L’Épingle d’or

Revue des Deux Mondes3e période, tome 52 (p. 106-127).


L’ÉPINGLE D’OR


I.


La gouvernante de maître Barbarin, — un petit imprimeur d’une toute petite ville, — s’entendait si parfaitement aux choses du ménage qu’il n’y avait pas une femme qui n’en fût jalouse et, pour ce motif, ne la gratifiât de quelque bon coup de langue, ce qui est excessivement désagréable, comme chacun sait.

On ricanait en la nommant tout bas : « Mme Barbarin. » Et les plus mauvaises insinuaient que ce prétendu neveu que la gouvernante élevait à la brochette dans l’imprimerie de son maître n’était rien moins que le propre fruit de ses œuvres, né d’une collaboration mystérieuse avec ledit imprimeur au beau temps de sa seconde jeunesse. Personne ne l’avait vu ; mais toutes les commères en auraient mis leur main dans le feu. C’est merveille qu’elle ne sente pas davantage le roussi, tant elles l’y mettent souvent et pour des choses moins probables.

Madeleine, la gouvernante, n’en continuait pas moins sa vie de ménagère soigneuse, confectionnant des tisanes pour le vieux bonhomme d’imprimeur et bourrant le petit Augelo de friandises.

Quand je dis petit, c’est pour signifier mignon, délicat, car Angelo courait sur ses vingt-trois ans, il était grand comme une fille qui aurait bien poussé et il portait une fine moustache blonde qui frisotait au bout, retroussée tout juste assez pour qu’on vît les coins fripons de sa bouche. Ajoutez à cela des yeux bleus très doux, la peau blanche, un air de timidité enfantine et vous aurez le portrait Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/113 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/114 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/115 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/116 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/117 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/118 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/119 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/120 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/121 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/122 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/123 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/124 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/125 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/126 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/127 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/128 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/129 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/130 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/131 Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 52.djvu/132

— Je l’avais perdue.

Il répondit :

— Je l’avais trouvée… et je la gardais.

Alors Madeleine reprit ses sens :

— C’était votre épingle, Thilda ? bien vrai ?

La jeune femme tira de ses cheveux un bijou tout pareil et le lui tendit :

— Voyez, dit-elle.

Alors Madeleine, courroucée, apostropha Angelo.

Tu ne pouvais pas me le dire, n’est-ce pas ?… et un flot de paroles lui sortit des lèvres. Elle se soulageait d’avoir tant souffert. Cependant Angelo s’impatientait et la poussait en riant vers la porte.

— Eh ! dit-il, criant bien fort pour l’interrompre, vous n’avez jamais voulu me laisser parler…

Mais une pensée retourna soudain Madeleine. C’était cette épingle qui était la cause de leur bonheur à tous, du mariage d’Angelo et de son mariage à elle, sa réhabilitation. Sans la frayeur qu’elle lui avait donnée, la jolie petite épingle d’or, rien de tout cela ne serait advenu.

— À quoi tient le bonheur cependant ! murmura Madeleine. Voulez-vous bien me la donner, Thilda ? dit-elle en appuyant toute souriante le bijou sur ses lèvres.

— Oui, oui, mille fois oui !… répéta, après sa femme, Angelo qui trépignait.

Madeleine se sauva, tirant la porte sur les deux enfans, qui déjà s’embrassaient. Et elle s’en alla dans sa chambre, où, près du lit, pendait une façon de vieux cadre à vitre mobile derrière laquelle se voyait un mélange bizarre de petits objets fanés, des reliques, comme disait Madeleine. Il y avait là des petits bas, des petits chaussons de laine tricotés, tout petits à mettre le bout du doigt et qu’avaient chaussés les jolis petons d’ Angelo. Et puis un hochet tout mordillé, avec son grelot d’argent. Et une croix d’honneur quand le petit allait en classe, et une longue boucle de cheveux fins d’un blond d’or pâle. Et encore des chiffons.

Madeleine ouvrit pieusement la vitre, elle regarda longuement, et les yeux troubles, ces chers souvenirs de l’enfant tant aimé, et, les doigts tremblans, au beau milieu de son trésor elle piqua l’épingle.


George de Peyrebrune.