L’Île du docteur Moreau/II

Traduction par Henry-D. Davray.
Mercure de France (p. 22-28).

II

montgomery parle


Au coucher du soleil, ce soir-là, on arriva en vue de terre, et la goëlette se prépara à aborder. Montgomery m’annonça que cette île, l’île sans nom, était sa destination. Nous étions trop loin encore pour en distinguer les côtes : j’apercevais simplement une bande basse de bleu sombre dans le gris bleu incertain de la mer. Une colonne de fumée presque verticale montait vers le ciel.

Le capitaine n’était pas sur le pont quand la vigie annonça : terre ! Après avoir donné libre cours à sa colère, il était redescendu en titubant jusqu’à sa cabine et il s’était endormi sur le plancher. Le second prit le commandement. C’était l’individu taciturne et maigre que nous avions vu à la barre et il paraissait, lui aussi, en fort mauvais termes avec Montgomery. Il ne faisait jamais la moindre attention à nous. Nous dînâmes avec lui, dans un silence maussade, après que j’eus inutilement essayé d’engager la conversation. Je m’aperçus aussi que les hommes d’équipage regardaient mon compagnon et ses animaux d’une manière singulièrement hostile. Montgomery était plein de réticences quand je l’interrogeais sur sa destination et sur ce qu’il voulait faire de ces bêtes ; mais bien que ma curiosité ne fît qu’augmenter, je n’insistai pas.

Nous restâmes à causer sur le tillac jusqu’à ce que le ciel fût criblé d’étoiles. La nuit était très tranquille, et troublée seulement par un bruit passager sur le gaillard d’avant ou quelques mouvements des animaux. Le puma, ramassé au fond de sa cage, nous observait avec ses yeux brillants et les chiens étaient endormis. Nous allumâmes un cigare.

Montgomery se mit à me causer de Londres, sur un ton de demi-regret, me posant toute sorte de questions sur les changements récents. Il parlait comme un homme qui avait aimé la vie qu’il avait menée et qu’il avait dû quitter soudain et irrévocablement. Je lui répondais de mon mieux, en bavardant de choses et d’autres, et pendant ce temps tout ce qu’il y avait en lui d’étrange commençait à m’apparaître clairement. Tout en causant, j’examinais sa figure blême et bizarre, aux faibles lueurs de la lanterne de l’habitacle, qui éclairait la boussole et le compas de route. Puis mes yeux cherchèrent sur la mer obscure sa petite île cachée dans les ténèbres.

Cet homme, me semblait-il, était sorti de l’immensité, simplement pour me sauver la vie. Demain, il quitterait le navire, et disparaîtrait de mon existence. Même en des circonstances plus banales, cela m’aurait rendu quelque peu pensif ; mais il y avait ici, tout d’abord, la singularité d’un homme d’éducation vivant dans cette petite île inconnue et ensuite, s’ajoutant à cela, l’extraordinaire nature de son bagage. Je me répétais la question du capitaine : Que voulait-il faire de ces animaux ? Pourquoi, aussi, lorsque j’avais fait mes premières remarques sur cette cargaison, avait-il prétendu qu’elle ne lui appartenait pas ? Puis encore il y avait dans l’aspect de son domestique quelque chose de bizarre qui m’impressionnait vivement. Tous ces détails enveloppaient cet homme d’une brume mystérieuse : ils s’emparaient de mon imagination et me gênaient pour l’interroger.

Vers minuit, notre conversation sur Londres s’épuisa, et nous demeurâmes coude à coude, penchés sur le bastingage, les yeux errant rêveusement sur la mer étoilée et silencieuse, chacun suivant ses pensées. C’était une excellente occasion de sentimentaliser et je me mis à causer de ma reconnaissance.

— Vous me laisserez bien dire que vous m’avez sauvé la vie.

— Le hasard, répondit-il ; rien que le hasard.

— Je préfère, quand même, adresser mes remerciements à celui qui en est l’instrument.

— Ne remerciez personne. Vous aviez besoin de secours ; j’avais le savoir et le pouvoir. Je vous ai soigné et soutenu de la même façon que j’aurais recueilli un spécimen rare. Je m’ennuyais considérablement et je sentais la nécessité de m’occuper. Si j’avais été dans un de mes jours d’inertie, ou si votre figure ne m’avait pas plu, eh bien !… je me demande où vous seriez maintenant.

Ces paroles calmèrent quelque peu mes dispositions.

— En tout cas…, commençai-je.

— C’est pure chance, je vous affirme, interrompit-il, comme tout ce qui arrive dans la vie d’un homme. Il n’y a que les imbéciles qui ne le voient pas. Pourquoi suis-je ici, maintenant, — proscrit de la civilisation, — au lieu d’être un homme heureux et de jouir de tous les plaisirs de Londres ? Tout simplement, parce que, il y a onze ans, par une nuit de brouillard, j’ai perdu la tête pendant dix minutes.

Il s’arrêta.

— Vraiment ? dis-je.

— C’est tout.

Nous retombâmes dans le silence. Soudain, il se mit à rire.

— Il y a quelque chose, dans cette nuit étoilée, qui vous délie la langue. Je sais bien que c’est imbécile, mais cependant il me semble que j’aimerais vous raconter…

— Quoi que vous me disiez, vous pouvez compter que je garderai pour moi… Si c’est là ce que…

Il était sur le point de commencer, mais il secoua la tête l’un air de doute.

— Ne dites rien, continuai-je, peu m’importe. Après tout, il vaut mieux garder votre secret. Vous ne gagnerez qu’un mince soulagement si j’accepte votre confidence. Sinon… ma foi ?…

Il marmotta quelques mots indécis. Je sentais que je le prenais à son désavantage, que je l’avais surpris dans une disposition à l’épanchement, et, à dire vrai, je n’étais pas curieux de savoir ce qui avait pu amener si loin de Londres un étudiant en médecine. J’ai aussi une imagination. Je haussai les épaules et m’éloignai. Sur la lisse de poupe, était penchée une forme noire et silencieuse, regardant fixement les vagues. C’était l’étrange domestique de Montgomery. Quand j’approchai, il jeta un rapide coup d’œil par-dessus son épaule, puis reprit sa contemplation.

Cela vous paraîtra sans doute une chose insignifiante, mais j’en fus néanmoins fort vivement frappé. La seule lumière qu’il y eût près de nous était la lanterne de la boussole. La figure de cette créature se tourna, l’espace d’une seconde, de l’obscurité du tillac vers la clarté de la lanterne, et je vis alors que les yeux qui me regardaient brillaient d’une pâle lueur verte.

Je ne savais pas, alors, qu’une luminosité rougeâtre n’est pas rare dans les yeux humains, et ce reflet vert me parut être absolument inhumain. Cette face noire, avec ses yeux de feu, bouleversa toutes mes pensées et mes sentiments d’adulte, et pendant un moment les terreurs oubliées de mon enfance envahirent mon esprit. Puis l’effet se passa comme il était venu. Je ne voyais plus qu’une bizarre forme noire, accoudée sur la lisse du couronnement, et j’entendis Montgomery qui me parlait.

— Je pense qu’on pourrait rentrer, disait-il, si vous en avez assez.

Je lui fis une réponse imprécise et nous descendîmes. À la porte de ma cabine, il me souhaita bonne nuit.

Pendant mon sommeil, j’eus quelques rêves fort désagréables. La lune décroissante se leva tard. Sa clarté jetait à travers ma cabine un pâle et fantômal rayon qui dessinait des ombres sinistres. Puis les chiens s’éveillèrent et se mirent à aboyer et à hurler, de sorte que mon sommeil fut agité de cauchemars et que ne je pus guère vraiment dormir qu’à l’approche du jour.