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L’Épopée arménienne
Paru dans le Mercure de France, n° 493, janvier 1919
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Épopée, oui, et non point tragédie !

Noires sont les nouvelles qui arrivent de notre pays,
Plus noires que la noirceur réunie de toutes les nuits
Qui depuis la naissance du monde ont masqué le soleil...
Les fleuves, maintenant, y sont rouges du sang de nos martyrs,
— On dirait les avenues de la Mort couvertes de roses douloureuses ;
Les plaines y sont blanches de l’amoncellement des cadavres nus,
— On dirait les jardins de la Mort fleuris de lugubres lys ;
Les lacs y sont devenus de grands yeux pleins de larmes
Pleurant la désolation qui règne autour d’eux ;
Les montagnes, frémissantes du crime accompli à leurs pieds,
Par des vents frénétiques clament leur épouvante aux quatre coins du monde
Et dressent, haussent, allongent leurs têtes chenues par l’espace vide,
Cherchant le Dieu qui viendra venger ces innocents...
Le monde entier, courbé sous le règne de l’Horreur,
Est attiré par cette horreur suprême, dépassant en grandeur tous les exploits du Mal ;
Le monde entier tourne là-bas ses regards terrifiés,
Et toutes les bouches s’écrient : « Tragédie sans exemple, la plus grande des tragédies ! »
Moi, je dis : Épopée, et ta plus grande des épopées !
Et, si vous ne le croyez pas, fermez les yeux un moment au spectacle de l’heure présente,
Et voyez se dérouler sur la toile immense des siècles le roman héroïque que ce peuple y a tracé.

*


Voici les jours anciens du matin de l’Histoire :
Une race d’Occident quitte les rives argentées des terres helléniques,
Passe la mer, pose le pied sur le sol de la sombre Asie,
Marche, d’une allure aventureuse et fière,
Et va jusqu’aux bords enchantés du grand lac de Van
Ornés des plus belles fleurs et des plus antiques légendes,
Jusqu’aux pieds de l’auguste Ararat, le patriarche au front blanc qui domine l’Orient.
Elle y dresse sa tente,
Réunit autour d’elle et fond en elle-même
Les peuples indigènes dont l’antique valeur
Luttait depuis des siècles contre Assour la sanguinaire,
Et dit : « Ici est ma maison,
« Ici j’accomplirai ma mission :
« Prêcher aux barbares le libre esprit d’Occident,
« Initier l’Occident aux magies de l’Asie,
« Jusqu’au jour où Orient et Occident fraterniseront,
« Dans la clarté triomphante de la Liberté. »
Et la voici naître, la nation au cerveau d’Occident, au cœur d’Orient,
Petite par le nombre, grande par la destinée,
Appelée à une tâche pénible et glorieuse.
Toutes les tyrannies viennent alors l’assaillir,
Toutes, de l’Asie ténébreuse, vieux foyer du Despotisme,
Et de l’Europe elle-même, patrie de la Liberté ;
Toutes les tyrannies, comme des vagues énormes,
Viennent la submerger, puis reculent, se dispersent, s’évanouissent,
Et elle reparaît, vivante toujours, comme un roc indestructible.
Les empires géants s’écroulent autour d’elle,
Son bras vigoureux, inlassable,
Conserve, rebâtit, perpétue la maison ancestrale.
Et voici se lever l’aurore du monde nouveau ;
L’Ararat, qui jadis reçut l’arche ;
Reçoit les premiers rayons de l’aube nouvelle.
Plus grand que son grand Tigrane qui soumet à son sceptre l’Orient tout entier,
Éleva une cité puissante toute parée d’art hellénique,
Et ne fut vaincu que par Rome,
Plus grand que tous ses héros,
Qui, ceints du diadème national,
Firent éclater sur les champs de bataille la vaillance de la race,
Fut ce peuple lui-même, quand, le premier parmi les peuples,
Il arbora sur la tête d’un de ses rois
Le symbole de la doctrine de fraternité et de liberté,
Le signe d’amour et de justice,
L’emblème de la force spirituelle,
Se dressant, comme le soleil contre les ténèbres,
Contre les doctrines du vieux monde,
Adoratrices de la Force brutale, basées sur la haine et l’iniquité.
Et voici, dès lors, toutes les hordes de l’Asie,
Comme des nuages d’orage, gonflés de grêle et chargés de foudres,
Les unes après les autres, pendant des siècles,
Se ruant sur cette race...
Longtemps, elle lutte et tient tête à tout un monde,
Elle lutte et défend l’Idée nouvelle ;
Elle souffre toute la souffrance, et résiste ;
Son corps, déchiqueté, s’affaisse à la longue, mais son âme demeure intacte ;
Elle est tout entourée, engloutie d’ombre, mais sa lumière intérieure reste inextinguible ;
Elle subit toutes les morts et ne meurt pas.
D’autres peuples, autour de lui, cèdent à la violence,
Vendent leur âme, renient leur esprit,
Adoptent, pour se soustraire à la souffrance, la foi de l’envahisseur,
Se déforment et se dégénèrent ;
Elle préfère le martyre à la trahison de soi-même,
Et, à travers la souffrance, elle attend l’avenir de justice,
Elle l’attend, avec la certitude
De sa résurrection
Et de triomphe de la Liberté dans le monde entier.
L’épée est triste dans sa main,
Ses bras sont chargés de chaînes,
On l’a rendue esclave,
Et l’on se moque d’elle,
On la méprise,
Et l’on exploite durement la sueur de son front.
Mais elle n’est pas esclave, puisque son âme est restée libre.

De ses mains enchaînées
Elle crée de la Beauté,
Elle pare l’Orient de palais féeriques et de temples,
Elle l’émaille de fines sculptures et de peintures gracieuses,
Elle façonne des étoffes où le clair de lune semble fixé
Et des tapis où semblent se mirer des paradis de rêve
Et des tuniques où flamboient les couchers somptueux des soleils du Levant ;
Elle décore d’une splendeur d’art la vie grossière de ses maîtres barbares.
Les plus belles fleurs, les fleurs les plus pures et les plus intimes de son âme,
Elle les conserve, les développe, les cultive,
Dans les recoins recalés de ses vallons, dans le recueillement de ses chaumières rustiques
Ou au fond de ses couvents nichés sur de solitaires hauteurs,
Sous lu chaleur de ses larmes, de ses rêves et de sa foi ;
— O le ruissellement lumineux, pur comme les sources des montagnes,
De sa poésie, toute jaillie du cœur !
O la vive et charmante fantaisie de ses images colorées ornant les manuscrits sacrés !
O la sublime tristesse des hymnes mystiques,
Les envolées et les ascensions,
 Sur les ailes des plus angéliques mélodies,
Loin du spectacle hideux de la cruauté du monde,
Vers la lumière immaculée de la Source de justice,
Et les nobles lamentations sur la misère humaine
Et les cris de la suprême souffrance
S’exhalant, aux heures les plus noires, en appels gémissants, vers le Juge suprême,
Et le claironnement de la clameur sereine de l’Espoir (Christ est ressuscité !)

Traversant, comme un fier refrain, ces litanies de douleur,
Entonnant, au milieu des ténèbres dominantes,
La certitude du triomphe de la Justice ;
Et la grâce tendre, la suave pureté des chansons populaires :
O les douces berceuses des mères, illuminées par la vision de l’avenir meilleur,
Et les idylles des cœurs juvéniles,
Éclairant de la flamme rose de leurs pudiques amours
L’ombre morne du destin de la race,
Et la louange extasiée
Du merveilleux univers créé par Dieu
Et que la méchanceté de l’homme change en enfer ;
Tout un ramage sacré de rossignols spirituels
Tombant, comme une rosée de purification et comme une pluie de bénédiction.
À travers le crime et la pourriture empestant l’air,
Sur la terre malheureuse et l’humanité souffrante ! —

Et lorsqu’elle cesse de chanter,
Elle crie : Justice ! aux puissants du monde,
Elle implore la Justice, elle réclame la Justice
Aux libres nations du monde.
À ses tyrans eux mêmes,
En un langage doux et persuasif,
Elle essaie d’enseigner la justice ;
Et parfois, par une lutte furieuse et désespérée,
Elle s’efforce de l’obtenir....
Son bras enchaîné,
Tout en voulant briser ses fers,
Veut briser aussi les fers, plus lourds que les siens,
Qui enchaînent et paralysent l’âme de ses tyrans.
Elle veut la Lumière pour tous,
La Liberté pour tout l’Orient,
La Justice pour le monde entier.

L’épaisse cruauté des barbares au cœur de fauves
La piétine avec une rage redoublée...
Le monde, indifférent, assiste à son martyre ;
Le monde ne la connaît pas, le monde ne la comprend pas...
Les nations libres elles-mêmes.
Enivrées du vin mauvais de l’égoïsme,
La dédaignent et la tournent en dérision,
(Quelques âmes justes entendent seules son cri,
Le comprennent,
Et, fraternelles, se penchent vers elle, pour la consoler et la soutenir)...
Et voici l’orgie fantastique du Crime...
Voici, sous le soleil clair, en plein air, en plein jour, en pleine paix,
L’exécution froide et calculée
Du projet fou de tuer l’âme d’une nation
En assassinant des masses énormes de ses enfants...
Et les nations civilisées
Assistent immobiles à cette boucherie monstrueuse,
Comme on assiste à une pièce au théâtre.

*


Aujourd’hui, le Crime, laissé impuni,
Démesurément accru, grandi multiplié,
Menace le monde...
Le Mal, encouragé, flatté, adulé,
Veut maintenant étendre sa domination
Sur toute l’humanité...
Voici les spectateurs impassibles, assaillis eux-mêmes.
Armés à présent
Pour lutter contre les cohortes des Bourreaux,
Pour refréner le Crime,
Pour terrasser le Mal...

Et dans l’immense armée des soldats de la Liberté,
On voit une poignée de tes enfants, vieux peuple d’Arménie,
Prenant part à la lutte, au premier rang...
Et ce sont leurs mains, ce sont leurs mains
Qui tiennent l’étendard de la Sainte Lutte...

Noires sont les nouvelles qui arrivent de notre pays
(Le désastre, cette fois, y a dépassé tous ceux du passé),
Mais cette noirceur est moins noire que celle de la conscience humaine,
Qui, hier, pouvant agir, demeura inerte devant l’égorgement d’un peuple...
Et le désastre qui frappe aujourd’hui la terre d’Arménie est moins sinistre
Que ne le serait le désastre d’une humanité où la conscience serait morte à jamais...

C’est le grand déluge de sang,
Qui inonde le monde...
Les vents d’horreur hurlent,
Comme les trompettes de la fin du monde,
Et c’est la fin, en effet, la fin qui s’approche,
Du monde d’égoïsme et de tyrannie...

Elle s’est réveillée, la noblesse humaine,
Elle s’est redressée dans toute sa vaillance,
Pour trier à jamais
L’antique Dragon
Vivant de chair humaine.
C’est le cataclysme régénérateur :
La Bête Humaine va mourir
Sous les coups de l’Homme-Esprit.
Le cycle sombre de la Force va se clore,
Et voici venir le règne de la Raison sereine.

Demain, quand le Mal sera vaincu,
L’arc-en-ciel de l’ère rêvée
Se lèvera :
Il se lèvera, de nouveau,
Du sommet de ton majestueux Ararat,
O pays de douleur et de foi !
Il se lavera et s’étendra et luira
Sur une humanité nouvelle,
Sur une humanité lavée des souillures du crime.

Et lorsque les nuages de cet orage effroyable
Seront dissipés,
Lorsque le ciel fera briller un azur sans tache,
— Les vents, alors, deviendront harpes
Et violes d’amour
Pour chanter le triomphe de l’Esprit, —
Les nations qui luttent pour la Liberté
Viendront toutes te saluer, ô peuple d’Arménie,
Antique symbole de l’Âme invincible,
Et poseront sur ton front ensanglanté
L’impérissable laurier...

Tu te lèveras, alors, du milieu de tes ruines,
Tu te redresseras de toute la hauteur de ta taille de séculaire héroïne,
Et tes vieilles mains, tes bonnes mains, étendues,
Béniront le monde rénové.



Paris, janvier 1916.

                                        ARCHAG TCHOBANIAN.

(Traduit de l’arménien par l’auteur.)