L’Agence Barnett et Cie/Chapitre VIII

VIII

BÉCHOUX ARRÊTE JIM BARNETT


Béchoux s’engouffra sous la voûte de la Préfecture, traversa des cours, monta des escaliers, et, sans même frapper, ouvrit une porte, se rua vers son chef direct, et balbutia, la figure décomposée par l’émotion :

« Jim Barnett est dans l’affaire Desroques ! Je l’ai vu devant la maison du député Desroques, de mes yeux vu.

— Jim Barnett ?

— Oui, le détective dont je vous ai parlé plusieurs fois, chef, et qui a disparu depuis quelques semaines.

— Avec la danseuse Olga ?

— Oui, mon ancienne femme, s’écria Béchoux, emporté par la colère.

— Et alors ?

— Je l’ai filé.

— Sans qu’il s’en doute ?

— Un homme filé par moi ne s’en doute jamais, chef. Et cependant, tout en ayant l’air de flâner, il en prenait des précautions, le brigand ! Il a contourné la place de l’Étoile, il a suivi l’avenue Kléber et il s’est arrêté au rond-point du Trocadéro, près d’une femme assise sur un banc, une sorte de bohémienne, jolie, pittoresque avec son châle de couleur et le casque de ses cheveux noirs. Au bout d’une minute ou deux, ils ont parlé, sans remuer les lèvres presque, et en désignant du regard, plusieurs fois, une maison située au coin de l’avenue Kléber et de la place. Puis il s’est levé et il a pris le métro.

— Toujours filé par vous ?

— Oui. Malheureusement un train passait, dans lequel je n’ai pu, moi, monter à temps. Quand je suis revenu au rond-point, la bohémienne était partie.

— Mais cette maison qu’ils surveillaient, vous y avez été ?

— J’en arrive, chef. »

Et Béchoux scanda pompeusement :

« Au quatrième étage de cette maison, dans un appartement meublé, habite, depuis quatre semaines, le père de l’inculpé, le général en retraite Desroques, lequel, comme vous le savez, est venu de province pour défendre son fils accusé de rapt, de séquestration et d’assassinat. »

La phrase fit de l’effet, et le chef reprit :

« Vous vous êtes présenté chez le général ?

— Il m’a ouvert lui-même a porte, et tout de suite, je lui ai exposé la petite scène à laquelle j’avais assisté. Il n’en fut pas surpris. La veille, une Bohémienne était venue le voir et lui avait offert ses services de chiromancienne et de tireuse de cartes. Elle lui demandait trois mille francs et devait attendre la réponse aujourd’hui, sur la place du Trocadéro, entre deux et trois heures. Au premier signal, elle serait montée.

— Et que proposait-elle ?

— Elle se faisait fort de découvrir et d’apporter la fameuse photographie.

— La photographie que nous cherchons inutilement ? s’exclama le chef.

— Celle-là même, celle qui confondrait ou sauverait le député Desroques, selon qu’on se place au point de vue de l’accusation ou au point de vue de la défense représentée par le père. »

Un long silence suivit. Et le chef murmura, d’une voix de confidence :

« Vous savez, Béchoux, quel prix nous attachons à la possession de cette photographie ?

— Je le sais.

— Plus encore que vous ne pouvez le savoir. Il faut, vous entendez, Béchoux, il faut que cette photographie passe par nos mains avant d’être livrée au Parquet. »

Et il ajouta, plus bas encore :

« La police d’abord… »

Béchoux répliqua, du même ton solennel :

« Vous l’aurez, chef, et je vous livrerai en même temps le détective Barnett. »


Un mois auparavant, le financier Véraldy, un des rois de Paris, grâce à sa fortune, à ses relations politiques, à la hardiesse et au succès de ses entreprises, avait attendu vainement sa femme à l’heure du déjeuner. Le soir, elle n’était pas encore rentrée, et, de toute la nuit, on ne la vit point. La police fit des recherches, et l’on établit de la façon la plus précise que Christiane Véraldy, qui demeurait près du Bois de Boulogne et s’y promenait chaque matin, avait été accostée par un monsieur dans une allée déserte et entraînée par lui vers une automobile fermée que l’agresseur emmenait aussitôt, à grande allure, du côté de la Seine. Le monsieur, dont personne n’avait discerné le visage, et qui semblait jeune de tournure, était vêtu d’un pardessus gros bleu et coiffé d’une cape noire. Pas d’autre indication.

Deux jours s’écoulèrent. Aucune nouvelle.

Puis, coup de théâtre. Une fin d’après-midi, des paysans qui travaillaient non loin de la route de Chartres à Paris, aperçurent une automobile qui filait avec une rapidité extraordinaire. Soudain, des clameurs. Ils eurent la vision d’une portière qui s’ouvre et d’une femme qui est projetée dans le vide.

Ils s’élancèrent aussitôt.

En même temps, la voiture montait sur le talus, entrait dans une prairie, s’accrochait à un arbre et capotait. Un monsieur, sain et sauf par miracle, en surgissait, qui se mettait à courir vers la femme.

Elle était morte. Sa tête avait porté sur un tas de cailloux.

On la transporta jusqu’au bourg voisin et l’on avertit la gendarmerie. Le monsieur ne fit aucune difficulté pour donner son nom : c’était le député Jean Desroques, parlementaire considérable et chef de l’opposition. La victime n’était autre que Mme Véraldy.

Tout de suite la bataille s’engagea, ardente et haineuse de la part du mari, non moins ardente peut-être du côté de la justice, que stimulaient certains ministres intéressés à la perte du député Desroques. L’enlèvement ne faisait aucun doute, puisque Jean Desroques était vêtu de bleu et coiffé d’une cape noire comme l’agresseur de Christiane Véraldy. Quant à l’assassinat, le témoignage des paysans était catégorique ils avaient vu le bras de l’homme qui poussait la femme. La levée de l’immunité parlementaire fut demandée.

L’attitude de Jean Desroques donnait à l’accusation une force singulière. Sans détours, il avoua le rapt et la séquestration. Mais il opposa un démenti absolu au témoignage des paysans. Selon lui, Mme Véraldy avait sauté d’elle-même hors de la voiture, et il avait fait l’impossible pour la retenir.

Sur les motifs de ce suicide, sur les circonstances de l’enlèvement, sur ce qui s’était passé durant les deux jours de l’absence, sur les régions parcourues, sur les péripéties qui avaient précédé le dénouement tragique, il se tut obstinément. On ne put établir où et comment il avait connu Mme Véraldy, et même si elle le connaissait, puisque le financier Véraldy n’avait jamais eu l’occasion de lui serrer la main.

Si on le pressait de questions, il répondait :

« Je n’ai rien de plus à dire. Croyez ce que vous voudrez. Faites de moi ce qu’il vous plaira. Quoi qu’il arrive, je ne dirai rien. »

Et il ne se présenta pas devant la commission de la Chambre des députés.

Le lendemain, lorsque les agents de la police, parmi lesquels Béchoux, vinrent sonner à la porte de son domicile, il ouvrit lui-même et déclara : « Je suis prêt à vous suivre, messieurs. »

On fit une perquisition minutieuse. Dans la cheminée de son cabinet de travail, un monceau de cendres attestait que beaucoup de papiers avaient été brûlés. On fouilla les tiroirs. On vida les meubles. On secoua les livres de la bibliothèque. On ficela des liasses de documents.

Jean Desroques suivait d’un œil indifférent cette fastidieuse besogne. Un seul incident marqua la scène, mais violent et significatif. Béchoux, plus habile que ses collègues, ayant saisi dans un vide-poches un mince rouleau de papier qui semblait traîner là par hasard, et cherchant à l’examiner, Jean Desroques bondit et le lui arracha des mains. « Vous voyez bien que ça n’a aucune importance ! C’est une photographie… une vieille photographie décollée de son carton. »

Béchoux réagit avec d’autant plus de vigueur que l’agitation de Desroques lui paraissait plus anormale, et il voulut reprendre le rouleau. Mais le député sortit en courant, ferma la porte derrière lui et passa dans l’antichambre voisine où veillait un gardien de la paix. Béchoux et ses camarades l’y rejoignirent aussitôt. Il y eut discussion. On visita les poches de Jean Desroques ; le rouleau de papier qui contenait la photographie n’y était pas. On questionna le gardien de la paix : il avait barré le passage du fugitif et, pour ce qui était du document cherché, n’avait rien vu. Mis sous mandat, le député Desroques fut emmené.

Voilà le drame, dans ses lignes essentielles. Il fit tant de bruit à l’époque (un peu avant la grande guerre) qu’il est inutile de rappeler des détails que personne n’ignore et de noter les phases d’une instruction judiciaire qui n’aurait abouti à aucun résultat sans l’intervention de Béchoux. Il ne s’agit nullement ici de démêler l’affaire Desroques, mais de mettre en relief l’épisode secret qui en provoqua le dénouement public, tout en terminant le duel de Béchoux contre son adversaire, le détective Barnett.

Cette fois, Béchoux avait au moins un gros atout, puisqu’il voyait dans le jeu de Barnett, qu’il connaissait la manière dont celui-ci allait attaquer, et que la partie se jouait sur le terrain même dont Béchoux prenait possession. Le lendemain, en effet, annoncé par le préfet de Police lui-même, il sonnait chez le général Desroques.

Un domestique, à gros ventre, l’air d’un notaire de province dans sa redingote noire, ouvrit. Il introduisit Béchoux qui, de deux à trois heures, posté derrière une fenêtre, épia la place du Trocadéro. La bohémienne n’y parut point. Le jour suivant non plus. Peut-être Barnett se méfiait-il.

Béchoux s’obstina, d’accord avec le général Desroques. C’était un homme mince et grand, de figure énergique, qui gardait sous sa jaquette grise un air de vieil officier, un de ces hommes froids qui parlent peu à l’ordinaire, mais qui, sous l’empire de certaines passions, s’exaltent et discourent avec violence. Or, sa plus grande passion, c’était son fils. L’innocence de Jean Desroques ne faisait aucun doute pour lui. Dès son arrivée à Paris, il l’avait proclamée dans des interviews qui avaient ému l’opinion publique.

« Jean est incapable d’une mauvaise action. Jean n’a qu’un défaut, c’est l’excès même de sa probité. Par scrupule, il peut se laisser aller jusqu’à l’oubli total de lui-même et de ses intérêts. Et cela va si loin que je refuse de le voir dans sa cellule ou de m’entretenir avec son avocat, et que je ne tiens aucun compte de ses objurgations. Je suis venu non pour me concerter avec lui, mais pour le défendre contre lui. Chacun son honneur. Si le sien est de se taire, le mien m’oblige à préserver notre nom de toute souillure. »

Et, un jour où on le pressait de questions, il s’écria :

« Vous voulez mon opinion ? La voici, tout crûment. Jean n’a enlevé personne : on l’a suivi de plein gré. Il garde le silence pour ne pas accuser quelqu’un qui est mort, et avec qui il était, j’en suis convaincu, en relations intimes. Que l’on cherche et l’on trouvera. »

Il cherchait, lui, avec acharnement, et il disait à Béchoux :

« Un peu partout j’ai des amis puissants et dévoués qui se consacrent à cette enquête, enquête aussi restreinte que la vôtre, monsieur l’inspecteur, puisqu’il ne nous manque, comme à vous, qu’une preuve, la fameuse photographie. Toute l’affaire est là. Une conjuration s’est formée, et vous ne l’ignorez pas, entre le financier Véraldy et les ennemis politiques de mon fils, aidés par certains membres du gouvernement, afin de trouver le document qui doit le perdre. On a tout bouleversé dans son appartement et fouillé dans toute la maison. Véraldy a offert une fortune à qui donnerait l’indication utile. Attendons. Le jour où le but sera atteint, nous aurons la preuve éclatante que mon fils est innocent. »

Pour Béchoux, il importait peu que cette innocence fût établie ou non. Sa mission consistait à intercepter la photographie, et Béchoux pensait bien que, s’il y avait là une preuve en faveur du député Desroques, ses ennemis sauraient bien la faire disparaître. Aussi Béchoux, esclave de son devoir, veillait. Il attendait la Bohémienne qui ne venait pas. Il épiait Barnett, qui demeurait invisible. Et il notait les paroles du général Desroques, lequel, de son côté, racontait ses démarches, ses déceptions et ses espoirs.

Un jour, le vieil officier qui semblait pensif, apostropha Béchoux. Il y avait du nouveau.

« Monsieur l’inspecteur, mes amis et moi nous sommes arrivés à cette conviction que le seul individu qui pourrait émettre un avis sur la disparition de la photographie, c’est le gardien de la paix qui a barré le passage à mon fils, le jour de l’arrestation. Or, chose curieuse, le nom de ce gardien de la paix, personne n’a pu nous le dire. On l’avait réquisitionné en passant, dans son commissariat, pour avoir un homme de renfort. Qu’est-il advenu de lui ? On l’ignore, du moins parmi vos collègues. Mais on le sait en haut lieu, monsieur l’inspecteur, et nous avons acquis la certitude que cet agent a été questionné et qu’il est l’objet d’une surveillance quotidienne. Il paraîtrait qu’on a perquisitionné chez lui aussi, et dans sa famille, et que tous ses vêtements, tous ses meubles ont été examinés. Et puis-je vous dire le nom d’un des inspecteurs qui furent chargés de cette surveillance ? L’inspecteur Béchoux, ici présent. » Béchoux n’avoua ni ne démentit. Sur quoi, le général s’écria :

« Monsieur Béchoux, votre silence me montre la valeur de mes renseignements. Je suis certain qu’on voudra leur donner la suite qu’ils comportent et qu’on vous permettra de m’amener cet agent. Avertissez qui de droit. En cas de refus, j’aviserai… » Béchoux se chargea volontiers de la mission. Son plan ne se réalisait pas. Que devenait Barnett ? Quel rôle jouait-il dans l’affaire ? Barnett n’était pas homme à rester inactif, et tout à coup on se trouverait en face de lui, et il serait trop tard.

Il obtint pleins pouvoirs de ses chefs. Deux jours après, Sylvestre, le valet de chambre, introduisait Béchoux et le gardien de la paix Rimbourg, brave homme à l’air placide dans son uniforme, revolver et bâton blanc sur les hanches.

L’entrevue fut longue et n’apporta aucune indication utile. Rimbourg fut catégorique, il n’avait rien vu. Cependant, il révéla un détail qui fit comprendre au général pourquoi l’on avait surveillé cet homme : il devait son emploi à la protection du député Desroques, qu’il avait connu au régiment.

Le général supplia, se mit en colère, menaça, parla au nom de son fils. Rimbourg ne s’émut pas. Il n’avait pas vu la photographie et le député Desroques, dans son agitation, ne l’avait même pas reconnu. De guerre lasse, le général céda.

« Je vous remercie, dit-il, et je voudrais vous croire, mais il y a, dans le fait de vos relations avec mon fils, une telle coïncidence, que je conserve des doutes. » Il sonna.

« Sylvestre, accompagnez M. Rimbourg. »

Le domestique et le gardien de la paix sortirent. On entendit la porte du vestibule se refermer. À ce moment, Béchoux, rencontrant les yeux du général Desroques, crut voir que ces yeux avaient une expression goguenarde. Joie saugrenue que rien ne justifiait. Cependant…

Quelques secondes s’écoulèrent et, soudain, il se produisit un phénomène ahurissant, que Béchoux contempla d’un œil stupide, tandis que décidément le général souriait. Au seuil de la pièce, dont la porte était restée ouverte, avançait une forme étrange, des bras qui marchaient de chaque côté d’une tête, située en bas, un torse rond comme une boule, et deux jambes minces qui gigotaient vers le plafond.

La forme se redressa brusquement et pivota comme une toupie, sur la pointe d’un pied contre lequel l’autre s’appuyait. C’était le domestique Sylvestre, pris de folie brusque, et qui tournoyait à la façon d’un derviche, son gros ventre secoué d’un rire qui s’exhalait par une bouche ouverte en large entonnoir.

Mais était-ce bien Sylvestre ? Béchoux, devant cette extravagante vision, commençait à sentir son crâne qui perlait de sueur. Était-ce bien Sylvestre, le valet de chambre bedonnant, à tournure de notaire provincial ?

Il s’arrêta net, planta sur Béchoux ses yeux écarquillés et ronds, défit comme un masque le rictus qui tordait son visage, déboutonna sa redingote et son gilet, dégrafa son ventre de caoutchouc, passa un veston que lui tendit le général Desroques et, regardant de nouveau Béchoux, exprima ce jugement sévère :

« Béchoux est une poire. »

Béchoux ne s’indigna pas. Par son attitude pitoyable, il acquiesçait aux pires injures. Il conclut simplement : « Barnett…

— Barnett », répondit l’autre.

Le général Desroques riait de bon cœur. Barnett lui dit : « Vous m’excuserez, mon général. Mais quand je réussis, j’ai un trop-plein de joie qui se manifeste par de petits exercices acrobatiques ou chorégraphiques parfaitement ridicules.

— Alors, vous avez réussi, monsieur Barnett ?

— Je le crois, dit Barnett, et grâce à mon vieil ami Béchoux. Mais ne le faisons pas attendre. Commençons par le commencement. »

Barnett s’assit. Le général et lui allumèrent des cigarettes, et il prononça gaiement :

« Eh bien, voilà, Béchoux. C’est en Espagne que je reçus d’un ami commun une dépêche me demandant mon concours pour le général Desroques. J’étais en voyage amoureux, tu te rappelles, avec une dame charmante, mais l’amour de part et d’autre languissait un peu. Je saisis cette occasion de reprendre ma liberté, et je revins en compagnie d’une adorable bohémienne rencontrée à Grenade. Tout de suite, l’affaire me plut, pour cette raison que tu t’en occupais, et très vite j’arrivai à cette conclusion que s’il existait, contre le député Desroques ou en sa faveur, une preuve quelconque, on devait la demander au gardien de la paix qui avait barré le passage. Or là, je te l’avoue, Béchoux, malgré tous mes moyens d’action et toutes les ressources dont je dispose, je n’ai pu réussir à connaître le nom de ce brave homme. Comment faire ? Les jours passaient. L’épreuve devenait dure pour le général et pour son fils. Un seul espoir, toi. » Béchoux ne remuait pas, anéanti. Il se sentait la victime de la plus détestable mystification. Aucun remède. Aucune réaction possible. Le mal était fait.

« Toi, Béchoux répéta Jim Barnett. Toi qui savais évidemment. Toi que l’on avait chargé, nous le savions, de « cuisiner » le gardien de la paix. Mais comment l’attirer ici ? Facile. Je me suis mis un jour sur ton chemin. Je me fis suivre par toi jusqu’à cette place du Trocadéro où stationnait ma jolie Bohémienne. Quelques mots échangés à voix basse, quelques regards vers cette maison… et tu tombais dans le panneau. L’idée de me pincer ou de pincer ma complice t’animait d’une belle ardeur. Ton poste de bataille fut ici, près du général Desroques et près de son valet de chambre Sylvestre, c’est-à-dire près de moi, qui, de la sorte, pouvais te voir chaque jour, t’écouter et influer sur toi par l’intermédiaire du général Desroques. »

Jim Barnett se tourna vers celui-ci :

« Tous mes compliments, mon général, vous avez été avec Béchoux d’une subtilité et d’une adresse qui ont prévenu ses soupçons et l’ont conduit au but, c’est-à-dire à mettre à notre disposition, durant quelques minutes, le gardien de la paix inconnu. Mais oui, Béchoux quelques minutes suffisaient. Quel était l’objectif ? Le tien ? Celui de la police ? du Parquet ? De tout le monde ?… Retrouver la photographie, n’est-ce pas ? Or, je savais ton ingéniosité, et je ne doutais pas que tes investigations n’eussent été poussées aux limites de la perfection. Donc, inutile de chercher sur les routes mille fois piétinées. Il fallait imaginer autre chose, autre chose d’anormal et d’extraordinaire, et l’imaginer a priori, pour que le jour où le bonhomme viendrait ici, on le dépouillât à son insu, et en un tournemain. Les vêtements, les poches, les doublures, les semelles, les talons creux où l’on cache un document, autant de trucs usés. Il fallait… il fallait ce que j’ai deviné, Béchoux. L’impossible et le banal… le fabuleux et le réalisable… la cachette inconcevable, et cependant toute naturelle, et répondant à la profession de cet homme plutôt qu’au métier de cet autre. Or, qu’est ce qui caractérise un gardien de la paix dans l’exercice de sa profession ? Qu’est-ce qui le distingue d’un gendarme, d’un douanier, d’un chef de gare ou d’un vulgaire inspecteur de police ? Réfléchis, compare, Béchoux… Je te donne trois secondes, pas davantage, tellement c’est clair. Une… deux… trois… Eh bien, tu as trouvé ? Tu y es ? »

Béchoux n’y était nullement. Malgré le ridicule de la situation, il s’efforçait de réunir ses idées et d’évoquer un gardien de la paix en fonction.

« Allons, mon pauvre vieux, tu n’es pas en forme aujourd’hui, dit Barnett. Toi, toujours si perspicace !… Faut donc que je te mette les points sur les i ? »

C’est sur son nez que Barnett mit quelque chose. S’étant élancé hors de la pièce, il revint, tenant en équilibre sur ledit nez un bâton d’agent, le bâton blanc avec lequel les policemen de Paris, comme ceux de Londres, et comme ceux du monde entier, dominent, ordonnent, gouvernent les foules, commandent aux piétons, endiguent le flot des voitures, les délivrent, les canalisent, bref sont rois de la rue et maîtres de l’heure. Avec celui-là, Barnett jongla comme avec une bouteille, le fit passer sous sa jambe, derrière son dos, autour de son cou. Puis s’asseyant, et le tenant entre le pouce et l’index, il l’interpella :

« Petit bâton blanc, symbole de l’autorité, toi que j’ai pris au ceinturon de l’agent Rimbourg pour te remplacer par un de tes innombrables frères, petit bâton blanc, je ne me suis pas trompé, n’est-ce pas, en te soupçonnant d’être le coffret inviolable où la vérité fut enfermée ? Petit bâton blanc, baguette magique de l’enchanteur Merlin, tandis que tu faisais stopper l’automobile de notre persécuteur le financier, ou de notre adversaire mossieu le ministre, c’est bien toi, n’est-ce pas, qui détenais le talisman libérateur ? »

De la main gauche il saisit le manche, strié de rainures ; de la main droite il serra le dur morceau de frêne enduit de ripolin, et il fit un effort pour dévisser.

« C’est bien cela, disait-il. J’ai deviné. Chef-d’œuvre difficile, impossible presque… Miracle d’habileté et de minutie, qui suppose que l’agent Rimbourg a pour ami un tourneur comme on en rencontre peu. Par quel prodige a-t-on pu évider ainsi l’intérieur d’un bâton de frêne, y pratiquer un canal qui ne le fasse pas éclater, le doter d’un pas de vis irréprochable, faire en sorte que la fermeture tienne hermétiquement et que le sceptre de l’agent ne branle pas dans le manche ? »

Barnett tourna. La poignée se dévissa, découvrant une virole de cuivre. Le général et Béchoux regardaient éperdument. L’objet se scinda en deux parties dans la plus longue, on entrevoyait un tube de cuivre qui devait s’enfoncer jusqu’au bout.

Les visages étaient contractés. On retenait sa respiration. Malgré lui, Barnett agissait avec un peu de solennité.

Il renversa le tube et le frappa sur une table. Un rouleau de papier en tomba.

Béchoux, livide, gémit :

« La photographie… je la reconnais…

— Tu la reconnais, n’est-ce pas ? Environ quinze centimètres… décollée de son carton et quelque peu froissée. Voulez-vous la dérouler vous-même, mon général ? »

Le général Desroques s’empara du document d’une main qui n’était pas aussi sûre qu’à l’ordinaire. Quatre lettres et un télégramme s’y trouvaient épinglés. Il contempla la photographie un moment et la montra à ses deux compagnons en expliquant d’une voix où il y avait une émotion infinie, de la joie et, peu à peu, une angoisse croissante :

« Le portrait d’une femme, une jeune femme qui tient un enfant sur ses genoux. On retrouve en elle l’expression même de Mme Véraldy… telle que la représentent les photographies publiées par les journaux. Sans aucun doute, c’est elle, il y a neuf ou dix ans peut-être. D’ailleurs, la date est inscrite… ici, en bas… Tenez… je ne me trompais guère… cela remonte à onze ans… Comme signature : Christiane… le prénom de Mme Véraldy… »

Le général Desroques murmura :

« Que devons-nous penser ? Mon fils la connaissait donc à cette époque, avant qu’elle ne soit mariée ?…

— Lisez les lettres, mon général », fit Barnett qui tendit la première feuille, usée à l’endroit des plis, et où l’on apercevait une écriture de femme.

Le général Desroques lut, et, dès le début, étouffa un cri comme s’il apprenait une chose grave et douloureuse. Avidement il continua sa lecture, parcourut les autres lettres et le télégramme que lui offrait Barnett au fur et à mesure. Et il se tut, le visage bouleversé d’angoisse.

« Vous pouvez nous expliquer, mon général ? »

Il ne répondit pas aussitôt. Ses yeux se mouillèrent de larmes. À la fin il dit sourdement :

« C’est moi, le vrai coupable… Il y a une douzaine d’années, mon fils Jean aimait une jeune fille du peuple… une simple ouvrière, de qui il avait eu un enfant… un petit garçon… Il voulait l’épouser. Par orgueil, stupidement, j’ai refusé de la voir, et je me suis opposé à ce mariage. Il allait passer outre à ma volonté. Mais la jeune fille se sacrifia… Voici sa lettre… la première…

Adieu, Jean. Ton père ne veut pas notre mariage, tu ne dois pas désobéir. Cela porterait malheur à notre cher petit. Je t’envoie notre photographie à tous deux. Garde-la toujours et ne nous oublie pas trop vite…

« Ce fut elle qui oublia. Elle épousa Véraldy. Jean, prévenu, fit élever l’enfant chez un vieux maître d’école, aux environs de Chartres, où sa mère alla plusieurs fois le voir en grand secret. »

Béchoux et Barnett se penchèrent. À peine si l’on entendait les paroles que le général semblait prononcer pour lui-même, tout en tenant les yeux sur les lettres où le passé se résumait d’une manière si troublante.

« La dernière, dit-il, remonte à cinq mois… Quelques lignes… Christiane avoue ses remords. Elle adore l’enfant… Puis plus rien… Mais il y a le télégramme, envoyé par le vieux maître d’école, et adressé à Jean : Enfant très malade. Venez. Et sur ce télégramme, ces terribles mots de mon fils écrits par la suite et relatant l’épouvantable dénouement : Notre fils mort. Christiane s’est tuée.

De nouveau, le général garda le silence. Les faits, d’ailleurs, s’expliquaient d’eux-mêmes. Au reçu du télégramme, Jean avait cherché Christiane et l’avait entraînée toute défaillante vers l’automobile. En revenant de Chartres, après avoir embrassé son fils mort, Christiane, dans une crise de désespoir, s’était tuée.

« Que décidez-vous, mon général ? demanda Jim Barnett.

— De proclamer la vérité. Si Jean ne l’a pas fait, c’est évidemment pour ne pas accuser la morte, mais c’est aussi pour ne pas m’accuser, moi qui porte la responsabilité de la douloureuse histoire. Cependant, quoique certain que le maître d’école de Chartres ne le trahirait pas, et non plus le gardien de la paix Rimbourg, il a tout de même voulu que cette vérité ne fût pas anéantie, et que le destin pût remettre les choses à leur place. Puisque vous y avez réussi, monsieur Barnett…

— J’y ai réussi, mon général, grâce à mon ami Béchoux, ne l’oublions pas. Si Béchoux ne m’avait pas amené l’agent Rimbourg et son bâton blanc, je perdais la partie. Remerciez Béchoux, mon général.

— Je vous remercie tous deux. Vous avez sauvé mon fils, et je n’hésite pas à remplir mon devoir. »

Béchoux approuva le général Desroques. Impressionné par les événements, mettant de côté tout amour-propre, il renonçait à intercepter les documents que recherchait la police. Sa conscience d’homme l’emportait sur sa conscience professionnelle. Mais, comme le général se retirait dans sa chambre, il s’approcha de Barnett, lui frappa sur l’épaule et dit brusquement :

« Je vous arrête, Jim Barnett. »

Et il dit cela d’un ton naïf et convaincu, comme un homme qui sait parfaitement que sa menace est vaine, mais qui la lance quand même par scrupule, et pour ne pas déroger à sa mission, qui était d’arrêter Barnett.

« Bien dit, Béchoux, s’écria Barnett en lui tendant la main. Bien dit. Me voici arrêté, jugulé et vaincu. On ne peut rien te reprocher. Maintenant, si tu y consens, je m’évade, ce qui donne toute satisfaction à ton amitié pour moi. »

Béchoux formula malgré lui, avec cette sorte de candeur qui le rendait sympathique :

« Tu les dépasses tous, Barnett… Tu as une tête de plus qu’eux. Ce que tu as fait aujourd’hui tient vraiment du miracle. Avoir deviné ça ! Avoir deviné, sans aucun indice, une cachette aussi invraisemblable qu’un bâton de gardien de la paix ! »

Barnett joua la comédie :

« Bah ! l’appât du gain stimule l’imagination.

— Quel gain ? observa Béchoux, inquiet. Ce n’est pas ce que t’offrira le général Desroques.

— Et que je refuserais ! puisque l’Agence Barnett est gratuite, ne l’oublions pas.

— Alors ?… »

Jim Barnett fut impitoyable.

« Alors, Béchoux, en parcourant la quatrième lettre du coin de l’œil, j’ai appris que Christiane Véraldy, dès le début, avait averti loyalement son mari. Par conséquent, celui-ci connaissant l’ancienne liaison de sa femme et l’existence d’un enfant a trompé la justice en ne l’éclairant pas, et cela, dans le but de se venger de Jean Desroques et de l’envoyer, si possible, à l’échafaud. Calcul effroyable, conviens-en. Crois-tu donc que le richissime Véraldy ne serait pas heureux de racheter une lettre aussi infamante, et que si un brave homme, désireux d’étouffer un nouveau scandale, allait la lui proposer gentiment, crois-tu que Véraldy n’en donnerait pas un joli prix ? À tout hasard, je l’ai mise dans ma poche. »

Béchoux soupira, mais n’eut pas la force de protester. Pourvu que l’innocence triomphât, que le mal fût réparé, et le crime puni d’une façon ou d’une autre, n’était-ce pas l’essentiel ? Et devait-on attacher tant d’importance à ces petits « prélèvements » de la dernière heure qui, somme toute, s’exerçaient toujours aux dépens des coupables ou des fautifs ?

« Adieu, Barnett, dit-il. Vois-tu, il est préférable qu’on ne se rencontre plus. Je finirais par perdre toute conscience professionnelle. Adieu.

— Adieu donc, Béchoux. Je comprends tes scrupules. Ils t’honorent. »

Quelques jours plus tard, Béchoux recevait de Barnett cette missive :

Sois heureux, mon vieux. Bien que tu n’aies pas coffré ce coquin de Barnett, comme tu l’avais promis, ni intercepté la photographie, comme on te l’avait ordonné, j’ai si bien plaidé ta cause, si bien montré ton rôle prépondérant en l’occurrence, que j’ai fini par obtenir ta nomination au grade de brigadier.

Béchoux eut un geste de fureur. Être l’obligé de Barnett, était-ce admissible ?

Mais d’autre part, pouvait-il refuser que la société récompensât le mérite d’un de ses meilleurs serviteurs, alors que les mérites de Béchoux ne faisaient aucun doute pour Béchoux ?

Il déchira la lettre, mais accepta le grade.