L’Académie française - réception de M. Flourens

L’Académie française - réception de M. Flourens
Revue des Deux Mondes, période initialetome 24 (p. 839-846).


L'ACADEMIE FRANCAISE





Réception de M. Flourens. – Les Candidatures.





Nous venons d’assister à un spectacle qui, s’il n’est pas toujours très amusant, n’a du moins jamais cessé de piquer la curiosité parisienne : lutte de paroles, tournoi d’esprit, dont les occasions, pour surcroît d’attrait, ont été, dans ces derniers temps, extrêmement rares. Depuis l’année 1836, ou M. Mignet vint, sous la coupole des Quatre-Nations, remplacer l’auteur des Templiers, il n’y avait eu aucune séance de réception à l’Académie française. Grace à cet intervalle, qui d’ailleurs n’a pu paraître trop long à personne, pas même aux héritiers présomptifs, la cérémonie du 3 décembre dernier était pour beaucoup d’assistans une sorte de nouveauté. L’auditoire, en pareille circonstance, se compose des amis de l’académicien dont on va faire un double éloge, des adversaires, toujours nombreux, et des amis du récipiendaire, de lauréats passés ou futurs, de jeunes femmes même, et de gens du monde, ou d’étrangers, qui viennent chercher, et ne trouvent pas toujours, une distraction. De ce mélange de bienveillance, de malice et de neutralité, qui se font mutuellement contrepoids, résulte au jury, qui sanctionne ou improuve le choix du nouvel académicien. Un discours de réception réussit ou tombe, comme une pièce nouvelle ; c’est pour les spectateurs une émotion tout-à-fait analogue à celle d’une première représentation.

L’opinion du jury dont je parle, a été favorable au discours de M. Flourens. La violence et l’injustice des attaques qui ont accueilli son élection avaient provoqué dans tous les esprits modérés une sorte de réaction d’impartialité et de bienveillance. On avait eu le temps d’ailleurs d’apprendre par quel mérite incontestable de pensée et de style l’habile secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences justifie de son droit au fauteuil des Maupertuis, des la Condamine, des Vicq-d’Azir et des Fourier. On avait pu relire ses deux beaux éloges de George Cuvier et de Laurent de Jussieu, où la gravité, la précision, l’élévation du langage, sont au niveau de la magnificence des sujets. Dans l’éloge qu’il avait à faire de M. Michaud, auquel il succède, M. Flourens a montré de nouveau les heureuses qualités qui le distinguent, la précision et la propriété du style, la justesse des aperçus, la rectitude des jugemens. Il a exposé avec simplicité la carrière agitée de son prédécesseur, emprisonné onze fois et deux fois condamné à mort. Les amis de l’illustre historien, du pèlerin éloquent, du causeur spirituel, ont reconnu le portrait et rendu témoignage à la ressemblance. M. Flourens a raconté plusieurs traits de la vie de M. Michaud, empreints d’une bonhomie qui n’exclut pas la finesse et qui rappelle un peu La Fontaine. Une diction naturelle, sans ambition, sans clinquant, ont fait connaître M. Flourens à tout le monde pour ce qu’il est, un homme de sens et d’esprit, un écrivain habile et délicat. Aux yeux de quelques juges plus sévères, cette habileté, appliquée à un ordre de faits qui n’est pas celui de ses méditations les plus habituelles, tout en prouvant le mérite et la flexibilité de l’écrivain, a laissé pourtant désirer sur quelques points plus de nouveauté et de profondeur. II est tout naturel, en effet, que M. Flourens se soit trouvé moins à l’aise dans l’appréciation de la vie politique et littéraire de M. Michaud que dans celle des travaux de Desfontaines ou de Chaptal, et qu’il ait touché certaines questions particulières, celle de l’ancienne chevalerie, par exemple, avec moins de supériorité que les questions de physique générale. Mais il a repris tous ses avantages, quand, dans un style précis et nerveux, il a établi la nécessité de soumettre l’histoire elle-même à la sévérité des méthodes scientifiques. J’ajouterai que, dans plusieurs parties de son discours, il a joint avec bonheur l’exemple à la théorie.

M. Mignet, chargé, comme directeur de l’Académie, de répondre à M. Flourens, a trouvé dans cette tâche l’occasion d’un succès égal à celui qu’ont obtenu ses éloges de Talleyrand et de Broussais. Outre les points déjà traités par le récipiendaire, et que le directeur est obligé de reprendre, d’après un usage qui ne paraît pas très sensé, M. Mignet avait à apprécier les titres du nouvel académicien. Il l’a fait avec une convenance, une mesure, une équité parfaites. Et non-seulement il a exposé le mérite littéraire des éloges et des mémoires de M. Flourens, mais il a décrit avec cette élégante lucidité dont il a le secret les travaux d’histoire naturelle et les découvertes physiologiques de M. Flourens. Ce morceau, ainsi que son jugement sur les causes et les effets des croisades et son opinion sur la méthode historique, sont écrits de cette manière éloquemment dogmatique dans laquelle il excelle, et que peut-être il prodigue. En effet, s’il était permis d’adresser une critique à un discours qui a été si unanimement j et si justement applaudi, je dirais que la perfection de chaque phrase, qui se condense en formule, finit par composer un tissu trop serré, trop compact, surtout pour un travail destiné à l’oreille, et non pas à la lecture. On aimerait à rencontrer quelques parties moins cultivées, moins couvertes, une clairière, une lande même ; on voudrait trouver, comme lieux de repos, quelques places où il y eût plus d’espace et plus d’air.

Nous devons noter, comme une chose singulière, que jusqu’ici tous les biographes officieux ou officiels de M. Michaud ont ignoré, ou du moins passé sous silence, une bien importante particularité de sa jeunesse. Avant d’avoir embrassé les opinions royalistes qu’il a si loyalement et si courageusement défendues jusqu’à sa mort, M. Michaud, en 1791, partageait les sentimens patriotiques et démocratiques de la majorité de la France. M. Charles Labitte, dans un article intéressant, a recueilli de curieuses notions sur cette phase vive, pure et très courte de la jeunesse de M. Michaud. Il est regrettable que M. Flourens et M. Mignet n’aient pas connu l’existence de ce filon caché, qui leur aurait servi à expliquer certaines veines d’indépendance qui ont reparu plus tard, et qu’ils ont d’ailleurs très bien indiquées sans en connaître la source. M. Mignet, par exemple, rappelle que, sous Charles X, quand parut la loi contre la presse, l’Académie française, après une honorable discussion, présenta à la couronne une respectueuse supplique. M. Michaud, qui avait pris part à cet acte, perdit le titre de lecteur du roi et les 1,000 écus qui y étaient attachés. Quelque temps après, le roi lui ayant reproché doucement la part qu’il avait prise à cette discussion : « Sire, lui répondit M. Michaud, je n’y ai prononcé que trois paroles, et chacune d’elles m’a coûté mille francs ; je ne suis plus assez riche pour parler. » Et il se tut. M. Labitte, de son côté, cite un noble pendant à cette réponse. Le roi ayant un jour questionné M. Michaud sur ses opinions de jeunesse, dont quelques ames charitables l’avaient malignement informé, M. Michaud lui répondit : « Les choses iraient bien mieux, si le roi était aussi au courant de ses affaires, que sa majesté paraît l’être des miennes. » Ce point de départ actuellement connu explique sinon la vie, du moins le caractère de M. Michaud. Mais revenons à l’Académie.

Si le public a été long-temps privé de réceptions, les solennités de ce genre vont se succéder avec une rapidité qui a bien aussi son côté triste. Dans quelques jours, M. le comte Molé prendra possession du fauteuil de M de Quélen. Ce n’est pas tout ; trois autres places sont en ce moment vacantes, et la nomination à tant de siéges n’est assurément pas pour l’Académie un médiocre embarras. Nous avons vivement blâmé les clameurs offensantes qui ont accueilli les deux derniers choix, et les injurieuses protestations qu’ont fait entendre les amis des candidats désappointés. Ce n’est pas que, tout en reconnaissant la légitimité des titres des élus, nous n’eussions eu, nous aussi, quelques observations à présenter, non contre la bonté des choix, mais sur leur opportunité. Sans doute la langue nette, claire, précise, sobrement colorée, qu’emploient les sciences naturelles, a de droit sa place marquée au sein de l’Académie française, et cette place, nul mieux que M. Flourens n’était digne de l’occuper. Sans doute aussi il y a, dans certains cas, avantage et convenance à introduire dans cette assemblée, qui doit réunir tous les genres de supériorités, quelques modèles du langage de la diplomatie, et, si l’on veut même, de la conversation de la société la plus polie ; mais ces besoins-là, qui sont très réels, étaient-ils les plus urgens ? II est permis d’en douter. Après quatre grandes années passées sans aucune élection, ce que l’opinion publique attendait, ce qu’elle attend et demande encore aujourd’hui à l’Académie française, ce sont, il faut le dire bien haut, des choix, beaucoup de choix, exclusivement littéraires. Personne assurément n’a le droit ni la prétention de tracer une ligne de conduite. L’illustre compagnie ; mais il est bien permis de ne pas oublier qu’elle est fondée pour la gloire et l’encouragement des lettres. L’érudition, les sciences exactes et philosophiques sont encouragées et représentées par d’autres classes de l’institut. A l’Académie française seule il appartient d’encourager et de rémunérer les œuvres qui relèvent de la plus belle et de la plus rare de nos facultés, de l’imagination.

La question du recrutement de l’Académie française amène, comme on voit, par une pente inévitable, cette autre question fort controversée et fort délicate : qu’est-ce que l’Académie française et quelle est sa destination ? Sur ce point, il y a eu de tous temps de profondes dissidences, même entre ses membres les plus éminens. L’abbé de Saint-Pierre et Fénelon au XVIIe siècle, et dans le XVIIIe des esprits qu’on n’accusera pas d’être chimériques, Voltaire et Chamfort, voulaient que l’Académie française entreprît collectivement de grands travaux ? Non-seulement son dictionnaire (personne ne le conteste) mais une grammaire, mais une rhétorique et des traductions. Je crois même que les anciens statuts de la compagnie lui imposent quelque tâche semblable. Cette opinion fut en partie réalisée après la suppression de l’Académie française dans I’organisation de la seconde classe de l’institut. D’autres membres, et il est évident par le résultat qu’ils étaient en majorité, ont été d’un avis contraire ; mais ils ont eu le tort grave, suivant moi, de ne pas oser exposer nettement leur opinion et de laisser ainsi leurs détracteurs la répandre et la défigurer à leur manière. On a répété, sur tous les tons, que l’Académie française était un corps institué pour ne rien faire.

Quant à moi, sans la moindre ironie ni la plus légère idée de blâme, j’accepte et approuve entièrement cette opinion.

Les seuls travaux que puisse entreprendre l’Académie française sont, outre son dictionnaire usuel, qui est hors de cause, des ouvrages de lexicographie savante et de grammaire, ou des travaux sur la philosophie du beau et du goût. Or, ces deux branches d’études sont cultivées, ou doivent l’être, par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et par l’Académie des Sciences morales. Ce qui distingue l’Académie française des autres classes de l’Institut, ce qui fait de cette compagnie une institution sans pareille dans le monde, c’est précisément de n’être pas consacrée au développement de telle ou telle science dépendante de la mémoire ou de la raison ; c’est, en un mot, de n’être en rien un corps dogmatisant, mais un prytanée ouvert aux facultés brillantes qui dérivent de l’imagination.

Oui, c’est une des gloires de la France d’avoir fait pour le génie et pour le goût ce que n’a fait aucun peuple ancien ni moderne, d’avoir réuni dans une même enceinte, où elles se recrutent elles-mêmes, toutes les renommées poétiques, tous les esprits créateurs ou éminemment sensibles aux créations du génie. C’est parce que cette institution répond à une idée vraiment juste et grande, que malgré toutes les railleries auxquelles elle a été en butte, malgré toutes les fautes même qu’une association pareille est exposée à commettre, l’Académie française vit avec gloire depuis deux siècles, et durera autant que l’unité de la France et la littérature nationale.

Si, au lieu d’être une sorte d’Olympe, l’Académie française n’était qu’un atelier grammatical, ce ne seraient pas des poètes lyriques et dramatiques, des orateurs, des historiens, des romanciers qu’il faudrait y appeler, ce seraient des grammairiens, des écrivains didactiques et des érudits de profession. Comment, je vous prie, faire travailler à une œuvre commune MM. Soumet, Lebrun, Casimir Delavigne, Lamartine, Châteaubriand, Victor Hugo ?… Pardon, je mêle par habitude des noms qui sont partout ailleurs voisins et frères… Comment, dis-je, imposer un travail collectif à ce qu’il y a de plus individuel au monde, à la pensée et à la fantaisie des poètes ? Autant vaudrait demander un tableau collectif à la section de peinture ou un oratorio à frais communs à la section de musique de l’Académie des beaux-arts ! Non, l’Académie des beaux-arts et l’Académie française ne sont pas des salles de travail ; ces deux Académies sont le but et la noble récompense des grands artistes. Tout au plus peut-on dire que ces deux compagnies ont pour mission secondaire de conserver le dépôt des traditions et de maintenir le respect des saines doctrines, soit par l’organe de leur secrétaire-perpétuel, soit par les nominations qu’elles ont droit de faire, nominations qui ont, en effet, une haute portée et une utile signification. Je le répète, deux Académies sont un Élysée ouvert aux poètes et aux artistes, ou, si on l’aime mieux, ce sont deux sénats conservateurs.

Mais est-ce à dire que ces deux corps doivent, par amour de la conservation, se vouer à une invincible immobilité ? Est-ce à dire qu’au lieu de montrer la route comme guides, ils doivent se poser comme obstacle ? Eh ! bon Dieu ! que deviendrait l’Académie française, si elle se trouvait un jour tellement en dehors du mouvement des esprits, qu’elle ne comptât dans ses rangs presque aucun des hommes dont la littérature contemporaine s’honore le plus ? Je ne dis pas que cela soit, tant s’en faut ; mais je dis qu’il importe que cela ne puisse jamais être.

Sous la restauration, un écrivain de beaucoup d’esprit, mais d’un esprit assez peu académique, s’était amusé à dresser une liste de tous les grands noms littéraires qui se trouvaient à cette époque en dehors de l’Académie française. Il avait, de plus, avec une malice qui n’était peut-être pas fort équitable, mais qui était de très bonne guerre, placé les noms les plus éclatans de sa contre-académie en regard de quelques noms adroitement choisis dans l’Académie officielle. Il serait déplorable qu’on pût renouveler un aussi irrévérencieux parallèle. Et cependant, en s’obstinant à faire des choix qui, tout en étant fort honorables, ne seraient pas moins exclusifs des noms purement et véritablement littéraires, l’Académie donnerait à penser qu’elle ne reconnaît aucun homme d’imagination, aucun poète, aucun historien, aucun critique, digne en ce moment de prendre place au milieu d’elle. Une telle déclaration serait bien grave.

Nous ne lui rappellerons pas qu’elle vient de laisser mourir un des écrivains de ce temps les plus manifestement désignés à son choix, un homme qui à la plus exquise perfection du style joignait les opinions littéraires les plus saines et les plus pertinemment conservatrices, l’illustre M. Daunou. Nous ne ferons pas non plus à l’Académie française un reproche de l’absence de deux célébrités européennes, M. de La Mennais et Béranger. Ni l’un ni l’autre ne se sont présentés à ses portes. Mais, à côté de ces deux noms, n’y en a-t-il pas beaucoup d’autres ? Je ne parlerai pas de celui que toutes les voix désignent. Il ne reste rien à dire de M. Victor Hugo. D’ailleurs, je défends ici la cause des lettres, non celle de tel ou tel littérateur. Comment ! l’Académie française croirait devoir aller chercher ses membres parmi les hauts dignitaires de l’église ou de la diplomatie, quand, pour réparer ses pertes, elle a, parmi ses frères en littérature et en poésie, des hommes tels que M. Victor Hugo, M. Ballanche, M. Sainte-Beuve, M. Alfred de Vigny, M. Augustin Thierry, M. Mérimée, M. Alfred de Musset, M. Alexandre Dumas, M. Jules Janin, M. Patin, M. Bazin, M. Ampère, M. Quinet, M. Ph. Chasles, etc… L’auteur d’Antigone, avec son style à la fois si antique et si français, n’est-il pas un écrivain d’une pureté parfaite, en même temps qu’un poète et un penseur d’une extrême originalité ? M. Sainte-Beuve, comme romancier, comme poète, comme critique, comme historien littéraire et psychologiste, ne montre-t-il pas dans tous ses écrits une vérité de touche, une ouverture de sentimens, une vivacité de coloris et d’intelligence qui ne permet plus à la France d’envier à l’Angleterre ses laquistes, ni son Jean-Paul à l’Allemagne ? N’est-ce pas une imagination pleine de grace et de puissance que celle du chantre d’Eloa, de Chatterton et de Cinq-Mars ? Quel peintre plus vrai, quel narrateur plus expressif, quel écrivain à la fois plus sobre et plus complet, plus concis et plus émouvant que M. Mérimée ? Je ne veux pas pousser plus loin cette énumération déjà trop longue et peut-être indiscrète. D’autres parleront des écrivains que j’oublie et que je suis bien loin d’écarter. J’ai y voulu seulement indiquer qu’il y aurait bientôt, si l’on n’y prenait garde, possibilité d’imaginer une académie hors de l’Académie.

On conçoit, d’ailleurs, à merveille, qu’une compagnie telle que l’Académie française, chargée de deux missions si graves et. si diverses, à savoir de réunir ce qu’il y a au monde de plus difficilement appréciable, l’élite des hommes d’imagination, et, en même temps, de conserver l’intégrité des traditions littéraires ; on comprend, dis-je, qu’un tel corps, pour s’acquitter de sa double tâche, éprouve un extrême embarras et une longue hésitation, chaque fois que les révolutions qui, tous les quarts de siècle, modifient le goût poétique, le forcent, pour ne pas manquer au premier de ses devoirs, de se relâcher un peu de la sévérité du second. Les personnes qui suivent avec attention l’histoire de nos diverses écoles poétiques, n’ont pas oublié, sans doute, quels obstacles l’auteur romantique d’Atala et de René éprouva pour se faire ouvrir les portes du sanctuaire, quelque soutenu qu’il fût par la puissante et classique amitié de M. de Fontanes. Enfin, il y pénétra, non sans peine, ainsi que plus tard M. de Lamartine, et tous les deux sont aujourd’hui la gloire du corps qui les redoutait. Il est vrai que l’un et l’autre n’avaient pour les compromettre que la grandeur et la nouveauté de leur talent ; ils n’avaient pas pour avant-garde ces admirateurs fanatiques qui donnent à une candidature presque l’air d’une invasion. On était alors en 1811, et si la France ne jouissait pas de la liberté de discussion, ce qui était un grand mal, la littérature, en revanche, n’était pas exposée aux fusillades de ces tirailleurs sans discipline qui font feu étourdiment contre tout ce qui remue sur les hauteurs. Mais, quelque fâcheux que soient de pareils auxiliaires, est-il juste d’imputer à la volonté du chef les torts commis par sa troupe ? Est-il équitable de rendre un grand poète responsable du bruit qui se fait autour de son nom ?

En résumé, nous avons bon espoir dans les choix que prépare l’Académie française. Elle est arrivée à un moment décisif et solennel ; la solution de la crise n’admet plus d’ajournement. Pour quiconque connaît bien l’histoire de cette compagnie et la manière circonspecte et lente, mais intelligente et sympathique, dont elle a su, depuis sa naissance, associer à sa destinée presque toutes les illustrations de la France, il est permis de croire que, suivant l’heureuse expression de M. Mignet, elle n’a fait qu’ajourner les lettres, et que, par plusieurs choix tous littéraires et sagement balancés, elle s’apprête à satisfaire l’opinion publique et à remplir son double mandat, c’est-à-dire, à ne laisser aucune gloire en dehors d’elle, et à ne sacrifier aucun des grands principes de la raison et du goût dont elle est la gardienne vigilante et légitime.


CHARLES MAGNIN.