L’Île de Cypre/01

L’Île de Cypre
Revue des Deux Mondes3e période, tome 30 (p. 508-548).
02  ►


L’île de Cypre
son rôle dans l’histoire

I.

LE CLIMAT ET LA NATURE DE L’ÎLE
SON AGRICULTURE ET SON INDUSTRIE



I. Engel, Kypros, 2 vol. Berlin, 1841. — II. De Mas Latrie, Histoire de l’île de Cypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan, 3 vol. — III. Di Cesnola, Cyprus, its ancient cities, tombs and temples, with maps and illustrations, 1 vol. Londres, 1817. — IV. F. von Loeher, Cypern, Reiseberichte ueber Natur und Landschaft, Volk und Geschichte, 1 vol. Stuttgart, 1878. — V. Hamilton Long, Cyprus, its history, its present resources, and future prospects. Londres, 1878. — VI. H. Kiepert. New original map of the island of Cyprus. Berlin et Londres, 1878.


Les avis ont été très partagés, en Angleterre même, sur les mérites de cette convention du 4 juin 1878 qui transfère à l’Angleterre, sinon la propriété, tout au moins la possession de l’île de Cypre. Au cours de la discussion, soit dans la presse, soit dans l’enceinte du parlement, les reproches les plus sévères ont été adressés à la politique de lord Beaconsfield, par des voix très autorisées et très écoutées. Tel adversaire du cabinet a déclaré que jamais ministre de sa majesté n’avait osé commettre un acte aussi impudent et aussi coupable ; tel autre a parlé de fourberie et de mensonges ; un troisième a qualifié la convention d’insensée. Maintenant même, après plusieurs mois écoulés, les critiques n’ont rien perdu de leur vivacité. En octobre, une grande revue anglaise, the Nineteenth Century, publiait, sous la signature de M. Forbes, le correspondant bien connu du Daily News, des pages qui ont fait sensation. M. Forbes est allé visiter l’île dont l’annexion, il le confesse, avait flatté son orgueil ; il en est revenu désenchanté, et il expose ses mécomptes dans un article qu’il intitule bravement le Fiasco de Cypre.

Toutes ces critiques, ces épithètes violentes ont piqué lord Beaconsfield, mais ne l’ont pas troublé. Sans attendre le vote qui devait le venger de toutes ces attaques en lui assurant une des plus fortes majorités que, depuis bien longtemps, chambre anglaise ait vu se prononcer en faveur d’un ministère, il a commencé par se venger lui-même, en artiste, du plus illustre et du plus passionné de ses adversaires. Sa lettre à M. Gladstone est un chef-d’œuvre d’ironie insolente et dure, un peu brutale peut-être, dans le goût de Swift. En une demi-page, elle vaut mieux que tous les longs romans de son noble auteur. Supposez une histoire rapide des lettres et de la tribune anglaises où la place manquerait pour transcrire des discours tout entiers et où l’on voudrait pourtant esquisser le portrait du premier ministre actuel, donner une juste idée de son style oratoire et de sa manière ; on ne pourrait mieux faire que d’y citer cette épître hautaine. Certes elle ne suffirait pas à montrer sous toutes ses faces ce talent si multiple et si varié, ce personnage étrange et brillant que son origine et ses débuts littéraires ne semblaient pas désigner comme le futur chef du parti conservateur et l’homme d’état qui serait appelé, dans une heure difficile, à relever par sa décision et sa hardiesse l’ascendant ébranlé de l’Angleterre ; mais elle ferait du moins connaître un des secrets de son invraisemblable fortune, elle permettrait d’apprécier l’entrain mordant de son esprit, la puissance de cette verve caustique qui l’a rendu si précieux à son parti, si redoutable, dans les débats parlementaires, même aux mieux doués et aux plus éloquens de ses contradicteurs.

Servi par ces dons heureux et porté par le succès, lord Beaconsfield a de plus, en ce moment, conscience d’être dans la vraie tradition anglaise ; il se sent l’héritier et le continuateur de ces fières et fortes générations qui, à force de fatigues, d’argent et de sang, ont, en moins de deux siècles, fondé le plus grand empire que le monde ait vu depuis celui de Rome. Le conquérant de Cypre fait donc semblant de ne pas entendre les objections qui l’embarrasseraient ; les autres, il les réfute victorieusement, avec une abondance de raisons et d’idées qui éblouit, avec des accens qui font encore vibrer la plupart des cœurs anglais ; il monte au Capitole, où l’accompagnent des acclamations qui peuvent couvrir, à force de bruit, la voix des mécontens. Il aurait peine pourtant à trouver, même dans son parti, beaucoup de personnes qui poussent aussi loin que lui l’optimisme ; ceux même qui, tout compte fait, applaudissent à sa conduite, ne se dissimulent pas que l’Angleterre vient de prendre là une grave responsabilité. Suivant les circonstances et surtout suivant que seront plus ou moins fermes et sûres les mains entre lesquelles le pouvoir passera par le jeu naturel des institutions, l’occupation de Cypre et les garanties accordées à la Turquie peuvent devenir pour l’Angleterre l’occasion d’un nouveau développement de sa puissance politique, industrielle et commerciale ; mais elles peuvent aussi l’engager dans de cruels embarras, lui valoir peut-être des humiliations, en tout cas donner un jour ou l’autre le signal d’un conflit longtemps ajourné. Cette lutte gigantesque, qui mettrait l’Angleterre et la Russie aux prises tout ensemble en Europe et en Asie, ainsi que dans toutes les mers du monde, les plus confians même n’y songent pas sans un serrement de cœur, tant elle fera couler de sang, tant elle fera verser de larmes ! Le sentiment qui domine donc en Angleterre, chez ceux qui ne blâment point avec emportement la convention, c’est une approbation réfléchie, qui ne marchandera pas au premier ministre l’appui de ses votes, mais qui n’en comporte pas moins bien des réserves intimes, bien des appréhensions secrètes !

Le seul Anglais peut-être dont la satisfaction doive être sans mélange, c’est l’habile et savant conservateur des antiques au Musée britannique, M. Newton[1]. Du jour où il a su l’Angleterre maîtresse de Cypre, quelles recherches et quels travaux a dû projeter, quelles découvertes a dû augurer l’auteur des célèbres fouilles d’Halicarnasse et du Mausolée, de tant d’heureuses trouvailles faites sur les côtes de l’Asie-Mineure et dans les îles de la mer Egée ! Ses journées, il les passe à préparer la campagne nouvelle ; quant à ses nuits, je me les figure pleines de songes dorés, de visions à ravir en extase un archéologue. Il se voit pénétrant, à la lueur des torches, dans des chambres souterraines comme celles où a été retrouvé le fameux trésor de Curium, aujourd’hui la gloire du Musée de New-York. Par un escalier taillé dans le roc, il descend au-dessous des vieux sanctuaires détruits ; les marches succèdent aux marches ; puis tout à coup, devant lui, s’ouvre un couloir étroit et bas, qu’il suit le corps courbé en avant, le cœur tressaillant d’attente et d’espérance. Il arrive enfin dans une pièce spacieuse, dont personne n’a franchi le seuil depuis le temps d’Etéandros de Paphos, qui payait tribut à Assar-Haddon, ou depuis le règne d’Évagoras de Salamine, qui fut loué par Isocrate. Les flambeaux jettent alors un plus vif éclat, et tout autour de la salle étincellent, mêlés à la rouge cornaline et aux teintes variées de l’agate, l’or et l’argent des colliers, des bracelets, des pendans d’oreilles, les facettes brillantes du cristal de roche. Dans cette riche collection de joyaux, parmi tous ces chatoiemens et ces reflets, l’œil du connaisseur, après le premier éblouissement, distingue, d’un regard rapide, des échantillons des styles les plus divers. De l’Égypte et de l’Assyrie à la Grèce, l’antiquité est là tout entière, représentée par des chefs-d’œuvre de patience et de goût.

D’un si beau rêve, que reste-t-il, quand on se réveille en sursaut, quand on s’aperçoit que l’on était la dupe du sommeil et de l’imagination surexcitée ? Ce qu’il en reste, dans l’esprit d’un homme tel que M. Newton, d’un conservateur passionné pour son Musée, d’un voyageur infatigable qui part pour l’Orient comme vous partiriez pour Dieppe ou pour Trouville, c’est un vif désir de faire que le rêve devienne, dans la mesure du possible, une réalité. Il a dû laisser l’été s’achever et l’automne ramener quelque fraîcheur ; mais maintenant, j’en jurerais, M. Newton va boucler cette valise qui déjà tant de fois a fait le tour de la Méditerranée ; bientôt après, accompagné de quelqu’un de ses fidèles lieutenans, M. Murray ou M. Percy Gardner, il ira prendre possession du sol, au nom du Musée, comme sir Garnet Wolseley l’a fait, en juillet dernier, au nom de la couronne d’Angleterre. Avec son expérience et son coup d’œil, il ne lui faudra pas longtemps pour visiter tous les sites antiques, pour apprécier les chances de découvertes qu’ils présentent, pour interroger les indigènes qui ont aidé dans leurs fouilles M. Lang et Cesnola, pour s’assurer les services des plus intelligens d’entre eux et pour établir des chantiers sur les points qui sembleront les plus riches de promesses. Plus de firmans à demander, à attendre pendant de longs mois, comme lors des fouilles de Ninive ou d’Halicarnasse, en Turquie ; plus de mauvaises volontés, ouvertes ou cachées, à désarmer ou à déjouer, mais une pleine et entière liberté de creuser partout, aussi profondément que l’on voudra, moyennant une juste indemnité comptée aux propriétaires du terrain. Pas de loi jalouse non plus, comme la loi grecque, pour forcer ceux qui retirent du sol les monumens, non sans de grandes fatigues et de grandes dépenses, à les livrer ensuite aux musées d’Athènes ; car ce sont là les conditions, vraiment trop dures, que les Allemands ont dû accepter avant de fouiller la plaine d’Olympie, et l’École française l’île de Délos[2]. La marine, l’armée, toutes les autorités anglaises prêteront leur concours aux travaux, aideront à enlever les objets découverts et à les faire parvenir, sans qu’ils éprouvent aucun dommage, jusqu’à l’opulent Musée où ils iront prendre leur place dans des séries déjà formées. D’autre part les paysans, certains d’être libéralement payés chaque fois qu’ils apporteront un monument de prix, n’auront plus d’intérêt à dissimuler l’origine des antiquités qu’ils recueillent, à gaspiller des trésors dans la précipitation de fouilles clandestines, nocturnes, inquiètes, comme celles qui de la nécropole de Tanagre ont fait sortir tant de merveilles avec si peu de profit pour la science.

Sous le nouveau régime, l’île de Cypre se trouvera donc, avec l’Égypte, la région de l’Orient où les monumens des civilisations disparues courront le moins de chances contraires, et reparaîtront au jour dans les conditions les plus appréciées des érudits. En ce moment, par suite de l’achat de la collection Cesnola, c’est le Musée métropolitain de New-York qui est le plus riche en objets de provenance cypriote ; mais grâce au privilège, on pourrait presque dire au monopole dont va jouir le Musée britannique sur ce sol acquis par l’Angleterre, cette inégalité ne saurait subsister longtemps. On aura peut-être d’abord plus d’une déception ; comme la chasse du gibier à poil et à plume, celle des antiquités a ses hasards et ses mécomptes ; mais si les premiers explorateurs ont eu la main heureuse, ils n’ont pu cependant épuiser, en quelques années, une terre aussi riche, et des efforts bien dirigés, avec des ressources supérieures à celles des simples particuliers, finiront toujours par être couronnés de succès. Avant dix ans, on n’aura plus besoin de passer l’Atlantique pour étudier l’art cypriote ; Londres, qui en possède déjà de précieux échantillons, aura complété ses séries au moyen d’objets dont la plupart auront un état civil et une histoire.

Au moment où la politique nouvelle de l’Angleterre se trouve ainsi préparer à ses archéologues et à ses érudits des découvertes dont profitera bientôt toute l’Europe savante, l’heure paraîtra peut-être-bien choisie pour esquisser l’histoire de Cypre pendant toute la période antique, ou tout au moins pour définir par quelques traits précis les caractères de la civilisation qui s’est développée dans l’île dès les temps les plus reculés, la nature des influences que cette civilisation a subies et de celles qu’elle a exercées tout autour d’elle, par voie de rayonnement et de transmission. Si, pour bien faire comprendre cette histoire complexe et singulière, on se trouve entraîné à dépasser les limites des temps anciens, il n’y aura point lieu de s’en étonner ; c’est qu’au moyen âge Cypre se trouve jouer à nouveau, entre l’Orient et l’Occident, un rôle tout à fait semblable à celui qu’elle avait déjà rempli bien des siècles auparavant. Ce ne peut être là un hasard ; ces reprises et ces recommencemens ne s’expliquent que par la persistance d’une même cause qui continue, tant que le milieu n’est pas changé profondément, à produire les mêmes effets. Cette cause, cette raison suffisante, ce ne peut être que la situation même de l’île, son climat et ses productions naturelles. Une rapide description géographique, dont les élémens sont épars dans les récits des voyageurs que nous avons consultés, est donc la préface nécessaire de l’essai que nous tentons.


I

L’île de Cypre[3] (Kύπρος chez les Grecs, Kibris chez les Turcs) est la plus éloignée vers l’Orient de toutes les îles de la Méditerranée. Elle en est, après la Sicile et la Sardaigne, la troisième par la grandeur. On en évalue la superficie à 900,000 hectares ; la Corse, qui vient après elle, en a 875,000. On peut donc se représenter Cypre comme ayant à peu près les dimensions de notre département insulaire.

L’île de Cypre est située dans cette espèce de poche profonde ou de vaste golfe que dessinent la côte méridionale de l’Asie-Mineure et la côte de Syrie ; le cap Saint-André, dernière pointe d’une haute langue de terre par laquelle l’île se termine au nord-est, regarde le sommet de l’angle aigu que tracent et que creusent, à leur rencontre, les deux rivages. Au nord, la Cilicie est à la même distance environ de Cypre que la Syrie à l’est et au sud-est ; mais la côte qui regarde l’Asie-Mineure est presque tout entière âpre et montueuse ; elle n’a que d’étroites bandes de terrain cultivable ou de courtes vallées, sans rades ni ports. C’est au contraire sur la côte orientale que s’ouvre la plus grande plaine de l’île ; dans ces parages, là même où la montagne domine la mer, elle y descend, presque partout, en pentes plus douces ou bien elle se borde d’une frange de sol uni et fertile ; là se trouvent les meilleurs mouillages, les plages dont l’accès est le plus facile et le moins dangereux. L’île avait sa façade, si l’on peut s’exprimer ainsi, tournée du côté de la Syrie ; c’est par là qu’elle prenait jour sur le continent voisin. Ses relations devaient donc être plus aisées et plus intimes avec la Syrie qu’avec l’Asie-Mineure ; elle était prédestinée à recevoir des cités syriennes ses premiers habitans, les premières semences de la civilisation. La principale ville maritime de l’île, c’est aujourd’hui Larnaca, qui touche aux ruines de l’antique Kition ; de ce point, on compte douze heures de bateau à vapeur jusqu’à Alexandrette, le meilleur port de toute la Syrie, et sept seulement jusqu’à Tripoli. Pour faire ce dernier trajet, une barque à voile ne met guère, quand elle a bon vent, plus de vingt-quatre heures, et jamais elle ne perd la terre de vue. Des navigateurs comme les Phéniciens, de bonne heure enhardis à des courses bien autrement lointaines et dangereuses, devaient regarder une pareille traversée comme un jeu d’enfant.

L’île a une forme très particulière. Les anciens la comparaient à une toison étendue sur le sol ; mais ils n’avaient pas de bonnes cartes à leur disposition, et, comme le prouve plus d’un exemple, ils se faisaient souvent une idée fort inexacte des dimensions et de la figure des pays qu’ils connaissaient le mieux. L’image dont se sert M. von Loeher pour définir cette même forme est plus triviale, mais elle est bien autrement juste : on s’en convaincra par le moindre coup d’œil jeté sur la carte. Cypre, dit-il, ressemble à un jambon dont l’os ou le manche serait représenté par cette étroite et longue saillie de la chaîne septentrionale qui vient finir au cap Saint-André. En tout cas, ce qu’il importe ici de saisir et de marquer, ce n’est pas tant le dessin plus ou moins bizarre du contour extérieur que la nature du terrain compris dans ce périmètre et la manière dont s’y répartissent les cours d’eau, les plaines et les montagnes.

À ce point de vue, l’île se partage en trois régions d’étendue et de richesse inégale, mais dont les caractères sont bien tranchés. Au centre s’ouvre une grande plaine, dont le nom même, Mesoria (au milieu des montagnes), indique la situation. Les eaux qui l’arrosent vont les unes vers l’est, au golfe de Salamine, les autres vers l’ouest, à celui où s’élevait jadis Soloi. La plaine est ainsi formée de deux bassins adossés l’un à l’autre et dirigés en sens contraire ; le principal, celui de l’ancien Pediæs, aujourd’hui Pidias, regarde l’orient. Cette plaine traverse donc l’île de part en part : elle a dans sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq kilomètres ; en y comprenant le terrain plus élevé qui sépare les deux bassins opposés, elle mesure à peu près vingt-cinq lieues de longueur. Elle était connue dans l’antiquité sous le nom de la bienheureuse ἡ μαϰαρία (hê makaria). Aujourd’hui encore, les voyageurs sont unanimes à en vanter la fertilité, à célébrer la beauté et la variété de la végétation qu’elle étale aux regards partout où la main de l’homme a pris la peine de confier au sol quelques plants ou quelques semences. Par sa couleur et même, dit-on, par sa composition chimique, le noir limon qu’y déposent les crues annuelles du Pidias rappelle celui du Nil. Dans les parties les plus creuses de la vallée, la couche d’humus qui s’est ainsi accumulée de printemps en printemps a jusqu’à six et sept mètres de profondeur ; partout, jusqu’aux premières pentes de la montagne, elle est assez épaisse pour satisfaire aux besoins des cultures même les plus exigeantes. Afin de tirer parti de ce trésor, il faudrait des bras, il faudrait quelque prévoyance. Les pentes ne sont pas rapides ; rien ne serait plus aisé que de diriger le cours du fleuve et d’en retenir les eaux au moyen de barrages, de les distribuer partout à l’aide de canaux d’irrigation. Maintenant les torrens, après les grandes pluies d’hiver, se promènent capricieusement au milieu des champs cultivés ; ils les emportent ou les ensablent à leur gré. Ailleurs, ils laissent des marais pestilentiels. Enfin l’eau, que nulle part l’homme ne s’est appliqué à retenir et à conserver, fait partout défaut, une fois les chaleurs venues ; à peine s’en glisse-t-il un mince filet entre les pierres qui encombrent le lit des rivières. Pas une goutte n’en parvient aux racines altérées.

Cette grande plaine, avec les vallées latérales qui en dépendent, occupe à peu près la moitié de la surface de l’île. Le reste est couvert par deux massifs montagneux qui se font vis-à-vis, mais qui sont loin d’avoir la même importance et la même étendue. Celui du nord n’est autre chose qu’une longue arête de calcaire jurassique, dont la base est formée, sur ses deux versans, par le grès de Vienne ; les points les plus élevés n’en paraissent pas atteindre tout à fait un millier de mètres[4]. Du côté de la mer, où elle fait face aux cimes toujours neigeuses du Taurus cilicien, elle tombe à pic, en beaucoup d’endroits, jusque dans les flots. Ce sont, comme sur la côte méridionale et occidentale de la Crète, de formidables escarpemens, de grandes falaises rocheuses, rougies ou dorées par le soleil, où habitent par milliers les pigeons sauvages. Il y a pourtant quelques anses, assez bien abritées, où des bâtimens de très faible tonnage, tels que caïques et felouques, peuvent trouver un asile : ainsi le petit port de Keryniœs, qui a gardé son nom antique et dont il est sans cesse question dans les guerres du royaume franc de Cypre. C’est aussi sur des pics appartenant à cette chaîne que se dressaient les châteaux forts de Saint-Hilarion, de Kantara et de Buffavento, si souvent assiégés et pris dans ces mêmes luttes ; ils dominaient au loin la plaine, dont les habitans ne les regardent point, aujourd’hui même, sans quelque terreur ; ils en croient les ruines hantées par les mauvais esprits. Dans les flancs de ces montagnes se creusent quelques courtes et profondes vallées, tournées vers le nord, dont on vante la fraîcheur, les beaux ombrages, les vergers luxurians ; mais la place manque au pied de cette haute muraille. Autrefois même, quand l’île était le plus prospère et le plus peuplée, cette côte ne possédait pas une seule cité de quelque importance ; tout au plus y avait-il sur ce rivage de petites villes maritimes, telles que Lapethos, Kerynia, Aphrodision, Carpasia, qui vivaient de la pêche et du trafic qu’elles faisaient avec la Pamphylie et la Cilicie. Dans les beaux temps de l’antiquité, il devait y avoir aussi tout le long de ce détroit, entre l’île et le continent, un mouvement très actif de passagers, qu’amenaient à Cypre les affaires ou la dévotion. Pour tous ceux qui venaient de l’Asie-Mineure, le plus court était de passer par Tarse et de s’embarquer, pour traverser ce bras de mer, dans quelqu’un des ports qui se creusaient au pied des escarpemens de la Cilicie Trachée.

L’autre système de montagnes est bien autrement complexe et couvre un bien plus vaste espace. Les roches ignées, serpentines et ophitones, dominent dans ses crêtes et ses sommets arrondis, ainsi que sur tout le versant du nord ; ses pentes méridionales se composent de calcaire tertiaire et de bancs de marne. Sous divers noms, Kakiscala, Stavrovouni, Machœrœs, Adelphi, Troodos, il étend ses ramifications sur tout le sud et le sud-ouest de l’île ; c’est surtout dans cette dernière région qu’il forme un groupe vraiment épais et d’une masse imposante autour du plus haut sommet de Cypre, le Troodos, dans lequel on reconnaît, avec toute vraisemblance, l’Olympe des anciens. Le Troodos s’élève, assure-t-on, jusqu’à plus de deux mille mètres, et plusieurs autres cimes voisines ne sont pas loin d’atteindre ce même niveau ; mais aucune d’elles ne paraît avoir encore été mesurée avec une précision rigoureuse[5]. Quoi qu’il en soit, voici comment le voyageur allemand que nous avons déjà cité décrit les spectacles que lui a offerts l’ascension de l’Olympe cypriote et l’impression qu’il en a gardée. C’est un juge compétent ; non-seulement il connaît tout le bassin de la Méditerranée, de la Grèce à l’Espagne et au Maroc, de l’Atlas aux Alpes, mais il a traversé l’Atlantique, il a visité l’Amérique du Nord et, chemin faisant, il a gravi le pic de Ténériffe.

« La vue que j’avais de l’Olympe, dit-il, était une des plus belles dont l’homme puisse jouir sur la terre ; elle était tout à fait originale… De là-haut, on voit l’île tout entière, étendue à ses pieds, comme une perle verte enchâssée dans le bleu des vagues. Tout autour des côtes, en tout sens, on voit la mer monter vers l’horizon, monter doucement vers le ciel, vers sa voûte d’un bleu limpide et pur. Dans la direction du nord-est se dresse, comme un maître et un dominateur, le Taurus, vêtu de son éblouissant manteau de neiges blanches. Depuis la côte cilicienne, il se prolonge et recule, en chaînes qui s’étagent l’une derrière l’autre, jusque vers le Kurdistan lointain. Du côté du sud-est, on distingue les cimes bleuâtres et vaporeuses du Liban. »

Des flancs de cette belle et large montagne descendent, dans tous les sens, des vallées qui ont plus d’ampleur et de développement que celles de la chaîne septentrionale et qui laissent, dans leur partie inférieure, plus de place à la culture. En maint endroit, les contre-forts de l’Olympe s’abaissent en pente douce vers la mer ou bien, entre leurs derniers escarpemens et la grève, l’émiettement de leurs flancs et les apports des eaux ont créé une ! bande de plaine assez large et assez fertile pour que l’homme ait envie de s’y établir et y trouve toutes ses aises. Cette région possédait jadis plusieurs des cités les plus célèbres de l’île, Kition, Amathonte, Curion, l’ancienne et la nouvelle Paphos. On y rencontre encore aujourd’hui des villages populeux et prospères. Le sol caillouteux et léger de ces versans, exposés au midi, est surtout merveilleusement propre à la culture de la vigne.

Le climat de l’île a été très diversement jugé par les voyageurs, suivant qu’ils ont visité l’île dans telle ou telle saison. Il offre en effet des contrastes très tranchés, qui expliquent des appréciations fort différentes. Un tiers environ de l’année, de la mi-octobre à la fin de février, est très pluvieux ; les pluies y durent parfois, sans interruption, comme dans les contrées tropicales, pendant de longs jours de suite. Vient ensuite un printemps dont l’éclat, le charme et la fraîcheur ont laissé de profonds souvenirs à tous ceux qui ont parcouru les campagnes de Cypre entre les premiers jours de mars et le milieu de juin ; le rapide essor de la végétation est favorisé par de chaudes ondées qui viennent encore de temps en temps modérer les ardeurs du soleil. Eu juin, les pluies cessent, et l’on est parfois plus de quatre mois sans voir tomber une seule goutte d’eau[6]. Les chaleurs sont alors écrasantes, surtout dans la grande plaine centrale, où les brises de mer, arrêtées par la barrière des montagnes, ne font pas pénétrer leur souffle rafraîchissant. Il fait, assure-t-on, malgré la différence de latitude, plus chaud l’été dans la Mesoria que dans la basse Égypte, à Nicosie qu’au Caire. La chaleur est tempérée, dans la vallée du Nil, par l’abondante évaporation qui se produit à la surface du grand fleuve et par le courant d’air qui règne entre ses berges. Ici rien de pareil : le vent du nord même, quand il a passé sur les arides plateaux de l’Asie-Mineure, arrive sec et brûlant ; les vents de l’est et du sud ne se sont pas moins échauffés en courant sur les déserts de la Syrie et sur ceux de l’Afrique. C’est donc, presque constamment, sous une haleine embrasée comme la vapeur qui sort de la bouche d’un four, une sécheresse affreuse. Plus d’eau dans le lit des rivières ; les sources sont taries ; hors dans le fond de quelques vallées étroites où se maintient un peu d’humidité, toutes les plantes herbacées ont jauni et se sont fanées. Beaucoup d’arbres même penchent languissamment le bout de leurs rameaux flétris et laissent tomber leurs feuilles roussies. Hommes, animaux, végétaux, tout ce qui vit meurt de soif ; on ne fait plus d’affaires que le matin et le soir. Pendant la journée, on dort d’un lourd sommeil. La nature entière attend, haletante et triste, le premier nuage d’automne, les premières gouttes de pluie.

Dans les beaux temps de l’île, ces chaleurs écrasantes devaient être tempérées, jusqu’à un certain point, par l’effet de deux causes dont l’action ne s’exerce plus aujourd’hui avec la même force, par une irrigation savante et par la bienfaisante influence de vastes forêts. À Cypre, comme en Crète, près des lieux anciennement habités, on trouve partout la trace de longues gouttières creusées au flanc des rochers pour recueillir et conduire dans de vastes réservoirs la plus grande quantité possible d’eau de pluie ; beaucoup de ces citernes existent encore, aux trois quarts comblées. Ailleurs, ce sont les restes de canaux qui servaient à mener au loin, dans la campagne, les eaux des sources et des rivières, à répartir entre les cultivateurs cette onde vivifiante. Ainsi emmagasinées et dirigées par l’ait et la main de l’homme, ces eaux, qui maintenant se perdent ou qui ne baignent qu’un étroit espace, devaient répandre la fraîcheur, devaient nourrir le feuillage et l’ombre dans bien des lieux dont l’aridité désole aujourd’hui le voyageur.

Ce qui ne pouvait manquer de modérer alors les effets de la chaleur et de la sécheresse, ce n’était pas seulement cette sollicitude prévoyante et ces divers travaux d’aménagement ; les forêts dont l’île était couverte, partout où le sol n’était point cultivé en céréales, en jardins et en vergers, contribuaient peut-être encore plus efficacement à rendre les eaux plus abondantes qu’elles ne le sont de nos jours, à les retenir sur les pentes qui depuis lors se sont dénudées et comme écorchées, à défendre plus longtemps ruisseaux et rivières contre les ardeurs de ce redoutable soleil qui les boit à longs traits, qui les épuise si vite jusqu’à la dernière goutte, depuis que le cours n’en est plus protégé par un épais rideau de feuillage. Tous les textes anciens s’accordent à nous représenter l’île comme merveilleusement boisée. La forêt, au moins dans certaines parties de l’île, formait une masse touffue, comme une armée de troncs fermes et drus dont les lignes serrées, se développant sur tous leurs fronts par rejets et par semences, semblaient marcher au-devant de l’homme, menacer ses cultures qu’elles envahissaient, et défier la cognée. L’homme se sentait mis en péril par l’élan continu de cette végétation puissante ; c’était une bataille à livrer, ou plutôt une lutte de tous les instans à soutenir sans défaillance. Il fallait animer les combattans par l’appât des primes offertes à la vaillante patience du bûcheron et du laboureur. Strabon nous a conservé, d’après Ératosthène, une loi cypriote qui doit dater de l’époque ptolémaïque. Quiconque avait défriché un terrain boisé et y avait fait passer le soc de la charrue le recevait en pleine et entière propriété, exempt de tout impôt et de toute redevance.

Aujourd’hui, l’homme a triomphé de la forêt ; mais comme il arrive souvent, le vainqueur, pour n’avoir pas su s’arrêter, pour avoir voulu pousser sa victoire jusqu’au bout, en a été la première victime. Ce que la végétation forestière a perdu, ce n’est point la culture qui l’a gagné, c’est la stérilité, c’est le désert. Il n’y a plus guère dans l’île de forêts qui méritent ce nom ; vous n’y rencontrez que des arbres clair-semés ou des bouquets de bois qui ne vous prêtent leur ombrage que pendant de trop courts instans, bientôt vous retrouvez la roche nue ou le maquis que tond sans cesse la dent infatigable et vorace des chèvres, dressées parmi les buissons pour en atteindre les plus hautes branches. Ces rongeuses insatiables, le voyageur qui suit les sentiers de la montagne ne les aperçoit pas toujours, cachées qu’elles sont dans les fourrés de lentisques et d’arbousiers ; mais, de loin, il devine leur présence au mouvement des rameaux qu’elles attirent et qu’elles courbent en les dépouillant, il la devine à leur petite toux sèche qui résonne à distance. Que de fois je les ai observées, souples et gracieuses, dans les montagnes de l’Attique et des îles grecques ! Combien de fois ce bruit familier m’a signalé le voisinage d’un pâtre auquel je pourrais demander la source la plus prochaine ou le chemin perdu ! Quel appétit elles possèdent, ces éternelles affamées ! Ce sont elles qui achèvent la destruction commencée par la main de l’homme ; là où la cognée a dévasté la forêt, la morsure de la chèvre empêche la nature de réparer le désastre. À mesure que se montrent, au printemps, les jeunes pousses, la chèvre les dévore jusqu’à ce que la souche découragée se lasse de produire.

Dans son œuvre meurtrière, la chèvre a été aidée, depuis un siècle surtout, par d’autres rongeuses, les sauterelles. Jadis celles-ci ne désolaient l’île que de loin en loin ; parfois de grands vents du nord les apportaient des plateaux de la Caramanie ; c’était une mauvaise année à passer. Plus tard, elles finirent par s’établir à la pointe orientale de l’île, dans des cantons devenus déserts ; elles y déposaient leurs œufs par millions et par milliards. Depuis lors, chaque année, au début du printemps, elles se répandaient dans toute l’île ; partout où le vent les avait poussées, il ne restait pas derrière elles une feuille verte. Le fléau devenait intolérable. Par un singulier hasard, il y a une dizaine d’années, l’île s’est trouvée posséder un gouverneur honnête et capable, Saïd-Pacha ; quelques mesures bien calculées et suivies avec persévérance ont amené la destruction des sauterelles. L’île en est délivrée, mais elles avaient eu tout le loisir de faire beaucoup de mal aux cultures et aux bois.

Avec de pareils auxiliaires, les habitans de l’île ont fini par ne presque rien laisser de ces richesses forestières que leur avaient transmises presque intactes les générations antérieures. De manière ou d’autre, les pouvoirs qui s’étaient succédé dans l’île avaient dû protéger les forêts, au moins dans certaines régions ; ils avaient dû édicter des règlemens analogues à ceux dont la trace nous a été conservée, tout près de là, dans le Liban, par ces nombreuses inscriptions latines qui se lisent sur le roc, en différens endroits des districts d’Akoura et de Kartaba, inscriptions que M. Renan a recueillies et qu’il a expliquées d’une manière si plausible[7]. Ces textes gravés en grandes lettres qui frappaient tous les yeux réservaient au gouvernement le droit d’abattre et d’employer pour les constructions publiques quatre essences précieuses entre toutes. Les autres bois, de moindre valeur, restaient à la disposition des particuliers, cetera privata.

Sans ces défenses, il eût été difficile de conserver des réserves en haute futaie capables de fournir aux maîtres successifs de Cypre les grandes pièces qu’ils en ont toujours tirées, soit pour la quille et la mâture de leurs navires, soit pour les planchers et les combles de leurs édifices. Or Cypre a toujours été célèbre par ses chantiers maritimes et par l’excellence des bois que l’on y mettait en œuvre. Quand Alexandre, au cours de son expédition, se décide à lancer une flotte sur les grands fleuves de la Mésopotamie, l’Euphrate et le Tigre, pour en reconnaître et en commander les rivages, c’est de Cypre qu’il fait venir, à travers la mer, à travers les montagnes et le désert de Syrie, les planches et les poutres de cyprès qui lui serviront à fabriquer ses vaisseaux. Un peu plus tard, si les Ptolémées font de si grands efforts pour conquérir Cypre sur Antigone et Démétrius, puis pour s’y maintenir contre les Séleucides, c’est qu’ils ont besoin des forêts de l’île ; sans elles, où construiraient-ils ces escadres qui leur assureront l’empire du bassin oriental de la Méditerranée ? Dans des temps plus rapprochés de nous, les Lusignans ont été de grands bâtisseurs ; —pendant plus d’un siècle, dans leur royaume, ils ont élevé partout châteaux et palais, grandes églises ogivales aujourd’hui changées en mosquées, abbayes dont les ruines pittoresques, dont les nefs et les clochers gothiques donnent au voyageur, dans certaines vallées cypriotes, l’impression et presque l’illusion d’un paysage occidental. Toutes ces constructions somptueuses, qui ont fait l’admiration des contemporains ont eu des charpentes massives et compliquées, comme les composaient les architectes du moyen âge ; or c’est encore aux bois de Cypre qu’il a fallu en demander les matériaux, à ses frênes et à ses pins, à ses cyprès et à ses chênes.

Ce qui, de tout temps, avait doublé la valeur de ces forêts, c’est qu’elles se trouvaient dans une île ; grâce à leur situation, elles étaient d’une exploitation beaucoup plus facile que celles qui couvraient les flancs du Liban ; de l’Amanus ou du Taurus. L’Orient n’a guère connu les routes carrossables ; tout au plus en a-t-il possédé quelques-unes pendant la période de la domination romaine. Encore les plus belles et les glus hardies de ces voies n’ont-elles rien de comparable aux travaux que les ingénieurs modernes ont exécutés dans les Pyrénées, dans l’Apennin, les Alpes et les autres grandes chaînes de l’Europe afin de permettre l’exploitation des richesses minérales ou forestières. Par leur aménagement et par leur tracé, les voies romaines ont été surtout des instrumens de règne ; sans doute, en facilitant les échanges, elles ont développé la production et la richesse dans les provinces qu’elles traversaient ; mais dans la pensée des censeurs et des proconsuls qui les ont construites, qui, pour leur frayer passage, ont percé le roc ou jeté des ponts sur les fleuves et conduit à traversées marécages de longues chaussées, ces routes étaient principalement destinées à transmettre partout la volonté et l’action du pouvoir central, à faire parvenir rapidement jusqu’aux extrémités de l’empire ses messagers et ses délégués, à garantir aux légions romaines, en toute saison, un passage libre et sûr. Quant aux besoins de l’industrie, l’état n’avait même pas l’idée qu’il lui appartînt de s’en préoccuper. Dans de telles conditions, on ne pouvait, sans des efforts prodigieux et de très grands frais, transporter à distance des quartiers de roche ou des pièces de bois dont la dimension fût considérable ; aussi la plupart des grandes villes empruntaient-elles au sol qui les portait ou cherchaient-elles dans leur voisinage immédiat la pierre dont étaient faits leurs édifices et leurs maisons. Pour n’en citer qu’un petit nombre d’exemples, voyez Jérusalem et ses cavernes royales, Gortyne et son prétendu labyrinthe, Syracuse et ses latomies, Rome et les galeries taillées dans le massif même du Palatin, d’où ont été tirés les matériaux de sa première enceinte et de ses plus anciennes constructions. Pour qu’une carrière, pour qu’une forêt eussent quelque prix, il fallait qu’une plaine plus ou moins large les séparât seule d’une cité populeuse ou bien qu’elles fussent situées soit au bord d’un grand cours d’eau navigable comme le Nil, le Tigre ou l’Euphrate, soit au-dessus des rivages mêmes de la mer, ce grand chemin qui mène partout[8]. Ce qui fit la fortune du marbre de Thasos, dans le monde alexandrin et romain, c’en est peut-être moins le grain et la beauté que la singulière facilité de l’exploitation. La carrière, c’était, sur plusieurs points de la côte méridionale, la falaise même dont la base est baignée par les îlôts ; dans la belle saison, quand la mer était calme, les navires pouvaient venir charger, à pied d’œuvre, devant la falaise de marbre qui, d’année en année, s’écroulait et reculait ainsi sous le pic des carriers[9]. Les forêts cypriotes présentaient à peu près les mêmes avantages ; les arbres même qui croissaient dans le fond des vallées et dans le voisinage des plus hauts sommets ne pouvaient jamais être bien loin d’un port quelconque ou tout au moins d’une grève d’échouage. Une fois les planches ou les troncs arrivés à la côte, on les dirigeait sur les chantiers de l’île ou sur ceux de l’Asie-Mineure, de la Syrie et de l’Égypte, vers tout pays où une dynastie ambitieuse et guerrière travaillait à se donner une marine qui, de l’Hellespont jusqu’aux bouches du Nil, la fît maîtresse des mers.

Depuis la conquête turque, ni les gouvernans, ni les gouvernés n’ont plus paru soupçonner qu’il y eût là un capital à ménager. Voici qui prouvera combien ont été désastreux les effets de cette dévastation prolongée. Le terme qui désigne le cyprès dans les langues grecque et latine, ϰυπάρισσος (kuparissos), cupressus, semble dérivé du nom même de l’île ; à l’origine, il signifiait, selon toute apparence, l’arbre de Cypre. À défaut même de cette étymologie, plusieurs textes anciens nous apprennent combien cette essence était jadis abondante à Cypre, et quelles dimensions elle y atteignait. Or tandis que la Crète, surtout dans la région des Monts-Blancs, possède encore des bois de cyprès, cet arbre ne se rencontre plus guère dans l’île de Cypre à l’état sauvage ; on ne l’y trouve plus d’une belle venue que dans les cimetières et dans les jardins. Le gouvernement anglais cherchera, sans aucun doute, à mettre un terme à ce gaspillage, à cette destruction continue ; mais il lui faudra lutter contre des habitudes bien enracinées. Chrétien ou musulman, le paysan cypriote est convaincu que le bois, comme l’air et l’eau, n’a pas d’autre maître que Dieu, qui l’a créé. Il lui semble aussi naturel d’aller, quand il lui plaît, couper des arbres dans la montagne que de tremper ses lèvres à la source voisine quand il a soif. Encore s’il se contentait de prendre ce dont il a vraiment besoin ! Mais non ; comme tous les barbares, il gâche bien plus qu’il ne consomme. Vers la fin du printemps, on le voit souvent mettre le feu aux grandes herbes, déjà sèches, qui foisonnent au pied des jeunes taillis. La flamme s’allume et court où la pousse le vent, légère et rapide, trop rapide pour incendier le bois vert, encore numide et tout gonflé de sève vive ; mais, sur son chemin, elle grille le feuillage, elle calcine et noircit l’écorce, elle arrête, en plein élan, le mouvement de la végétation. Ainsi atteintes, ces tiges et ces branches vont se dessécher lentement ; quand viendra l’automne, tout le taillis ne sera plus qu’un bois mort qui se brisera sans résistance sous le doigt des enfans et des vieilles femmes, travaillant à leur provision d’hiver. Pour leur rendre la tâche plus facile, on a sacrifié tout un quartier de forêt, et parfois, ces fagots, on ne prendra même pas la peine d’aller les chercher ; on en aura trouvé d’autres plus près du village, on aura oublié l’endroit. Ces pauvres arbres ne demandaient qu’à vivre et à grandir ; leurs fibres se serraient, leur tronc et leurs rameaux s’allongeaient pour les générations futures, quand un caprice sauvage les a tués, sans que leur ruine serve à rien ni à personne.

On vantait aussi, dans l’antiquité, les noyers et les platanes de Cypre ; ces deux espèces réussissent encore très bien dans ces mêmes vallées. Le platane surtout y atteint parfois une hauteur et une ampleur tout à fait remarquables ; aussi est-ce à propos de lui que M. von Loeher entonne une sorte d’hymne, que nous avons plaisir à citer, pour tous les souvenirs qu’il nous remet en mémoire. « J’en appelle, s’écrie-t-il, à tous ceux qui ont voyagé en Orient ! Qui d’entre eux ne se rappelle avec reconnaissance ce bel arbre, le gardien des sources, au pied duquel il a goûté souvent un si doux et si profond repos, enveloppé de l’ombre que versait le feuillage, savourant la fraîcheur qui s’exhalait des eaux murmurantes ? Si elles sont heureuses entre toutes, les heures et les minutes où nous avons la plus claire et la plus pleine conscience de tout ce qu’il y a en nous de force et d’âme, où, comme on dit familièrement, nous nous sentons le plus vivre, savez-vous quels sont les momens où j’ai le mieux joui de ce bonheur, où je me suis le mieux représenté ce que pouvait être cette félicité suprême ? Ce sont mes haltes de midi sous l’abri des platanes, lorsque je m’y arrêtais pour laisser passer les heures chaudes du jour, après de longues chevauchées dans un pays grandiose, mais brûlant et désert. Depuis que je me suis ainsi attaché à cet arbre si noble et si bienfaisant, le vieux Xerxès lui-même a trouvé grâce devant mes yeux. Vous vous souvenez du récit d’Hérodote : lorsqu’il marchait contre la Grèce, le grand roi aperçut, dans le voisinage de Sardes, un platane dont la merveilleuse beauté lui prit si bien le cœur qu’il le couvrit de chaînes d’or et de bijoux, comme un amant en pare sa bien-aimée[10]. »

C’est à ce charme, vaguement ressenti même par les natures les plus grossières, que le platane doit d’avoir survécu à la forêt, là où elle a été détruite par l’incurie et la brutalité de l’homme : dans les régions même les plus déboisées de l’Orient, partout le platane se dresse, tout ensemble élégant et majestueux, au bord des fontaines et des ruisseaux. Ceux-ci abreuvent ses racines alors même que la campagne tout à l’entour meurt de soif ; en revanche, de ses larges feuilles et de ses branches puissantes qui se rabattent vers le sol, l’arbre défend contre l’ardeur dévorante des rayons d’été le petit bassin où jaillit la source chère au voyageur, le filet d’eau qui se glisse entre les pierres. Parmi ces graviers et ces quartiers de roche poussent et prospèrent aussi les lauriers-roses ; ils sont plus serrés et plus nombreux qu’au bord de nos ruisseaux les aunes et les saules. Si vous longez au mois de juin les côtes de Cypre, vous pouvez, sur les pentes de la montagne, suivre de l’œil les torrens, à l’éclat de ces fleurs pressées par milliers les unes contre les autres ; chaque torrent dessine un étroit ruban d’un rouge tendre et clair, qui serpente et se détache sur le gris de la roche ou la verdure du maquis.

Ce dont l’île n’a pu être dépouillée par plusieurs siècles de mauvais gouvernement et de ravages incessans, c’est la richesse et la beauté des plantes et des arbustes que le sol y produit sans culture. Tous les voyageurs qui l’ont visitée au printemps s’accordent à dire que nulle part, dans le bassin de la Méditerranée, la terre ne se couvre et ne se colore de fleurs plus brillantes et plus variées, l’air ne se remplit de plus pénétrantes senteurs. Dès la fin de février, ce sont les violettes, ce sont surtout les anémones, si petites et si blafardes, dans nos bois, là-bas, par millions, aussi grandes, aussi splendides, aussi diverses de nuances que celles qui sont cultivées dans nos jardins ; plus tard, c’est toute l’éblouissante tribu des liliacées, chère aux poètes de la Grèce, l’hyacinthe, le narcisse et le crocus, différentes espèces de tulipes. Les buissons n’ont pas une moins élégante parure ; c’est l’agnus-castus, avec ses grappes d’un bleu pâle, c’est le myrte avec ses bouquets blancs et parfumés qu’encadre un charmant feuillage, c’est l’arbousier dont le fruit mûr a tout l’éclat d’une fleur rouge. N’oublions pas la rose, née, disait la légende, tout près de là, sur la côte syrienne, de la terre qu’avait baignée le sang d’Adonis. Aphrodite avait amené dans l’île la fleur qui lui était chère ; les roses de Cypre étaient célèbres chez les anciens. Aujourd’hui encore, tandis que les charmans boutons de l’églantier décorent les broussailles et qu’ils répandent dans la campagne leur fine et légère odeur, les plus belles variétés de la rose cultivée s’épanouissent dans les jardins des riches musulmans grands amateurs d’horticulture. On comprend que les Grecs aient appelé Cypre l’île qui sent bon εὐώδης (euôdês). C’était là, disait Homère, que les Grâces oignaient d’une huile embaumée les membres de leur divine maîtresse, c’est là qu’elles-mêmes trempaient leurs vêtemens dans les vapeurs odorantes qui s’exhalaient de toutes ces corolles ouvertes par le printemps.

Parmi les plantes qui croissent d’elles-mêmes à Cypre, il en est deux qui avaient particulièrement attiré l’attention des anciens naturalistes et qu’y ont retrouvées les botanistes modernes. L’une d’elles paraît avoir donné à l’île le nom qu’elle porte encore aujourd’hui, après une si longue suite de siècles : c’est l’arbuste que les Phéniciens et les Hébreux appelaient kopher, mot d’où les Grecs ont tiré celui de kypros, formé des mêmes élémens. On est d’accord pour y reconnaître, d’après les descriptions que nous en donnent Dioscoride et Pline, la plante qui est appelée par les Arabes el hanna ou, comme disent les voyageurs européens, le henné. C’est le lawsonia alba des botanistes, le ligustrum des Romains, notre troëne. Nos bois en sont pleins ; la blancheur des épis de fleurs dont il se couvre au mois de mai ne déplaît point aux yeux : elle a valu à cet arbuste quelques bonnes paroles des poètes et des romanciers ; mais sa forte odeur de musc lui ferme d’ordinaire l’entrée des jardins, on ose à peine en mettre quelques brins dans un bouquet. Sa principale fonction est de s’épaissir, sous la serpe qui le taille, en haies fournies et serrées qui forment une excellente clôture. En Orient au contraire, dès les temps les plus reculés, le troëne a été très recherché pour ses feuilles et ses fleurs. De celles-ci, bouillies dans l’huile, on tirait un parfum fort estimé ; ses feuilles donnent une poudre verdâtre que l’on voit encore aujourd’hui exposée dans tous les bazars du Levant Préparée de diverses manières, cette poudre sert à teindre en rouge ou en jaune la crinière, le sabot et la queue des chevaux ; elle sert surtout aux femmes pour se peindre certaines parties du corps, telles que les ongles et les cheveux, surtout les lèvres et les paupières ; avec le noir de fumée, qui épaissit et allonge le sourcil, elle agrandit l’œil et elle le creuse ; elle lui donne cet éclat qui le fait si brillant entre les plis blancs du voile, cette lumière qui semble venir de si loin. En l’employant à ces usages, les harems du Caire, de Damas et de Stamboul ne font que continuer la tradition de ceux de Memphis et de Thèbes, de Babylone et de Ninive, d’Ecbatane et de Suse. L’Orient, comme on l’a dit, n’est pas dans le temps, il n’est que dans l’espace ; les siècles valent en Orient ce que les années comptent en Occident.

Le cyprus ou henné est très commun aussi en Égypte et en Syrie, ainsi que le prouve l’origine sémitique de son nom grec ; c’est de la côte syrienne qu’avait été importée dans l’île, sinon la plante elle-même, partout répandue, tout au moins la fabrication de la teinture végétale que lui demandait la coquetterie féminine. Cypre passait pour avoir en propre un autre produit du même genre, auquel la médecine ancienne attribuait des vertus curatives très puissantes : c’était le ledanum ou ladanum, dont il est déjà question dans Hérodote. On croyait que, pour se préserver de la peste et de toutes les épidémies, il suffisait d’en tenir un morceau dans la main et de le porter souvent à ses narines. Le ladanum provient d’un ciste qui, comme l’indique son nom officiel et savant (cistus creticus), se rencontre ailleurs qu’à Cypre ; sur plus d’une montagne de la Crète et d’autres îles de l’Archipel, je l’ai vu couvrir de ses jolies fleurs d’un rouge clair des pentes tout entières. Chaque pied forme un petit buisson qui atteint souvent près d’un mètre de hauteur. Les tiges et les feuilles sont garnies de poils au bout desquels se dépose une sorte de résine qui s’épaissit à l’air et qui reste là suspendue en gouttelettes visqueuses. Le ladanum a perdu de son prestige ; la pharmacie en fait pourtant encore quelque usage et Cypre en exporte une certaine quantité. Si nous en faisons mention, c’est à cause du procédé que l’on emploie pour le recueillir. Ce qu’il a de curieux, c’est qu’il est le même qu’au temps d’Hérodote et de Dioscoride ; rien de moins industriel et de plus primitif. Voici comment le décrit l’abbé Mariti, qui, à la fin du siècle dernier, a consacré un livre très consciencieux et très plein d’observations judicieuses à l’île de Cypre, où il avait passé plusieurs années[11] : « La majeure partie du ladanum se recueille, au printemps, dans le village de Lascara. Le matin, de très bonne heure, les bergers conduisent leurs troupeaux de chèvres dans ces environs ; le ladanum, mûr et visqueux, s’attache aux barbes des chèvres ; on l’en retire, et le ladanum ainsi recueilli est le plus pur et le moins chargé de matières hétérogènes. Tandis que ces animaux paissent dans la plaine, les bergers en amassent aussi d’ailleurs d’une autre manière ; ils attachent au bout d’une petite perche une peau de chèvre, avec laquelle ils vont essuyer les plantes couvertes de cette rosée. » Dioscoride décrit exactement la même opération ; quant au bon Hérodote, il paraît ignorer que les boucs ne jouent là d’autre rôle que celui de collecteurs et d’intermédiaires ; il fait à ce propos une de ces réflexions naïves qui rendent la lecture de son livre si amusante : « Il est étrange, dit-il, que le ladanum, qui a un parfum si exquis, sorte d’un endroit qui sent si mauvais. En effet, c’est dans la barbe des chèvres et des boucs qu’on le trouve ; il s’en distille, sous forme de sueur, comme la résine du bois. »

L’île possède encore d’autres arbres qui donnent des résines plus ou moins recherchées pour leur parfum ou pour leur goût ; outre le térébinthe, c’est le bois du Christ, comme on l’appelle dans les îles grecques (liquidambar orientalis), qui fournit une sorte d’encens, l’ambra. De l’encens, il en fallait beaucoup pour ces autels sans nombre, parés de guirlandes de fleurs, qui s’allumaient chaque matin en l’honneur d’Aphrodite. C’est comme à travers un voile de vapeurs odorantes, à travers la fumée des sacrifices, que Virgile aperçoit et qu’il nous montre l’île embaumée où règne la déesse :

… centum…
Thure calent aræ, sertisque recentibus halant.


Cypre possède aussi l’arbre à mastic, qui a fait la fortune de Chios ; mais il y est devenu rare. Partout, dans ses plaines et sur ses montagnes, l’île garde ainsi, par places, quelques derniers survivans d’espèces presque éteintes, quelques traces de cultures à peu près abandonnées. Il est encore temps de sauver bien des germes qui allaient disparaître sans retour, de ranimer des traditions qui s’effaçaient et se perdaient d’année en année. Le passé de Cypre répond de son avenir. Jusqu’ici nous nous sommes contenté d’indiquer ce que la nature avait fait pour elle ; nous avons étudié la situation de l’île, son climat, son sol et les principaux des produits qu’il porte de lui-même, par l’effet de sa fécondité propre. Ici, depuis trois siècles, l’activité de l’homme a été languissante et mal réglée, quand elle ne s’est pas montrée, comme à propos de la forêt, malfaisante et follement destructrice. Là même où l’industrie et les habitudes laborieuses des paysans grecs ont conservé quelque apparence de prospérité, tout au plus entretenait-on, d’une main molle et routinière, quelques faibles restes des savantes cultures qui, sous tant de maîtres différens, avaient fait la richesse de l’île. C’est l’histoire de cette culture et de ses progrès, de ses acquisitions successives, qu’il reste à esquisser. Cette ébauche sera bien incomplète ; mais elle aura du moins un avantage : elle permettra de passer en revue, chemin faisant, les principales périodes entre lesquelles se partage la vie politique et sociale de Cypre ; elle donnera l’occasion de rétablir la série des conquêtes et des influences que l’île a subies, de rappeler, tout au moins par voie d’allusion, les principaux événemens de ses annales. Grâce à cette sorte de révision, quand on abordera l’étude des monumens de l’art cypriote, on sera mieux préparé à en recueillir le témoignage, à en comprendre la valeur et le sens.


II

Quels furent les premiers habitans de l’île de Cypre ? Nous l’ignorons et nous l’ignorerons toujours. Ce que les historiens anciens s’accordent à déclarer, c’est qu’elle reçut des Phéniciens les premiers rudimens de la civilisation : « Ce sont eux, dit Strabon, qui apportèrent à Cypre la première culture, qui défrichèrent les champs et exploitèrent les mines. » Cette assertion est confirmée de la manière la plus décisive par les monumens de tout genre qui ont été retrouvés dans les ruines et les nécropoles cypriotes. On a jusqu’ici découvert beaucoup plus d’inscriptions phéniciennes à Cypre qu’en Phénicie même ; d’autre part, depuis le plan des sanctuaires les plus riches jusqu’aux moindres statuettes et aux bijoux les plus communs, tous les débris de la plastique révèlent ici une influence phénicienne des plus prolongées et des plus efficaces. Ce fut la côte orientale et méridionale, la plus voisine de la Syrie, qui fut la première touchée par cette influence, qui en fut le plus profondément pénétrée et y resta le plus longtemps soumise. Là se bâtirent les trois villes dont l’origine phénicienne était le plus incontestée, Kition, Paphos et Amathonte. La première, dont le site est tout voisin de la ville moderne de Larnaca, aujourd’hui le principal port de l’île, paraît avoir été le plus ancien et le plus important des établissemens phéniciens, celui qui faisait avec le continent et avec l’intérieur de l’île le commerce le plus actif. Telle était la réputation de cet entrepôt que chez les Orientaux, chez les Hébreux, par exemple, son nom de Kittim s’étendait à l’île tout entière ; c’est ainsi que la désignent les prophètes juifs. Amathonte et Paphos sont célèbres surtout par leurs sanctuaires, où l’image grandiose et confuse de la déesse-nature des Syriens s’est plus tard, par degrés, resserrée et comme condensée en une forme mieux définie, celle de l’Aphrodite grecque.

Là, comme à Thasos, comme à Siphnos et à Sériphos, comme en Sardaigne et en Espagne, les Phéniciens, déjà métallurgistes fort exercés, surent bientôt découvrir les richesses minérales que renfermait le sous-sol. Ils reconnurent des gisemens de cuivre, assez importans pour que l’exploitation s’en soit prolongée jusqu’à l’époque romaine ; il y avait aussi du fer, mais en moins grande quantité, et de l’alun, de l’amiante, des pierres précieuses. Le cuivre était d’ailleurs, à l’époque reculée où eut lieu cette colonisation, le métal indispensable entre tous ; on le mêlait à l’étain, que les Phéniciens tiraient à la fois de l’intérieur de l’Asie et des îles lointaines de l’Occident ; on obtenait ainsi le bronze, que les hommes, pendant bien des siècles, employèrent presque seul pour tous les usages de la vie ; le fer, alors même que l’on sut l’extraire et le travailler, ne se fit place que bien lentement auprès du bronze. Or le cuivre de Cypre était le plus estimé dans l’antiquité ; aussi est-il souvent fait mention, chez les Grecs et les Latins, du χαλϰός κύπριος (chalkos kuprios), de l’œs cyprium. Les Latins allèrent plus loin : ils appelèrent ce métal du nom même de l’île où il était si abondant et de si bonne qualité ; ils le nommèrent cuprum ; c’est de là que dérivent notre mot cuivre et les noms que porte ce métal dans les langues modernes de l’Europe. — Les mines de Cypre sont abandonnées depuis longtemps ; mais on a déjà signalé sur divers points des traces laissées par ces travaux. L’exploration géologique de l’île, qui va être entreprise, dit-on, par les ordres du gouvernement anglais, devra fournir à ce sujet des données plus complètes et plus précises ; peut-être conduira-t-elle à découvrir des filons qui mériteraient encore d’être exploités ou des amas de scories qui, comme au Laurium, pourraient être utilement reprises et traitées par les procédés de l’industrie moderne. C’est dans la chaîne de montagnes qui couvre toute la partie méridionale de l’île que paraissent s’être trouvées toutes les anciennes exploitations minières.

Les Phéniciens doivent avoir été aussi les premiers à exploiter ces salines de Cypre dont le sel fournit à toute la consommation de l’île et s’exporte, en quantités considérables, à destination de la Syrie. Ces marais salans se trouvent sur la côte même qu’avaient occupée les Phéniciens et dans le voisinage de leurs principaux comptoirs. Le moins important est auprès de Limisso, c’est-à-dire à peu de distance de l’ancienne Amathonte ; l’autre, le plus vaste de beaucoup, sépare Larnaca, la ville moderne, des ruines de Kition ; il baignait le pied des murs de cette place forte. C’est le soleil qui fait tous les frais de cette fabrication ; il suffit de ne pas permettre aux pluies d’hiver d’accumuler dans ces larges étangs plus d’eau que ne pourraient en boire les rayons d’été. Le fond de ces bassins, autrefois des lagunes qui communiquaient avec la mer, est formé d’une très épaisse couche de sel, où l’eau douce trouve aisément de quoi se saturer. Celle-ci s’évapore, pendant les mois brûlans, et laisse à sa place une croûte de sel que l’on casse et que l’on amoncelle en tas tout le long du marais. Pour donner une idée de l’importance de cette production, il suffit de prendre un chiffre que nous fournit M. Lang, ancien consul de sa majesté britannique dans l’île, où il a résidé pendant neuf ans. S’il est au monde un administrateur maladroit et négligent, c’est bien le gouvernement turc ; pourtant, même entre ses mains, le monopole du sel, à Cypre, rapportait, dans ces dernières années, un million de francs. Entre les mains d’industriels et de négocians tels que les Phéniciens, combien les bénéfices de cette vente devaient être plus grands encore, dans un temps où la plupart des riverains de la Méditerranée étaient encore trop barbares même pour savoir tirer de l’eau de mer cette denrée si nécessaire.

L’agriculture n’est qu’une des formes de l’industrie ; les Phéniciens y excellèrent de bonne heure. On sait quel jardin d’une merveilleuse richesse ils avaient fait de tout le territoire de Carthage ; elle-même, la haine romaine n’a pu se défendre de leur accorder cette louange, et le sénat fit traduire leurs livres en latin pour porter leurs méthodes à la connaissance des laboureurs italiens. Les Phéniciens d’Afrique ne firent d’ailleurs qu’appliquer dans leur nouveau domaine des habitudes et des procédés qu’ils avaient apportés de la mère patrie. C’est ce qu’a mis en lumière le plus récent explorateur de la Phénicie, M. Renan ; il cite des textes, et de plus il a relevé jusqu’aux moindres vestiges que l’industrie rurale a laissés sur cette côte, surtout dans la banlieue de Tyr[12]. Meules, pressoirs et cuves, aqueducs et silos taillés dans le roc, il a tout retrouvé, et ce qui ressort pour lui de cette étude, c’est que les Phéniciens ont porté dans le travail de la terre les mêmes qualités d’énergie patiente et d’ingénieuse adresse que dans leurs navigations lointaines, que dans l’administration de leurs comptoirs ou la direction de leurs ateliers. La Phénicie n’est autre chose qu’une étroite bande de terrain, serrée entre la montagne et la mer ; nulle part une plaine de quelque étendue, mais des fonds de vallée ravagés par les torrens, et des pentes plus ou moins raides sur lesquelles on ne peut retenir la terre végétale que par un effort incessant, à l’aide de petits murs qui les partagent en nombre de terrasses étagées les unes au-dessus des autres. La Phénicie n’en présentait pas moins, d’Arados à Joppé, une longue suite de vergers, de vignes, de champs cultivés, de fermes munies d’un outillage qui, pour le temps, était la puissance et la perfection même.

Ce territoire était trop restreint pour jamais pouvoir nourrir de ses seules récoltes des villes aussi populeuses que Tyr et Sidon ; mais les belles métairies dont il était rempli faisaient l’orgueil et la joie des riches marchands qui les possédaient. Ni l’argent ni les bras ne leur manquaient ; ils avaient, comme colons, les paysans juifs des tribus d’Aser et de Nephtali, comme serviteurs, les esclaves qu’ils achetaient dans le monde entier. Avec sa culture intensive et savante, cette banlieue des cités chananéennes joua le rôle d’un vaste champ d’expériences ; au retour de ses courses aventureuses, plus d’un marin prit sans doute plaisir à y semer, à y voir pousser et s’acclimater telle plante, tel arbre utile dont il avait rapporté la graine de quelque lointain rivage. Toute cette contrée devint ainsi une école, une pépinière de vignerons, de jardiniers, de laboureurs habiles.

On aurait donc tort de ne voir dans les Phéniciens, comme on incline parfois à le faire, que des artisans et des marchands ; il convient aussi de leur faire une belle part dans les premiers progrès de l’agriculture et surtout dans la transmission, dans la propagation de ses méthodes. Cette épaisse et sombre forêt qui couvrait toute l’île de Cypre quand ils y débarquèrent, ils furent les premiers à l’entamer. L’incendie éclaircit les halliers et prépara le terrain que le fer vint ensuite débarrasser des vieux troncs et des souches massives. La charrue ouvrit, elle égalisa ce sol fécond, formé des feuilles accumulées par des milliers d’hivers et des cendres de la forêt brûlée. Les céréales, l’épeautre, l’orge, le froment, y furent jetées par la main du semeur ; on y vit jaunir les moissons. Dans ces mêmes défrichemens, à côté du champ de blé, une place fut réservée aux arbres fruitiers et aux plantes potagères, au verger et au jardin. Le figuier offrit au laboureur, avec l’ombre de ses larges feuilles, son fruit savoureux, et c’est peut-être de cette époque reculée que date dans l’île la culture de certaines plantes qui sont bien d’origine asiatique ou africaine, la casse, la cannelle, le sésame, la colocasie ou fève d’Égypte. Quant à la vigne, nous croirions volontiers qu’elle fut apportée dans l’île par les mêmes mains ; ce serait les Phéniciens que devraient remercier les gourmets auxquels ne déplaît pas le vin de Cypre.

Des traditions que Tacite a recueillies et que rend vraisemblables le moindre coup d’œil jeté sur la carte mentionnaient aussi l’établissement dans l’île de colonies ciliciennes, mais la Cilicie était habitée par des populations sémitiques ; pour Hérodote, Cilix est fils d’Agapénor, un Phénicien. Il n’y a donc pas lieu de distinguer des Phéniciens les Ciliciens, qui durent se fixer de préférence sur la côte nord de Cypre. Là leurs traces furent d’ailleurs bientôt effacées par le peuple dont la langue se parle encore aujourd’hui dans l’île tout entière, par les Grecs.

C’est vers le temps où furent composés les poèmes homériques, plutôt après qu’avant, que durent débarquer dans l’île les premiers Grecs. En effet, l’auteur de l’Iliade semble se représenter Cypre comme une terre toute phénicienne. Cypre n’a point fourni de contingent à l’armée grecque qui assiège Troie ; elle a pour maître le Phénicien Cinyras, auquel Agamemnon doit la cuirasse qu’il porte dans les combats, présent splendide, produit de cet art du forgeron et du ciseleur où les Phéniciens excellaient. D’autre part, c’est à un Grec de Cypre, Stasinos, qu’une tradition constante attribue la composition de l’un des plus anciens des poèmes cycliques, celui qui devait à cette origine son nom même de chants cypriaques ἄσματα ϰυπριαϰά (asmata kupriaka). La colonisation de l’île par les Grecs se placerait donc entre le moment où l’Iliade a été composée telle à peu près que nous la possédons et celui où a commencé le travail des poètes cycliques ; autant que l’on peut, en pareille matière, fixer des dates ou même les indiquer sous toutes réserves, ce serait entre la fin du Xe siècle avant notre ère et le début du VIIIe que la race grecque, déjà répandue sur presque toute la côte de l’Asie-Mineure, déjà maîtresse de la Crète et de Rhodes où l’avaient précédée les Phéniciens, se serait jetée, dans l’élan de sa jeune ambition et de son aventureuse curiosité, jusque sur cette île lointaine, qui gardait l’entrée de la mer syrienne et où les Sémites semblaient déjà si solidement établis. Ceux-ci tentèrent-ils de repousser par la force cette sorte d’invasion ? L’histoire est muette à ce sujet. Les vagues traditions qui sont arrivées jusqu’à nous témoigneraient plutôt de relations amicales, bientôt établies entre les anciens et les nouveaux colons. Les Phéniciens n’étaient pas assez nombreux pour prétendre peupler les territoires où ils prenaient pied ; en Afrique seulement, par suite de circonstances particulières, ils fondèrent un véritable empire et créèrent la race mélangée des Libyphéniciens. Tout ce qu’ils voulaient, c’était s’assurer le privilège d’exploiter les richesses naturelles des contrées où ils abordaient et de fournir seuls aux besoins des hommes qui les habitaient ; pour y réussir, il leur suffisait d’y établir, dans de fortes positions, des comptoirs faciles à ravitailler par mer et à défendre, avec une faible garnison, contre les caprices et les convoitises de tribus à demi sauvages, que pouvaient tenter leurs magasins et leurs dépôts. À Cypre, ils possédaient la région minière, les salines, la côte qui faisait face à leur propre pays et qui en était la plus proche ; le centre de l’ile, l’ouest et le nord étaient encore tout à fait ou presque déserts. Dans ces immigrans, assez civilisés déjà pour avoir beaucoup de besoins et tout prêts à venir fréquenter leurs marchés, ils aimèrent mieux voir des cliens que des ennemis. Pour les marchands de Sidon et pour leurs correspondans de Kition, c’était autant de nouveaux et commodes débouchés que toutes ces cités naissantes, préoccupées de leur nourriture et de leurs approvisionnemens, pressées de se meubler et de s’armer au plus vite.

Les fondations de villes se succédèrent pendant un siècle ou deux, à bref intervalle. Les Grecs d’Asie-Mineure, pourtant les plus rapprochés de Cypre, ne paraissent avoir pris aucune part à cette colonisation, sans que nous sachions pourquoi la puissante Milet, qui, vers ce même temps, couvrait de ses comptoirs les rivages de la Propontide et de l’Euxin, ne se tourna point vers le sud. Ce fut de la Grèce centrale et du Péloponèse que vinrent les colons. La tradition faisait remonter jusqu’à Teucer, le frère du grand Ajax, l’origine de la cité grecque qui devint ensuite la plus importante de toute l’île, Salamine, située sur la côte orientale, à l’embouchure du Pediæos, et commandant ainsi toute la plaine de la Mesoria ; autrement dit, Salamine fut fondée par les Éginètes. Des Argiens s’établirent à Curion, des Sicyoniens donnèrent naissance à Golgos, des Laconiens à Lapathos et à Kerynia, des Arcadiens à la Nouvelle-Paphos, située à peu de distance vers l’ouest de la Paphos phénicienne. Les colonies athéniennes se répandirent dans le nord de l’île et dans la plaine de la Mesoria. Enfin il est encore question de Dryopes et d’Achéens.

Ces données, éparses chez les historiens anciens, sont certainement très incomplètes. Le déchiffrement des inscriptions écrites en caractères cypriotes vient de prouver que le grec parlé dans l’île avait un caractère éolien aussi marqué que le dialecte de Lesbos ou celui de l’Arcadie et de l’Elide ; il faut donc que l’élément éolien l’ait emporté dans cette colonisation, et c’est ce dont ne nous avertissaient pas les textes d’où, jusqu’à ces derniers temps, nous tirions tous nos renseignemens. Voici comment on peut s’expliquer cette apparente anomalie : malgré leurs points de départ si différens, toutes ou presque toutes ces bandes d’émigrans ont dû appartenir à ces couches anciennes de la population grecque que vint troubler et bouleverser, vers la fin du XIIe siècle, l’invasion dorienne ; or ces couches étaient formées surtout de tribus éoliennes et achéennes, proches parentes les unes des autres. Chassées de leurs demeures premières dans ces grands chocs et déplacemens de peuples dont parle Thucydide, certaines fractions de ces tribus auraient fini par s’embarquer pour aller chercher fortune vers l’Orient, en Argolide ou en Laconie ; d’autres seraient sorties des ports de l’Attique ; mais toutes n’en auraient pas moins été unies par des liens très étroits ; il n’y aurait point eu là cette diversité d’origine à laquelle on serait tenté de croire, si l’on prenait trop à la lettre les témoignages des auteurs.

Grâce à la situation de l’île et à la fécondité de son sol, grâce aux relations établies entre les Phéniciens et les Grecs, toutes ces villes paraissent avoir prospéré rapidement. Elles étaient gouvernées, et elles le furent pendant des siècles, par des chefs héréditaires qui portaient le titre de rois. Les anciens divisaient d’ordinaire Cypre en neuf royaumes : Salamine, le plus puissant de tous, Soli, Chytri, Curion, Lapathos, Kerynia, la Nouvelle-Paphos, Kition et Amathonte ; ces deux derniers, surtout Kition, restèrent phéniciens jusqu’au temps où, après les victoires d’Alexandre, tout l’Orient sembla se fondre et s’absorber dans l’hellénisme.

Un lien fédératif rattacha-t-il les unes aux autres les cités cypriotes ? Nous ne savons. Toujours est-il que les anciens chronographes placent au IXe siècle ce qu’ils appellent la thalassocratie cypriote, c’est-à-dire une période de trente-trois ans pendant laquelle les Grecs de Cypre auraient été, par leur marine, maîtres de la mer Égée et de la mer syrienne. Il serait puéril de prendre ce chiffre trop au sérieux ; mais tout au moins témoigne-t-il du souvenir persistant qu’avaient laissé le prompt développement et la suprématie momentanée des Grecs cypriotes. Comme artisans et comme agriculteurs, ceux-ci avaient bientôt rivalisé avec les Phéniciens, leurs voisins et leurs maîtres ; les Grecs n’ont jamais été de ceux auxquels il faut enseigner deux fois les choses. En même temps que dans les villes on travaillait la pierre et l’argile, le bois et le métal, l’ivoire, le verre et les gemmes, hors de leurs murs on poursuivait en tous sens le défrichement déjà commencé sur quelques points par les Phéniciens ; aux cultures déjà répandues dans l’île, on en ajoutait de nouvelles. Attribut et présent de la plus grecque de toutes les déesses de l’Olympe, Pallas-Athéné, l’olivier est l’arbre grec par excellence ; c’est ce que voulait dire, à sa manière, un mythe cher aux Athéniens. À les en croire, les oliviers qui décoraient les rivages de la Méditerranée, sur le continent et dans les îles, provenaient tous d’un seul et même tronc, celui que, dans sa lutte fameuse contre Poséidon, la fille de Jupiter, d’un coup de sa lance, aurait fait sortir de terre, en pleine Acropole, paré de son sévère feuillage, symbole de paix et de prospérité, chargé de ces fruits d’où l’huile jaillirait désormais sous le pressoir, l’huile nourricière des hommes, source intarissable de vie et de lumière.

Cet arbre utile, si beau même partout ailleurs qu’en Provence, les Grecs l’ont porté avec eux sur toutes les côtes où ils se sont établis, de Gadès à Cypre, d’Adria à Cyrène. Ce qu’il préfère, c’est un sol calcaire dans le voisinage de la mer. Le terrain de l’île lui convenait donc merveilleusement. Grâce aux semences et aux greffes apportées par les colons, l’olivier se répandit de proche en proche sur les pentes inférieures des montagnes de Cypre, sur les collines dont le pied est battu par la vague. D’abord séparés par d’épais massifs de forêts, les bois d’oliviers finirent par s’étendre et par se rejoindre. Jadis ils entouraient l’île d’une ceinture d’un vert pâle, qui n’avait guère de trous ; seulement, de loin en loin, elle était interrompue par quelque abrupte falaise, par quelque rocher tombant à pic dans la mer. Il n’en reste aujourd’hui que des lambeaux ; mais, en plus d’un endroit, avec un peu d’attention, parmi les broussailles, on distingue encore les traces d’anciennes plantations, des murs de soutènement que les racines et les eaux ont crevassés et disloqués, des arbres qui, féconds autrefois, ont cessé de produire depuis qu’ils sont abandonnés à eux-mêmes et que le maquis les étouffe.

La prospérité matérielle ainsi atteinte après que les colons grecs se furent répandus dans l’île tout entière et concoururent avec les Phéniciens à en exploiter les richesses naturelles, cette prospérité, que poètes et prosateurs s’accordent à célébrer depuis les plus anciens écrivains de la Grèce jusqu’aux derniers de Rome, se soutint sans changement notable pendant toute la durée du monde antique ; mais, malgré les ressources qu’ils auraient trouvées dans leurs forêts, les Grecs de Cypre ne paraissent pas avoir jamais cherché à reconquérir cette suprématie maritime qu’ils avaient possédée, nous assure-t-on, vers le IXe siècle. Bien plus, ils ne semblent même pas avoir été très jaloux de leur indépendance. À peine, pendant une longue suite d’années, tentèrent-ils deux fois un sérieux effort pour la reconquérir et la défendre ; encore toutes les villes de l’île ne surent-elles jamais se réunir dans une action commune contre le maître étranger. Ce maître changea d’ailleurs souvent de nom ; ce fut, de tout temps, le souverain auquel se trouvait alors appartenir la Syrie. Le Grec cypriote n’éprouvait pas, dans l’intérieur de la cité, cette haine du pouvoir d’un seul, cette passion pour le gouvernement républicain, aristocratique ou démocratique, qui partout ailleurs a distingué la race à laquelle il appartenait ; il a toujours accepté sans résistance le pouvoir monarchique. De même encore il se résigna bien plus facilement que le Grec des autres Iles ou que celui de l’Asie-Mineure à se voir compris dans quelque grand empire oriental, pourvu que celui-ci, comme c’était le cas d’ordinaire, ne lui demandât guère autre chose que le concours de ses navires en cas de guerre, et le paiement du tribut consenti, soit en nature, soit en argent. Aujourd’hui, comme le fait observer M. Lang, de tous les Grecs d’Orient, les Grecs de Cypre sont ceux que la grande idée, comme on dit à Athènes, a laissé le plus indifférens, ceux qui semblent le plus étrangers aux aspirations panhelléniques. Jamais ils n’ont donné aux Turcs le moindre embarras ; en 1823, ils ont vu massacrer leurs évêques et leurs primats sans essayer la moindre résistance, et, depuis lors, tandis que la Crète, par exemple, ne cessait de frémir et de s’agiter, ils ont toujours payé avec une docilité que rien ne lassait les lourds impôts dont ils étaient chargés. Les Anglais n’ont point à craindre de leur part, au moins d’ici à bien longtemps, cette hostilité et ces protestations qui ont persisté dans les îles Ioniennes jusqu’à ce que l’Angleterre les ait réunies au royaume de Grèce. Les Grecs de Cypre s’appliquent de leur mieux à exploiter leurs nouveaux maîtres ; c’est du moins ce que leur reprochent, avec une indignation un peu naïve, les correspondances des journaux anglais ; mais ils ne songeront pas de sitôt à s’en débarrasser ni même à les taquiner. Sir Garnet Wolseley et ses successeurs auront la vie plus douce que ne l’ont eue les lords hauts-commissaires près la république des Sept-Iles.

Cette obéissance facile et résignée, bien d’autres l’ont obtenue des Cypriotes avant les Turcs et les Anglais. Pendant le cours des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère, suivant les destinées de la Syrie, Cypre fut rattachée, par un lien de dépendance plus ou moins étroit d’abord à l’empire ninivite, puis au dernier empire babylonien, le vainqueur de Tyr. Les historiens grecs n’avaient pas conservé le souvenir de cet assujettissement ; Cypre, pour les temps reculés, est presque en dehors de leur champ de vision ; mais les prophètes hébreux nous en avertissaient, au moins par voie d’allusion, et le fait de cette conquête a été mis hors de doute par des découvertes récentes. Sur l’emplacement même de Kition, en 1846, on a retrouvé une stèle en calcaire de l’île qui représente Sargon, le fondateur du palais de Khorsabad ; cette stèle, maintenant au Musée de Berlin, porte, avec la figure même du conquérant assyrien, une inscription cunéiforme qui mentionne un roi de Kition parmi les six rois de Cypre qui ont prêté hommage à Sargon ; d’autres inscriptions, provenant de l’Assyrie même, contiennent des données qui s’accordent avec le témoignage de cette stèle. Enfin, à défaut même de ces textes, l’alphabet cypriote, par la forme et la valeur de ses lettres, l’art cypriote, par le caractère de beaucoup de ses monumens, suffiraient à prouver qu’il n’y eut point là une sujétion éphémère et toute de forme ; les rapports se prolongèrent assez longtemps et furent assez intimes pour que Ninive et Babylone aient exercé sur la civilisation cypriote une influence profonde et durable.

Vers le milieu du VIe siècle, au moment où Babylone touchait à sa ruine, l’Égypte eut sous les princes saïtes une dernière et courte période de puissance et de fortune guerrière. Apriès avait soumis la Syrie ; son successeur, Amasis, conquit l’île de Cypre ; mais la domination égyptienne, cette fois, ne dura guère qu’une trentaine d’années. Un nouvel empire venait de naître, celui des Perses ; déjà, dans la courte durée d’une seule vie d’homme, il avait absorbé toutes les contrées jadis soumises aux Mèdes et aux Babyloniens. Sous Cambyse, l’héritier de Cyrus, il conquit l’Égypte sur le fils d’Amasis, Psamménit. La Phénicie et Cypre n’avaient pas attendu la prise de Memphis pour se donner au futur vainqueur ; sous Darius, elles furent comprises ensemble dans la cinquième satrapie ; mais, sous la suprématie de la Perse, les villes de Cypre gardèrent leurs rois, quelques-uns phéniciens, la plupart grecs d’origine et de langue.

Cypre se joignit en 502 à la révolte des Grecs d’Ionie contre le joug des Perses ; mais l’élément phénicien refusa de s’associer au mouvement et en prépara ainsi l’échec, que consommèrent les jalousies des villes et des chefs. Les victoires même de Cimon en Cilicie et sur les côtes de Cypre ne réussirent pas à libérer l’île ; c’est probablement qu’elle se souciait peu de son indépendance, et que la population grecque ne prêtait aux efforts des Athéniens qu’un bien tiède concours. Trop d’intérêts l’attachaient au continent voisin ; elle ne se fût pas exposée volontiers à s’en voir fermer les ports. Évagoras lui-même, malgré ses rares talens et l’affaiblissement de la monarchie des Achéménides, ne réussit pas non plus dans son entreprise ; il tint en échec pendant plusieurs années toutes les forces du grand roi, des armées et des flottes considérables ; mais il dut finir par renoncer à détacher Cypre de l’empire perse. Passionné pour cette Athènes qu’il avait aidée à se relever après ses désastres et qui lui avait accordé en retour le droit de bourgeoisie, Évagoras était plus grec que son peuple ; tout pénétré d’élémens orientaux, celui-ci, par son écriture, par ses arts, par ses mœurs, par sa religion, tenait de trop près à l’Asie pour s’en laisser aisément détacher au nom d’une abstraction, le patriotisme hellénique.

La conquête de l’Asie et la destruction de l’empire perse par Alexandre eurent l’air de rompre ces liens ; mais, sous d’autres apparences, ils se reformèrent et se renouèrent bientôt d’eux-mêmes. Cypre fut disputée pendant quelque temps entre Antigone et Démétrius d’une part, et de l’autre Ptolémée Soter. Depuis l’an 295, elle resta à l’Égypte, malgré quelques tentatives des Séleucides pour la ressaisir et en refaire un appendice de la Syrie. Afin d’en être plus sûrs et d’en avoir mieux en main toutes les ressources, les Lagides donnèrent à leur conquête une organisation nouvelle ; ils supprimèrent les anciens pouvoirs locaux et confièrent Cypre à une sorte de vice-roi auquel les inscriptions donnent le triple titre de général, d’amiral et de grand-prêtre de l’île ; une force militaire considérable était à sa disposition. Quand la monarchie égyptienne s’affaiblit par les fautes et les vices d’une dynastie frappée de décadence, Cypre devint à plusieurs reprises une sorte de royaume séparé qui servait d’apanage à l’un des princes lagides. Elle était dans cette situation lorsque, l’an 59 avant Jésus-Christ, une rancune et un caprice du fameux tribun Clodius, l’ennemi de Cicéron, en amenèrent la réduction en province romaine. Caton fut envoyé, pour en prendre possession, sans vaisseaux ni soldats, tellement on regardait les Cypriotes, depuis longtemps façonnés à l’obéissance, comme incapables d’avoir la moindre velléité de résistance. De la vente des objets précieux appartenant au dernier roi ainsi que du trésor qu’il avait laissé, Caton tira et rapporta à Rome près de sept mille talens, environ 40 millions de francs. Un moment rattachée à l’Égypte par la prodigue tendresse d’Antoine pour Cléopâtre, Cypre fut comprise par Auguste au nombre des provinces dont il abandonnait le gouvernement au sénat ; l’administration en fut confiée à un proconsul.

On pourrait faire tout un recueil des épithètes hyperboliques dont se servent les écrivains latins pour célébrer la fécondité de cette riche province, un des joyaux de l’empire. Voulant donner une idée de la variété de ses produits, Ammien Marcellin dit que, sans rien tirer de l’étranger, on peut à Cypre équiper et mettre en mer un navire rempli des denrées les plus précieuses. Bois, agrès, cordages, marchandises formant la cargaison, tout aura été emprunté à l’île même, à ses forêts et à ses vergers, à ses champs et à ses mines. Cypre avait bien été parfois le théâtre d’opérations militaires ; des batailles navales s’étaient livrées devant ses ports ; ses villes principales avaient été plusieurs fois assiégées ; mais jamais, à proprement parler, elle n’avait été ravagée par la guerre et la conquête. Ses vieilles cités subsistaient donc encore avec les monumens si divers qu’y avaient accumulés les différentes civilisations dont l’influence s’était successivement fait sentir à Cypre, depuis la Phénicie, l’Assyrie et l’Égypte jusqu’à la Grèce classique, la Grèce alexandrine et la Rome impériale. Les sanctuaires de la Vénus cypriote, héritière de l’Astarté phénicienne, étaient entourés d’arbres séculaires d’où s’abattaient en tournoyant, avec un grand bruit d’ailes, des volées de pigeons blancs, oiseaux chers à la déesse. Comme le dit Tacite à propos du pèlerinage que Titus fit à Paphos pendant son séjour en Orient, les temples étaient encore remplis des dons des anciens rois. Rites et symboles, tout y gardait une couleur très particulière, bien plus asiatique que grecque, quoique la langue hellénique fût seule alors parlée par les habitans de l’île. Les prostitutions sacrées, l’une des pratiques qui caractérisent le mieux les religions syriennes, avaient ici leur place marquée. Les hiérodules de Paphos, courtisanes attachées au sanctuaire par une sorte de vocation religieuse dont elles portaient les insignes, n’étaient pas moins célèbres que celles de Corinthe.

Déjà corrupteurs par eux-mêmes, de pareils usages l’étaient devenus bien plus encore par l’affluence des étrangers qui visitaient l’île de Cypre. Il n’est donc pas étonnant que les mœurs y aient été très relâchées. L’antiquité tout entière s’accorde à signaler la mollesse des Cypriotes, leurs habitudes efféminées et dissolues[13]. Pour détendre le ressort des âmes, il n’eût même pas été besoin de ces rites licencieux ; en l’absence de toute liberté politique, il eût suffi de cette abondance extraordinaire que l’île devait à ses richesses naturelles, à sa fertilité et à son commerce. Une vie si facile et si plantureuse ne fait pas des cœurs énergiques, n’éveille guère le désir du mieux et l’instinct du progrès. Les anciens avaient remarqué cette placidité un peu lourde du Cypriote et l’avaient définie d’un mot : c’est un bœuf de Cypre, disait-on d’un esprit pesant, assoupi dans un bien-être fait tout entier d’habitude et de gourmandise repue. Par une de ces surprises, par un de ces paradoxes qui ne sont pas rares dans l’histoire, ce fut Cypre qui donna le jour au fondateur de la plus haute doctrine morale que le monde antique ait connue ; le stoïcisme, cette école d’abstinence, de renoncement et de devoir, naquit avec Zénon, que Cicéron appelle un Phénicien de Kition.

Cette prospérité ininterrompue, au sein de laquelle l’île s’était comme endormie, ce furent les Juifs qui la troublèrent les premiers. La guerre de Judée avait jeté à Cypre nombre de Juifs exilés. Sous Trajan, ces réfugiés se soulevèrent, les armes à la main, et massacrèrent, dit-on, jusqu’à deux cent quarante mille personnes. Ces monothéistes farouches ne durent pas épargner les temples.

Le christianisme ne tarda point à poursuivre la dévastation commencée. Par sa situation, cette terre était appelée à recevoir l’une des premières la semence de la foi chrétienne. L’apôtre Paul lui-même y avait prêché l’Évangile ; lors du concile de Nicée, il existait dans l’île treize évêchés, sous la primauté du siège de Salamine. Les détails nous manquent sur les violences qui marquèrent, à Cypre, le triomphe du culte nouveau ; mais nulle part les cérémonies païennes n’avaient un caractère plus licencieux et n’étaient mieux faites pour indigner les chrétiens ; nulle part donc leur rage sainte ne dut renverser avec plus de fureur temples et statues. Ce fut comme en Syrie pour les temples d’Adonis, pour les sanctuaires de Byblos et du Liban. À Cypre, si l’histoire est muette, les pierres ont parlé. M. de Vogüé y a retrouvé, près de Golgos et d’Idalie, plusieurs dépôts de figures brisées en morceaux ; elles avaient été enfouies à la hâte dans des fosses communes, ainsi qu’on y enterre les cadavres après les grandes batailles civiles. Sur l’origine et le caractère de ces dépôts, l’hésitation n’était pas permise. C’étaient bien « de véritables nécropoles de statues, où, sous quelques pieds de terre, gisaient pêle-mêle les œuvres de plusieurs siècles, monumens de la piété ou de l’orgueil, de la vanité ou de la reconnaissance, idoles, portraits, symboles, tous mutilés à dessein. Ici vingt têtes dans un seul trou ; là des bras et des torses ; ailleurs des ex-voto de la nature la plus singulière[14]. » De ces débris, l’habile archéologue a encore su tirer pour le Louvre une centaine de têtes, qui forment une série intéressante, où l’on peut établir une chronologie approximative, depuis l’art égypto-asiatique jusqu’au romain.

Grâce à sa situation insulaire, Cypre, du IVe au VIIe siècle, put échapper aux maux que les invasions barbares firent alors peser sur presque toutes les provinces de terre ferme. Sous Justinien, l’île dut même à l’introduction d’une culture nouvelle un développement inattendu de sa richesse. L’usage des étoffes de soie était, depuis le commencement de l’ère chrétienne, devenu très général dans la haute classe, pour les deux sexes, à Rome et plus tard à Constantinople, comme dans toutes les grandes villes de l’Orient ; mais c’était un luxe fort dispendieux. On les tirait de la Chine, par l’intermédiaire des marchands de la Perse ; ceux-ci les faisaient venir par caravanes, à travers l’Asie tout entière ; grevées de frais de transport considérables, elles restaient toujours d’un prix fort élevé. En 557, deux moines, que leurs voyages avaient conduits jusque dans l’Inde, rapportèrent à l’empereur des œufs de ver à soie, qui furent envoyés dans différentes provinces ; nulle part ils ne réussirent aussi bien que dans l’île de Cypre. Bientôt, sur toutes les pentes voisines de la mer et particulièrement sur la côte méridionale, les mûriers se multiplièrent ; partout ils mêlèrent leur brillante verdure et leurs larges feuilles au grêle et pâle feuillage de l’olivier.

L’industrie cypriote était déjà célèbre dans l’antiquité pour ses étoffes de toile et de laine, pour ses tapisseries et ses broderies. Avec de pareils précédens, elle eut bientôt fait d’installer des métiers à tisser et à brocher la soie, métiers dont les produits furent très renommés et très recherchés pendant tout le moyen âge.

La population de Cypre et sa richesse s’accrurent encore au siècle suivant, lorsque les musulmans envahirent la Syrie. Fuyant les Arabes, de nombreux émigrans abordèrent à ses rivages ; ils lui apportaient, avec ce qu’ils avaient sauvé de leur fortune, leurs bras et leur habileté professionnelle. Cependant l’île était trop voisine du continent pour n’être pas bientôt menacée, puis attaquée par les lieutenans des califes. Du milieu du VIIe siècle jusqu’à la fin du Xe, Cypre fut plusieurs fois occupée par les musulmans. Après que Nicéphore Phocas l’eut rendue à l’empire, elle fut encore tantôt ravagée par les princes d’Antioche, tantôt disputée entre les princes de la famille impériale ; un Comnène s’y était rendu indépendant en 1184. Il se permit de manquer d’égards à Richard Cœur de lion, dont la flotte avait été, pendant la troisième croisade, jetée par la tempête sur la côte de Cypre ; pour le punir de cette insolence, Richard, avec une poignée d’hommes, s’empara en quelques jours de l’île tout entière. Bientôt après, il cédait sa conquête à un gentilhomme français, Guy de Lusignan, en échange des droits que celui-ci prétendait avoir sur le royaume de Jérusalem. Le second des Lusignans prit le titre de roi, et leur dynastie, à travers bien des vicissitudes, se maintint jusqu’au début des temps modernes, jusqu’en 1489. Leur capitale était une ville de fondation récente, Lefkosia ou Nicosia (elle est désignée sous ces deux noms), au centre de la grande plaine de la Mesoria. Les premiers des princes de cette famille furent des hommes vraiment supérieurs, qui se rendirent redoutables aux sultans arabes ou turcs et retardèrent ainsi le triomphe de l’islamisme. Les savans travaux de M. Mas Latrie ont fait connaître l’histoire et l’organisation du royaume de Cypre sous les Lusignans ; ils ont montré comment c’était là crue le droit féodal avait atteint sa forme la plus logique et la plus pure, alors qu’en Europe il entrait en pleine décadence. Cet épisode de l’histoire du droit public et privé serait, sans nul doute, curieux à retracer ; mais, à vrai dire, il intéresse l’Occident plus que l’Orient ; tout ce travail législatif et juridique, l’île en a été le théâtre, mais la population indigène n’y a pris pour ainsi dire aucune part. Tant que ce régime a conservé sa vigueur dans la Cypre des Lusignans, la langue, les mœurs, la constitution, la justice, la religion, le costume, l’architecture, tout avait la couleur française ou plutôt franque, à prendre ce mot dans le sens que lui donne encore aujourd’hui l’usage du Levant. Cypre était comme un morceau de l’Europe féodale que la baguette d’un enchanteur aurait détaché de sa place et transporté bien loin, au milieu de la mer syrienne.

Une seule chose ici nous importe, c’est de noter les conquêtes que fit alors l’agriculture cypriote pendant cette période de brillante prospérité, la dernière que l’île ait connue. Par l’entremise des négocians européens établis dans ses ports, Vénitiens, Génois, Provençaux et autres, Cypre faisait un commerce très actif avec les échelles du Levant et avec les principaux marchés de l’Occident. Elle exportait bien plus qu’elle n’importait. Une partie de ses bois de construction était mise en œuvre sur ses chantiers, où se lançaient beaucoup de navires ; le reste se plaçait au dehors. L’île continuait à fournir ces blés d’excellente qualité qui, du temps de Démosthène, contribuaient à nourrir le peuple de l’Attique. Mais en même temps elle exploitait des plantes que son sol n’avait pas produites autrefois. C’est vers cette époque que paraît s’être introduite ou tout au moins développée à Cypre la culture de la canne à sucre, importée d’Arabie. Cypre expédia bientôt des quantités considérables de sucre. Les procédés du raffinage n’avaient pas encore été inventés ; ce qu’on livrait, c’était une sorte de cassonade brune qui n’en était pas moins fort demandée. On n’avait point encore l’Amérique pour produire en abondance cette précieuse denrée, et les relations avec l’Égypte, qui cultivait aussi la canne, étaient irrégulières et difficiles.

Un peu plus tard, des marchands qui trafiquèrent avec la Perse apportèrent les graines du cotonnier ; cet arbre réussit aussi bien que l’avait fait le mûrier. Dans les terrains les plus fertiles et les mieux arrosés, on substitua le coton aux céréales ; les profits furent si beaux que cette plante y gagna le surnom d’herbe d’or. Nicosie devint célèbre par ses toiles de coton.

Les chevaliers de Saint-Jean étaient propriétaires à Cypre de grands biens ; ils y perfectionnèrent la qualité du vin par le choix des plants et par une fabrication plus soignée. Bientôt se répandit au loin la réputation de celui qu’ils récoltaient dans un de leurs domaines situé près de Paphos ; de là le nom de vin de la commanderie, sous lequel le vin de Cypre est devenu fameux en Europe. Ce fut à Venise surtout que l’on s’éprit du vin de Cypre ; aujourd’hui encore vous en boirez de fort bon, non-seulement dans les élégans cafés de la place Saint-Marc, mais encore dans plus d’un petit cabaret des lagunes, sous plus d’une tonnelle rustique, à l’embouchure de la Brenta.

Les Francs établis dans l’île auraient aimé à y retrouver tous les fruits de leur pays ; les moines surtout, dans les jardins de leurs riches abbayes, firent des tentatives d’acclimatation, qui ne réussirent pas toutes également. Poiriers et pommiers, pruniers et néfliers souffraient de la chaleur et dégénéraient ; mais les cerisiers, les abricotiers, les pêchers, les noyers donnaient des fruits excellens. C’était assez pour ne point se sentir dépaysé ; on avait d’ailleurs, comme compensation à ce qui manquait, les orangers, les citronniers et même la banane. Quant au palmier, qui avait dû passer la mer avec les Phéniciens, il n’est à Cypre comme en Syrie qu’un ornement ; le soleil n’y est pas assez chaud encore pour mûrir la datte ; mais ses panaches et sa tige élancée annoncent de loin aux regards les villes cypriotes et leur donnent un aspect tout oriental.

Pour les hommes du XIIIe et du XIVe siècle, Cypre, par la nature et la variété de ses produits, par tout ce qui se raconte en Occident de sa richesse et de sa beauté, est comme une Inde en raccourci, une Inde moins éloignée et plus abordable que celle de l’Océan. On lui prête les mêmes trésors ; tous les aventureux, gens d’épée et gens de négoce, se tournent vers elle et viennent y chercher fortune, comme ils se jetteront, deux ou trois siècles plus tard, sur l’Amérique et sur les Grandes-Indes ; elle a le prestige ; son nom seul parle aux imaginations et les surexcite ; il leur ouvre le champ illimité du désir et du rêve.

Toute exagération à part, c’était bien alors la plus riche contrée de tout le bassin de la Méditerranée. Le port principal n’en était plus l’antique capitale, depuis longtemps déchue, Salamine ; c’était l’ancienne ville d’Ammochostos, située un peu plus au sud, sur la côte orientale ; sous son nom moderne de Famagouste, cette ville disputait à Constantinople et Alexandrie la suprématie du commerce de l’Orient. Les voyageurs qui la visitaient sont à court de mots pour traduire leur admiration ; ils célèbrent à l’envi le luxe de la noblesse et l’opulence des marchands, « dont l’un, en mariant sa fille, lui donna pour sa coiffure seule des bijoux qui valaient plus que toutes les parures de la reine de France ensemble, au dire des chevaliers français[15]. » Comme autrefois Paphos, Famagouste avait ses courtisanes, renommées dans tout l’Orient pour leur beauté, leur fortune et leurs profusions. C’est là un trait que nous retrouvons, sous l’empire de religions pourtant très différentes, à toutes les époques de l’histoire de Cypre. La luxure et la volupté y sont, si l’on peut ainsi parler, dans l’air même que l’on y respire.

La décadence commence à la fin du XIVe siècle ; elle est hâtée par l’avidité et les violences des Génois, qui s’emparent de Famagouste et en restent maîtres pendant quatre-vingt-dix ans. Lorsque Venise, en 1489, hérita du dernier des Lusignans, on pouvait encore espérer pour l’île de beaux jours ; c’étaient d’intelligens administrateurs que les provéditeurs vénitiens. Ils paraissent avoir fait tout ce qu’ils pouvaient pour encourager l’agriculture ; on raconte à Cypre qu’ils payaient un sequin de prime par olivier planté ou greffé. Déjà pourtant, malgré tous leurs efforts, la production et la prospérité diminuaient. Christophe Colomb et Vasco de Gama avaient ouvert de nouveaux chemins ; le monde connu des anciens semblait maintenant étroit et sans profondeur ; c’était vers les deux Amériques et vers les Indes que se tournait l’esprit d’entreprise ; c’était de ces lointaines colonies que l’on commençait à tirer, en plus grande quantité et à meilleur compte, les épices, le sucre et le coton.

En 1570, Cypre tombait aux mains des Turcs, et la décadence se précipitait. Grands fumeurs, ils plantèrent du tabac ; c’est tout ce que l’île leur aura dû. La seule culture récemment introduite, si cela peut s’appeler ainsi, c’est la culture du caroubier. Cet arbre, de temps immémorial, poussait un peu partout ; mais il était surtout très abondant vers le sud, autour de Limassol. Pendant des siècles, on n’en tirait presque aucun parti ; tout au plus en donnait-on parfois aux bestiaux les fruits, de longues gousses, d’un brun roux, celles mêmes que, dans la parabole, l’Enfant prodigue dispute aux pourceaux pour apaiser sa faim. L’industrie a trouvé moyen d’utiliser en grand ce produit ; elle en extrait de la mélasse ou elle le distille pour fabriquer de l’alcool, opérations qui laissent des résidus très propres à l’engraissement du bétail ; aussi tout ce que l’île peut produire de caroubes est-il enlevé par le commerce, surtout pour l’Angleterre et la Russie. On en exporte environ dix mille tonnes par an. Cet arbre précieux ne demande que de bien faibles soins ; il faut insérer sur le sauvageon une greffe provenant d’un pied en plein rapport ; il convient ensuite d’émonder tous les ans au printemps. Cela suffit pour obtenir une récolte abondante. On cite tel vieux tronc qui a donné parfois jusqu’à sept cent cinquante quintaux métriques de fruit.

Malgré l’importance du revenu que tirent certains districts d’un végétal si longtemps négligé, il n’y a là qu’une faible compensation pour tout ce que l’île a perdu d’autre part. Par l’effet naturel d’une domination incapable et avide, d’impôts mal assis et perçus d’une manière vexatoire, toutes les autres cultures ont décliné lentement. Ce déclin s’était même accéléré depuis quelques années, depuis que la Porte, aux prises avec tant de difficultés politiques et financières, avait fréquemment recours à des augmentations de taxes qui décourageaient le paysan et le dégoûtaient du travail. La canne à sucre a disparu de l’île et peut-être n’y a-t-il là rien à regretter ; cette culture n’y serait plus rémunératrice. On y verra de même abandonner bientôt celle de la garance, à laquelle ont dû renoncer nos départemens du midi. C’est que la chimie fabrique aujourd’hui de toutes pièces le principe tinctorial contenu dans la garance, l’alizarine, et le livre à meilleur marché que ne le peut faire l’agriculture.

On n’a pas les mêmes raisons pour se résigner à la décadence de l’industrie vinicole. Depuis deux siècles, beaucoup de vignobles ont été délaissés ; dans ce qui reste des anciennes plantations, le vin se fait avec moins de soin qu’autrefois ; à mesure que sa qualité baisse, il est moins recherché au dehors. L’exportation n’est plus aujourd’hui que la sixième partie environ de ce qu’elle était au XVIIe siècle. D’après M. Lang, il est sorti de l’île, en 1871, près de 24,000 hectolitres de vin, destinés surtout à l’Égypte et à la Syrie ; selon lui, Cypre pourrait en produire aisément cinquante fois plus. Quant au coton, plus demandé sur les marchés de l’Europe pendant la guerre d’Amérique, la culture en avait repris alors quelque activité ; on n’en produit pourtant guère que trois mille balles au lieu de trente mille que l’on récoltait sous les Vénitiens. Le tabac de Cypre était jadis très recherché dans les pays voisins ; aujourd’hui, toujours par suite de surtaxes exorbitantes, l’île est loin d’en planter assez pour fournir à sa propre consommation. Les fines cultures maraîchères, autrefois aussi l’une des gloires de Cypre, sont presque abandonnées ; on se contente de semer quelques fèves et quelques pommes de terre, quelques concombres et quelques melons. Les herbes et les racines des champs entrent pour beaucoup dans la nourriture du paysan ; c’est le cresson, le pourpier, l’asperge et l’artichaut sauvages.

Pour tout dire d’un mot, M. Lang estime qu’un dixième tout au plus du sol de l’île est mis en valeur par la main de l’homme. Il faut déduire du total disponible les sommets des montagnes et les endroits où le roc affleure ; mais les terrains de ce genre n’occupent ici qu’une faible superficie, et il en est bien peu qui ne puissent admettre la végétation forestière. La population pourrait donc s’augmenter dans de fortes proportions, sans risquer de se trouver à l’étroit ou d’avoir à tirer sa subsistance du dehors. On n’en sait pas au juste le chiffre ; les évaluations varient entre 150,000 et 180,000 âmes. De ce nombre, un tiers à peine est musulman ; les deux autres tiers sont Grecs de langue et de religion. Il y a aussi une petite colonie de Maronites, un millier d’âmes environ, qui se sont établis ici au siècle dernier. Le dialecte des Grecs, leurs chants populaires, leurs traditions et leurs contes, présentent des particularités curieuses sur lesquelles l’attention a été déjà appelée par les publications de M. Sakellarios et Loukas[16] ; mais il reste encore beaucoup à faire pour tout recueillir et pour porter dans ces recherches toute l’exactitude et la critique qu’elles réclament.

On voudrait savoir à quel chiffre a pu s’élever, en d’autres temps, la population de l’île ; mais toute donnée précise nous manque à ce sujet. Différens indices conduisent pourtant à croire que dans les siècles de prospérité, sous les Lusignans comme sous les proconsuls romains, les premiers Ptolémées ou les rois de Perse, Cypre ne devait guère posséder et nourrir moins d’un million d’habitans. Elle ne les reverra pas de sitôt, quels que puissent être les mérites et l’action bienfaisante de ses maîtres anglais. L’administration turque, — si tant est que ce substantif et cet adjectif puissent marcher de compagnie, — quand elle a pesé pendant trois siècles sur un pays, laisse derrière elle des traces que n’effacent point quelques années de juste et sage gouvernement.

En tout cas, le peuple de Cypre va commencer à remonter la pente que, depuis la fin du moyen âge, il n’a pas cessé de descendre. Le terme est atteint de cette décadence dont nous avons indiqué les causes et marqué les degrés. C’est une ingrate histoire, pénible à raconter, comme celle de toutes les vieillesses et de tous les déclins ; mais il fallait bien conduire jusqu’à l’heure présente l’esquisse commencée, il fallait dire comment s’était évanouie, par la faute des hommes, une richesse dont la nature semblait avoir fait presque tous les frais, une prospérité si longue et si brillante, qui remontait jusqu’aux âges les plus reculés, qui s’était maintenue sous des régimes si divers, qui s’était, après de rudes assauts, relevée et réparée, à plusieurs reprises, comme si rien n’eût pu la détruire.

Ce qui ressort de cette étude, c’est l’originalité et l’importance du rôle que Cypre a joué de tout temps dans cette lutte de l’Orient et de l’Occident, qui remplit à elle seule presque toute l’histoire du genre humain, jusqu’au jour où le monde s’est élargi par la découverte de l’Amérique et des chemins maritimes qui menaient vers l’Inde, la Chine et le Japon. Cette importance, elle ne l’a point due à son peuple, race mêlée dont le génie a été de bonne heure énervé et comme engourdi par les caresses de la nature, par trop d’aisance et de bonheur. Terre grecque, non-seulement elle n’est pas représentée dans l’histoire de la civilisation hellénique par quelque grande école de poètes ou d’artistes, comme Lesbos, Chios ou Samos ; mais encore, malgré son étendue et sa population, elle compte moins, à ce point de vue, qu’Égine ou que Thasos. Elle n’a pas produit un seul grand écrivain, un seul peintre ou un seul sculpteur éminent. Son seul philosophe, Zénon, est une exception tellement isolée, tellement unique, que l’on pourrait presque le passer sous silence.

L’importance de Cypre a été d’un autre ordre, son rôle d’un autre caractère. L’île est située sur la route qu’ont suivie, en sens contraire, des empires et des peuples qui ont passé leur temps à se heurter et à se pénétrer, dans la guerre et dans la paix, à faire l’échange de leurs marchandises et de leurs idées, tout en ne paraissant, à distance, occupés qu’à se combattre ; elle est placée au point de rencontre de deux courans, de deux familles ennemies et pourtant inséparables. Elle a servi de boulevard et de poste avancé tantôt aux Phéniciens et aux grandes monarchies asiatiques contre les Grecs, tantôt aux nations occidentales contre les Orientaux, aux Grecs, et plus tard aux chevaliers francs contre les Phéniciens, les Perses, les Arabes et les Turcs. Alors même qu’elle jouait ce dernier rôle, elle était trop voisine de la Syrie pour n’en pas subir l’influence. Toute guerre comporte des trêves ; quand elle dure longtemps, elle établit entre les belligérans, par la force des choses, des relations qui les amènent à se faire beaucoup d’emprunts réciproques. Le commerce de Cypre avec la terre ferme restait toujours actif ; celui des deux éternels adversaires qui se trouvait dépossédé pour le moment réussissait encore à garder un pied dans l’île et à y faire sentir son action.

Ces relations et ces emprunts, on en a partout relevé la trace dans l’histoire de l’agriculture, de l’industrie et du commerce de Cypre ; on a vu comment l’Ile avait dû à chacune des dominations qui s’y sont succédé la conquête de quelque nouveau végétal, dont s’emparaient aussitôt ses artisans et ses trafiquans pour le mettre en œuvre et en faire la matière d’un négoce qui les enrichissait. Pour la période antique, il a fallu souvent recourir à la conjecture, quand il s’est agi d’établir le bilan de chacun de ces possesseurs successifs ; mais nous sommes mieux renseignés pour le moyen âge, ce qui nous aide à comprendre comment les choses se sont passées à une autre époque. M. von Loeher insiste avec raison sur ce côté de l’histoire de Cypre, qui avait été jusqu’ici assez négligé. Comme il le dit fort bien, Cypre a été pour l’Europe, pendant tout le moyen âge, une sorte de grand jardin d’acclimatation ; c’est là que pour la première fois Grecs et Francs ont introduit et cultivé certaines plantes de l’Arabie et de la Perse, de l’Inde et de l’Égypte, qu’ils en ont étudié les mœurs, qu’ils en ont modifié les conditions d’existence pour les accoutumer à un milieu quelque peu différent de celui de leur patrie d’origine. Elles ont réussi, elles se sont plu dans cette station intermédiaire, heureusement choisie ; de là, plus tard, elles ont été portées en Grèce et en Italie, dans la France méridionale et en Espagne, dans les îles Canaries et en Amérique. Il en a été ainsi du mûrier avec la soie que l’insecte tire de ses feuilles, ainsi de la canne à sucre et de l’arbre à coton. C’est à Cypre que les Portugais sont venus chercher les premiers ceps de vigne qui aient été plantés à Madère.

Dans l’histoire des végétaux utiles à l’homme et de leurs migrations, Cypre a donc sa place et sa page marquée ; mais cène sont pas là les seuls germes que Cypre ait reçus pour les transmettre, ce ne sont pas les seuls qui, nés en Orient, avant de s’envoler au-delà des mers, vers l’Occident lointain, aient mis à profit, pour s’aguerrir et se fortifier, l’hospitalité de cette terre et l’opportunité de ses rivages. La même route a été suivie, avec les mêmes étapes, par certaines conceptions religieuses, accompagnées des formes sensibles dont l’art se servait pour les traduire aux yeux. Cypre est l’un des points où ces conceptions, enfantées par l’imagination sémitique, ont le plus fortement agi sur la Grèce aryenne ; elles s’y sont modifiées profondément par ce contact intime et prolongé, ainsi que les symboles qui les exprimaient ; puis, sous cette forme mixte et composite où chacune des deux races avait mis quelque chose de son propre génie, elles ont rayonné au dehors, elles se sont répandues dans tout le monde hellénique, étrusque et latin, dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Cypre a donc joué dans l’histoire des idées religieuses et de l’art qui les interprète un rôle analogue à celui que nous avons essayé de définir par l’énumération des plantes nourricières et textiles que l’Asie a données à Cypre et que Cypre a données à l’Europe. C’est ce rôle que nous entreprendrons de faire connaître dans une prochaine étude ; la tâche nous est facilitée par les découvertes récentes dont Cypre a été le théâtre ainsi que par le déchiffrement de ses inscriptions restées si longtemps mystérieuses. Les textes des auteurs, que le savant Engel a rassemblés et rapprochés avec tant de soin et de sagacité, ne fournissaient au sujet de la civilisation cypriote que des renseignemens bien incomplets, surtout pour les périodes reculées ; quant à sa plastique, à peine en devinait-on l’existence ; on eût été fort embarrassé pour en indiquer les caractères. Les rares ouvrages de ses artistes que le hasard avait conduits en Occident y étaient confondus avec des objets de provenance toute différente. Aujourd’hui, Cypre est représentée dans tous les grands musées de l’Europe par de nombreux monumens figurés d’origine certaine, qui forment déjà des séries très riches. Des ruines et des nécropoles de l’île, il est sorti, depuis une vingtaine d’années, tout un art cypriote très curieux et très particulier dont Winckelmann n’avait aucune idée et dont Gerhard lui-même, mort en 1867, ne soupçonnait pas encore tout l’intérêt et toute l’importance historique.

George Perrot.
  1. Voir nos études sur l’organisation, du Musée britannique dans la Revue du 1er et du 15 décembre 1875.
  2. Ces fouilles, dont on a trop peu parlé, font grand honneur au pensionnaire qui les a dirigées avec beaucoup de tact et de persévérance, M. Homolle. On trouvera des détails à ce sujet dans le Bulletin de correspondance hellénique, 1878, pp. 1,321,397,570.
  3. Nous croyons devoir retournera cette orthographe du nom de l’île, qui est l’ancienne orthographe française. Fénelon écrit toujours Cypre. Le traducteur de Dapper (Description exacte des îles de l’Archipel, in-folio Amsterdam, 1703) fait de même. C’est depuis la fin du siècle dernier qu’a prévalu la forme Chypre, qui n’a aucune raison d’être : elle ne reproduit même pas la prononciation italienne de ce nom, Tchipro. C’est Kypre que l’on devrait dire ; faute d’en revenir là, ce qui serait peut-être faire à l’usage une trop forte violence, nous désirons tout au moins nous en tenir à la forme qu’avaient adoptée nos classiques et qui est plus voisine, au moins pour l’œil, du terme grec.
  4. Sur la composition géologique du sol de l’Ile et sur l’âge relatif de ses terrains et de ses montagnes, on trouvera des détails précis dans on travail que M. Albert Gaudry a donné à la Revue, le 1er novembre 1861, sous ce titre : L’île de Chypre, souvenirs d’une mission scientifique.
  5. Voici, pour quelques-uns de ces points, les hauteurs que donnait, nous ne savons d’après quelle autorité, un journal allemand, l’Ausland (19 août) : Troodos, 2,018 mètres ; Stavrovouni, 1,740 ; Machæræs, 1,442.
  6. D’après M. Lang, l’Île ne reçoit, année moyenne, que le tiers de la quantité de pluie qui tombe en Syrie. Il a été témoin, en 1869, d’une affreuse disette causée par la sécheresse. Dans toute l’année, il n’était tombé, au total, que 14 centimètres d’eau.
  7. Mission de Phénicie, p. 259 à 281. La formule complète est ARBORUM GENERA IV CETERA PRIVATA ; mais le plus souvent elle est écrite en abrégé.
  8. « Pontus et πόντος (pontos) signifient mer dans le sens où Homère parle des routes humides ὑγρα ϰελευθα (hugra keleutha) ; car pontus vient de la même source qui a donné pons, pontis, et le sanscrit pantha, sinon pâthas. La mer n’était pas appelée une barrière, mais une grande route, plus utile pour le commerce et les voyages qu’aucune autre route, et le professeur G. Curtius a bien démontré que les expressions grecques telles que πόντος ἁλὸς πολιῆς (pontos halos poliês) et θάλασσα πόντου (thalassa pontou) indiquaient, même chez les Grecs, une connaissance de la signification primitive de πόντος (pontos). » Max Müller, Essais sur la mythologie comparée, traduction de G. Perrot, p. 61-62.
  9. G. Perrot, Mémoire sur l’île de Thasos, ch. VII (Archives des Missions), 1864.
  10. P. 259. On pourra juger, par cette citation, de la manière habituelle de M. von Loeher. Il était déjà connu par d’autres récits de voyage, et son livre paraît avoir eu en Allemagne un assez vif succès. L’ouvrage est mal composé ; n’étant resté dans l’île que quatorze jours, l’auteur n’a pu arriver à faire de son journal un volume qu’en ayant recours à de perpétuelles digressions historiques et philosophiques qui interrompent le récit d’une manière désagréable. On y rencontre pourtant des observations intéressantes et un certain talent de description. Un trait curieux de l’ouvrage, c’est le chauvinisme naïf qui s’y manifeste dans plus d’une page. L’idée fixe de l’écrivain, c’est le droit du nouvel empire allemand sur Cypre, droit qui se fonde sur l’occupation de l’île par l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen au XIIIe siècle et que le publiciste espérait faire revivre en le signalant aux hommes d’état allemands. M. de Loeher doit vouloir mal de mort à lord Beaconsfield, qui a mis à néant tous ses beaux projets. Sa gallophobie est tout à fait amusante ; ainsi, à propos de l’enlèvement du vase d’Amathonte, aujourd’hui déposé au musée du Louvre, il accuse (p. 283) les agens français de brigandage (Baub), et pourtant personne n’a plus insisté que lui sur les risques auxquels sont exposées les antiquités que conserve encore l’île ; un peu plus loin, il raconte avoir vu, sur cette même plage, des matelots égyptiens chargeant, pour Port-Saïd, des débris qui provenaient d’Amathonte. Il n’est d’ailleurs pas plus juste pour les Anglais. Parlant du déchiffrement des inscriptions cypriotes (p. 3), il a l’air de croire que ce déchiffrement est dû seulement au zèle des Allemands pour la science ; c’est un véritable déni de justice que d’oublier ici les services rendus par le regretté George Smith.
  11. Voyage dans Vile de Cypre, la Syrie et la Palestine, 2 vol. Paris, 1791.
  12. Mission de Phénicie, p. 633 et suivantes.
  13. De curieux détails nous ont été conservés par Athénée sur les étranges raffinemens de luxe et de volupté dont l’usage s’était établi dans les cours des petits princes de Cypre ; Athénée les emprunte à un historien cypriote de l’époque alexandrine, Cléarque de Soli. Le régime monarchique auquel étaient soumises les cités cypriotes présentait des traits assez particuliers pour que le Montesquieu de l’antiquité, Théophraste, ait cru devoir l’étudier et le décrire : un de ses traités perdus était intitulé : la Royauté à Cypre, βασιλεία τῶν Κυπρίων (Basileia tôn Kupriôn).
  14. Lettre de M. le comte de Vogüé sur ses fouilles de 1862, dans la Revue archéologique, nouvelle série, t. VI, p. 244.
  15. Rodolphe de Saxe, De Terra sancta et itinere Hierosolimitano.
  16. Sakellarios, Κυπριαϰά (Kupriaka), 3 vol. in-8°, Athènes, 1855,1868. — Loukas, Φιλολογιϰαὶ ἐπισϰέψεις τῶν ἐν τῷ βίῳ τῶν νεοτέρων Κυπρίων μνημείων τῶν ἀρχαίων. Athènes, 1874. Dans l’Annuaire de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France (1875), M. d’Estournelles de Constant a donné une excellente analyse de ce dernier ouvrage.