L’Œuf de cristal

Traduction par Henry D. Davray.
Mercure de Francet. 32, n° 118-120 (p. 110-135).

L’ŒUF DE CRISTAL



L’année dernière encore, il y avait, non loin des Sept Cadrans, une petite boutique, d’aspect rébarbatif, sur laquelle était peinte, en lettres jaunes à demi effacées, l’enseigne : C. Cave, naturaliste et marchand d’antiquités. Le contenu des vitrines était curieusement varié. Elles renfermaient des défenses d’éléphant, un jeu d’échecs incomplet, des verroteries, des armes, une boîte d’yeux, deux crânes de tigre, un crâne humain, plusieurs singes — l’un d’eux tenant une lampe — empaillés et mangés des vers, de vieux meubles démodés, un œuf d’autruche piqué des mouches, des engins de pêche, un aquarium de verre extraordinairement sale et vide. Il y avait aussi, au moment où cette histoire commence, une masse de cristal façonnée en forme d’œuf et merveilleusement polie. Cet œuf, deux personnes arrêtées devant la vitrine l’examinaient : l’une, un clergyman grand et maigre ; l’autre, un jeune homme à la barbe très noire, au teint basané et de mise discrète. Le jeune homme basané parlait en gesticulant avec vivacité et semblait fort désireux de voir son compagnon acheter l’article.

Pendant ce temps, M. Cave sortit de son arrière-boutique, mâchonnant encore un reste du pain beurré de son thé. Quand il aperçut les deux hommes et l’objet de leur attention, il perdit contenance. Lançant un regard furtif par-dessus son épaule, il alla doucement fermer la porte. M. Cave était un petit vieillard à la figure pâle avec de singuliers yeux d’un bleu aqueux ; ses cheveux étaient d’un gris sale et il portait une redingote bleue râpée, un vieux chapeau de soie, et des pantoufles en tapisserie, fort éculées. Il se mit à épier les deux hommes. Le clergyman fouilla tout au fond de la poche de son pantalon, examina une poignée de monnaie et un agréable sourire découvrit ses dents. M. Cave parut encore plus décontenancé quand il les vit entrer dans la boutique.

Le clergyman, sans autre cérémonie, demanda le prix de l’œuf de cristal. M. Cave jeta, un coup d’œil inquiet du côté de l’arrière boutique et répondit : cinq guinées. Le clergyman, s’adressant à son compagnon aussi bien qu’à M. Cave, protesta que le prix était trop élevé, et il essaya de marchander. — C’était en vérité beaucoup plus que M. Cave ne se proposait d’en demander quand d’abord il l’avait mis en montre. — M. Cave s’avança jusqu’à la porte de la boutique et l’ouvrit :

— Cinq guinées, c’est mon dernier prix, dit-il, comme pour s’épargner l’ennui d’une discussion inutile.

À ce moment, le haut d’une figure de femme parut au-dessus du rideau qui cachait la partie inférieure du panneau vitré de la porte de l’arrière-boutique, et de petits yeux regardèrent curieusement les deux clients.

— Cinq guinées, c’est mon dernier prix, répéta M. Cave avec un tremblement dans la voix.

Le jeune homme au teint sombre était jusqu’ici resté simple spectateur, son regard perçant examinant M. Cave. Tout à coup, il parla.

— Donnez-lui cinq guinées.

Le clergyman se tourna de son côté pour voir s’il parlait sérieusement, et quand ses regards revinrent à M. Cave, il remarqua que le visage de ce dernier était tout pâle.

— C’est une bien grosse somme, dit le clergyman, et, fouillant dans sa poche, il commença à compter ses ressources. Il n’avait guère plus de trente shillings, et il dut demander le reste à son compagnon avec lequel il paraissait être sur le pied d’une grande intimité. Ceci donna à M. Cave le temps de rassembler ses idées, et il commença à expliquer d’une façon fort troublée que, en réalité, l’œuf de cristal n’était pas exactement en vente. Ses deux clients en montrèrent naturellement quelque surprise, et lui demandèrent pour quelle raison il ne l’avait pas dit tout de suite. M. Cave devint fort confus, et s’empêtra dans une histoire invraisemblable, prétendant qu’il ne pouvait pas vendre le cristal cette après-midi-là, qu’un acheteur probable l’avait déjà retenu. Les deux clients, croyant de sa part à une tentative pour élever encore le prix, firent semblant de s’en aller. Mais à ce moment la porte de l’arrière-boutique s’ouvrit et la propriétaire des deux petits yeux entra.

C’était une femme corpulente, aux traits vulgaires, plus jeune et beaucoup plus grosse que M. Cave : elle marchait pesamment et sa figure était rubiconde.

— Le cristal est à vendre, affirma-t-elle, et cinq guinées, c’est un prix bien suffisant. Je me demande ce qui vous prend, Monsieur Cave, de ne pas accepter les offres de ces messieurs.

M. Cave, grandement troublé par cette irruption, jeta à sa femme, par-dessus ses lunettes, un regard de colère, et, sans excessive assurance, affirma son droit de conduire ses affaires comme il l’entendait. Une altercation s’en suivit. Les deux clients observèrent la scène avec intérêt et amusement, secourant à l’occasion Madame Cave par des questions et des suggestions. M. Cave, fort malmené, persista dans son impossible et confuse histoire d’un client venu dans la matinée, et son agitation devint pénible. Mais il s’entêta malgré tout avec une extraordinaire obstination. Ce fut le jeune Oriental qui mit fin à cette curieuse controverse. Il proposa de revenir dans deux jours — afin de donner au prétendu client la chance de quelque délai pour se décider.

— Et alors, dit le clergyman, nous insisterons… Cinq guinées !

Madame Cave prit sur elle d’excuser son mari, expliquant qu’il était parfois un peu bizarre, et les deux clients laissèrent le couple continuer la dispute.

Aussitôt qu’ils furent seuls, Madame Cave interpella son mari avec une singulière autorité. Le pauvre petit homme, tremblant d’émotion, barbota dans ses histoires, affirmant d’un côté qu’il avait un autre acheteur en vue, et de l’autre assurant que l’œuf de cristal valait certainement quinze guinées.

— Alors, pourquoi n’en avez-vous demandé que cinq ?

— Ah ! ça, voulez-vous me laisser faire mes affaires comme je l’entends, à la fin ! conclut M. Cave.

M. Cave avait un beau-fils et une belle-fille qui vivaient avec lui, et le soir, au dîner, la transaction manquée fut remise en discussion. Aucun d’eux n’avait une haute opinion des méthodes commerciales de M. Cave et ce fait leur parut le comble de la folie.

— Je suis sûr qu’il en a souvent refusé la vente, dit le beau-fils, lourdaud de dix-huit ans à l’allure veule.

— Mais cinq guinées ! enchérit la belle-fille, jeune personne raisonnable de vingt-six ans. Les réponses de M. Cave furent pitoyables : il ne fit que marmotter de timides assertions, balbutiant qu’il savait ce qu’il avait à faire. Son dîner à peine achevé, ils l’entraînèrent, les oreilles brûlantes et des larmes de vexation derrière ses lunettes, fermer la boutique pour la nuit.

— Pourquoi diable, se disait-il, ai-je laissé l’œuf de cristal si longtemps dans la vitrine ? Quelle folie !…

C’est cela qui l’ennuyait le plus. Longtemps il chercha, sans pouvoir le trouver, un moyen d’éviter la vente.

Après souper, sa belle-fille et son beau-fils se firent beaux et sortirent seuls ; sa femme se retira à l’étage au-dessus pour réfléchir aux qualités commerciales du cristal, en même temps qu’elle appréciait, réunies dans un verre d’eau tiède, les qualités diverses du sucre, d’un peu de citron et… d’autre chose. M. Cave resta fort tard dans la boutique, sous l’ostensible prétexte de faire de petites roches ornementales dans de vieux aquariums, mais réellement dans un but inavoué qui s’expliqua de lui-même plus tard. Le lendemain, en effet, Madame Cave s’aperçut que l’œuf de cristal avait été retiré de la vitrine et se trouvait maintenant derrière une pile de vieux bouquins traitant de la pêche à la ligne. Elle le replaça bien en évidence. Mais elle ne disputa pas autrement à ce propos, parce qu’une violente névralgie l’en détourna. La journée se passa désagréablement. M. Cave était, pour ne parler que de cela, plus distrait que de coutume et, de plus, extrêmement irritable. Dans l’après-midi, pendant que sa femme faisait sa sieste quotidienne, il retira encore l’œuf de cristal de la vitrine.

Le lendemain, M. Cave eut à livrer pour les dissections d’une clinique d’hôpital une commande de chiens de mer. Pendant son absence, l’esprit de Madame Cave en revint au cristal et aux meilleurs moyens de dépenser l’argent d’une telle aubaine. Elle en avait déjà imaginé de très agréables, parmi lesquels une robe de soie verte pour elle et, pour tous, une excursion à Richmond, quand le bruit discordant du timbre de la porte d’entrée l’appela dans la boutique. Le client était un maître répétiteur qui venait se plaindre qu’on n’avait pas encore livré des grenouilles commandées la veille. Madame Cave désapprouvait vivement cette branche particulière du commerce de M. Cave, aussi le pauvre homme, qui avait fait sa réclamation sur un ton quelque peu agressif, se retira, après un bref échange de paroles, d’une façon extrêmement civile, pour ce qui l’intéressait personnellement. Alors les regards de Madame Cave allèrent naturellement vers la vitrine : car la vue de l’œuf de cristal était pour elle l’assurance des cinq guinées et la réalité de ses rêves. Quelle fut sa surprise quand elle ne le vit plus à sa place ! Elle alla regarder derrière les casiers où elle l’avait trouvé la veille. Il n’y était pas ; elle se mit immédiatement à le chercher par toute la boutique, fiévreusement.

Quand M. Cave revint de livrer ses chiens de mer, vers deux heures moins le quart, dans l’après-midi, il trouva la boutique quelque peu en désordre, et sa femme, accroupie derrière le comptoir, bouleversant ses matériaux taxidermiques, dans un état d’esprit absolument exaspéré. Sa face apparut toute rouge et coléreuse quand le bruit du timbre eut annoncé le retour de son mari, et elle l’accusa sur-le-champ de l’avoir caché.

— Caché quoi ? demanda M. Cave.

— L’œuf de cristal !

Sur ce, M. Cave, en apparence grandement surpris, se précipita vers la vitrine.

— Il n’est plus là ? Grands Dieux ! qu’est-ce qu’il est devenu ?

Au même moment, le beau-fils de M. Cave, qui était rentré un instant auparavant, sortit de l’arrière-boutique — blasphémant généreusement : apprenti chez un ébéniste au bas de la même rue et prenant ses repas à la maison, il était naturellement furieux de ne pas trouver le dîner prêt.

Mais quand il apprit la perte de l’œuf de cristal, il oublia son repas, et sa colère se tourna de sa mère sur son beau-père. Leur première idée fut, nécessairement, qu’il l’avait caché, mais M. Cave nia énergiquement avoir aucune connaissance de son sort — offrant gratuitement sa pataugeante affirmation — et fit si bien qu’il arriva à accuser d’abord sa femme, puis son beau-fils de l’avoir pris pour le vendre à leur propre profit. Ainsi commença une discussion extrêmement acrimonieuse et émotionnante, qui se termina pour Madame Cave en un spécial accès nerveux, quelque chose entre l’épilepsie et la folie furieuse, ce qui mit le beau-fils en retard d’une demi-heure à son atelier. M. Cave se réfugia dans sa boutique, loin des émotions conjugales.

Le soir, le sujet fut remis en question, avec moins de passion et à un point de vue pratique, sous la présidence de la belle-fille. Le dîner fut malheureux et finalement la discussion se changea en une pénible scène. M. Cave se laissa aller à une exaspération apparemment extrême, et il sortit en faisant violemment claquer la porte. Le reste de la famille, l’ayant dénigré et malmené avec une liberté que son absence garantissait, se mit à chercher de la cave au grenier, dans l’espoir de découvrir la cachette du cristal.

Le jour suivant, les deux clients revinrent. Ils furent reçus par Madame Cave presque en larmes. Elle insinua que personne ne pouvait imaginer tout ce qu’elle avait eu à supporter de la part de M. Cave aux divers moments de son pèlerinage matrimonial… Elle fit aussi un récit fantaisiste de la disparition de l’œuf de cristal. Le clergyman et l’Oriental se regardèrent et déclarèrent que c’était vraiment extraordinaire ; mais comme Madame Cave semblait disposée à leur narrer l’histoire détaillée de sa vie, ils firent mine de s’en aller. Là-dessus, se cramponnant encore à quelque espoir, Madame Cave demanda l’adresse du clergyman, afin que, si elle pouvait tirer quelque chose de M. Cave, elle pût le leur communiquer. L’adresse fut effectivement donnée, mais probablement aussitôt égarée : Madame Cave n’ayant pu, par la suite, se souvenir de rien à ce sujet.

Le soir de ce même jour, la famille parut être enfin au bout de ses émotions, et M. Cave, après avoir été absent l’après-midi, soupa en un morne isolement qui lui fut un agréable contraste avec les violentes controverses des jours précédents. Pendant quelque temps, les relations furent assez tendues entre les membres de la famille Cave. Mais ni l’œuf de cristal, ni le prétendu client ne revinrent.

Maintenant, sans plus de circonlocutions, il nous faut admettre que M. Cave était un menteur. Il savait parfaitement bien où se trouvait l’œuf de cristal, l’ayant confié à la garde de M. Jacoby Wace, aide-préparateur à St Catherine’s Hospital, Westbourne Street. Il était placé sur une étagère, en partie recouvert par un morceau de velours noir, à côté d’un flacon de whisky américain. C’est, à vrai dire, de M. Wace que viennent les détails sur lesquels est basé ce récit. M. Cave avait emporté l’œuf à l’hôpital, caché dans le sac qui contenait les chiens de mer, et il avait insisté auprès du jeune savant pour qu’il le gardât. M. Wace éprouva d’abord quelque perplexité. Ses relations avec M. Cave étaient particulières. Une certaine inclination pour les gens bizarres lui avait fait plus d’une fois inviter le vieillard à venir fumer et boire chez lui, et à développer ses idées plutôt amusantes sur la vie en général et sur la femme en particulier. M. Wace avait, lui aussi, rencontré Madame Cave lorsqu’il passait faire quelque commande et que M. Cave se trouvait absent. Il savait quels perpétuels tourments le pauvre homme devait endurer ; et, ayant pesé les conséquences, il se décida à donner asile à l’œuf. M. Cave promit d’expliquer plus complètement une autre fois les raisons de sa remarquable affection pour l’œuf de cristal, et il parla clairement de visions qu’il y apercevait. Il revint chez M. Wace le même soir.

Il raconta une histoire compliquée. L’œuf de cristal, dit-il, était venu en sa possession avec d’autres objets achetés à la vente après décès d’un confrère, et ignorant quelle pouvait être son exacte valeur, il l’avait étiqueté dix shillings. Il le garda ainsi plusieurs mois et il pensait à en abaisser le prix, lorsqu’il fit une singulière découverte.

À cette époque, sa santé était très mauvaise — il faut bien avoir présent à l’esprit que, pendant toute cette affaire, son état physique fut fort précaire — et il éprouvait une extrême désolation des négligences et même positivement des mauvais traitements de sa femme, et des enfants de celle-ci à son égard. Sa femme était vaniteuse, extravagante, dure ; elle avait un goût croissant pour des absorptions particulières de boisson. Sa belle-fille était mesquine et prétentieuse et son beau-fils avait conçu pour lui une violente aversion qu’il ne perdait pas une occasion de témoigner. Les exigences de son commerce retombaient toutes sur lui, et M. Wace ne croit pas qu’il ait été absolument exempt d’occasionnelle intempérance. Il avait débuté avec une situation aisée, après avoir reçu une certaine éducation, et il souffrait pendant des semaines de suite d’hypocondrie et d’insomnies. Craignant de déranger sa famille, lorsque ses pensées devenaient intolérables, il se glissait hors du lit sans réveiller sa femme, et il errait par la maison ; un matin, aux environs de trois heures, vers la fin d’août, le hasard l’amena dans la boutique.

Encombrée, poussiéreuse et sale, la pièce était impénétrablement sombre, sauf en un endroit où il aperçut une clarté insolite. En approchant, il découvrit que c’était l’œuf de cristal, dans le coin du comptoir, près de la vitrine. Un mince rayon pénétrait par une fente des volets, frappait l’objet, et semblait pour ainsi dire en emplir entièrement l’intérieur.

M. Cave pensa que cela n’était pas d’accord avec les lois de l’optique telles qu’il se les rappelait. Il pouvait comprendre des rayons réfractés par le cristal jusqu’à un foyer intérieur, mais cette diffusion dérangeait ses conceptions des phénomènes physiques. Il approcha très près de l’œuf de cristal, l’examinant en tous sens avec un soudain réveil de cette curiosité scientifique qui, dans sa jeunesse, avait déterminé le choix de sa profession. Il fut surpris de trouver que la lumière n’était pas constante, mais se mêlait à la substance intérieure de l’œuf, comme si l’objet eût été une sphère creuse emplie de quelque vapeur lumineuse. En tournant autour pour la voir sous tous ses aspects, il s’aperçut tout à coup qu’il se trouvait entre le rayon et l’œuf et que le cristal néanmoins demeurait lumineux. Grandement étonné, il le prit et l’emporta dans le coin le plus sombre de la boutique. Il resta brillant pendant quatre ou cinq minutes, puis il ternit lentement et s’éteignit. Il le replaça sous le mince trait de lumière où il reprit presque immédiatement toute sa clarté.

Jusqu’ici, tout au moins, M. Wace put par la suite vérifier la remarquable histoire de M. Cave. Il a lui-même, à diverses reprises, tenu le cristal sous un rayon de lumière (qui devait être d’un diamètre moindre qu’un millimètre). Et dans l’obscurité parfaite, telle qu’elle pouvait être produite par une enveloppe de velours, le cristal paraissait sans aucun doute très faiblement phosphorescent. Il pouvait sembler, cependant, que cette clarté fût de quelque exceptionnelle sorte et pas également visible pour tous les yeux, car M. Harbinger — dont le nom est familier à tout lecteur scientifique — fut absolument incapable d’y voir la moindre lumière. Et la propre capacité de vision de M. Wace était hors de comparaison inférieure à celle de M. Cave. Même pour M. Cave, ce pouvoir variait considérablement : sa vision étant la plus vive dans ses moments d’extrême faiblesse et de grande fatigue.

Or, dès le début, cette lumière dans l’œuf de cristal exerça sur M. Cave une curieuse fascination. Ce fait qu’il ne fit part à aucun être humain de ses curieuses observations en dit plus sur l’isolement de son âme que tout un volume de phrases pathétiques ne pourrait le faire. Il semble qu’il ait vécu dans une telle atmosphère de méchanceté mesquine qu’admettre l’existence d’un plaisir eût été le risque de sa perte. Il fit aussi cette remarque qu’à mesure que l’aube avançait et que la somme de lumière diffuse augmentait, l’œuf de cristal devenait, de toute apparence, non lumineux. Pendant quelque temps il fut incapable de rien voir dans l’intérieur, excepté le soir, dans les coins obscurs de la boutique.

Mais l’emploi d’un vieux morceau de velours noir, sur lequel il étalait une collection de minéraux, lui vint à l’idée, et en le doublant et le mettant par-dessus sa tête et ses mains, il pouvait apercevoir le mouvement lumineux à l’intérieur de l’œuf de cristal, même dans la journée. Il agissait avec beaucoup de prudence de peur d’être découvert par sa femme, et il ne se livrait à cette occupation que pendant l’après-midi et avec circonspection, sous le comptoir, pendant que sa femme faisait sa sieste. Un jour, en tournant le cristal dans ses mains, il vit quelque chose. Cela passa comme un éclair, mais il eut l’impression que l’objet lui avait, pour un moment, révélé l’existence d’une vaste, immense et étrange contrée ; et le retournant encore, au moment où la clarté s’éteignait, il eut de nouveau la même vision.

Il serait maintenant ennuyeux et inutile d’exposer toutes les phases de la découverte de M. Cave depuis ce moment. Qu’il suffise de noter que l’effet était celui-ci : quand on le regardait sous un angle d’environ 137 degrés de la direction du rayon lumineux, l’œuf de cristal donnait la claire et consistante peinture d’une vaste et singulière contrée. Ce n’était nullement une vision chimérique ; cela donnait l’impression définie de la réalité, et plus la lumière était grande, plus réelle et solide la contrée paraissait. C’était un tableau mouvant : c’est-à-dire que certains objets s’y mouvaient, mais lentement et d’une façon ordonnée, comme des choses réelles, et, suivant la direction dans laquelle on l’éclairait ou on l’observait, le tableau changeait aussi. À vrai dire, ce devait produire le même effet que de regarder quelque spectacle à travers un verre ovale en le tournant dans tous les sens pour obtenir des aspects différents.

M. Wace m’a assuré que les descriptions de M. Cave étaient pleines de détails extrêmement précis, et absolument exemptes de cette espèce d’émotion particulière aux hallucinations. Mais il faut se rappeler que tous les efforts de M. Wace pour voir les mêmes choses avec une clarté similaire dans la faible opalescence du cristal furent entièrement vains, de quelque façon qu’il s’y prît. Mais les différences d’intensité des impressions reçues par les deux hommes étaient très grandes, et il est tout à fait concevable que ce qui était pour M. Cave une vision claire ne fût qu’une simple nébulosité pour M. Wace.

La description que faisait M. Cave était invariablement celle d’une plaine étendue, qu’il lui semblait toujours regarder d’une hauteur considérable, comme d’une tour ou d’un mât. À l’est et à l’ouest, à une distance fort lointaine, la plaine était bornée par de vastes rochers rougeâtres, qui lui rappelaient des rochers qu’il avait vus dans quelque tableau ; mais quel était ce tableau, M. Wace ne put le déterminer. Ces rochers passaient vers le nord et vers le sud, — M. Cave reconnaissait les points cardinaux aux étoiles visibles dans la nuit, — fuyant en une perspective presque illimitée et s’effaçant dans les brumes du lointain avant de se rencontrer. Lors de sa première vision, il était plus près de la chaîne orientale de rochers, sur laquelle se levait le soleil ; et sombres contre le jour, et pâles contre l’ombre, apparurent, prenant leur vol, une multitude de formes, que M. Cave considéra comme étant des oiseaux. Une vaste rangée d’édifices s’étendait sous ces êtres ; il lui paraissait toujours les regarder d’une fort grande hauteur, et à mesure qu’ils approchaient des bords réfractés et confus du tableau, ils devenaient indistincts. Il y avait aussi des arbres curieux de forme et de couleur ; un épais vert mousseux et un gris exquis au bord d’un large, et scintillant canal. Un grand objet brillamment coloré traversa soudain le paysage. Mais la première fois que M. Cave vit ces choses, ce fut seulement par éclairs soudains ; ses mains tremblaient, sa tête branlait, la vision était intermittente, puis devenait embrouillée et indistincte, et il eut d’abord une très grande difficulté à retrouver la vision, une fois la direction perdue.

Sa seconde vision claire, qui se produisit environ une semaine après la première, l’intervalle n’ayant accordé que des aperçus tentateurs et quelques utiles expériences, lui permit de voir la vallée dans toute sa longueur. La vue était différente, mais il avait la curieuse persuasion — que ses subséquentes observations confirmèrent abondamment — qu’il voyait ce monde étrange étant, lui, demeuré au même endroit, quoiqu’il regardât dans une direction différente. La longue façade du grand édifice, dont il avait vu d’abord le toit, reculait maintenant dans la perspective. Il reconnaissait le toit. Sur le devant de la façade était une terrasse de proportions massives et d’une extraordinaire longueur, et vers le milieu de la terrasse, par intervalles, se trouvaient des mâts immenses, mais très gracieux, qui supportaient de petits objets brillants dans lesquels se reflétait le soleil couchant. L’importance de ces petits objets ne vint à l’idée de M. Cave que quelque temps après, alors qu’il décrivait ce qu’il voyait à M. Wace. La terrasse surplombait un fourré de la plus agréable et luxuriante végétation, au delà duquel se trouvait une large pelouse verdoyante sur laquelle reposaient certaines grandes créatures, en forme de scarabées, mais énormément plus grosses. Au delà de cette pelouse était une chaussée de pierre rosâtre richement décorée, et au delà encore, bordée d’épais roseaux rouges et remontant la vallée exactement parallèle avec les lointains rochers, s’étalait une vaste et miroitante étendue d’eau. L’air semblait plein de bataillons de grands oiseaux manœuvrant en courbes majestueuses et, sur l’autre bord de la rivière, s’élevait une multitude d’édifices, richement colorés et, étincelants de réseaux et de facettes métalliques, au milieu d’une forêt d’arbres moussus et couverts de lichens. Tout à coup, quelque chose sembla fouetter à coups répétés au travers de la vision, comme le battement d’une aile ou d’un éventail couvert de joyaux, et une figure, ou plutôt la partie supérieure d’une figure avec de larges yeux s’approcha pour ainsi dire contre la sienne, comme si elle se fût trouvée de l’autre côté de l’œuf de cristal. M. Cave fut si effrayé et si frappé de l’absolue réalité de ces yeux, qu’il fit un brusque mouvement de la tête pour regarder derrière le cristal. Il s’était tellement absorbé dans sa contemplation qu’il fut très surpris de se retrouver dans la fraîche obscurité de sa petite boutique avec son odeur familière de méthol, de moisi et de renfermé. Et pendant qu’il clignotait des yeux, la clarté du cristal s’affaiblit et s’éteignit.

Telles furent les premières impressions générales de M. Cave. L’histoire en est curieusement positive et circonstanciée. Dès le début, lorsque la vallée apparut d’abord momentanément à ses sens, son imagination fut étrangement frappée, et, quand il commença à apprécier les détails de la scène qu’il voyait, son émerveillement devint une curiosité passionnée. Il vaquait à ses affaires insouciant et distrait, ne pensant qu’au moment où il pourrait retourner à sa contemplation. C’est alors que, quelques semaines après sa première vision, vinrent les deux clients, le tourment et l’émotion que causa leur offre, la façon dont l’œuf de cristal l’avait échappé belle, et tous les événements déjà racontés.

Tant que la chose fut le secret de M. Cave, l’œuf de cristal resta simplement un prodige, qu’on va voir et admirer clandestinement à la façon dont un enfant explore un jardin défendu. Mais M. Wace possède, en sa qualité de jeune savant investigateur, des habitudes d’esprit particulièrement lucides et logiques. Aussitôt que l’œuf de cristal et son histoire lui parvinrent, et qu’il fut certain, après avoir vu de ses propres yeux la phosphorescence du cristal, qu’il existait réellement des preuves à l’appui des dires de M. Cave, il se mit en devoir de développer systématiquement le problème. M. Cave n’était que trop impatient de réjouir ses yeux à la vue de cette contrée féerique, et il venait tous les soirs, de huit heures et demie jusqu’à dix heures et demie, et quelquefois, en l’absence de M. Wace, dans la journée même. Les dimanches après midi il venait aussi. Au début, M. Wace prit de nombreuses notes, et c’est à sa méthode scientifique qu’est due la relation entre la direction d’après laquelle le rayon initiateur entrait dans l’œuf de cristal et l’orientation de la vision. En enfermant l’œuf dans une boîte où il avait seulement perforé une petite ouverture pour le rayon lumineux, et en substituant une épaisse toile noire aux rideaux chamois de sa fenêtre, il améliora grandement les conditions de l’observation ; si bien qu’en peu de temps, ils purent examiner la vallée dans telle direction qu’ils désiraient.

Ayant ainsi dégagé les voies, nous pouvons donner une brève description de ce monde visionnaire que renfermait l’œuf de cristal. Dans tous les cas, ce fut M. Cave qui fit les expériences que nous allons relater et sa méthode fut invariablement d’observer le cristal et de raconter ce qu’il voyait, tandis que M. Wace (qui, comme tout homme de science, savait écrire dans l’obscurité) notait brièvement ses paroles. Quand le cristal redevenait terne, on le replaçait dans sa boîte suivant la position convenable et on réallumait les lampes électriques. M. Wace posait des questions et suggérait des observations pour éclaircir certains points difficiles. Rien, à vrai dire, ne pouvait être moins visionnaire et plus exactement positif.

L’attention de M. Cave avait été rapidement attirée par les créatures ailées qu’il avait aperçues en si grand nombre dans chacune de ses précédentes visions. Sa première impression fut bientôt modifiée, et il estima pendant quelque temps qu’elles pouvaient représenter une espèce diurne de chauves-souris. Puis il pensa, assez grotesquement, que ce pouvaient être des chérubins. Leurs têtes étaient rondes et curieusement humaines, et c’étaient les yeux de l’un d’eux qui l’avaient sans doute si fort effrayé lors de sa seconde observation. Ils avaient de grandes ailes argentées, sans plumes mais scintillantes comme des écailles de poisson et ayant les mêmes subtils reflets ; ces ailes n’étaient pas construites sur le plan habituel des ailes d’oiseau ni de chauves-souris, mais supportées par une membrane courbe qui rayonnait du corps — une sorte d’aile de papillon à côtes courbées semble exprimer plus exactement leur apparence. Le corps était petit, mais pourvu immédiatement au-dessous de deux faisceaux d’organes préhensiles semblables à de longs tentacules. Si incroyable que cela parût, tout d’abord, à M. Wace, la persuasion à la fin devint irrésistible que les grands édifices quasi-humains et les magnifiques jardins, qui rendaient si splendide la grande vallée appartenaient à ces créatures. M. Cave s’aperçut, entre autres particularités, que ces édifices n’avaient pas de portes, mais que les grandes fenêtres circulaires, qui s’ouvraient librement servaient d’issue et d’entrée à ces créatures ailées. Elles se posaient sur leurs tentacules, enroulaient leurs ailes jusqu’à la dimension d’un roseau, et sautaient dans l’intérieur. Parmi elles, se trouvait une multitude d’autres créatures aux ailes plus petites, semblables à de grandes libellules ou à des phalènes ou des scarabées ailés, et au milieu des gazons, de gigantesques scarabées sans ailes, aux nuances brillantes, se traînaient paresseusement. De plus, sur les chaussées et les terrasses, des créatures à grosse tête, semblables à celles aux grandes ailes, mais dépourvues de ces appendices, sautillaient d’un air affairé sur leur faisceau de tentacules.

Il a déjà été fait allusion aux objets brillants suspendus aux mâts plantés sur les terrasses de l’édifice le plus rapproché. Il vint à l’idée de M. Cave, après avoir, un jour particulièrement clair, examiné fixement l’un de ces mâts, que l’objet brillant qu’il supportait était un œuf de cristal exactement semblable à celui dans lequel il regardait ; un examen plus attentif le convainquit que chacun des mâts — et il en avait une vingtaine en perspective — portait un objet similaire.

Quelquefois, une des grandes créatures volantes s’élevait jusqu’à l’un d’eux, puis, pliant ses ailes et enroulant plusieurs de ses tentacules autour du mât, regardait fixement dans le cristal pendant un espace de temps qui durait parfois quinze minutes. Une série d’observations, suggérées par M. Wace, convainquirent les deux observateurs qu’en ce qui concernait ce monde visionnaire, le cristal dans lequel ils regardaient se trouvait réellement au sommet du dernier mât de la terrasse, et qu’en une occasion au moins l’un des habitants de cet autre monde avait examiné la figure de M. Cave pendant que celui-ci faisait ses observations.

Il nous faut maintenant admettre l’une des trois hypothèses suivantes : l’œuf de cristal de M. Cave se trouvait à la fois dans deux mondes, et, tandis qu’on le transportait de place en place dans l’un, il demeurait stationnaire dans l’autre, ce qui semble tout à fait absurde ; ou bien, il avait quelque particulière relation de sympathie avec un autre œuf de cristal exactement semblable dans cet autre monde, de sorte que ce qu’on voyait dans l’intérieur de l’un, en ce monde, était visible, dans certaines conditions, pour un observateur, dans le cristal correspondant de l’autre monde, et vice versa. Actuellement, à vrai dire, nous ne savons rien de la façon dont deux ovoïdes de cristal peuvent ainsi se trouver en rapport, mais on en sait assez de nos jours pour comprendre que ce n’est pas absolument impossible. Cette hypothèse de deux ovoïdes de cristal en rapport fut la supposition que fit M. Wace, et elle semble, à moi du moins, extrêmement plausible.

Où se trouvait cet autre monde ? Sur cette question aussi, l’intelligence alerte de M. Wace parvint à jeter quelque lumière. Après le coucher du soleil, le ciel s’obscurcissait rapidement — il y avait de fait un très court intervalle de crépuscule — et les étoiles apparaissaient. Elles étaient les mêmes que celles que nous voyons, disposées suivant les mêmes constellations. M. Cave reconnut l’Ourse, les Pléïades, Aldebaran et Sirius : de sorte que l’autre monde devait se trouver quelque part dans le système solaire, et au plus à quelques centaines de millions de milles du nôtre. Suivant cette indication, M. Wace apprit que le ciel nocturne était d’un bleu plus sombre même que notre ciel d’hiver, que le soleil paraissait un peu plus petit, et qu’il y avait deux lunes, semblables à la nôtre, mais plus petites et différemment marquées ; une d’elles se mouvait si rapidement que son mouvement était clairement visible quand on l’observait. Ces lunes n’étaient jamais hautes dans le ciel, mais disparaissaient aussitôt que levées, c’est à-dire qu’à chacune de leurs révolutions elles se trouvaient éclipsées à cause de la proximité de leur planète. Et tout ceci répond absolument — bien que M. Cave n’en ait rien su — à ce que doivent être les conditions d’existence dans Mars.

À dire vrai, ce semble une conclusion extrêmement plausible que, regardant dans cet œuf de cristal, M. Cave ait vu réellement la planète Mars et ses habitants. Et si c’est le cas, alors, l’étoile du soir qui brillait avec tant d’éclat dans le ciel de cette vision lointaine n’était ni plus ni moins que notre familière Terre.

Pendant un certain temps, les Marsiens — si c’étaient des Marsiens — ne semblèrent pas avoir remarqué les inspections de M. Cave. À diverses reprises l’un d’eux s’approcha, mais s’en alla presque aussitôt comme s’il n’avait pas trouvé la vision satisfaisante. M. Cave put donc observer les manières d’agir de ces êtres ailés sans être troublé par leur attention, et encore que ses descriptions fussent nécessairement vagues et fragmentaires, elles demeurent néanmoins fort suggestives. Imaginez l’impression que recevrait de l’humanité un observateur marsien qui, après une série de préparations difficiles et avec une fatigue considérable pour les yeux, arriverait à examiner Londres du haut du clocher de l’église Saint-Martin, pendant des périodes de quatre minutes au plus à la fois. M. Cave ne sut affirmer si les Marsiens ailés étaient les mêmes que les Marsiens qui sautillaient sur les chaussées et les terrasses, et si ces derniers pouvaient à volonté revêtir des ailes. Plusieurs fois, il vit un certain nombre de bipèdes gauches et maladroits, rappelant vaguement les singes, le corps blanc en partie transparent, paissant parmi les lichens. Une fois quelques-uns s’enfuirent devant un des Marsiens sautillants et à tête ronde ; celui-ci attrapa l’un de ces êtres dans ses tentacules, mais à ce moment le spectacle s’évanouit soudain, laissant M. Cave dans l’obscurité et tourmenté du désir d’en savoir plus long. Une autre fois, une chose énorme, que M. Cave prit d’abord pour quelque gigantesque insecte, apparut s’avançant avec une extraordinaire rapidité au long de la chaussée du canal. Quand elle s’approcha, M. Cave reconnut que c’était un mécanisme de métal étincelant, d’une extraordinaire complexité. Puis, quand il voulut l’examiner de nouveau, il était hors de vue.

Bientôt M. Wace ambitionna d’attirer l’attention des Marsiens, et la première fois que les étranges yeux de l’un d’eux apparurent contre l’œuf de cristal, M. Cave se mit à pousser des cris, fit un bond en arrière, et, ayant immédiatement éclairé la chambre, ils commencèrent à gesticuler de façon à suggérer l’idée de signaux. Mais quand M. Cave retourna examiner le cristal, le Marsien n’était plus là.

Ces observations s’étaient poursuivies pendant la première moitié de novembre, et M. Cave, à cette époque, supposant que les soupçons de sa famille quant à l’œuf de cristal étaient calmés, s’aventura à l’emporter et le rapporter avec lui afin de pouvoir, quand l’occasion s’en présenterait, dans la journée ou le soir, se réconforter avec ce qui était devenu rapidement la chose la plus réelle de son existence. En décembre, les travaux de M. Wace, par suite d’un examen prochain, devinrent plus absorbants ; les séances furent à contre-cœur suspendues pour une semaine, et pendant dix ou onze jours — il ne peut mieux préciser — M. Wace ne vit pas M. Cave. Il fut alors pris d’inquiétude, et l’importance de ses travaux ayant diminué, il se mit en route pour les Sept Cadrans. Au coin de la rue, il remarqua des volets à la devanture d’un oiselier, puis à l’échoppe d’un savetier. La boutique de M. Cave était fermée.

Il frappa et la porte fut ouverte par le beau-fils en noir ; celui-ci immédiatement appela Madame Cave, qui était — M. Wace ne pouvait faire autrement que de le voir — enveloppée d’amples voiles de veuve du modèle le plus imposant et le meilleur marché. Sans grande surprise, M. Wace apprit que M. Cave était mort et déjà enterré. La veuve était en pleurs et sa voix un peu épaisse. Elle revenait à l’instant même de Highgate. Son esprit était absorbé par ses projets d’avenir et les détails honorables des obsèques, mais M. Wace put cependant apprendre les circonstances de la mort de M. Cave. On l’avait trouvé dans sa boutique de très bonne heure, le matin du jour qui suivit sa dernière visite à M. Wace, mort avec l’œuf de cristal serré fortement dans ses mains froides et crispées. Sa figure était souriante, ajouta Madame Cave, et un morceau de velours noir était à ses pieds sur le parquet. Il était mort depuis au moins cinq ou six heures quand on le trouva.

Cette nouvelle fut grandement pénible pour M. Wace, et il s’adressa d’amers reproches pour avoir négligé les symptômes évidents de la maladie du vieillard. Mais sa principale inquiétude fut pour l’œuf de cristal. Il y fit quelques délicates allusions, car il connaissait les manies de Madame Cave, et il resta stupéfait d’apprendre qu’il était vendu.

Le premier mouvement de Madame Cave, aussitôt qu’on eut remonté dans sa chambre le corps de son mari, avait été d’écrire à ce toqué de clergyman qui avait offert une si forte somme pour le cristal, afin de l’informer qu’elle l’avait retrouvé. Mais après d’impétueuses recherches, auxquelles prit part sa fille, elle dut se convaincre de la perte de son adresse. Comme elle n’avait pas les moyens nécessaires pour pleurer et enterrer Cave avec tout l’appareil que requiert la dignité d’un vieil habitant des Sept Cadrans, elle avait fait appel à un autre naturaliste de leur connaissance. Il avait bien voulu se charger, après estimation, d’une partie des marchandises. L’estimation fut faite par lui, et l’œuf de cristal fut compris dans l’un des lots. M. Wace, après quelques convenables condoléances, un peu promptement expédiées peut-être, se rendit en toute hâte chez le naturaliste. Mais là, il apprit que l’œuf de cristal avait déjà été vendu à un grand monsieur brun vêtu de gris.

Ici se terminent brusquement les faits matériels de cette curieuse et, du moins pour moi, très suggestive histoire. Le naturaliste ne savait pas qui était ce grand monsieur brun et il ne l’avait pas observé avec assez d’attention pour le décrire minutieusement. Il ne sut même pas dire de quel côté s’était dirigé son client en quittant la boutique. Pendant un certain temps, M. Wace resta là, exerçant la patience du marchand avec des questions désespérées, et donnant libre cours à sa propre exaspération. Enfin, se décidant tout d’un coup à convenir que la chose entière lui avait glissé des mains, s’était évanouie comme une vision dans l’ombre, il rentra chez lui, quelque peu étonné de trouver les notes qu’il avait prises encore tangibles et visibles sur sa table encombrée.

Sa contrariété et son désappointement étaient naturellement fort grands. Il fit une seconde visite, également sans effet, chez le marchand, puis il eut recours à des annonces dans les périodiques qui devaient vraisemblablement tomber entre les mains des collectionneurs de bric à brac. Il écrivit aussi des lettres à la Daily Chronicle et à Nature, mais ces deux feuilles, suspectant quelque mystification, lui demandèrent, avant de les insérer, de bien réfléchir à ce qu’il faisait, et on lui fit même entendre qu’une histoire aussi étrange pourrait porter préjudice à sa réputation scientifique. D’ailleurs, les exigences de ses propres travaux devinrent plus urgentes ; si bien qu’au bout de quelques semaines, à part d’occasionnels mementos à certains marchands, il dut, malgré lui, abandonner sa recherche de l’œuf de cristal, et depuis ce jour l’ovoïde reste introuvable. Quelquefois, cependant, il me raconte, et je le crois sans difficulté, qu’il a des accès de véritable frénésie qui lui font abandonner ses occupations les plus urgentes et reprendre ses recherches.

Qu’il reste ou non perdu pour toujours, matière et origine sont choses également spéculatives au moment présent. S’il avait été acquis par un collectionneur, on aurait pu s’attendre à ce que les investigations de M. Wace vinssent à la connaissance de l’acquéreur par l’intermédiaire des marchands. M. Wace a pu néanmoins découvrir le clergyman et l’Oriental de M. Cave — qui ne sont autres que le Révérend James Parker et le Prince Bosso Kuni, de Java. Je leur suis redevable de certains détails de cette histoire. Le Prince n’avait eu d’autre objet qu’une simple curiosité — et son extravagance. Il n’avait été si désireux d’acheter le cristal que parce que M. Cave se montrait si récalcitrant à le vendre. Il est tout aussi probable que le second acheteur n’ait tout bonnement été qu’un amateur occasionnel et nullement un collectionneur, et l’œuf de cristal, autant qu’il est permis de le supposer, se trouve peut-être à présent à quelques centaines de mètres de l’endroit où je me trouve, décorant quelque salon, ou servant de presse-papier, et il se peut que ses remarquables propriétés soient inconnues de son possesseur actuel. À vrai dire, c’est en partie avec l’idée d’une telle possibilité que j’ai narré cette histoire sous une forme qui la fera lire comme une chose toute naturelle par l’ordinaire lecteur.

Mes idées personnelles sur ce sujet sont pratiquement celles de M. Wace. Je crois que l’ovoïde de cristal sur le mât dans Mars, et celui de M. Cave sont en un rapport physique quelconque, mais à présent absolument inexplicable ; de plus, nous croyons tous deux que le cristal terrestre doit avoir été — peut-être à quelque date fort éloignée — envoyé de cette planète ici-bas, afin de permettre aux Marsiens d’avoir un nouvel aperçu de nos affaires. Il se peut aussi que les correspondants des ovoïdes de cristal des autres mâts soient sur notre globe. En tous les cas, aucune hypothèse d’hallucination ne peut expliquer ces faits.

h. g. wells.
Traduit de l’anglais par henry-d. davray.

Image de séparation : deux oiseaux entourant une fleur