remarquer qu’elle s’applique encore mieux à nos anciennes possessions d’Amérique. Là aussi, il y avait deux lourdes besaces, le Canada et la Louisiane, et un solide bâton, les Illinois ; nous connaissons médiocrement la besace canadienne, très mal la louisianaise ; nous ignorons complètement les Illinois. L’exposition de Saint-Louis est plantée en leur milieu comme pour nous obliger à restaurer dans son intégrité l’image de l’empire disparu. Saisissons l’occasion propice qui nous est offerte ; l’œuvre est faisable ; sous la géographie actuelle, l’ancienne peut transparaître. Ne suit-on pas facilement, à travers le morcellement départemental de la France, l’unité de ses vieilles provinces ? et, de considérer l’Europe moderne avec ses grandes masses agglomérées, cela empêche-t-il de restituer par la pensée l’Europe du moyen âge avec ses complications féodales ?

Il convient de louer M. de Villiers du Terrage pour le zèle et la conscience avec lesquels il a mené à bien la moitié de cette tâche patriotique[1]. Complétant les indications de ses propres papiers de famille par une longue campagne à travers nos archives nationales et départementales, il a mis la main sur une précieuse série de manuscrits révélateurs, dont un grand nombre de cartes et de plans anciens rehaussent encore l’intérêt. Puisse son exemple lui susciter un émule qui suivra le Saint-Laurent comme il a suivi le Mississipi, et dont la science éclairera les profondeurs de l’hinterland canadien comme lui-même a éclairé celles de l’hinterland louisianais ! Alors nous saurons tout. L’épopée, dans son ensemble, nous deviendra familière ; et nous y puiserons, avec des motifs de juste fierté, des enseignemens souvent pénibles, mais toujours salutaires.


i

S’il y avait un reproche à adresser à M. de Villiers, peut-être pourrait-on se plaindre que, dans son ouvrage, la proportion entre l’éloge et la critique ne soit pas absolument équitable : aucune de ses critiques ne dépasse la mesure, mais les éloges qu’il distribue sont souvent un peu parcimonieux ; il insiste sur les tares des physionomies antipathiques pour dessiner ensuite d’un trait trop rapide ou d’un crayon trop léger certains types dont le lecteur est réduit à soupçonner l’héroïsme et la beauté. C’est là un défaut très français, et qui n’est point sans quelque noblesse : les écrivains des autres races inclinent volontiers vers l’excès contraire.

Certes, il y avait à critiquer, et, tout d’abord, que dire de cette administration métropolitaine dont l’ignorance et l’incurie alternaient avec la plus ridicule méticulosité. Pas un reproche qu’on ne puisse lui adresser, car elle les a mérités tous. Les bureaux classaient les dépêches des colonies sans presque les lire, quitte à s’indigner un beau jour de n’avoir « jamais entendu parler » de telle affaire dont le détail avait été narré dans une série de pièces encore existantes. On ne répondait point aux demandes les plus pressantes des gouverneurs. L’un d’eux, Diron d’Artaguette, ne demeura-t-il point cinq années sans que le moindre secours lui parvînt de France ! Puis, soudain, après ces longues périodes d’oubli, arrivaient douze grandes pages d’instructions minutieuses, réglant les préséances et les conflits ou recommandant « de ne pas penser aux plantations à sucre, » parce que la cire végétale réussirait beaucoup mieux ! Bien heureux encore si le navire qui apportait ces inutiles grimoires se trouvait contenir les objets de première nécessité réclamés à maintes reprises pour l’entretien des troupes ou les présens aux Peaux-Rouges. Il advint à M. de Kerlerec de ne trouver dans le chargement d’un convoi longtemps attendu aucune des marchandises facturées comme y ayant été embarquées ; elles avaient été remplacées par d’autres de moindre valeur et de nulle utilité pour les destinataires.

On ne sut jamais à Paris que la Nouvelle-Orléans n’était pas située dans une île : ce terme ne cessa de figurer dans une quantité d’actes publics et fut reproduit finalement dans le traité de Fontainebleau par lequel Charles iii d’Espagne daignait accepter le cadeau que Louis xv de France lui en faisait « par le pur effet de la générosité de son cœur. » À partir du jour où la politique générale, telle qu’il la comprenait, amena Choiseul à juger un tel cadeau nécessaire, la Louisiane, qui en était l’objet, devint « la plus belle et la plus fertile quant au sol de toutes les colonies que posséda la France. » Jusque-là, nul n’avait paru s’aviser qu’il en fût ainsi.

Sous les plumes ministérielles comme sous celles des rédacteurs subalternes, les expressions habituelles dissimulaient mal un dédain invétéré. Le seul motif de considération qui existât pour la Louisiane lui venait de ce qu’elle portait le nom de Louis xiv. En dehors de cela, on n’y trouvait rien qui valût la peine de s’occuper d’elle, et le même Choiseul lui reprochait amèrement de n’avoir pas même « de port ou de rade où puisse entrer un chebec de 12 canons. » Comptait-il donc le Mississipi pour rien ou ignorait-il qu’on pût le remonter ? Cette ignorance est très vraisemblable.

Il n’est pas surprenant qu’une administration si peu recommandable et pénétrée de pareilles idées ait fait des choix déplorables, quand il s’agissait d’envoyer en Louisiane un nouvel « ordonnateur. » La série en fut fort vilaine ; à tout prendre on n’en trouve que deux dont il soit permis de dire que le souci de leur devoir et de l’intérêt public l’emportât chez eux sur l’esprit d’intrigue et la tendance aux malversations. Représentans du pouvoir civil et dépositaires de la puissance financière, ils firent montre d’une étroitesse de jugement et d’une absence d’intégrité propres à jeter un jour bien fâcheux sur les fonctionnaires de ce temps-là. Dès 1717, un missionnaire constatait que « l’habitude de l’ordonnateur est de livrer sous le nom de vente les marchandises absolument requises pour le commerce des sauvages, de les faire transporter chez une de ses bonnes amies où elles se revendent par celle-ci à des prix exorbitans, et Dieu sait au profit de qui ! »

De telles mœurs s’accordaient trop bien avec l’esprit d’agio qui s’était développé en Louisiane et infestait la Nouvelle-Orléans : et cela encore provenait de la mère patrie. C’est elle qui avait fait un objet de spéculation de sa colonie en la concédant d’abord à un financier, Crozat, en reconnaissance des services rendus par lui à la couronne durant la guerre de la Succession d’Espagne ; et ensuite en permettant à Law de gager sur de fabuleuses richesses (qu’on savait parfaitement n’y point exister) la colossale duperie de la rue Quincampoix. Il restait quelque chose de cette vieille croyance à l’Eldorado qui avait poussé vers le Nouveau Monde tant de vaines hardiesses et avait fait périr Soto d’inanition et de fatigues dans les solitudes mississipiennes, après trois ans d’inutiles labeurs. En Europe, on pouvait d’un mot réveiller cette croyance. En Louisiane, elle prenait des allures vraisemblables, sans cesser d’exercer une néfaste influence ; au lieu de palais enchantés, on cherchait des mines ; l’agriculture passait pour un pis-aller, auquel on eut recours tardivement et que, de Paris, les autorités ne songeaient guère à encourager. Elles avaient d’autres soucis. Du reste, qu’eût-on fait des produits obtenus, puisqu’il n’existait que des débouchés de contrebande ? Il eût fallu négocier à Madrid quelque arrangement commercial de nature à ouvrir aux Louisianais les marchés de la Floride et du Mexique, et c’était là une préoccupation d’un ordre trop peu distingué pour que nos grands ministres s’y daignassent arrêter.

Dès qu’un ordonnateur débarquait à la Nouvelle-Orléans, il prenait à peine le temps de s’installer que déjà il songeait aux dénonciations prochaines ; bientôt il commençait d’accumuler contre le gouverneur ou ses secrétaires, contre les officiers et en général contre tous ceux qui, dépendant de l’État en quelque manière, pouvaient être rappelés et poursuivis, des critiques acerbes et de perfides accusations. Au besoin, il confiait à quelque dévoué compère le soin de porter à Paris le détail de ses calomnies. Ces départs irréguliers prêtèrent à plus d’un incident tristement comique : tel le cas de ce médecin auquel le gouverneur défendit de quitter la colonie parce que l’on y avait besoin de ses services, et que l’ordonnateur fit porter à bord, caché entre deux matelas, afin qu’il pût quand même remplir la mission dont il était chargé.

Au fond de ces disputes endémiques et de ces mauvais sentimens on relève la haine du civil pour le militaire ; et, vraiment, il semblerait que notre ancienne France en ait été plus coutumière qu’on ne le voulait croire ! Des bureaux en désordre, un lieutenant de police devenu ministre de la Marine, des « pékins » en colère contre les « traîneurs de sabre : » voilà, dirait-on, un spectacle éminemment contemporain. L’information extra-judiciaire connue sous le nom d’ « Affaire de la Louisiane » et qui, entre les mains de cinq conseillers du Châtelet, traîna pendant cinq années, n’aurait même pu être entamée en temps normal ; il fallut, pour l’engager et l’alimenter, qu’une partie de l’opinion fût conquise par l’antimilitarisme des gens de robe. Le chevalier de Kerlerec, contre lequel on informait, avait succédé en qualité de gouverneur de la Louisiane au marquis de Vaudreuil, et son gouvernement avait été aussi respectable que celui de son prédécesseur. Les dénonciations accumulées par l’ordonnateur, M. de Rochemore, et par ses créatures ne tenaient pas debout ; il fut impossible d’en rien tirer de probant. Le dépit des enquêteurs fut extrême ; ils eussent souhaité faire subir à M. de Kerlerec le sort de Lally-Tollendal ; il fallut renoncer à le condamner ; mais, pour ne point le laisser aller indemne, on obtint du roi une lettre de cachet l’éloignant de Paris, et, de la sorte, un doute injurieux continua de planer sur son innocence et une ombre sur son honorabilité ; pareille injustice en dit long sur l’état mental des juges et du public !


II

Que la Louisiane ait vécu, malgré tout, et se soit développée dans des conditions aussi défavorables, il n’y a pas là de quoi surprendre. Ce développement, d’ailleurs, fut assez lent au point de vue de la population. En 1704, les Européens n’étaient que 279 ; il y avait en outre 60 Canadiens, « presque autant Indiens que Français, » et, ajoute naïvement le recenseur, « 4 taureaux, 8 bœufs, 50 vaches, 40 veaux, 1 400 cochons et 2 000 poules. » Quarante années plus tard, les blancs ne sont encore que 4 000 ; il y a en outre 2 000 nègres. Enfin, en 1763, la colonie renferme 7 000 blancs, dont 5 000 résident à la Nouvelle-Orléans, et 3 500 nègres. Ce n’est pas beaucoup. Cette faible population est d’ailleurs réduite à un état de gêne extrême par les 5 646 000 livres de « billets de caisse » qui circulent, et dont la dépréciation est telle que parfois, la disette aidant, la piastre mexicaine s’est trouvée valoir jusqu’à 11 livres ! Les billets de caisse étaient des sortes de récépissés du trésorier pour des ordonnances ou des acquits à valoir en attendant qu’il pût fournir des lettres de change aux porteurs. La conversion de ces billets en lettres de change se faisait d’une façon très lente et très irrégulière, et il n’est pas besoin d’insister sur les multiples inconvéniens qui en résultaient pour tout le monde, pour le Trésor comme pour les particuliers. Cependant, et quoique la Louisiane ait ainsi manqué de population, de numéraire et de crédit, elle prospéra. À la veille du jour où la France en fit l’abandon à l’Espagne, elle produisait pour près de 500 000 livres d’indigo, pour 250 000 livres de pelleteries, pour 50 000 de cire, de suif et d’huile, enfin pour 3 600 000 livres de tabac. Depuis huit ans, son mouvement commercial venait d’augmenter de près de six millions de livres, de sorte que l’on pouvait dire avec Redon de Rassac, qu’en vingt années, il serait loisible de lui faire « fournir plus de denrées et procurer plus d’utilité que la Martinique, Saint-Domingue et toutes les autres colonies ensemble du royaume. »

Mais, encore une fois, ce n’est pas cette prospérité naissante qui mérite de fixer l’attention comme une chose exceptionnelle ou extraordinaire, c’est bien plutôt la force incomparable des racines poussées par la domination française dans ce sol lointain. Nous savions, par des témoignages nombreux et irrécusables, que nos nationaux avaient suscité de vives sympathies parmi les peuplades indiennes de l’Amérique du Nord et que, d’autre part, les créoles de la Louisiane, comme les chasseurs canadiens, avaient pleuré nos défaites et gardé le culte de notre drapeau. Mais nous sommes-nous jamais doutés à quel point cela était vrai ? En définitive, la France n’a occupé la Louisiane qu’une soixantaine d’années. C’est le 14 mars 1682 que Cavelier de la Salle prit solennellement possession, au nom du roi de France, d’un pays qui était apparemment baptisé d’avance, puisque l’acte fut rédigé par le notaire « commis à exercer la dite fonction pendant le voyage entrepris pour faire la découverte de la Louisiane. » Cette cérémonie se passait au confluent de l’Arkansas et du Mississipi, là où, neuf ans plus tôt, s’étaient arrêtés Louis Joliet et le Père Marquette. L’expédition, ayant atteint le 9 avril le golfe du Mexique, en passant devant le site où s’élève aujourd’hui la Nouvelle-Orléans, revint aussitôt sur ses pas et regagna le Canada.

Le siècle s’acheva avant qu’un Français eut revu le poteau solitaire sur lequel étaient inscrits, en dessous des armoiries fleurdelisées, les titres de Louis xiv à la domination de ce royaume sans capitale et sans frontières. Égaré en cherchant, par mer cette fois, l’embouchure du Mississipi, La Salle avait parcouru la partie orientale de ce qui forme maintenant le Texas et y avait péri misérablement en 1687, de la main de ses soldats révoltés. Cent trente-trois ans s’étaient écoulés entre le voyage révélateur de Fernand de Soto et l’exploration féconde de Joliet et du Père Marquette ; près de vingt années devaient passer entre la cérémonie de l’Arkansas et la fondation d’un établissement véritable.

À Le Moyne d’Iberville appartient l’honneur d’y avoir procédé. En mars 1699, il découvrit les bouches du grand fleuve, en occupa les îles, et édifia sur la côte le fort Biloxi, qui fut le berceau de la colonie. Soixante-trois ans plus tard, cette colonie nous échappait et passait à l’Espagne ; elle ne devait redevenir française, en 1803, que pour quelques semaines, avant d’entrer définitivement dans l’Union américaine. Nous venons de voir combien la France l’avait constamment délaissée pendant ces deux tiers de siècle et quels minces profits ses habitans avaient retirés de la protection d’une mère patrie inconstante et oublieuse. Pour comble d’ironie, après les avoir souvent bernés de fausses espérances et les avoir par momens laissés périr d’inanition, on disposa d’eux d’un trait de plume, sans les avoir consultés, sans même les avoir prévenus. Leur protestation alla jusqu’à la révolte. Leurs délégués tentèrent en vain d’émouvoir le roi et ses ministres ; ils ne rencontrèrent que de l’indifférence et du mépris. Alors, puisqu’ils ne devaient compter que sur eux-mêmes, ils prirent le parti d’agir et, appuyé par une pétition couverte de signatures, le Conseil supérieur de la Louisiane décida l’expulsion du premier gouverneur que l’Espagne avait envoyé, don Antonio de Ulloa. Ce gouverneur, il est vrai, n’avait pas encore pris officiellement la direction des services publics. Débarqué avec une très faible escorte, les moyens lui manquaient de faire respecter son autorité. Aussi maintenait-il en fonctions le commandant des troupes françaises, Aubry, lequel, à la mort de M. d’Abbadie, successeur de M. de Kerlerec, s’était trouvé investi du pouvoir suprême et chargé comme tel d’opérer le transfert de la colonie entre les mains du représentant de l’Espagne.

La rébellion fut tout à fait pacifique, puisque tout le monde était d’accord : Aubry fit entendre, ainsi qu’il en avait le devoir, une protestation qui demeura platonique, et Ulloa s’en alla comme il était venu, sans tambours ni trompettes. Quelques-uns songèrent à proclamer une république ; mais une république n’eût pu vivre qu’avec l’appui des Américains, et le demander eût équivalu à rompre les liens qui moralement rattachaient encore la Louisiane à la France. Or, écrit Aubry, rendant compte des scènes dont il venait d’être le témoin impuissant, « il se trouvait sur la place mille hommes en armes avec un pavillon blanc, criant tous généralement : Vive le roy de France ! et ne voulant pas d’autre roy. » Ulloa déclara plus tard qu’on avait surtout crié : « Vive le vin de Bordeaux ! À bas le poison de Catalogne ! » Mais, sous une forme plus prosaïque, c’est le même sentiment qui s’affirme. Il n’y a pas à s’y méprendre ; le retour à la France était bien l’objet des aspirations de ces colons qui auraient eu pourtant beaucoup de raisons de lui en vouloir. À nouveau, ils adressèrent à « Louis le bien-aimé » des suppliques grandiloquentes, et une députation qui ne fut pas même admise à les présenter au roi.

Pendant ce temps, l’Espagne, qui ne tolérait pas volontiers les affronts à sa dignité, expédiait à la Louisiane, muni d’instructions précises et de pouvoirs dictatoriaux, le général O’Reilly, soldat cosmopolite, d’origine irlandaise, d’une réelle intelligence et d’une égale dureté. La répression fut sanglante. La justice réclamait quelques bannissemens, de sévères admonestations, et une amnistie. L’amnistie n’intervint qu’après douze condamnations, six à la peine de mort et six à la prison ou aux galères. Toutes furent exécutées. La Cour de France, loin de formuler la moindre protestation, poussa la platitude jusqu’à approuver expressément ces inutiles rigueurs.

Quoique, d’ailleurs, on affectât de nier à Madrid que « l’attachement pour la nation française et pour le souverain eût été la cause du crime, » et que même on y considérât comme « pleinement prouvé » que « la patrie et le souverain étaient des objets très indifférens pour tous les chefs du soulèvement, » le gouvernement espagnol n’essaya pas de s’en autoriser pour entreprendre l’hispanisation de la Louisiane. O’Reilly paraît avoir mesuré d’un coup d’œil l’impossibilité d’en venir à bout, car il posa les bases d’un régime qui ne devait avoir d’espagnol que le titre et qui, pour le reste, demeurerait entièrement français. Les trente années que dura ce régime furent heureuses et prospères. Des gouverneurs se succédèrent qui apportèrent à remplir leurs fonctions autant de modération dans le jugement que de souplesse dans le procédé. Les dépenses de la Louisiane étaient supportées par la vice-royauté du Mexique ; elles atteignirent, en tout, près de soixante millions de livres. Un commerce clandestin et assez peu surveillé avec les États-Unis enrichissait les habitans, qui, payant d’ailleurs peu d’impôts, se trouvèrent assez contens de leur sort. Leur principal motif de satisfaction venait toutefois de ce que l’on ne contrariait aucune de leurs habitudes ou de leurs idées françaises. S’il en avait été autrement, les bienfaits de l’Espagne, quoiqu’ils formassent avec les mauvais procédés de la France un fâcheux contraste, n’eussent pas suffi à faire accepter son drapeau. Et n’est-il pas curieux de constater qu’aujourd’hui même, après cent années d’incorporation à la république des États-Unis, la Louisiane a conservé des particularités et des apparences tellement françaises que le voyageur en est surpris dès l’abord ?

Les sentimens des Indiens ne pouvaient avoir la même persistance, mais ils eurent la même vivacité. Bien loin que nous eussions épuisé leur bonne volonté, elle se manifesta à l’heure de la retraite par des effusions touchantes et des offres caractéristiques. Les tribus fidèles se refusèrent longtemps à croire que la fortune des armes eût tourné contre nous ; quand il leur fallut se rendre à l’évidence, elles insistèrent pour nous aider à préparer la revanche et s’affligèrent de notre apathie. Les relations, certes, n’avaient pas toujours été bonnes ; après tout, nous leur prenions leurs « territoires de chasse, » à ces hommes fiers, amoureux de liberté et de vie aventureuse ; et, parmi eux, des révoltes sanglantes avaient parfois éclaté. Enfin, dans l’Ouest inconnu et farouche, se tenaient des peuplades aux instincts cruels dont nos pionniers et nos coureurs des bois suscitaient le courroux en plantant imprudemment des postes avancés jusque sur les sites de leurs campemens préférés. Ainsi s’expliquent des épisodes comme la destruction du fort d’Orléans et le massacre de sa garnison. Mais ces faits isolés n’infirment nullement la réalité de l’action et de l’influence pacificatrices exercées par les Français sur la race rouge. Que cette race fût perfectible, on n’en saurait douter. Ayant produit un Pontiak, elle en pouvait produire d’autres. Pontiak, dans un genre inférieur, représenta pour les Indiens ce que Booker Washington représente aujourd’hui pour les nègres : non point une anomalie, mais une espérance. De tels hommes sont des précurseurs, non des exceptions. Très tardivement d’ailleurs, — alors qu’ils n’étaient plus que de misérables débris, — la civilisation américaine a entrepris de faire quelque chose pour les Peaux-Rouges et des résultats assez remarquables ont été atteints pour qu’on puisse considérer ce problème rétrospectif comme résolu. Mais les Anglo-Saxons d’alors, tout en angles et en saillies, ne possédaient en rien l’art de manier les natures primitives ; ils n’arrivaient ni à les comprendre ni à s’en faire estimer. Aussi eurent-ils maintes fois recours à notre intermédiaire. Aux Illinois et dans les alentours, les officiers français[2] furent appelés à user largement de leur influence sur les tribus indiennes pour les amener à accepter le fait accompli ; et c’est à un Français que fut confié le poste de surintendant des affaires indiennes dans l’Alabama et sur les frontières de Floride. Anglais et Espagnols, dans leurs rapports avec les sauvages comme avec les créoles, étaient ainsi amenés à proclamer tacitement la puissance morale de la France au Nouveau Monde ; il était réservé aux héroïques Canadiens de prouver sa puissance ethnique.


III

Ce prestige et cette force prennent toute leur raison d’être lorsque surgissent, à travers les brumes lointaines, certaines silhouettes dont les contours à demi effacés évoquent encore les âmes vaillantes, généreuses ou charmantes, qui furent celles de nos grands coloniaux d’autrefois. Combien différens des conquérans espagnols à l’audace terrifiante, des dissidens anglais à la foi rigide, ou des marchands de Hollande au mercantilisme têtu ! Trop souvent ils firent œuvre sentimentale là où leurs rivaux savaient faire œuvre pratique. Or, le sentiment, en colonisation, ne rapporte point, mais ce serait une erreur de croire qu’il s’évapore sans laisser de traces. Il ameublit le terrain où germent des idées.

Si nos coloniaux d’autrefois ne surent ni peupler ni s’enrichir, ils surent du moins séduire, et c’est par là que dans l’Hindoustan, en Indo-Chine, à Madagascar, leur souvenir dura au-delà de leur œuvre ; il en fut de même en Louisiane et aux Illinois. Un sourire de fierté passe sur les lèvres créoles quand on prononce le nom de celui qui se nomme encore, là-bas, le « grand marquis. » Ni comme fermeté, ni comme ampleur d’intelligence, Vaudreuil ne réalisa l’idéal du gouverneur. Mais sa haute urbanité, secondée par l’élégance raffinée de sa femme, lui assura néanmoins une popularité qui a défié le temps et que n’égale point celle des meilleurs gouverneurs espagnols, Galvez ou Carondelet. À peine installés à cette extrémité de l’univers d’alors, au milieu d’une nature presque inculte, délaissés par l’ancienne France et sans communications avec la nouvelle, Mme et M. de Vaudreuil se préoccupaient de faire « bonne figure, » de policer autour d’eux la société naissante, d’apprendre à leurs administrés les révérences, les grandes manières et l’étiquette ; de même que l’Anglais d’aujourd’hui se hâte d’installer son tennis et de bâtir son club, démontrant à nouveau cette antique vérité, qu’il y a des choses prétendues superflues dont l’importance primera toujours pour l’homme celle des choses dites nécessaires… Et il fallait que cette importance s’imposât de façon bien inéluctable pour induire un bon père de famille comme Kerlerec à se ruiner plutôt que de ne point représenter dignement son souverain et son pays. « Je touche 12 000 livres, et, avec économie, j’en dépense quarante, écrit-il. J’ai vendu les deux tiers de mes biens, dépensé les mille louis d’or que j’avais apportés de France, et n’ai plus que des dettes… » Mais le ministre faisait la sourde oreille.

Tandis que le carrosse doré de la marquise de Vaudreuil circulait à travers les rues embryonnaires de la Nouvelle-Orléans et que des laquais poudrés lui tenaient le marchepied devant les perrons de bois et les façades de torchis, deux officiers français, le major Makarty et M. de Neyon s’installaient aux Illinois, qu’on venait d’ériger en lieutenance royale. « Largement arrosée par le Mississipi, l’Illinois et la Ouabache, cette contrée, dit M. de Villiers, renfermait de magnifiques forêts et de gras pâturages. C’était de plus la terre promise pour les trappeurs : le daim, l’élan, le bison, le chat sauvage, l’opossum y abondaient. » Dès 1680, La Salle y avait construit un fort ; au commencement du XVIIIe siècle, les Jésuites y avaient établi des missions, et c’est à eux qu’on devait, avec la fondation des villages de Kaskakias et de Cahokias, le premier développement de la colonie. La population comprenait quatre élémens : les colons agriculteurs, gens fort tranquilles, mais insoucians et assez paresseux ; les traiteurs de fourrures, remuans et hardis ; les esclaves nègres, encore peu nombreux ; enfin les Indiens, Peorias, Tamaronas, Cahokias, etc., groupés sous le nom générique d’Illinois. Telle était la région que les deux braves officiers allaient entreprendre d’organiser d’une façon un peu régulière. En dix ans, bien entendu, ils ne purent achever leur tâche, mais ils y apportèrent cet équilibre pondéré, cet esprit de discipline et d’obéissance, cette ingéniosité à se tirer d’affaire, cette bonne humeur inlassable, ce souci d’humanité qui distinguaient alors les Français de leur trempe et de leur milieu. Rien ne manquait à un tel ensemble de belles qualités, que la confiance fécondante, la foi en l’avenir. Coutumiers des contre-ordres maladroits et des abandons injustifiés, ils se sentaient les employés des fantaisies royales plutôt que les serviteurs d’un vaste dessein patriotique ; ils savaient leurs conquêtes à la merci des caprices d’une favorite, au lieu qu’elles fussent à l’abri d’une solide ambition nationale ; — et cela mettait quand même un peu de mollesse au fond de leurs audaces et quelque hésitation dans leur vigueur.

Les explorateurs n’éprouvaient point les mêmes soucis. Il y en eut toute une foule dont les exploits nous demeurent presque inconnus : Le Sueur, Juchereau de Saint-Denis, le Père Pinet, Charleville, La Harpe, du Tisné, La Noue, Bourgmont, le Père Charlevoix, hommes de volonté sagace et de prudence persévérante ; ils parcoururent le pays des Natchez, la région de l’Arkansas, les confins des Illinois, puis les bassins du Missouri et du Minnesota, relevant les particularités géographiques, s’abouchant avec les sauvages, parlant de la France et de son roi et lui conquérant des sympathies. De très haut, les domine la grande figure de Robert Cavelier de la Salle, le hardi Normand envers qui le sort se montra d’une cruauté si inlassable et la mère patrie d’une ingratitude si notoire.

Tout à l’heure nous avons cité le nom de Le Moyne d’Iberville comme celui du véritable fondateur de la colonie, que gouvernèrent successivement deux de ses frères, Le Moyne de Sauvolle et Le Moyne de Bienville : ce dernier mérita d’être appelé le « père de la Louisiane, » à cause des services signalés et nombreux que, pendant trente-cinq années et à des titres divers, il sut rendre aux Louisianais. Tous trois étaient fils d’un Français établi au Canada, Charles Le Moyne de Longueil, lequel eut quatorze enfans, dont la plupart s’illustrèrent en Amérique au service de la France. L’un de ses gendres, Noyan, accompagnait son beau-frère Iberville lorsque celui-ci débarqua à l’embouchure du Mississipi : soixante-dix ans plus tard, le petit-fils de ce Noyan devait périr à la Nouvelle-Orléans sous les balles d’O’Reilly, comme coupable d’avoir voulu ravir la Louisiane à l’Espagne, afin qu’elle redevînt française malgré la France. Qui nous donnera la monographie de cette robuste famille, telle qu’une douzaine du même genre suffirait pour placer leur patrie à la tête des nations ?

Et, pour finir, à côté du charpentier Penicaut, qui a conté avec une jovialité si française comment il apprenait aux Indiens à danser le menuet et aux jeunes sauvagesses à prononcer notre langue, il convient de placer la curieuse figure de l’abbé Picquet, ce missionnaire sulpicien dont l’énorme influence s’étendait de Québec aux Illinois : prêtre politique, patriote et belliqueux, qui seul savait discipliner les Peaux-Rouges et obtenir d’eux un semblant de tactique. Fondateur de missions et destructeur de redoutes, il faisait alterner l’assaut et la prière, et quand, après la capitulation de Montréal, pour ne point voir son cher Canada aux mains des Anglais, il se retira, avec vingt-cinq Français, vers l’intérieur, de tribus en tribus, une escorte imposante d’indigènes protégea sa triomphale retraite.

Ces quelques noms, parmi tant d’autres qui mériteraient d’être cités, expliquent assez quelles furent, là-bas, les causes de notre prestige.


IV

Quelles vues Napoléon Bonaparte avait-il sur la Louisiane ? C’est une question qu’on s’est posée du jour où l’on a su que le Premier Consul ne s’était point fait céder cette colonie par l’Espagne avec l’arrière-pensée de la revendre aux États-Unis. Peu enclins à lui supposer des visées coloniales, ses historiens n’ont en général prêté aucune attention à cet incident, non plus qu’à celui de la Plata, moins connu encore. Bien qu’il se soit abondamment pourvu de documens sur cette portion de son sujet, M. de Villiers n’a pu l’éclairer que d’une façon incomplète. Très probablement les pensées de Napoléon sont demeurées le secret de son cerveau, et nul document existant n’en saurait fournir le résumé. Qu’il ait cherché en Louisiane la « revanche de l’Égypte, » c’est là une assimilation de pure forme, que détruit le moindre examen de la réalité. En 1800, l’Amérique différait totalement de l’Afrique, et rien de ce que pouvait procurera une puissance européenne la possession des bouches du Nil ne lui aurait été assuré par l’occupation des bouches du Mississipi. La Louisiane, à cette époque, n’avait de valeur pour la France que comme base de ravitaillement pour une agression future contre l’Angleterre ou l’Espagne : l’idée de reprendre le Canada ou de s’emparer de la partie nord du Mexique d’alors (Texas, Nouveau-Mexique et Californie actuels) entra-t-elle à un degré quelconque dans les plans du Premier Consul ? Nous sommes condamnés sans doute à n’en jamais rien savoir.

Mais deux faits sont acquis dès à présent, dont l’importance est considérable : le premier, c’est que le désir de reprendre la Louisiane hanta à plusieurs reprises les cœurs des Français de la Révolution ; et le second, c’est que Bonaparte, ayant hérité de ce désir et l’ayant fait sien, en poursuivit très résolument la réalisation.

Dès 1790, l’Assemblée nationale avait été saisie d’une pétition signée par un grand nombre de Louisianais, qui demandaient à être « de nouveau réunis à la mère patrie. » Trois ans néanmoins se passèrent et ce fut le Comité de Salut public qui prit l’initiative d’envoyer un agent visiter la vallée du Mississipi et examiner l’état des choses au point de vue des intérêts français. Carnot était, en France, parmi les plus zélés partisans de la réannexion. En Amérique, notre bouillant et incorrect ambassadeur, le fameux Genest, qui ne s’embarrassait d’aucun scrupule légal ou diplomatique, prépara une expédition : elle fut arrêtée par l’énergique intervention de Washington. En 1795, aux négociations de Bâle, notre plénipotentiaire reçut l’ordre de demander à l’Espagne la rétrocession de la Louisiane, mais les pourparlers n’aboutirent pas.

Sur l’invitation de Bonaparte, un riche créole de la Nouvelle-Orléans, M. de Pontalba, rédigea un long mémoire sur l’état et les ressources de la colonie, mais Bonaparte n’avait point attendu que cet intéressant document lui parvînt pour hâter les nouveaux pourparlers engagés sur son ordre avec la cour de Madrid. La vive admiration dont Charles iv se sentait alors pénétré pour le héros français facilita la combinaison. Le traité de Saint-Ildefonse fut signé le 1er octobre 1800 : il demeura secret tant que dura la guerre avec la Grande-Bretagne. D’ailleurs, la Louisiane ne devait être remise à la France qu’au moment où le roi d’Espagne prendrait possession du nouveau royaume d’Étrurie. Au printemps de 1802, l’envoi d’une expédition militaire à la Nouvelle-Orléans fut décidé : Bonaparte désigna Bernadotte pour la commander, et des troupes commencèrent de s’assembler à Helvœtt Sluys, petit port situé à quelques kilomètres de Rotterdam. Douze navires furent armés ; on embarqua pour 500 000 francs de présens destinés aux Peaux-Rouges : fusils, sabres, pioches, chemises, mouchoirs de soie noire, bracelets, pendans d’oreilles, plus « 500 redingotes de drap bleu de Carcassonne avec paremens et collets rouges. » Deux cents médailles à l’effigie du Premier Consul arrivèrent de Paris. À la place de Bernadotte, qui avait-fait des difficultés pour accepter, Victor, le futur duc de Bellune, fut choisi ; il devait exercer là-bas le pouvoir en qualité de « capitaine-général. » Pendant ce temps, Laussat, nommé « préfet colonial, » s’était embarqué à La Rochelle.

Victor n’attendait plus que l’ordre de départ, lorsqu’un courrier arriva à bride abattue, décommandant l’expédition ; depuis deux jours la Louisiane appartenait aux États-Unis, et l’ambassadeur d’Angleterre faisait ses préparatifs pour quitter Paris ; la paix d’Amiens n’existait plus ; la guerre allait recommencer. C’est à Saint-Cloud, le 10 avril, que s’était décidé le sort de la colonie. Barbé-Marbois, ministre du Trésor, et Decrès, ministre de la Marine, s’entretinrent à ce sujet avec Bonaparte ; le premier était favorable, le second hostile à la cession. D’après Barbé-Marbois, le Premier Consul, ayant entendu l’exposé de leurs opinions, s’exprima en ces termes : « Je connais tout le prix de la Louisiane, et j’ai voulu réparer la faute du négociateur français qui l’abandonna en 1763. Quelques lignes d’un traité me l’ont rendue, et à peine je l’ai recouvrée que je dois m’attendre à la perdre. Mais, si elle m’échappe, elle coûtera plus cher un jour à ceux qui me forcent à m’en dépouiller qu’à ceux à qui je veux la remettre. Les Américains ne me demandent qu’une ville de la Louisiane ; mais je considère déjà la colonie comme perdue tout entière, et il me semble que, dans les mains de cette puissance naissante, elle sera plus utile à la politique et même au commerce de la France que si je tentais de la garder. » Ce point de vue, déjà discutable et incertain, n’était pas déterminant dans l’esprit de Bonaparte, puisque, le lendemain, il disait au même Barbé-Marbois : « Je vous charge de négocier cette affaire avec les envoyés du Congrès. N’attendez pas l’arrivée de M. Monroe. Si je réglais mes conditions sur ce que ces vastes territoires vaudront aux États-Unis, les indemnités n’auraient point de bornes. Je serai modéré en raison même de l’obligation où je suis de vendre. Mais, à moins de cinquante millions, je ne traiterai point. » C’était trop peu ; puisque, sans difficultés, Barbé-Marbois en obtint soixante[3], et cela montre combien, à ce moment-là, les préoccupations financières avaient d’action sur le Premier Consul. Il voulait faire la guerre, et ne voulait pas emprunter ; les millions de la Louisiane lui étaient indispensables, et l’exposé politique qu’il avait fait le 10 avril, s’il contenait une part de vérité, colorait surtout de façon habile la préoccupation immédiate qu’il craignait d’avouer. Une dernière parole de Bonaparte est à citer. Comme Barbé-Marbois lui faisait observer que les limites des territoires cédés étaient fort mal déterminées, il répondit que, « si l’obscurité n’y était pas, il serait peut-être de bonne politique de l’y mettre. »

Nous possédons ainsi les élémens d’un jugement équitable : nous pouvons dire si le premier Consul, en cette circonstance, sut agir ou non en habile politique. L’hésitation, à mon avis, ne saurait être permise : il commit une erreur considérable. Obéissant à un instinct juste, il en tira des conséquences tout à fait fausses. Il fallait céder aux Américains ce dont ils avaient besoin et envie, et ce qui, d’ailleurs, suffisait pleinement à protéger la Louisiane contre les entreprises de l’Angleterre, à savoir la Nouvelle-Orléans et son district. Ils auraient donné pour cela le prix demandé, et un titre de propriété serait demeuré entre nos mains, dont nous aurions pu tirer par la suite d’énormes profits. On pouvait déjà être certain à ce moment-là qu’un nouveau rang d’États territoriaux, sans frontières maritimes, ne tarderait pas à se souder aux États déjà existans de l’Union américaine, et que la ligne du Mississipi viendrait bien vite à être franchie par l’ambition et l’activité entreprenante des Yankees. Quel beau gage nous assurait la possession légale (et la vente même de la Nouvelle-Orléans légalisait notre titre aux yeux des autorités américaines) de ces dépendances louisianaises, dont rien ne limitait au Nord et à l’Ouest l’indécise immensité, en sorte que leur possesseur pouvait étendre ses prétentions jusqu’au lac Winnipeg, d’une part, et de l’autre, jusqu’aux Montagnes Rocheuses ! Quel avantage y avait-il donc à se défaire d’un seul coup d’un pareil empire, à l’heure où celui en faveur de qui on s’en défaisait n’était point à même d’en apprécier l’énorme valeur ? Peu d’années plus tard, cette valeur eût doublé, triplé, quintuplé à ses yeux. Voulait-on l’éblouir, forcer sa reconnaissance ? Mais soixante millions à débourser, c’était quelque chose pour les États-Unis d’alors, et nous avons vu à quelle bonne fortune imprévue nous étions redevables de l’explosion d’enthousiasme reconnaissant qui se manifeste à travers les États-Unis d’aujourd’hui. En 1803, on ne pensait pas avoir de grands remerciemens à nous prodiguer, à l’occasion d’un marché jugé avantageux pour les deux parties. Sans la fantaisie de Saint-Louis se substituant à la Nouvelle-Orléans pour célébrer le centenaire louisianais, qui donc, en 1904, aurait songé à ces vagues « dépendances, » et qui donc aurait qualifié l’acte de cession de « seconde fondation des États-Unis ? » Oui, pour un tel résultat, il valait la peine de renoncer à la Louisiane, mais Bonaparte n’avait aucun motif d’y compter, et rien n’indique qu’en effet il y ait compté.


V

En cette circonstance, le Premier Consul pécha, comme le commun des Français, par ignorance. Il ne savait pas la valeur de ce qu’il aliénait ; il connaissait la Louisiane, non les Illinois. Et voilà, pour tirer une morale pratique de cette trop brève étude, voilà le secret de toutes nos faiblesses coloniales. La lecture du livre de M. de Villiers confirme cette impression et lui donne une force toute particulière. De vaillans explorateurs ? nous les avons eus. De fidèles colons ? nous les avons eus. Des défricheurs et des commerçans ? nous pouvions les avoir. Ce qui toujours fit défaut, — à la nation comme à ses chefs, — ce fut la connaissance opportune de ses colonies. Leur étendue, leurs proportions, leur richesse, leurs intérêts, leur avenir, sur tout cela les renseignemens sont venus si lentement, si incomplètement, la diffusion en a été si difficile et si lente que jamais l’opinion ne s’est trouvée prête à faire, en temps voulu, les efforts nécessaires. Toute l’histoire de notre premier empire exotique tient dans cette déplorable constatation. Et il s’en est fallu de bien peu que l’histoire du second ne s’y enfermât également ! Vous rappelez-vous les sarcasmes par lesquels les députés encouragèrent à leur façon l’expédition de Tunisie ?… Et les folles clameurs, et les votes d’évacuation que suscita la conquête du Tonkin, en avez-vous perdu le souvenir ? Lisez l’Officiel ; vous reconnaîtrez que les préventions qui ont stérilisé les efforts des Lally-Tollendal et des Kerlerec ne sont pas mortes avec leurs juges.

Et maintenant, serait-ce trop demander à une nation soucieuse du sang versé et des labeurs endurés pour elle, serait-ce trop demander à une capitale qui possède un Shakspeare, et plusieurs Washington, qu’un monument s’élève enfin en l’honneur du héros de l’Amérique française : un monument sur lequel, à l’ombre des grands noms de Montcalm et de La Salle, prendraient rang tous les ouvriers de la colossale entreprise dont les débris, partout visibles le long du Saint-Laurent et du Mississipi, attestent la force et l’universalité de notre génie national ?


Pierre de Coubertin.
  1. Les dernières années de la Louisiane française, par le baron Marc de Villiers du Terrage, 1 vol. in-8° orné de 4 cartes et de 64 illustrations. E. Guilmoto, éditeur, 1904, Paris.
  2. Parmi les petites garnisons qui occupaient les postes de la rive gauche du Mississipi, quelques-unes demeurèrent dans le pays après la cession de cette rive à l’Angleterre : elles passèrent sur la rive droite et y furent maintenues longtemps après que la rive droite elle-même eut été cédée à l’Espagne, laquelle était peu pressée de soumettre ces vastes régions.
  3. Informé qu’au cours d’un banquet, le capitaine Mahan aurait rappelé que « les États-Unis n’avaient jamais versé à la France le montant du prix d’achat de la Louisiane, » j’ai prié M. le ministre des Affaires étrangères d’avoir l’obligeance de faire vérifier cette curieuse assertion. Il y a peu de temps, j’ai été informé par M. Delcassé que le versement du prix convenu avait été dûment effectué dans les délais spécifiés.