L’Île de Tine

L’Île de Tine
Revue des Deux Mondes, période initialetome 2 (p. 787-822).

L’ÎLE DE TINE.




De toutes les îles de l’archipel grec, Tine est peut-être la moins connue ; sa position la met en dehors de tous les itinéraires. Aucun reste précieux des temps passés ne la recommande à l’archéologue, aucun grand souvenir au poète, aucun attrait commercial à la cupidité mercantile ; aussi, savans, rêveurs et marchands se contentent-ils, de jeter en passant un regard à la silhouette bleue de ses rochers. J’allais, sans doute en faire autant, lorsqu’une circonstance particulière, peut-être aussi ma bonne étoile, en décidèrent autrement. En partant de Malte pour faire dans le Levant un long voyage, j’avais eu l’intention de me rendre directement à Athènes, mais je fus arrêté à Syra par un obstacle imprévu. Le paquebot qui m’avait amené allait à Constantinople, celui sur lequel j’avais compté pour atteindre le Pirée venait d’Égypte, il était en quarantaine, et, si je mettais le pied à son bord, j’étais condamné, sinon à la peste, du moins à huit jours de prison. Force me fut de débarquer et d’attendre une occasion meilleure.

Je m’inquiétai peu d’abord de ce contre-temps ; Syra était fort triste, me disait-on, mais Syra n’était-ce pas déjà la Grèce, et pouvais-je voir assez tôt cette patrie de mes rêves ? Malheureusement, dès le soir même, j’avais pris en haine cet odieux rocher ; pour la première fois depuis mon départ, le désenchantement était venu, et l’ennui le suivait. Plusieurs jours s’écoulèrent lentement dans une attente inutile. Mon seul délassement était de m’accouder à ma fenêtre et de regarder la mer, cette mer Égée si admirable, si souvent chantée par les poètes. Les yeux, perdus au loin, je passais de longues heures à compter les îles qui se détachaient à l’horizon comme des opales sur un lac d’or, d’azur et de lumière. C’étaient Serpho, Délos, Naxia, Mycone, Tine, Paros, Anti-Paros ; ces noms harmonieux, que je répétais sans cesse, ranimaient en moi le souvenir du temps où j’avais appris à les prononcer, et, ramenée au pays du passé, ma pensée y suivait curieusement l’enchaînement des circonstances à la suite desquelles j’arrivais, jeune homme, dans cet archipel fortuné dont mes livres d’étude m’avaient tant parlé dans mon enfance.

Un matin, j’étais comme de coutume à mon observatoire, et mes regards cherchaient à pénétrer un nuage de vapeurs roses qui flottait encore autour de l’île de Tine. Bientôt, à l’aide d’une excellente lunette, je distinguai, tant l’air était transparent, des groupes de maisons blanches qui étincelaient au soleil comme de petits diamans. Il y a, pensai-je, dans ce coin du monde que personne ne connaît, dont le nom même est presque ignoré, des hommes que certainement je n’aurais jamais vus si l’Eurotas n’avait été en quarantaine. Je serais curieux de savoir quels peuvent être ces inconnus. Cette curiosité était facile à satisfaire. Je réveillai mon compagnon de voyage ; notre hôte nous fréta un caïque ; il le paya d’avance, afin de nous éviter tout démêlé avec les matelots grecs. Une heure après, nous sortions du port de Syra.

Les caïques grecs sont fort effrayans pour les étrangers. Extrêmement longs et légers, ils n’ont pas de bord, et voguent pour ainsi dire à fleur d’eau. Les moindres vagues submergeraient ces caïques, si les matelots n’élevaient une sorte de petit bastingage de toile qui rompt la lame et ne la laisse entrer qu’à moitié. Pour plus de sûreté, ils leur font porter une misaine grande comme celle d’un vaisseau de guerre, et placent sur l’avant un petit mât qu’ils surchargent de toute la toile qui est en leur possession. Au moindre souffle, ces étroites embarcations se couchent tout-à-fait sur le côté, courent sur leur mince bordage, et vous vous trouvez suspendu exactement au-dessus de la mer. Mais les Grecs sont de fort adroits marins, la voilure tombe au premier signe, et les accidens sont rares, malgré la fréquence des coups de vent. Nous n’avions d’ailleurs que cinq lieues à faire, et, pour arriver à Tine, disaient nos matelots, deux heures devaient nous suffire. Il en fut tout autrement. À peine sortis des îlots qui entourent Syra, nous trouvâmes un vent de nord-est très violent et presque contraire. Il fallut commencer à courir de longues bordées. Le vent, comme toujours, alla, fraîchissant tant que monta le soleil ; la mer se gonfla peu à peu, les vagues grandirent, se couronnèrent d’écume, se brisèrent en mugissant, et notre caïque, poussé au milieu de cette bourrasque par son immense voilure, ne se contenta plus bientôt de filer avec une effroyable rapidité : il se mit à bondir d’une lame à l’autre, sautant sur toutes celles qui ne sautaient pas sur lui. Quatre hommes avaient peine à vider l’eau qui nous envahissait à chaque minute. Par bonheur nous étions habitués à la mer. A midi, nous n’avions pas fait encore la moitié du chemin, et notre courage fut bientôt mis à une nouvelle épreuve. Parce que nous avions mal dîné la veille, ce n’était, pas une raison pour ne pas déjeuner le matin, et nous étions partis à jeun, comptant sur l’hospitalité de certains capucins de Tine dont on nous avait parlé. L’air vif de la mer et les rudes cahots du caïque nous avaient rendu cette abstinence fort pénible. A trois heures, Tine était encore loin, et, pour la première fois de ma vie, je commençai à souffrir véritablement de la faim. Ma curiosité diminuait fort, et mon avis fut de retourner à Syra. Mais comment expliquer notre intention aux matelots ? Nous ne savions pas prononcer un mot de leur langue, après avoir dépensé à l’apprendre tant de belles années ! Nous eûmes recours à la pantomime. Malheureusement nos caïdji avaient été payés, ils étaient de Tine et voulaient retourner chez eux. Ils feignirent de ne pas nous comprendre. Nous nous fâchâmes en italien, nous jurâmes en français ; tout fut inutile. Il fallut regarder le ciel en soupirant et prendre patience ; pourtant, d’heure en heure, le mal empirait.

Tout à coup une idée me vint : nos hommes avaient peut-être des provisions. J’interpellai l’un d’entre eux. Malgré le peu de succès d’une première tentative, j’eus encore une fois recours au langage des signes. Je me posai en face du matelot et lui exprimai mes souffrances et mon désir par un geste fort simple, qui consistait à introduire dans ma bouche, toute grande ouverte, le doigt indicateur de la main gauche. Le Grec sourit d’un air si intelligent, que j’en tressaillis d’aise ; il tira de sa poche un grand cornet de papier, y prit une poignée de tabac, en bourra une longue pipe dont je m’étais muni, après quoi il battit le briquet, et me la présenta tout allumée. Mon compagnon se mit à rire, et, faute de mieux, je me décidai à fumer.

Vers le soir, le vent faiblit, quoique toujours contraire ; la mer se calma ; les caïdji parèrent leurs avirons. Alors, plus rassurés et nous sentant moins rudement secoués, nous éprouvâmes tous les deux cet invincible besoin de dormir qui accompagne toujours le besoin excessif de manger. Je me couchai dans mon caban à l’arrière du casque, et, bien que mouillé jusqu’aux os par cette eau de mer qui a la propriété de ne jamais sécher, je m’endormis d’un sommeil lourd et agité. Je conservais dans cet état les perceptions de la vie active, et j’écoutais, il m’en souvient, malgré moi, avec une impatience fiévreuse, un chant d’une monotonie insupportable que nazillait, en ramant, un de nos marins. Quand je m’éveillai, j’étais écrasé de lassitude. Le soleil touchait à l’horizon, et nous pouvions distinguer les arbres de Tine. Toutefois, pendant trois mortelles heures encore, nous louvoyâmes en vue de l’île. Il était complètement nuit lorsqu’une dernière bordée poussa notre caïque contre la misérable jetée d’un pauvre village.

Nous débarquâmes sur ce petit môle désert. Nos Grecs nous mirent nos sacs sur les bras, nos pipes à la main, puis ils amarrèrent leur caïque, plièrent leurs voiles, et quand cette opération fut terminée, sans nous rien dire, sans plus s’inquiéter de nous, ils s’en allèrent en sifflant chacun de son côté. Lorsque le bruit de leurs pas se fut perdu dans la nuit, nous nous trouvâmes seuls, chancelans de faiblesse et grelottans de froid dans nos habits trempés. Toutes les maisons du village étaient fermées, on ne voyait aucune lumière, et l’on entendait seulement quelques chiens aboyer dans le lointain. Interdits tous les deux et ne sachant que devenir dans ce pays inconnu, nous nous regardâmes en silence, nous interrogeant de l’œil ; puis d’un commun accord nous nous mîmes en marche et suivîmes à l’aventure une des petites rues du village.

Nous n'avions qu’un seul espoir. Je savais qu’à Tine était un Grec qui portait le titre d’agent consulaire de France. Mais où habitait-il ? à qui nous adresser et comment nous expliquer ? Toujours marchant et de plus en plus inquiets, nous étions arrivés au bout de la ruelle sans avoir rencontré un être humain. Mon courage m’abandonnait. C’était une perspective peu attrayante que de passer la nuit en plein air, couché sur le pavé, exposé au froid, après vingt-quatre heures de jeûne, et dans un pays où des fièvres terribles punissent le voyageur de la moindre imprudence. J’allais toutefois m’y résoudre, lorsque mon regard fut attiré par un rayon de lumière imperceptible qui se glissait à travers la fente d’un contrevent. Je courus coller mon œil à cette fenêtre, et m’assurai que la maison était éclairée intérieurement. Alors sans plus de façon je poussai la porte ; elle céda, et nous nous trouvâmes vis-à-vis d’un homme portant l’habit européen. Il lisait devant une petite table ; en nous voyant entrer si brusquement, le pauvre diable se leva d’un air fort effrayé.

Signore, parlate italiano ? lui dis-je. Il répondit affirmativement ; nous nous crûmes sauvés.

—. Nous ne sommes pas des voleurs ; monsieur, continuai-je, mais de pauvres voyageurs français, et dans une position fâcheuse, je vous assure Existe-t-il une auberge dans les environs ?

— Non, monsieur.

— Mais l’on nous recevra sans doute au couvent des capucins ?

— Le couvent est fermé, le supérieur est absent, et le frère est malade.

— Mais les Français ont ici un agent consulaire, repris-je.

Il signor Spadaro. Oui, monsieur,

— Soyez assez bon pour nous faire conduire chez lui.

Mon interlocuteur s’était peu à peu rassuré. Il appela un petit Grec à calotte rouge qui dormait dans un coin, le chargea de nos sacs ; puis, nous regardant encore une fois avec étonnement, il nous dit de le suivre. Après avoir traversé plusieurs petites rues, nous arrivâmes en face d’un grand mur blanc ; un escalier que nous montâmes nous conduisit sur une terrasse toute couverte de fleurs. Une porte était ouverte ; sur le seuil se tenaient un petit vieillard coiffé d’un chapeau rond et une grosse matrone de quarante ans, ayant sur les épaules une veste et sur la tête une sorte de turban fait avec les larges tresses de ses cheveux. C’étaient les maîtres de la maison ; ils étaient sortis au bruit de nos pas. L’arrivée de deux étrangers couverts de grands manteaux, à cette heure de la nuit, était chose presque miraculeuse dans cette petite île oubliée du monde. Je m’avançai ma casquette à la main.

Sta qui il signor Spadaro ? — Le petit vieillard s’inclina en nous regardant.

Favoriscano, nous répondit gracieusement la matrone.

Nous entrâmes dans une grande pièce à murs tout blancs, décorée de plusieurs petits miroirs à cadres noirs, éclairée par deux chandeliers de cuivre supportant, au lieu, de bougies, deux globes de verre pleins d’huile. C’est le lumignon le plus ordinaire en Grèce. On nous fit asseoir sur un long divan couvert de cotonnades vertes. Dans le premier instant, nous promenâmes les yeux autour de nous avec curiosité ; nous venions d’ôter nos manteaux, et les maîtres de la maison nous regardaient avec quelque surprise. Le petit Grec entra et déposa nos deux sacs au milieu de la chambre, préparant ainsi l’exorde de mon discours. J’expliquai à M. Spadaro qui nous étions et la position fâcheuse dans laquelle nous nous trouvions ; après quoi je lui demandai hypocritement si le couvent était bien éloigné et où nous pourrions trouver un asile pour la nuit. Il me répondit que le couvent était fermé, que dans l’île il n’y avait pas de locanda, mais qu’il nous priait d’accepter l’hospitalité que lui, notre agent, était heureux de nous offrir. Nous acceptâmes de grand cœur, comme on le pense. Nos hôtes échangèrent à voix basse quelques paroles. La matrone, qui, dans son favoriscano, avait prononcé le seul mot italien de son répertoire, nous quitta ; M. Spadaro prit place à côté de nous. Aussitôt il se fit un mouvement dans la maison. Je commençais à trouver qu’il y avait beaucoup d’imprévu et de couleur locale dans la scène que nous avions sous les yeux, et je songeai à Télémaque arrivant chez Nestor ou chez Ménélas ; il ne manquait, pour que notre réception fût pareille, que de brunes jeunes filles qui nous menassent au bain et nous couvrissent des habits les plus fins.

Tout à coup une porte s’ouvrit, et une charmante Grecque entra ; elle vint gracieusement nous saluer et s’assit en face de nous. Je me frottai les yeux ; les divers incidens de cette soirée repassèrent devant moi, et je me demandai si j’étais réellement éveillé. Maria Spadaro, car c’était la fille de notre hôte, pouvait avoir seize ans. Sa taille était souple et élancée ; ses beaux cheveux châtains, nattés en longues tresses, enroulés d’un châle rouge, entouraient sa tète, et mon regard, attiré d’abord par cette coiffure nouvelle, se fixa charmé sur les traits de la jeune fille. Son profil avait toute la pureté des lignes grecques ; ses longs yeux clairs, humides, étaient frangés de longs cils noirs, et l’éclat méridional de ses regards, ainsi voilé, répandait de l’animation sur tout son visage sans lui rien ôter de sa délicieuse candeur. Ajoutez à cela un teint éblouissant, des lèvres roses, souriantes, des dents d’une blancheur et d’une grace irréprochables ; mettez-vous à la place de deux voyageurs harassés, tombés à l’improviste, la nuit, dans une maisonnette, au milieu d’une île que nul étranger ne visite, et vous aurez une idée de l’apparition qui s’offrit à nous et du ravissement qu’elle nous causa. La jeune Tiniote, avec une simplicité modeste aussi éloignée de la gaucherie que de l’affectation, nous exprima assez difficilement, en français, que nous étions les bien-venus dans la maison de son père, et qu’au nom de toute sa famille, elle nous priait de la considérer comme la nôtre. Accueillir des Français était, nous dit-elle, un bonheur pour les habitans de la Grèce, et, si une chose les affligeait, c’était de ne pouvoir pas nous recevoir aussi bien qu’ils le voudraient. La façon de donner vaut, dit-on, mieux que ce que l’on donne ; on pourrait ajouter que la façon de dire vaut mieux que ce que l’on dit. Tout était séduisant dans cette jeune fille, le timbre si pur de sa voix, son attitude, son costume pittoresque, et jusqu’à l’embarras qu’elle éprouvait à parler notre langue, embarras dont elle souriait elle-même en rougissant. Je ne pouvais assez admirer comment, n’étant sans doute jamais sortie de son île, Maria Spadaro avait acquis tout naturellement cette grace si recherchée des femmes chez lesquelles elle n’est pas innée, et cette aisance charmante si éloignée de la raideur et de la gêne qui rendent trop souvent ridicules, dans certaines parties du monde, les jeunes personnes, même les plus soigneusement élevées. Trois sœurs cadettes, jolies comme leur aînée, entrèrent à leur tour et furent suivies d’un tout petit garçon, le plus drôle et le plus mutin du monde, qui voulut absolument sauter dans nos jambes malgré les représentations de son père.

Je n’ai de ma vie rien vu de plus gracieux que cette jeune famille, qui s’assit en cercle autour de nous. Cependant la conversation continuait avec notre hôte ; établi à nos côtés, il nous traitait en vieilles connaissances, nous demandait des nouvelles de la France, des détails sur notre voyage, sur nos intentions, sur nous-mêmes. À ces diverses questions je ne répondais, malgré toute ma bonne volonté, que par monosyllabes ; j’avais une idée fixe dont je ne pouvais m’écarter ; enfin, mettant de côté toute circonlocution oratoire, je déclarai au consul de France que je mourais de faim. M. Spadaro se prit à rire et m’annonça que l’on nous préparait quelque chose à manger. En effet, la porte qui avait donné accès à tant de jolies apparitions s’ouvrit de nouveau. Une servante parut qui portait un plateau. La belle Maria se leva, alla prendre le plateau qui était d’argent ciselé, d’un luxe hors de proportion avec la simplicité de la maison, et nous le présenta. Je jetai sur la jeune fille un regard effaré, — c’étaient deux verres de limonade. Il m’arriva de réfléchir à l’extrême sobriété des Levantins, et je me demandai avec inquiétude : Serait-ce là le dîner qu’on nous a préparé ? J’avalai mon verre de limonade avec toute la résignation dont j’étais capable. Mais bientôt je fus délivré de mes craintes. Mme Spadaro rentra, ses filles s’empressèrent ; l’aînée reçut des mains de la servante une petite table qu’elle dressa devant nous, une autre apporta du linge, la troisième des assiettes. Pendant ces apprêts comme durant le repas, je remarquai que jamais les domestiques ne nous servaient directement ; ils semblaient n’être là que pour faciliter le service à leurs jeunes maîtresses. Chacune d’elles épiait nos moindres désirs, courait, donnait des ordres, et venait se ranger auprès de nous. Quelle différence de cet accueil avec celui que nous aurions trouvé dans des pays plus civilisés ! Ce n’était pas de la politesse seulement que nous témoignaient ces pauvres Grecs, c’était presque de l’affection. Sachant à peine qui nous étions, ils nous traitaient en frères par cela seul que nous étions étrangers et que nous avions besoin d’eux. Je traduisis mes pensées et les exprimai en mon meilleur italien, tandis que nous dévorions, avec une voracité qui réjouissait fort nos hôtes, ce qu’ils avaient placé devant nous. Le repas se composait de croquettes de riz faites de diverses façons des pigeons rôtis leur succédèrent ; des dattes, des figues sèches et des oranges terminèrent, avec un flacon de vin de Samos, cette collation, qui nous ranima. La table fut ensuite transportée dans un coin de l’appartement, et nous nous réinstallâmes sur le divan.

La belle Grecque au turban rouge avait remarqué nos pipes, elle nous les apporta. L’une de ses sœurs nous présenta pour les allumer un charbon et une pincette d’argent. Puis arriva le café. Il nous fut offert sur le plateau ciselé, dans de petites tasses de porcelaine bleue contenues elles-mêmes dans des coquetiers d’argent élégamment travaillés. En Grèce comme en Turquie, au sein des familles les plus pauvres, l’étranger est souvent étonné de la recherche qu’il aperçoit dans tous les objets destinés à son usage ; on met à le servir une certaine coquetterie, et ces bonnes gens prennent sur leur propre comfort pour augmenter celui de leur hôte. Le café, fait à la manière turque, épais et écumant, était délicieux ; toute la famille en prit avec nous. Nous fumions depuis un instant, causant avec le père, lorsque Maria fit un signe à l’une de ses sœurs, et toutes les deux passèrent sur la terrasse. Elles laissèrent la porte ouverte. La nuit était superbe au dehors ; un rayon d’une clarté douce et vive se projeta dans la salle et fit pâlir les lampes ; un courant d’air frais entra tout à coup, chassa la fumée de nos pipes, et nous apporta, au milieu du bourdonnement causé par les ébats du petit garçon, le murmure lointain de la mer. Mes regards, qui suivaient encore les jeunes filles, restèrent fixés, lorsqu’elles eurent disparu, sur un pan de ce ciel de Grèce, si clair, si calme pendant les belles nuits, si lumineux, si brodé de diamans, et qui n’a son pareil en aucun pays. Les beaux yeux de la jeune Grecque, peut-être aussi le vin de Samos, avaient mis mon imagination en éveil ; je ne pus m’empêcher de tressaillir lorsque sur le seuil, devant le fond éclatant du ciel, je vis reparaître les deux sœurs, joyeuses, montrant leurs dents blanches et portant chacune un gros bouquet d’œillets rouges. Elles arrivèrent à nous et nous les offrirent. Il y avait dans tous leurs mouvemens une grace, une gentillesse, une naïveté charmantes. Mais Maria surtout attirait mes regards. Sur son beau visage, si pur, dans ses longs yeux adorables d’innocence, on lisait je ne sais quelle suave poésie. Je songeais en la regardant à ces femmes au front d’ange qu’évoque un cœur de seize ans et qui viennent se pencher sur nos premiers rêves. Ah ! jeunes filles, me disais-je tout bas, vous êtes vous-mêmes des fleurs plus fraîches que celles que vos mains cultivent. Toute idée de galanterie et de remerciement banal était loin de moi ; détachant une fleur du bouquet, je dis à Maria que celle-là serait rapportée en France et conservée dans ma famille en souvenir d’elle et de son île, où l’on nous recevait si bien. Maria traduisit aussitôt à ses parens ce que je venais de lui dire.

Cependant la nuit s’avançait, je m’aperçus que quelque chose contrariait nos hôtes ; ils avaient ensemble des conférences à voix basse. Les jeunes filles regardaient leur mère, Mme Spadaro interrogeait son mari. Croyant devoir intervenir dans cette discussion inintelligible pour moi, mais dont je devinai que nous étions le sujet, je leur déclarai que nous ne les voulions gêner en rien, et que la pensée de leur causer le moindre embarras troublerait le plaisir que nous aurions à rester parmi eux. Si c’était des lits qui leur manquaient, qu’ils ne s’en inquiétassent pas : nous étions des voyageurs endurcis, habitués à fort bien dormir sur le plancher. Alors M. Spadaro m’avoua qu’en effet leur embarras était grand : ils étaient forcés de nous faire coucher tous les deux dans la même chambre ; il nous en demandait mille fois pardon.

Che volete, nous disait-il, che volete, carissimi signori, il cuor è grande, ma la casa è piccola e tengo molta famiglia.

On nous conduisit dans notre appartement, c’était celui des maîtres de la maison. Les jeunes filles allumèrent deux lampes, nous demandèrent si rien ne nous manquait, et toute la famille nous salua en nous souhaitant une bonne nuit. Je me trouvai en possession du lit nuptial de Mme Spadaro, grand lit gothique dont les colonnes torses et les ais d’olivier, sculptés eussent fait l’admiration d’un antiquaire moins fatigué. Je n’accordai ce soir-là à ces curieux ornemens que fort peu d’attention ; mais, plus tard, voyageant encore dans l’Archipel, j’eus lieu plus d’une fois de me désespérer à la vue de plusieurs meubles de la même époque, condamnés par leur poids à rester éternellement en Grèce, et dont les exquises ciselures étaient des chefs-d’œuvre ignorés d’artistes inconnus. A tous les voyageurs qui iront à Pathmos, je recommande surtout un bahut et un dressoir oubliés dans un grenier du couvent de Saint-Jean. En fait d’orfèvrerie sur bois, je n’ai jamais rien vu d’aussi merveilleusement fouillé, d’aussi délicatement fini. D’où viennent ces meubles ? Je ne sais. A Paris, ils feraient la gloire du cabinet de l’amateur le plus scrupuleux ; en Grèce, ils sont employés à conserver des oignons.

Un gai rayon de soleil qui tombait droit sur mes yeux me réveilla le lendemain. Je regardai autour de moi avec surprise Où étais-je ? Comme il arrive souvent après un repos profond, j’avais complètement perdu le sentiment du lieu où je me trouvais ; les souvenirs de la veille me revinrent graduellement. Je me levai avec empressement, ayant hâte de revoir au grand jour nos nouveaux amis. Comme je m’habillais, on entr’ouvrit doucement la porte ; c’était la signora Spadaro ; elle guettait notre réveil pour préparer le café, qu’elle nous apporta immédiatement. La jeune famille était fraîche et gracieuse plus encore que la veille. Maria, avec ses yeux limpides, avait un teint de rose blanche. Ses longues tresses et le châle rouge qui avait mérité nos complimens entouraient toujours sa tête. La bonne mère s’était parée d’une veste gris perle ourlée d’une petite broderie d’or. Le signer Spadaro lui-même avait endossé une belle redingote bleue et un gilet jaune qui sans doute n’avait jamais vu que le soleil des dimanches. Il vint nous serrer la main, et chacun s’empressa de nous demander de nos nouvelles. La veille, nous avions manifesté le désir de visiter l’île ; tout était préparé pour notre excursion : trois mulets nous attendaient. S’excusant de ce que son grand âge et ses rhumatismes l’empêchaient de nous accompagner, notre hôte nous présenta un de ses parens qui, plus jeune, quoique déjà voûté se chargea de nous conduire ; des tapis furent placés sur les bats de nos montures, nous nous installâmes par-dessus le tout, et promîmes en partant d’être de retour pour le dîner.

Sept heures sonnaient à la pendule de bois de notre hôte, lorsque nous nous mîmes en marche, suivis d’un domestique qui courait prestement à pied, malgré l’ampleur démesurée de son pantalon de toile verte, vêtement adopté par tous les marins des îles. Notre guide nous précédait ; je ne pus m’empêcher de soupirer à la vue de son accoutrement. En Grèce, comme ailleurs, toute originalité disparaît, l’habit national y devient de plus en plus rare, et notre costume disgracieux s’y multiplie. A Athènes, le roi Othon essaie en vain de lutter contre l’invasion du chapeau de castor et du pantalon à sous-pieds, en portant toujours le fez rouge et la fustanelle albanaise ; son exemple n’est pas suivi ; tout au contraire, on assure qu’en adoptant ce costume, le roi n’a pas peu contribué à le faire abandonner de ses sujets bien-aimés. La reine, malgré toute sa jeunesse, sa grace charmante et son extrême beauté, n’a pu, non plus, maintenir à sa cour le taktycos brodé d’or et la tunique de Smyrne. Les modes de Mlle Baudran y règnent en souveraines, et la reine elle-même, après avoir long-temps résisté, a dû les subir. Aux fêtes solennelles seulement, on voit reparaître quelques-uns de ces habits si riches et si élégans. Les uniformes des troupes, dont la tenue est d’ailleurs remarquable, sont coupés selon l’ordonnance de Munich. Un seul régiment, et celui-là est magnifique, a conservé la guêtre et la veste de palikare aux couleurs de la Grèce. Encore le goût bavarois a-t-il cru devoir enter sur cette veste bleue de ciel, brodée d’argent, dont la légèreté fait la grace, un large collet rouge avec agrafes et galons, ridicule on ne peut plus et parfaitement incommode pour le soldat pendant les grandes chaleurs. Dans les îles, même les plus éloignées, tout ce qui appartient à la classe aisée a adopté la mode continentale. Notre guide, pour nous faire honneur sans doute, portait un habit bleu barbeau orné de boutons de métal larges comme des patères ; son pantalon, de couleur lilas, soumis à une tension trop forte, avait rompu toute entrave, et à chaque mouvement du mulet il remontait, laissant voir de plus en plus deux longues jambes couvertes de bas chinés, et terminées par deux escarpins à rosettes. La tête du parent de M. Spadaro, coiffée d’un chapeau bien luisant, était haut-guindée sur une cravate de couleur douteuse, et emprisonnée dans un de ces cols gigantesques que l’on pardonne si difficilement aux épiciers de la rue Saint-Denis, et qu’on voudrait ne pas retrouver dans le pays où vécut Alcibiade. Les deux pointes acérées de cet instrument de torture se dressaient fièrement, menaçant les yeux du pauvre homme chaque fois qu’il tournait la tête, coupant ses joues et comprimant odieusement son honnête figure. Tel est ou à peu près le costume actuel d’un dandy dans les Cyclades.

Nous suivions un chemin raide et pierreux qui se dirige en droite ligne vers une montagne assez élevée, point culminant de l’île, que couronnent les ruines d’un château fort du moyen-âge. Parvenus à une certaine hauteur, nous eûmes à lutter contre un vent très violent dont nous garantissaient fort peu les murs à hauteur d’appui qui bordaient le chemin. Ces vents de nord-est, qui soufflent régulièrement pendant tout l’été, assainissent les îles, en chassent les miasmes dangereux, et il est à remarquer que, dès qu’ils cessent, les fièvres commencent ; mais il faut aussi attribuer, en grande partie, à la violence de ces vents l’infertilité des Cyclades. Tine est l’une des plus vertes ; elle est cultivée presque entièrement, avec opiniâtreté, en dépit de la nature. A défaut de terre, on y laboure les pierres, et nous pûmes voir que des champs de blé ou d’orge chétifs et un assez bon nombre de figuiers récompensent le travail des habitans. Ce jour-là, ils faisaient leur récolte. Ces pauvres Grecs, coupant avec peine la paille rabougrie qui croît dans leurs petits champs entourés de murailles, nous faisaient tristement songer à nos belles moissons de France, si animées et si joyeuses. Au bout d’une heure, le chemin étant devenu impraticable pour nos montures, nous les confiâmes au domestique grec, et ayant continué à pied notre route, nous arrivâmes à un village tout-à-fait abandonné et tombant en ruines. Rien de plus triste que ces maisons fermées, dont les propriétaires sont morts, et qui, autrefois pleines de mouvement, n’entendent maintenant que le bruit des pierres que le vent où le temps détachent de leurs murs. Sur la porte de l’une de ces maisons, je remarquai une plaque de marbre portant un écusson armorié. Sans doute elle avait été habitée, par le descendant de quelque grand de Venise ; mais aujourd’hui, quoiqu’en apparence moins pauvre que les autres, elle est également déserte et silencieuse. Je ne sais si je suis seul à penser ainsi, mais les restes d’une petite tour isolée, les débris d’un pauvre fief inconnu, parlent plus vivement à mon ame que les ruines les plus grandes et les plus célèbres. Les monumens de l’antiquité que tout le monde admire ont leurs chroniques ; l’histoire à la main, on peut, jusqu’à un certain point, les reconstruire en imagination, les ranimer, y replacer les personnages qui les habitèrent, se figurer les scènes dont ils furent le théâtre, tandis que, pour ces pauvres débris que nous rencontrons çà et là, tout est incertitude et mystère. Rien ne parle de leur vie d’autrefois ; le nom de leurs habitans est depuis long-temps oublié, et l’on ne peut s’empêcher de donner un soupir à ces existences qui n’ont laissé aucune trace, à ces destinées inconnues retombées dans le néant, à ces pierres qui s’écroulent, présageant au voyageur ce qu’il adviendra de la maison paternelle et de lui-même.

Cette maison, qui portait encore l’écusson de ses anciens maîtres, me frappa plus que toutes les autres : je crois la voir encore. Je m’imaginai que, dans ces murs délabrés, quelque drame tendre s’était jadis accompli, dont nul, ne gardait souvenir. Par un rapprochement d’idées bizarres, tout en rêvant à la jeune fille de ce roman inconnu, je pensai à Maria Spadaro, dont je lui donnai les traits, et à l’héroïne de Bernardin de Saint-Pierre, dont je lui prêtai l’histoire. Je me rappelai ces deux masures, voisines des Pamplemousses, auprès desquelles le poète de l’île de France alla s’asseoir un jour, et ce vieillard qui, devant les cabanes détruites de ses anciens amis, lui conta ce triste et doux poème qu’on nomme Paul et Virginie.

Au-delà du village, le chemin est tellement raide, qu’il fallut grimper en nous aidant des mains. Nous arrivâmes aux ruines du château. Ces débris, enveloppés d’une brume épaisse et froide, me parurent d’un intérêt médiocre, mais un souvenir important s’y rattache.

Depuis l’an 1207, Tine était au pouvoir de la république de Venise, lorsque, en 1714, les Turcs, tant de fois battus, reprirent courage et envoyèrent une armée en Grèce. La flotte traversa l’Archipel et s’arrêta devant Tine. La situation de cette île la rendait un poste fort important. Tine était bien fortifiée, et les Vénitiens avaient pu s’y maintenir, malgré de fréquentes attaques, pendant toute la guerre de Candie. Par malheur, la défense de la forteresse était alors confiée au provéditeur Bernardo Balbi, homme sans courage et sans résolution. Il s’effraya à l’apparition des vaisseaux turcs, et, malgré les prières et les larmes des habitans qui, à grands cris, demandaient à se défendre, il se rendit à la première sommation. On le laissa s’embarquer avec sa garnison, et il arriva à Venise, où il fut condamné à passer en prison le reste de sa vie. Ce fut une juste punition de sa lâcheté, mais la république n’en perdit pas moins une île importante, et les malheureux Tiniotes furent livrés à la rigueur de leurs nouveau maîtres, qui déportèrent plus de deux cents familles sur la côte d’Afrique. Les Turcs vainqueurs se dirigèrent vers la Morée, et leur marche fut une suite de triomphes. En peu de mois, presque sans coup férir, ils reprirent successivement Corinthe, Argos, Napoli de Romanie, Modon, tout le Péloponnèse enfin et la plupart des îles. En cinquante ans, combien les Vénitiens n’avaient-ils pas dégénéré ! Comment reconnaître, dans ces armées qui n’osent pas même attendre l’ennemi, les fameux défenseurs de Candie et les hardis marins qui tant de fois avaient détruit les flottes ottomanes ! La reddition de la forteresse de Tine par Bernardo Balbi est la dernière page de l’histoire des débris que nous avions sous les yeux.

Notre cicérone nous assura que, par un temps clair, la vue était admirable de cet endroit, et embrassait presque tout l’archipel ; mais, comme pour le moment la vue s’étendait à peine à deux pas, et que le froid devenait de plus en plus piquant, je fus d’avis de rebrousser chemin. Pour retrouver sa route, notre homme cherchait à terre la trace de nos pas, et, malgré la facilité que lui donnait, pour cette opération son dos courbé en faucille, il nous égara. En notre qualité de montagnards, nous nous crûmes obligés de guider notre guide ; il nous suivit à regret ; pourtant nous nous retrouvâmes bientôt dans le hameau abandonné.

Alors seulement le parent de M. Spadaro nous apprit que dans ces ruines vivait un vieil ermite. Curieux de voir un homme qui n’était pas épouvanté d’une pareille solitude, nous priâmes notre cicérone de nous conduire vers sa retraite. Il nous mena devant un long bâtiment ayant l’aspect d’un couvent, et délabré comme toutes les maisons du village. Le toit tombait en ruines ; l’herbe croissait sur le seuil ; rien n’annonçait le passage d’un être humain. Un mauvais contrevent pendait à demi détaché à l’une des ouvertures ; le vent le faisait battre par momens, et il criait en tournant sur ses gonds. Nous frappâmes ; personne ne répondit. Notre guide ouvrit une porte voisine, nous fit entrer dans une chapelle pauvre, mais propre et tenue, dans sa misère, avec un soin remarquable. Il frappa à une porte latérale ; cette fois presque aussitôt un bruit de pas se fit entendre, et une voix demanda en grec qui nous étions. Le cicérone se nomma, et la porte s’ouvrit. Nous vîmes un vieillard vert encore, qui, sur quelques mots de recommandation prononcés à voix basse, nous salua fort gracieusement et nous pria d’entrer. Après nous avoir fait suivre un long corridor, l’ermite, qui parlait italien, nous introduisit dans sa cellule. Elle était des plus pauvres ; le mobilier consistait en une méchante table et deux bancs de bois chancelans, sur lesquels nous nous assîmes. Tout en expliquant au solitaire le motif innocent de notre visite, je le regardais avec curiosité. C’était un homme d’une soixantaine d’années ; son visage était beau et distingué, il ne portait pas de barbe. Son front large, à peine garni de quelques cheveux blancs, était jaune et poli comme le vieil ivoire. Sa soutane de serge noire, pareille à celles de nos prêtres catholiques, était de la plus grande propreté. Peu à peu la conversation s’engagea : l’ermite m’apprit qu’il était Polonais, établi depuis quinze ans dans cet ancien monastère, où il vivait seul. Un enfant venait chaque matin servir sa messe et lui apporter les vivres de la journée. C’était du pain ordinairement, quelquefois un peu de riz ; cette nourriture frugale ne l’empêchait pas, nous disait-il en frappant sur sa large poitrine, de se porter à merveille. Il nous demanda d’où nous venions et ce qui se passait dans cette Europe dont il n’avait pas de nouvelles depuis tant d’années. En France, Louis-Philippe régnait-il encore ? Le solitaire paraissait aimer fort peu notre gouvernement actuel ; lui aussi s’inquiétait donc de politique ! – Êtes-vous catholiques ? reprit-il. Sur notre réponse affirmative, il nous parla avec plus de confiance. Il avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse ; il avait servi, il était allé en France, mais quand ? et qui était cet homme ? pourquoi avait-il quitté sa patrie, sa famille, ces affections qui nous font vivre ? par quel sentier était-il arrivé à ce triste monastère ? Tout à l’heure j’avais cherché un mystère dans les ruines d’une pauvre maison : quelle histoire bien autrement curieuse ce vieillard devait avoir dans ses souvenirs ! que de questions j’aurais voulu lui adresser ! J’essayai plusieurs fois, mais toujours il me répondit vaguement et détourna la conversation avec le tact exquis d’un homme parfaitement élevé. Cette distinction qui perçait dans ses moindres paroles, dans son geste, dans le son de sa voix, me surprenait plus que tout le reste. Après de nouvelles tentatives, infructueuses comme les précédentes, je cessai, par discrétion, de l’interroger sur son passé ; nous causâmes des choses de ce monde. Il parlait bien et volontiers, nous questionnait avec esprit et bonne grace. C’était un de ces vieillards qui font plaisir à voir. Ses grands yeux bleus exprimaient une sérénité si douce, que je le crus sur parole lorsqu’il m’assura que les plus heureuses années de sa vie étaient celles qu’il avait passées dans sa solitude. « Vous faites bien de voyager, nous dit-il ; mais, dans les pays que vous parcourrez, dans les hommes que vous rencontrerez, tâchez de ne voir que ce qu’il a de bon : le mal est le même partout. Faites en sorte que, de retour dans vos familles, vous puissiez sans crainte regarder la route que vous aurez suivie. ». Il n’y avait rien de doctoral dans les discours du vieillard, et l’expression de sa voix était singulièrement touchante Nous ne pûmes entendre sans émotion ces conseils paternels qui venaient nous chercher sur cette montagne si éloignée de notre pays, dans ce vieux monastère lézardé, au bruit du vent qui pleurait dans les corridors en ruines.

Une heure s’écoula rapidement à écouter les exhortations du vieillard. Lorsque nous nous levâmes pour partir, il nous accompagna jusqu’à sa porte.

« Chers enfans, nous dit-il en nous quittant, vous êtes les seuls étrangers que j’aie vus depuis quinze ans ; je vous remercie, votre visite m’a fait du bien. Dieu a voulu que nous nous rencontrions sur ce rocher, qui n’est ni votre pays ni le mien : espérons que nous nous retrouverons là-haut, c’est la commune patrie. » Et du geste il nous montra le ciel éclatant où s’éleva son regard ; ensuite il nous tendit la main ; je lui demandai de prier Dieu pour moi, et nous nous quittâmes. Après avoir fait quelques pas dans les décombres, je me retournai au moment de perdre de vue l’ermitage. Le vieux prêtre était toujours debout sur le seuil de la porte ouverte ; il nous suivait du regard. Je lui dis encore une fois adieu ; il me salua de loin, puis je le vis passer la main sur ses yeux comme s’il eût essuyé une larme ; presque aussitôt il se retourna, et la porte se ferma brusquement derrière lui. Il était rentré dans sa solitude, où nul peut-être ne viendra jamais. Un matin, l’enfant grec le trouvera couché sur son banc de bois ; son ame sera partie pour le ciel, et avec elle le secret de sa vie. N’est-il donc pas sur la terre un foyer où la place de ce vieillard soit restée vide, où, le soir, l’on se demande ce qu’il est devenu ? N’est-il pas une bouche qui prononce son nom, pas un cœur qui garde son souvenir ? Ces tristes questions se pressaient en moi, tandis que je marchais dans la route pierreuse. Nous arrivâmes bientôt à l’endroit où nous attendaient nos mulets, et nous reprîmes place sur nos tapis.

Pendant notre visite au solitaire, le vent avait balayé les brouillards du matin ; lorsque nous nous remîmes en marche, le ciel était magnifique ; un soleil resplendissant, un soleil de Grèce, éclairait la campagne. Tine (l’ancienne Ténos) est creusée circulairement en forme d’entonnoir très évasé. On n’y voit plus trace des grandes forêts qui la couvraient autrefois au dire des anciens, et rien ne subsiste du beau temple, témoignage de la reconnaissance des habitans, délivrés jadis par Neptune d’une population de reptiles qui envahissait l’île et menaçait d’y dévorer toute la population humaine. Les serpens ont disparu comme le temple, et les habitans actuels, ignorant le fléau qui épouvanta leurs ancêtres et l’origine du nom de leur île, qui remonte à ce fléau, ne se doutent pas non plus que les savans des pays civilisés s’inquiètent de savoir si le nom de Tine dérive du mot grec τήνος ou du mot phénicien tannoth (serpent, dragon). Sans trop se soucier d’où il vient, ils le prennent pour ce qu’il est, le prononcent Tino, et cela leur suffit.

A défaut de forêts, les coteaux sont revêtus d’un grand nombre de figuiers et de mûriers qui, sans atteindre jamais une haute croissance, n’en donnent pas moins un ton vert et riant au paysage. Une soixantaine de villages blancs à toits plats, et d’églises avec leurs clochers en forme de minarets, qui annoncent l’Orient, se dressent au milieu de ces arbres et se détachent vigoureusement sur leur sombre feuillage. Un ruisseau, pompeusement nommé fiume, traverse l’île et la féconde. Au lever d’un beau soleil de mai, tout cela était éclatant de lumière et de verdure ; la mer entourait ce frais paysage de son grand cadre d’azur ; et nous pouvons, puisque nous sommes au pays des pierreries et du langage figuré, nous servir d’une comparaison de Mahomet, en disant que, par cette belle matinée, l’île de Tine semblait une émeraude enchâssée dans un immense saphir.

Toutefois, il faut bien le dire, si la fertilité de Tine frappe vivement le voyageur et appelle de si orientales comparaisons, c’est moins par ce qu’elle est réellement que par le contraste qu’elle oppose à la désolation des îles voisines ; Son éclat n’est que relatif. Cette végétation phénoménale dans l’Archipel serait en France moins qu’ordinaire. Les Cyclades, que les poètes nous dépeignent si riantes, sont en général d’une aridité désespérante pour l’imagination. Que d’illusions s’envolent quand on arrive en Grèce ! Lorsque, venant d’Europe, quelques heures après avoir, pour la première fois, entrevu dans un vague lointain la terre du Péloponnèse, le voyageur double enfin le cap Matapan, il éprouve un premier mécompte ; on lui désigne à droite, sous le nom de Cerigo et comme habité par six soldats anglais, un rocher chauve et aride comme les côtes de Provence. Cerigo n’est autre que cette île des amours dont le climat était si énervant, dont les myrtes, les citronniers fleuris exhalaient de si suaves parfums au temps où elle se nommait Cythère, où Vénus était sa souveraine. Puis vous rangez Milo, Anti-Milo avec son turban de nuages qui la couvre perpétuellement comme une ombrelle, Paros, Anti-Paros, Syra ; partout la même désolation. Si vous poussez plus loin votre voyage, vous retrouvez encore, à l’autre bout de l’Archipel, la même stérilité, et, jusqu’à Nicaria et Pathmos, la plupart des îles ne sont que des masses de rochers non-seulement sans végétation, mais sans apparence de terre végétale. Cependant nier que ces îles aient été cultivées serait contredire un trop grand nombre de témoignages. Autrefois, assurent les anciens, elles étaient couvertes de forêts. Il faut croire alors que la destruction de ces forêts est la cause de la stérilité actuelle des Cyclades, c’est du moins la seule raison qu’on en puisse donner. En général ces îles, au lieu d’être, comme Tine, creusées intérieurement, se dressent en forme de pyramides ou s’arrondissent en dômes, et, du côté de la mer, présentent dans tout leur pourtour des falaises plus ou moins rapides, plus ou moins élevées. En couvrant de terre ces rochers coniques, la nature, toujours prévoyante, y avait jeté des graines qui, devenues arbres, donnèrent au sol l’abri de leur feuillage et le soutien de leurs racines. Les arbres détruits, le sol se trouva mis à nu, et la terre, desséchée, pulvérisée, réduite en cendres par un ardent soleil, attirée par la pente, entraînée d’ailleurs par son propre poids et soulevée par les vents, fut emportée peu à peu dans la mer ; rien alors ne resta de ces îles sans doute trop embellies par la fable, rien que le squelette de pierre. Quelques observations viennent à l’appui de cette conjecture, que nous croyons la seule acceptable. De toutes les Cyclades, celles précisément qui offrent au regard la pente la plus rapide, comme Anti-Milo, Nicaria, Pathmos, sont aussi les plus arides. Dans celles au contraire où un pli du sol, une déchirure de rochers a permis à la terre de se maintenir, la terre est restée (il y a donc eu de la terre), et quelques buissons rabougris y végètent de leur mieux. Tine, qui ne présente point la conformation des autres Cyclades, a un aspect verdoyant et nourrit en partie ses habitans. Cos, la patrie d’Hippocrate, également aplatie par la nature dans sa partie méridionale, produit un platane gigantesque célèbre dans tout le Levant. Rhodes, dont les abords sont taillés en pente très douce, est la fertilité même. Il me semble voir encore son merveilleux rivage couvert de bois immenses embrasés par le soleil couchant, et le souvenir de Scio, dont la surface est suffisamment aplanie, m’arrive encore tout imprégné de la senteur de ses forêts d’orangers. Il va, sans dire que, si l’on excepte Tine, Naxia, Négrepont et Poros, qui touchent presque au continent, la Turquie a pris sous sa protection toutes les îles productives.

Les rochers, les rochers seuls, appartiennent maintenant à la Grèce, et c’est pour elle un grand malheur. S’il nous était permis d’aborder une question aussi grave, nous dirions que peut-être c’est à la perte de plusieurs îles, autrefois attenantes à son territoire, de Candie surtout, que l’on doit attribuer l’état d’appauvrissement dans lequel végète ce malheureux pays. Obtenir des Turcs la cession de l’ancienne Crête, à l’époque de l’organisation du gouvernement grec actuel, était peut-être le seul moyen de le rendre viable ; les prêts ne lui donnent pas une condition réelle d’existence, et, chose fort remarquable, la nation désapprouve l’emprunt fait aux trois puissances. « L’état s’est endetté, dit le peuple grec, et quel bien en est-il résulté pour nous ? Comment a-t-on employé les millions empruntés ? Avec une partie de la somme, on a construit un palais inutile ; avec le reste, on le meublera. On a soldé à prix d’or des fonctionnaires allemands qui, une fois enrichis, ont regagné leur pays. Est-il juste que la Grèce se ruine au profit de la Bavière ? Que les compatriotes du roi, venus avec lui à Athènes, y jouissent de nos privilèges, nous le voulons bien ; mais alors qu’ils soient comme nous sujets grecs et non pas des étrangers venant chercher fortune ; qu’ils s’associent aux destinées du pays, qu’ils y achètent des propriétés et nous les donnent à cultiver. Puis, ajoutent naïvement les Grecs, si jamais l’on était obligé de restituer cet emprunt, comment ferait-on ? On prendrait nos maisons, nos bateaux, nos récoltes. » Telle est la défiance qu’inspire un gouvernement qui, n’ayant pas su s’identifier avec la nation, confondre ses intérêts avec les siens, est considéré par les Hellènes non pas comme un pouvoir régénérateur, mais comme une colonie étrangère, à charge au pays et imposée par les circonstances.

Les habitans de la plupart des îles grecques, ne pouvant être agriculteurs sur leurs rochers stériles, où la terre manque, où la culture est impossible, se font presque tous marins et cherchent leur vie dans le négoce. Leur pays ne fournissant pas les élémens d’échange nécessaires, ils sont forcés de s’expatrier ; grace à leur excessive sobriété, ils trouvent à vivre misérablement dans les ports de l’Adriatique, sur la côte d’Italie, à Marseille, en Espagne même, et surtout en essayant de lutter contre l’envahissement du commerce autrichien dans la mer Noire. Cette désertion est ruineuse pour le pays. Il en serait tout autrement si l’on rattachait Candie au royaume grec. La situation de cette île, rempart naturel du Péloponnèse du côté du sud, son excellent port de la Suda, sa position intermédiaire entre l’Afrique et la Grèce, son excessive fertilité, lui assureraient une immense importance. Ses huiles seules suffiraient à l’activité des commerçans et retiendraient dans le pays les marins émigrans dont le nombre augmente tous les jours. En outre, les Candiotes sont Grecs, et ils ont prouvé, il y a deux ans, par leur révolte, combien est vif leur désir d’être réunis à la mère-patrie. Ce désir s’explique plus facilement par l’amour national que par l’intérêt matériel. La domination turque n’est pas pour eux sans avantages. Soumis à la Porte, les Candiotes vivent, il est vrai, dans un état de vasselage, mais par leur activité ils se sont rendus indispensables, et ont acquis une puissance qui rend illusoire celle de leurs maîtres. Légalement ils ne possèdent pas, puisque dans les pays turcs les Turcs seuls sont possesseurs, et que les rayas n’ont ni le droit d’avoir ni le pouvoir d’acquérir ; par le fait cependant, ils ont tous les avantages de la propriété. D’abord tributaires et du pacha qui les gouverne et du propriétaire pour lequel ils exploitent, ils s’affranchissent plus tard de la redevance, et l’impôt seul reste à leur charge. Les baux sont ainsi faits que la rente qu’ils doivent payer, eux rayas, au Turc leur maître ou à la mosquée qui les occupe (car les mosquées, comme autrefois les couvens en France, ont, en Turquie, de grandes possessions), va diminuant tous les ans et s’éteint au bout d’un certain laps de temps, en sorte que, sans devenir propriétaires du terrain qu’ils cultivent, ils en acquièrent tout le revenu. Les Turcs, ne travaillant pas par eux-mêmes, sont forcés de subir les conditions de leurs rayas, si onéreuses qu’elles soient, sous peine de laisser leurs terres incultes et de n’en retirer aucun rapport. Aussi dans les pays turcs voit-on les rayas hériter de la fortune de leurs maîtres, et les Grecs s’enrichir au fur et à mesure que les musulmans s’appauvrissent. Seul, le pouvoir arbitraire du pacha peut contrarier cet ordre de choses. Préposé à l’administration d’une île ou d’une province, il s’est fait, pour ainsi dire, le fermier du gouvernement et a pris à bail cette île ou cette province. Souverain absolu, ne relevant que d’une autorité éloignée et peu soucieuse de ses actes, il prélève, par tous les moyens qui lui paraissent convenables, le tribut dû au sultan et quelquefois, par des exactions cruelles, un second tribut pour lui-même. Mais si des pachas ont fait à leur profit des razzias dans leurs provinces, on doit ajouter que ces exemples de barbarie sont devenus excessivement rares depuis la publication du hatti-scheriff, et les rayas n’ont guère à souffrir maintenant de leur avarice, ni de leur despotisme. Les îles grecques, au contraire, régies par un préfet ayant le titre de gouverneur sont administrées comme nos départemens ; la propriété y est reconnue. Malheureusement la pauvreté du trésor, l’administration défectueuse des finances, les dépenses mal entendues du gouvernements ont amené jusqu’à présent une augmentation successive dans les impôts, dont le poids est tel aujourd’hui et la répartition si mal faite, que l’on voit, chose pénible à dire, les habitans de quelques-unes de ces îles, moins bons patriotes que ceux de Candie, regretter la domination des Turcs !

Si sauvages et si arides qu’ils paraissent d’abord au voyageur, les rochers des Cyclades n’en forment pas moins un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Nus, dépourvus de tous les dons de la nature, n’ayant pour ainsi dire pas même de couleur, ils se parent merveilleusement de toute la richesse du climat, de toute la beauté de l’atmosphère, et revêtent les teintes splendides que le ciel leur envoie. Ce sont des prismes admirables établis sur la mer pour refléter le soleil et reproduire, plus belles encore, les nuances, changeantes à chaque heure, de l’horizon oriental. Le matin avant le lever du soleil, au milieu de cette mer unie et blanche comme un lac de mercure, les îles se colorent d’un bleu tendre, délicieusement fondu, impossible à définir, qui n’est pas l’indigo et qui n’est pas l’azur, mais qui souvent m’a rappelé cette couleur d’un instant, qui, aux heures de rosée, s’attache comme une poudre légère aux prunes sauvages de nos haies et disparaît plus tard à la chaleur. Le soleil levé, la mer s’enflamme, les rochers se dorent et scintillent comme des topazes. Le soir ils subissent dans toute sa splendeur l’incendie du couchant, et plus tard rendent dans toute leur transparente pâleur les teintes roses qui lui succèdent. La nuit enfin, au clair des étoiles, on croirait voir d’immenses coupoles bleues, gouachées, par la lune qui se lève, d’un large reflet blanchâtre et entourées d’une ceinture d’argent par la mer qui se brise.

En quittant la maison de l’ermite, nous suivîmes un chemin qui n’était pas un chemin, mais une échelle de pierres. Heureusement nos mulets se sentaient chez eux, ils connaissaient depuis long-temps ces périlleux échelons, qu’ils descendirent avec une agilité de chamois. Notre guide nous apprit que nous allions chez l’évêque. Arrivés au hameau habité par son éminence nous mîmes pied à terre devant l'église métropolitaine, qui n’est en vérité qu’une grande chapelle. Une rue étroite et fangeuse nous conduisit à un petit escalier de fort modeste apparence. Sous la première marche, une truie était couchée, allaitant quelques marcassins. A notre approche, cette progéniture s’effraya, se mit à geindre, se rua dans nos jambes ; nous dûmes livrer un assaut pour gagner l’escalier du père spirituel de l’île, Enfin, nous entrâmes dans une petite chambre blanchie à la chaux, entourée de divans, et décorée de lithographies représentant, dans ses différentes phases, l’arrestation du pape Pie VII. L’évêque est un vieillard d’une physionomie douce et grave, il portait le simple costume de prêtre. Nous le trouvâmes assis devant une petite table chargée de livres. Il se leva et nous fit l’accueil, le plus gracieux. Les visites sont trop peu communes à Tine pour n’y pas causer toujours une vive sensation. Nous voyant assis, le vieillard appela une servante, laquelle, par parenthèse, était fort jolie et n’avait sûrement pas la moitié de l’âge requis pour servir un évêque. Elle reçut un ordre, sortit, et presque aussitôt reparut, portant sur un plateau, suivant l’usage levantin, un grand verre d’eau et une coupe de cristal pleine de confitures de roses. Si bonnes que fussent ces confitures, nous n’en avalâmes, selon l’étiquette, qu’une seule cuillerée, puis une gorgée d’eau, et nous nous apprêtions à répondre aux questions que l’évêque nous faisait sur Rome qu’il avait habitée et d’où nous venions, lorsque la jeune servante reparut apportant le café. Quand nous eûmes vidé nos tasses, le prélat nous exprima le regret de n’avoir point de pipes à nous offrir. Je lui demandai s’il fumait ; il me répondit que cela lui arrivait quelquefois. Je n’avais garde de perdre cette occasion, unique peut-être dans ma vie, de voir fumer un évêque : tirant de ma poche un étui garni de cigarres de Malte, je le lui présentai, il accepta, et bientôt j’eus la satisfaction de voir quatre petites colonnes de fumée s’élever en spirales vaporeuses vers le plafond de la demeure épiscopale. La connaissance étant ainsi faite, la conversation s’établit. L’évêque, qui est le pape de son île, m’apprit que, de toutes les Cyclades, Tine est la plus catholique. Sur une population de moins de vingt mille habitans, il comptait, me dit-il, plus de huit mille fidèles, établis la plupart dans la partie septentrionale de l’île, tandis que les Grecs[1] occupent au contraire le côté du sud. Il avait fondé chez lui une sorte de petit séminaire où il faisait instruire les jeunes gens destinés à la prêtrise. — Et en France, me demanda-t-il, d’un ton de tristesse, où en est la religion ? Dans tous les pays que j’ai parcourus, j’ai vu que les Français, reconnus à juste titre pour les hommes les plus aimables de la terre, passaient en même temps pour de véritables païens, ne croyant ni à Dieu ni au diable, et débauchés jusqu’à la folie. — J’essayai, trop inhabile défenseur d’une si sainte cause, de ramener le vieil évêque à une opinion plus juste. Je l’assurai que nous valions infiniment mieux que notre réputation, et que les mœurs, proclamées si légères en France, y étaient peut-être, au contraire, plus sévères qu’en tout autre pays. Je dois avouer que mon discours ne parut aucunement persuader l’évêque de Tine ; il avait à notre égard une opinion toute faite. Au demeurant, il me sembla un excellent homme. Je n’oubliai pas, comme on le pense bien, de lui parler de l’ermite. Un instant j’espérai apprendre de lui le mot de cette étrange destinée. — Il Polonese ! me dit l’évêque, et il me conta ce que je savais de lui ; mais quand je voulus le presser de questions, lui parler du passé de cet homme, lui demander qui se cachait sous cette vague dénomination de il Polonese, le prélat, soit qu’il ne s’en fût jamais inquiété, ce qui n’est guère probable, soit qu’il n’en eût rien appris ou qu’il feignit de n’en rien savoir, me répondit, en soufflant gracieusement un nuage de fumée, que c’était un saint homme et un bon chrétien. Il me fut impossible d’en apprendre plus. Personne n’a su m’instruire à ce sujet, et maintenant encore, chaque fois que ma pensée se reporte au triste couvent de l’île de Tine, elle en revient plus que jamais préoccupée de son hôte mystérieux.

Après avoir quitté l’évêque, notre cicérone nous fit successivement parcourir plusieurs, villages ; il paraissait assez flatté d’être notre guide, sa physionomie était pleine de gravité. Les gens que nous rencontrions s’arrêtaient-ils étonnés de voir nos figures étrangères, il se rengorgeait dans sa cravate, se dressait sur son mulet, et les regardait d’un air d’importance sans répondre à leur muette interrogation. Il nous présenta à toutes ses connaissances. Après six visites faites dans le même village, nous entrâmes dans plusieurs maisons isolées. C’étaient celle du docteur, personnage fort considérable, celles des consuls d’Angleterre, de Russie, d’Espagne, etc. Tous ces bonnes gens sont, bien entendu, consuls in partibus sans appointemens sans fonctions aucunes ; mais ils en ont le titre, et c’est bien quelque chose dans l’île ; c’est bien quelque chose aussi d’avoir le droit de hisser au-dessus de sa maison un grand pavillon bariolé chaque fois que passe en mer un vaisseau de guerre. La plupart ne parlaient pas l’Italien, et, je l’ai dit, nous ne parlions pas le grec ; la conversation était donc naturellement fort languissante. A l’intérieur, les maisons étaient toutes semblables, blanchies à la chaux, fort proprement meublées et entourées de divans. Elles différaient seulement par le choix des lithographies coloriées qui décoraient les murailles. L’arrestation du pape était remplacée, chez un habitant plus profane, par les aventures lamentables de Mathilde et de Malek-Adel. Ici le solitaire avec sa barbe, Ipsiboë avec son écureuil, et quelques autres personnages de M. d’Arlincourt, dépossédaient les héros éplorés de Mme Cottin. Partout le café fut de rigueur ; le refuser est une grave impolitesse, de sorte que durant cette matinée, avant de rentrer pour dîner, nous en avions avalé chacun quatorze tasses, par pure politesse, c’est-à-dire à nous deux la ration de vingt-huit Parisiens. Mais il faut ajouter que le café turc, moins brûlé et plus parfumé que le nôtre, broyé et non moulu, bouilli dans l’eau et servi avec son marc, est moins une boisson qu’un délicieux manger qui n’agite pas le moins du monde.

Avant de revenir chez notre hôte, nous nous arrêtâmes au couvent de l’Annonciation. Ce couvent est sans contredit le plus beau monument moderne que j’aie vu en Grèce. Ce n’est pas beaucoup dire. Il est construit en marbre blanc tiré des carrières de l’île. L’architecture ne manque pas d’élégance, bien qu’elle ne soit pas du goût le plus pur. L’église surtout, mélange des styles byzantin et turc moderne, hérissée de sveltes minarets, précédée d’un magnifique escalier, est d’un aspect plein d’originalité. Elle est, à l’intérieur, fort richement décorée et surchargée de dorures, selon la coutume grecque. Ce déploiement de luxe, assez singulier dans une pauvre île, s’explique par une légende. On a, dit-on, découvert dans les fondemens de cette église une statue de la madone qui a fait les prodiges les plus extraordinaires. C’est une histoire qui a beaucoup de rapports avec celle de sainte Rosalie de Palerme ; mais à Tine s’est établi un pèlerinage bien autrement méritoire que celui du mont Pellegrino. Les croyans grecs ne peuvent pas, comme les croyans siciliens, accomplir leurs dévotions ou leurs vœux rien qu’en faisant une petite promenade ; ils ne viennent pas de la ville voisine : c’est de toute les îles de l’Archipel, de tous les coins de la Grèce et de l’Asie mineure, qu’arrive tous les ans à Tine, après une périlleuse navigation, une foule pieuse et écloppée. Aux uns la vue manque, ils demandent à voir clair ; d’autres sont boiteux, ils viennent prier la madone de faire marcher droit. Quelques-uns, plus désintéressés, se rendent à Tine pour prier seulement. Du couvent de l’Annonciation, leur voix ; disent-ils, sera mieux entendue que du coin du monde où Dieu les fit naître. L’église n’occupe qu’une seule aile du long bâtiment ; le reste est une grande galerie divisée par cellules. A son arrivée, chaque famille de pèlerins entre en possession de l’une de ces cellules. On lui donne les quatre murs, le toit et un petit fourneau, cela gratis ; il est vrai que chacune de ces familles apporte de nombreux présens. Les pèlerins n’ont donc à s’inquiéter que de leur nourriture ; ils achètent leur bois, leurs provisions, leur roba enfin. Le mobilier d’un Levantin n’est pas considérable : le jour il rêve assis sur un tapis, la nuit il dort couché sur ce tapis. Le couvent est pour eux une fort commode habitation ; ils y peuvent rester tout le temps qui leur plaît. Ce pèlerinage est la grande richesse de Tine ; cet accroissement de population donne pendant un mois beaucoup de mouvement à son marché et d’ouvrage à ses marins. En outre, les présens offerts à l’église par la piété des fidèles ne laissent pas que d’avoir leur importance. Ils sont de différente nature. Les riches donnent des lampes d’or ou d’argent, des ornemens magnifiques, des pierres précieuses ; j’ai vu dans l’église de superbes diamans. Les pauvres apportent le produit de leurs champs, les œufs de leurs poules, et jusqu’à leurs pipes. Ces objets sont vendus à l’encan, et le total de cette vente s’est élevé, jusqu’à cinquante mille drachmes[2] pour une seule année. Une partie de cette somme demeure au couvent, le reste va grossir le trésor de l'île. Ainsi donc, quand même il ne serait pas une fondation religieuse, ce pèlerinage resterait toujours une excellente spéculation administrative. La chose a été parfaitement comprise par tous les insulaires de l’Archipel ; ils sont fort jaloux de ce privilège de Tine. Il y a peu d’années, les habitans d’une île voisine, ceux de Naxie, je crois, prétendirent qu’ils avaient, eux aussi, trouvé une statue de la madone. C’était une Minerve peut-être, mais ils assurèrent que c’était une madone, et qu’elle était capable de faire des miracles tout aussi bien que celle de Tine. En conséquence, ils demandent à ce qu’on les aidât à construire un couvent ; il leur fut répondu que c’était assez de madones comme cela, et qu’on n’en voulait plus.

Quoique le temps du pèlerinage fût passé à l’époque où nous visitâmes le couvent de l’Annonciation, quantité de cellules étaient encore habitées, et comme ces pèlerins étaient des hommes du peuple qui n’avaient pas, ainsi que notre guide, de prétentions à l’élégance nous pûmes observer une variété de costumes fort curieuse. C’étaient des Albanais avec leurs guêtres brodées, leurs vestes pailletées, leurs blanches fustanelles, leurs tailles de guêpes et leurs ceintures garnies de pistolets à crosses d’argent ; des femmes hydriotes avec leurs beaux yeux et leurs coiffures en forme de ruches ; d’élégantes Smyrniotes portant coquettement sur l’oreille le tactykos brodé d’or ; des Grecs de toutes les îles, avec leurs larges pantalons verts et leurs fez rouges à houppes bleues. Notre cicérone semblait fort mécontent de nous voir visiter ce couvent avec intérêt. C’est à peine s’il nous permit de regarder la pierre où fut découverte la prétendue madone. Il avait des sourires voltairiens. Forcé d’entrer avec nous dans l’église, il ne le fit qu’avec une extrême répugnance, comme s’il eût craint de voir s’écrouler sur lui ces murs profanes. Dans sa jalousie de catholique, il jetait à la dérobée des regards moqueurs sur le bonnet rond du prêtre grec qui nous conduisait, il accueillait toutes ses paroles avec des haussemens d’épaule accablans d’ironie et d’incrédulité, et je pus remarquer, en cette occasion comme dans beaucoup d’autres, l’extrême froideur, on pourrait dire l’aversion, qui existe à Tine et dans les autres îles entre les catholiques romains et les schismatiques grecs. Dans la vie habituelle, ils n’ont entre eux presque pas de relations, et j’ai toujours cru voir, je dois le dire, que l’intolérance existait surtout du côté du catholicisme. A Tine, cette intolérance est telle que je ne la puis mieux qualifier qu’en la comparant à notre manière d’être, en France, vis-à-vis des juifs.

A deux heures, nous étions de retour chez M. Spadaro. Le couvert était mis dans la grande salle, et je vis qu’en notre honneur il allait y avoir grand gala. Les conviés étaient rassemblés ; notre hôte vint au-devant de nous avec une joyeuse bonhomie. Il nous présenta au curé du village, puis à ses frères, anciens marins qui avaient passé leur vie à faire un petit commerce entre Smyrne et Alexandrie. Ensuite arrivèrent avec leurs maris ses deux filles aînées, demi-sœurs de Maria. Le petit vieillard a eu deux femmes et dix-sept enfans.

M. Spadaro avait envoyé, dès le matin, prévenir de notre arrivée tous les membres de sa famille, et tous arrivaient de leurs différens hameaux pour l’aider à nous faire les honneurs de sa maison. Maria vint nous demander si nous ne trouvions pas bien laide sa pauvre île, nous qui avions vu tant et de si beaux pays ? Je ne sais ce que je lui répondis. Chaque fois que cette jeune fille me parlait, j’écoutais le son de sa voix sans me rendre compte du sens de ses paroles, tout en contemplant ses grands cils noirs, ses sourcils droits et ses longues tresses brunes. On servit le dîner. Mon compagnon et moi fûmes placés au haut bout de la table. Au temps d’Homère, c’était la place d’honneur. Auprès de nous étaient d’un côté la maîtresse de la maison, et de l’autre sa fille. Elles semblaient nous dire, en se plaçant ainsi, qu’elles ne voulaient confier à personne le soin de nous servir. Je ne sais ce que notre code de civilité peut opposer à cet usage, mais il me semble à moi bien autrement hospitalier que le nôtre. Avant le repas, le prêtre prononça à haute voix une courte prière, à laquelle tous les assistans répondirent, et que nous écoutâmes inclinés.

Le dîner était, dans sa profusion, d’une simplicité primitive ; on en avait banni toutes les futilités dont nous embarrassons nos tables. En guise de fleurs et de surtout, un mouton à la palikare, c’est-à-dire un mouton bourré d’herbes aromatiques, rôti tout entier, et servi avec sa tête, sa queue et ses quatre jambes, gisait au milieu de la table, flanqué de pyramides de volailles. Deux montagnes de riz complétaient ce menu digne d’Ajax, fils de Télamon. La conversation fut naturellement animée et toujours intéressante. Nous avions à faire mille questions, et obligés les uns et les autres de traduire nos pensées dans une langue qui n’était pas la nôtre, nous surveillions chacune de nos paroles. Avant d’être exprimées, nos idées avaient subi, dans le travail même de la traduction, une sorte de triage, et nous n’avions garde d’énoncer tous ces riens qui viennent à l’esprit et qu’engendre, dans les conversations ordinaires, une trop grande facilité de langage. Le malvoisie de M. Spadaro était excellent. Des toasts furent portés et rendus ; nous trinquâmes comme au bon vieux temps, et bientôt régna dans la salle une de ces naïves gaietés comme les aimaient nos pères. Il y avait dans cet intérieur quelque chose de patriarcal, et à la simplicité antique de ces bonnes gens s’alliait je ne sais quelle douceur chrétienne.

Après le repas, Maria, nous conduisit à une vieille aiguière de bronze, et nous présenta pour essuyer nos mains une serviette du lin le plus blanc. Nous étions en pleine Odyssée ; puis, comme la veille, les deux sœurs allèrent cueillir deux gros bouquets de roses et d’œillets rouges, qu’elles nous offrirent. Ce n’était pas leur beauté, quelque parfaite qu’elle fût, qui rendait si charmantes ces jeunes filles ; c’était l’absence de toute coquetterie : elles semblaient ignorer qu’elles fussent belles, et conservaient toute la naïveté de l’enfant après avoir acquis toute la grace de la jeune fille ; en un mot, elles étaient arrivées à cet âge, si vite écoulé, où l’on ignore tout encore, mais où l’on pressent déjà quelque chose. A voir leurs yeux pleins de soleil, on devinait quels éclairs devaient en jaillir au premier choc de la passion, et de quelle molle langueur ils pourraient se voiler aux premières heures de tristesse ; mais leurs sens dormaient encore, et, semblables à ces fleurs qui ne doivent s’épanouir qu’aux rayons du jour, leurs cœurs attendaient pour s’ouvrir à la vie un rayon de cet amour qui est le soleil de l’ame.

La journée se passa doucement. La maison avait repris son train accoutumé : les enfans jouaient sur le plancher, les femmes tricotaient de ces gants de soie indigène dont on fait un grand commerce en Grèce. Nous recevions des visites ; les Tiniotes voulaient tous nous voir et causer avec nous. Aux arrivans, M. Spadaro faisait les honneurs de nos personnes avec une importance qui nous amusait beaucoup, il nous considérait comme sa propriété, et, quoique nous ne lui fussions pas d’un grand rapport, il croyait, en nous bien exploitant, tirer de nous un certain parti.

Notre séjour dans cette île, ces mœurs si simples, cette hospitalité si cordiale, m’avaient déjà vivement intéressé ; mais je devais faire encore une nouvelle rencontre. Le soir de ce jour, je sortis de la maison pour me retrouver un instant seul avec moi-même, et aussi pour regarder ce beau ciel d’Orient que je ne pouvais me lasser d’admirer. Je marchai quelque temps au bord de la mer, et bientôt j’arrivai à cette petite jetée où nos matelots nous avaient débarqués. Là, je m’assis sur le plat-bord d’une embarcation échouée. Quand je vins à songer à l’embarras où nous nous étions trouvés la veille à cette même place, je ne pus croire que vingt-quatre heures seulement se fussent écoulées depuis cet instant. Je m’étais si bien impatronisé dans la maison de notre hôte, tant d’incidens étaient survenus, un si grand nombre d’idées nouvelles étaient nées dans mon cœur, qu’il ne me semblait pas possible d’avoir tant vécu en si peu de temps.

C’était une de ces soirées merveilleuses qui font croire à toutes les féeries des Mille et une Nuits. Le vent était tombé avec le jour, et l’air était d’une douceur infinie. Un grand ciel étincelant couvrait le monde de sa voûte de saphirs et de diamans, et la mer, comme un autre ciel mouvant, routait dans ses petites vagues les étoiles qui se reflétaient dans son miroir. La couleur du ciel, de l’indigo le plus foncé au zénith, allait pâlissant par degrés, et, dans le lointain, sa nuance affaiblie se fondait si doucement avec la nuance de la mer, que l’on n’apercevait plus la ligne de l’horizon. Le regard, que rien n’arrêtait plus, errait au hasard dans l’espace, se perdait dans l’immensité, et le cœur s’épouvantait devant cette image de l’infini. Autour de moi, je n’entendais aucun bruit ; les maisons du village, avec leurs toits plats et leurs murs sans fenêtres, éclairées par une pâle lueur, étaient blanches et muettes comme des tombeaux. Tout semblait endormi ; la mer seule, qui ne dort jamais, murmurait dans le lointain ses éternelles tristesses, et une molle brise passait en pleurant. Qui de nous pendant ces belles soirées d’été n’a pas écouté avec ravissement ces longs soupirs du souffle de la nuit ? qui de nous n’a pas cru reconnaître le son d’une voix aimée dans ces notes plaintives ? J’ai quelquefois pensé que ce vent du soir, en passant sur la terre, recueillait les plaintes et les prières de ceux qui aiment ou qui prient, et confondait les murmures de toutes les ames dans un même murmure, comme les parfums de toutes les fleurs dans un même parfum, pour les porter à Dieu. Bientôt, au milieu de cette harmonie mélancolique et de son magnifique cortége d’étoiles, la lune, reine de la nuit, s’éleva lentement dans toute sa splendeur méridionale. Je vis se projeter sur la mer une traînée lumineuse, scintillante, répercutant au centuple tous les rayons du ciel.

Tout ce qui m’entourait, c’était donc la Grèce ; c’était sous ce ciel qu’avaient vécu les hommes immortels dont les noms résonnaient dans ma mémoire ; c'était le ciel d’Homère. Je voyais une de ces nuits chantées par l’auteur des Martyrs et de l’Itinéraire. Je me souvins que M. de Chateaubriand, allant d’Athènes à Smyrme, était, un soir, venu dans le port de Tine. Ainsi, il y a trente-cinq ans, par une nuit semblable, le caïque de l’auteur de René était amarré à ce même rivage, et nul dans l’île ne connaissait son nom, nul ne se souvenait de lui.

Long-temps je restai assis à cette même place, regardant le ciel, écoutant la mer, respirant avec bonheur l’air parfumé de la nuit, et prenant en grande commisération mes amis de Paris, qui, au même moment, promenaient leur ennui sur les boulevards éclairés au gaz de notre excellente capitale. Puis mes yeux, errant au hasard comme mes pensées, s’arrêtèrent machinalement sur cette constellation qu’on nomme la grande-ourse ; elle était presque au-dessus de ma tête, et cette vue réveilla en moi un ancien souvenir : je me rappelai un temps, ben éloigné déjà, où je regardais, du perron d’un vieux château, la grande-ourse, qui se trouvait chaque soir, à cette heure, au-dessus d’un grand frêne voisin du castel. Je saluai du regard ces étoiles amies qui venaient me parler des jours d’enfance déjà si loin derrière moi, et de mon pays, dont j’étais séparé par une distance si grande : il me semblait que ces petits astres me protégeaient ; n’éclairaient-ils pas au même moment le grand frêne et le toit paternel ?

J’en étais là de mes réflexions, lorsqu’un homme passa devant moi. Dans le premier moment, je l’aperçus à peine, mais le promeneur nocturne étant, à diverses reprises, venu me regarder, comme s’il voulait m’interroger, je l’examinai plus attentivement ; c’était un homme d’une soixantaine d’années, il était habillé à l’européenne, portait de longues moustaches grises, et tenait entre ses dents une de ces pipes de terre baptisées par nos soldats du nom de brûle-gueule. Cette particularité me frappa. Comment un habitant de Tine était-il en possession d’une pipe qui n’avait sans doute pas sa pareille à quatre cents lieues à la ronde ? Comme je m’adressais cette question, il me vint au visage une bouffée de ce tabac national âcre et odieux si judicieusement nommé caporal. La curiosité me prit, je me levai et marchai droit vers l’inconnu, qui s’était arrêté à quelques pas de moi.

— Pourrais-je sans indiscrétion, monsieur, lui dis-je en italien, vous demander d’où vous vient cette pipe ?

— De France, monsieur, me répondit-il en bon français ; j’y suis resté dix ans. Mais vous, monsieur, n’êtes-vous pas un des voyageurs français arrivés hier au soir ?

Je répondis affirmativement.

— Quel bonheur ! s’écria mon interlocuteur ; je craignais que vous ne fussiez reparti. Je savais que vous étiez descendu chez M. Spadaro ; mais comme il est catholique, et que je suis grec, il ne me voit pas d’un très bon œil, et je n’osais vous aller chercher chez lui. Cependant je voulais absolument vous rencontrer. Faites-moi l’honneur de venir chez moi, monsieur ; comme ma femme va être heureuse de vous voir !

— … Va être heureuse de me voir ? Répétai-je me mettant en marche et songeant aux sultanes des Mille et une Nuits.

— Ma femme est votre compatriote, monsieur ; j’ai servi en France du temps de Napoléon, et je m’y suis marié.

— Du temps de Napoléon, calculai-je rapidement ; alors la sultane date au moins d’un demi-siècle. Mon pas se ralentit. — Je serai fort heureux, ajoutai-je, de voir une compatriote. Nous arrivâmes bientôt à la maison de M. Lambre. Il m’avait appris son nom chemin faisant. Cette maison touchait à celle dans laquelle nous étions, la veille, entrés si brusquement. Quelle eût été notre surprise si, poussant au hasard cette porte, nous étions tombés dans un ménage français !

Le calcul approximatif que je m’étais permis de faire à propos de l’âge de Mme Lambre était encore galant. Le XIXe siècle est né quelques années plus tard qu’elle. Mme Lambre est de Melun. Elle habitait paisiblement sa ville natale, sans se douter de la nouvelle patrie que le sort lui destinait, lorsque M. Lambre, alors brillant sous-officier aux mameluks de la garde, lui plut et l’épousa. Après les cent jours, il emmena sa jeune femme dans son pays, c’est-à-dire à Tine. Mme Lambre, qui a conservé en Grèce le bonnet rond que les femmes portaient en France il y a trente ans, me parut être une excellente personne, fille sans doute d’un bon bourgeois de Melun, et ayant reçu une éducation analogue à son origine. Elle habite une jolie petite maison grecque quant aux murailles, mais toute française à l’intérieur. J’envoyai chercher mon compagnon de voyage, et je laisse à penser quelle fête ce fut pour elle de causer avec nous dans sa langue naturelle et de nous entendre parler de sa ville, que nous connaissions. Seulement elle avait peine à comprendre ce que nous lui disions de la France. Elle s’obstinait à voir notre pays à travers ses souvenirs, vieux de trente ans. « En vérité, nous disait-elle, on peut aller de Melun à Paris et revenir en un jour ? Comment donc sont faits ces chemins de fer ? Et vous dites que l’on va de Paris à Marseille en quatre jours par les diligences ? Quand nous avons fait cette route, M, Lambre et moi, nous avions loué une vieille calèche jaune et deux chevaux efflanqués ; il nous a fallu tout un mois. Et vos barbes, pardon si je suis indiscrète, mais vos barbes…, est-ce donc la mode en France de porter des barbes si longues ? » La bonne femme ne trouvait rien de séduisant dans cette parure des jeunes gens de notre époque (et toutes les bonnes femmes de cet avis ne sont pas en Grèce). « Que des Turcs, disait-elle, soient ainsi barbus, personne n’y trouve à redire, mais des Français… cela a l’air si sale, si négligé ! Autrefois personne ne s’avisait d’avoir le menton ainsi hérissé. Tout est bien changé en France depuis 1815, n’est-il pas vrai ? mais vous êtes trop jeunes pour vous souvenir de ce temps-là. » A propos de toilette, Mme Lambre nous parla des femmes grecques et nous les dénonça comme étant d’une insigne coquetterie. Elle nous apprit qu’elles poussaient jusqu’au merveilleux l’art de s’ajuster, qu’elles n’avaient pas d’autre pensée, pas d’autre occupation ; qu’elles savaient se préparer, c’était son expression, d’une manière tout-à-fait inconnue en France ; que la plus pauvre, avant de songer avoir du pain, achetait du rouge pour ses joues, du bleu pour le tour des yeux, du noir pour les sourcils, et des pommades de toute espèce ; que toutes portaient de faux cheveux, et que ces belles nattes qui faisaient notre admiration étaient le plus souvent des nattes de pendu. Aussi avait-elle ces dames en grande aversion. De son antipathie et de ses critiques, elle exceptait cependant les filles de M. Spadaro, qu’elle trouvait, ainsi que nous, charmantes. C’était d’elle que Maria avait appris un peu de français, mais elle ne la voyait plus que rarement. Je compris que quelque différend s’était élevé entre les deux maisons, et je m’expliquai le silence qu’avait gardé le petit consul à l’égard de notre compatriote. M. Lambre est un de ces vieux soldats bronzés en Égypte, gelés en Russie, martyrs des pontons d’Angleterre, blessés en Espagne, écharpés en Italie, laissés pour morts en Prusse, dont l’ardeur s’est éteinte et dont le caractère guerrier s’est complètement effacé. A part ses longues moustaches, il n’a dans la physionomie rien de militaire ; son allure est des plus pacifiques, et rien en lui ne rappelle le hardi mameluk qui séduisit la jeune fille de Melun. Autrefois amant de la gloire, il n’aime plus maintenant que sa tabatière, ses pantoufles, sa femme et le tabac français, qu’il trouve incomparable, et que lui vendent à Syra les matelots des bateaux à vapeur. Intrépide dans sa jeunesse, il est devenu douillet dans ses vieux jours, et il se préoccupe d’une infinité de petits détails domestiques qui paraîtraient puérils à beaucoup, mais qui, pour lui, composent un bien-être que lui fait apprécier le souvenir des privations autrefois souffertes. Enfin, revenu dans son île après de rudes campagnes, il y passe sa vie comme le font beaucoup de ses anciens compagnons retirés maintenant dans leurs provinces, se promenant à petits pas, ramassant les nouvelles, devisant avec quelque vieux compère et guettant l’arrivée des caïques au moment où les autres vont voir passer la diligence. O vieillesse ! notre arrivée à Tine est un évènement dans la vie de cet homme qui a vu les Pyramides et le soleil d’Austerlitz ! Je demandai à Mme Lambre si elle voudrait revoir la France ? Ses yeux se remplirent de larmes ; elle me confia que c’était son plus grand désir, son seul rêve ; ses parens sont morts, ses amis l’ont oubliée, toutes ses affections sont en Grèce, et pourtant elle pleure rien qu’en songeant à la patrie absente.

Souvent l’on s’est étonné de la rapidité avec laquelle arrivent les mauvaises nouvelles et de la façon presque miraculeuse dont elles se propagent : nous en eûmes à Tine un singulier exemple. M. Lambre, qui était sans contredit l’homme le mieux informé de l’île, nous apprit que dans la journée le bruit s’était répandu d’un grand malheur arrivé en Allemagne ; une ville dont on ignorait le nom avait été, disait-on, brûlée presque entièrement. D’où venait cette nouvelle ? A notre départ de Syra, il n’en était pas question ; depuis notre arrivée, la violence du vent n’avait laissé aucun caïque aborder l’île, et cependant rien n’était plus vrai ; notre retour à Syra, nous apprîmes dans tous ses détails l’incendie de Hambourg.

Ne nous attendant pas à un si gracieux accueil, nous étions arrivés à Tine avec l’intention de n’y rester qu’un seul jour. La journée s’était passée sans que nous eussions même songé au départ ; mais le lendemain, craignant de gêner notre hôte en prolongeant notre séjour et de manquer le paquebot si le vent nous contrariait encore, nous annonçâmes qu’il nous fallait partir. Ce fut dans toute la maison un hurra général. Les jeunes filles nous regardèrent avec une surprise mêlée de tristesse, leur mère nous fit demander si nous nous trouvions mal chez elle ; quant à M. Spadaro, il entra dans sa plus grande colère, et, reprenant toute la vivacité de sa jeunesse, il nous déclara que l’on ne traitait pas les gens de la sorte, que l’on ne venait pas se faire aimer pendant un jour seulement pour partir le lendemain ; que d’ailleurs le vent rendait le voyage de Syra fort dangereux, sinon impossible. — Mais, lui disais-je, si nous ne partons pas, le bateau autrichien partira sans nous, et nous n’arriverons pas ce mois-ci à Athènes. — Et si vous vous noyez d’ici à Syra, en arriverez-vous plus vite à Athènes ? N’avez-vous jamais entendu parler, en France, du vaisseau le Superbe ? Il était cent mille fois plus fort qu’aucun caïque, et pourtant il a péri, il n’y a pas déjà si long-temps, entre Andros et Parros ! Si vous êtes jeunes et fous, moi, je suis un vieillard ; vous me devez obéissance. Vous êtes mes hôtes, je vous considère comme étant sous ma responsabilité, et je crois, en l’absence de vos familles, devoir veiller sur vous. Vous ne partirez pas, puisqu’il y a danger à partir, et comme j’ai quelque autorité dans l’île, je défendrai, s’il le faut, à tout caïque de vous prendre.

Nous nous laissâmes facilement persuader et nous restâmes, à la grande satisfaction de tout le monde, et, je dois le dire, des jolies Grecques plus particulièrement. Deux jours se passèrent ainsi à faire ce que bon nous semblait, à aller, à venir, à recevoir et à rendre des visites. Au retour de nos promenades, nous trouvions des visages sourians, une cordiale poignée de main, et les longs yeux, surtout les longs yeux de Maria ; que fallait-il de plus ? Je me serais volontiers arrangé de cette douce existence. Plus d’une fois l’idée me vint de laisser là le Parthénon, les platanes de Smyrne, les minarets de Constantinople, et tous les itinéraires tracés d’avance, afin de me fixer, pendant quelques mois du moins, au milieu de cette bonne famille. Pour me détourner de ce projet, mon compagnon, plus grave, fut forcé de recourir à ses meilleurs raisonnemens. Il n’était pas possible de transiger ; il fallait ou rester tout l’été ou partir sans attendre la saison des chaleurs et de la fièvre. Je me laissai convaincre ; il fut convenu que, si le temps le permettait, notre départ aurait lieu le troisième jour ; c’était le 25 mai 1842.

La veille seulement, M. Spadaro me parla de ses affaires particulières. — Voici ce qu’il me conta. — Je demande la permission d’entrer ici dans quelques détails. M. Spadaro a depuis fort long-temps le titre d’agent consulaire de France. Ce titre, on le sait, ne rapporte jamais rien, mais il peut coûter fort cher dans certaines circonstances. Lors de la révolution grecque, M. Spadaro, tout dévoué à la France et docile aux ordres qu’il en recevait, se conduisit si noblement, qu’il reçut à diverses reprises du ministère des lettres de félicitation fort gracieuses ; mais il n’en reçut que des lettres, et il avait dépensé de l’argent[3]. Plus tard il a réclamé ; malheureusement, peu au fait de la comptabilité gouvernementale, il ne sut pas fournir de comptes réguliers. Le gouvernement ne peut pas se payer de bonnes raisons, ni même de la parole d’honneur d’un honnête homme. Le baron Rouen, alors ministre à Athènes, oublia ou négligea, au milieu d’intérêts plus grands, les demandes du consul de Tine. Depuis cette époque, M. Spadaro a adressé au ministère plusieurs autres réclamations : il n’a jamais reçu de réponse. Un seul espoir lui restait. M. de Rigny, lorsqu’il était simple capitaine de vaisseau, avait passé plusieurs mois à Tine ; il avait été témoin de la noble conduite de notre agent ; il avait vécu intimement chez lui comme nous-mêmes. Plus tard il devint ministre de la marine. Le second fils de M. Spadaro, voulant embrasser la seule profession qui soit lucrative dans le Levant, était à Paris, où il étudiait la médecine. Il se présenta au ministère en toute confiance, croyant presque retrouver dans le ministre un ancien ami ; mais son excellence reçut avec tant de hauteur le jeune étudiant, que celui-ci n’osa plus jamais lui demander une audience, et le ministre ne promit rien ou fit peu de chose pour son père. Cependant sa mémoire seule pouvait suppléer aux papiers qui manquaient.

Le lendemain, jour fixé pour notre départ, le vent terrible dans la matinée, se calma vers le milieu du jour. On nous annonça qu’un caïque partirait, et avec lui M. Theoteky, gouverneur de Tine. Nous allâmes faire une visite à ce haut fonctionnaire, qui ne touche pas moins de 200 drachmes d’appointemens par mois, ce qui, honneur à part et pécuniairement parlant, assimile, sa position de gouverneur en Grèce à celle d’expéditionnaire, en France, dans une administration quelconque, ou de sous-lieutenant dans l’armée. Le comte Theoteky est un homme plein de distinction ; il nous reçut fort gracieusement, et il fut convenu que nous partirions ensemble. Cette importante affaire décidée, nous revînmes chez nos amis, voulant passer avec eux tout le temps qui nous restait. La famille entière nous attendait ; il y avait de la tristesse sur tous les visages. Mme Spadaro nous fit dire par sa fille que nous avions tort de les quitter, que nous pourrions être heureux chez elle, et que bien volontiers elle nous garderait pendant des années. Je remerciai, dans toute la sincérité de mon cœur, la charmante interprète.

A midi le gouverneur vint. L’embarcation était prête ; toute la famille nous accompagna jusqu’à l’embarcadère ; j’étais tout attristé. — Je suis fâché de vous avoir connu, dis-je à M. Spadaro, et si j’avais pu prévoir la peine que j’éprouve en vous quittant, jamais je ne serais venu Tine. Le bonhomme me sauta au cou et m’embrassa les larmes aux yeux. — Vrai cœur de Français ! s’écria-t-il ; un Anglais ne dirait jamais une chose comme celle-là.

Les jeunes filles avaient préparé de petits gâteaux et fait une provision d’oranges dont elles remplirent nos poches. — C’était, nous dirent-elles, pour le voyage. J’aurais de grand cœur embrassé ces jolies pourvoyeuses ; en France, je l’eusse fait sans doute, mais en Orient les usages sont plus sévères ; j’allai même peut-être plus loin que ne le permettaient les convenances en prenant la main de Maria et en la serrant dans les miennes. En cet instant, je songeai que, selon toute, probabilité, je ne reverrais jamais cette charmante personne, et mon cœur se gonfla malgré moi. « Là peut-être serait le bonheur, » pensai-je, et mon cœur, qui voulait rester, cherchait à persuader ma raison, qui commandait de partir. Mon compagnon m’entraîna. Déjà le gouverneur était embarqué. Dès que nous fûmes auprès de lui, on largua la grande voile. Le caïque se coucha sous le vent, bondit sur les vagues, et partit comme une flèche. Une minute plus tard, nous n’apercevions plus, que des mouchoirs qui s’agitaient sur le rivage. Nous saluâmes d’un dernier regard ce rocher où le hasard nous avait poussés, et nous jetâmes, du fond du cœur, un dernier adieu à ces amis d’un jour que nous ne devions plus revoir.


Alexis de Valon.
  1. Dans l’archipel, le nom de Grec se prend ordinairement dans l’acception religieuse. À cette question ; Etes-vous Grec ? on vous répond souvent : Non, je suis catholique.
  2. La drachme vaut environ 18 sous.
  3. M. Spadaro me prouva, pièces en main, que sur l’ordre de plusieurs commandans de navire, de M. de Rigny en particulier, il avait avancé, pour habiller des matelots, pour des fournitures de navire, pour des secours donnés, par ordre du gouvernement, à des réfugiés grecs, une somme énorme pour lui, 12,500 francs. C’étaient toutes les économies qu’il avait péniblement amassées pendant sa jeunesse. M. Spadaro a encore douze enfans, et ce prêt a détruit complètement son aisance. On me pardonnera si je cite les noms propres. La position de notre pauvre cousul m’a vivement touché. Je m’étais promis de n’épargner aucun effort pour lui être utile ; malheureusement je me suis aperçu que je ne pouvais rien, sinon répéter ici ce qu’il m’a dit. A l’appui de ces explications, les seules preuves qu’il me soit possible d’invoquer sont les noms propres ; je les donne, espérant que ces lignes auront l’honneur de passer sous les yeux de plus puissans que moi, et qu’en rappelant à l’intérêt du gouvernement le nom de Michel Spadaro, elles pourront servir à lui faire rendre justice.