L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes/05

L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 94 (p. 839-871).
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L’ÉLOQUENCE
POLITIQUE ET JUDICIAIRE
A ATHÈNES[1]

LYSIAS, L’AVOCAT ATHENIEN

I. Histoire de la littérature grecque jusqu’à Alexandre le Grand, par Ottfried Muller, traduite, annotée et précédée d’une étude sur Ottfried Muller, par M. K. Hillebrand; 2 vol. in-8o, Paris. — II. Demosthenes und seine Zeit, von Arnold Schœfer, 4 vol. in-8o, Leipzig. — III. Des Caractères de l’atticisme dans l’éloquence de Lysias, par M. Jules Girard; in-8o, Paris. — IV. Le Discours d’Isocrate sur l’Antidosis, traduit en français pour la première fois par M. A. Cartelier, avec une introduction par M. Ernest Havet, grand in-8o, Paris.

« S’il est honteux de ne pouvoir se défendre par les forces du corps, il doit l’être aussi de ne pas le pouvoir par la parole, qui, bien plus que les forces corporelles, est le propre de l’homme. » Ainsi parle Aristote dans le premier chapitre de sa Rhétorique, et la pensée qu’il exprime avec cette sobre et ferme précision qui est le cachet de son style, on la rencontrerait, sous différentes formes, chez plus d’un écrivain ou d’un orateur attique. C’était donc pour les Athéniens chose nécessaire, indispensable, que de savoir parler en public, sinon toujours avec éloquence, du moins de manière à exposer clairement ses idées ou à défendre ses intérêts quand on avait le droit de son côté, à ne point se sentir interdit devant une foule ou désarmé devant un injuste agresseur. Il y avait dans cette théorie un grand fonds de sagesse. Les mœurs des pays libres, de l’Angleterre, de l’Amérique surtout, se rapprochent fort à cet égard de celles des républiques anciennes. Le jeune homme y apprend à parler dès le collège, où nous ne lui enseignons qu’à écrire; quand il entre ensuite dans la vie, il y trouve toute sorte d’occasions de continuer cet apprentissage. Chez nous au contraire, les avocats presque seuls sont toujours prêts à prendre la parole, et, comme il arrive pour tous ceux qui ont un monopole, on les trouve, non sans raison, trop enclins à en abuser. On l’a vu par l’essai du droit de réunion que nous avons fait depuis deux ans. En dehors des avocats et de ces énergumènes auxquels on ne demande, pour les applaudir, que d’aller jusqu’aux dernières limites de l’absurde, nos clubs n’ont pas groupé un personnel d’orateurs capables de se faire écouter avec intérêt. Les auditeurs sensés se seraient volontiers écriés comme Alceste :

Morbleu, vils complaisans, vous louez des sottises!


Ils souffraient de voir qu’une même ignorance des questions et de la méthode se cachait sous la brillante faconde des uns et sous les déclamations malsaines des autres; il leur venait à l’esprit une foule d’observations et de renseignemens précis qu’ils auraient voulu jeter dans le débat; mais ils n’osaient pas monter à la tribune, et tout au plus risquaient-ils une interruption qui ne servait qu’à augmenter le tumulte. Beaucoup d’hommes de bon sens se sont tus en pareil cas, parce qu’ils craignaient d’être décontenancés par la première interruption et de rester court; ils ne se sentaient point assez préparés par leur éducation à parler en public.

Il y a là une anomalie dont une société démocratique doit se préoccuper. Le vrai moyen de détrôner les hâbleurs, c’est que tous ceux qui ont des connaissances et des idées deviennent capables de les exposer quand il y a lieu, c’est que la parole n’appartienne plus seulement à ceux qui en font métier. En ceci, comme en bien autre chose, nous avons encore plus d’une leçon à prendre de l’antiquité. Nos grandes sociétés modernes ont singulièrement amélioré la destinée moyenne, le sort de l’espèce prise dans son ensemble; mais elles tendent à faire dégénérer l’individu, ce qu’Alfieri appelait la plante humaine (la pianta uomo). Les classes ouvrières, ce qui les abâtardit, ce sont nos grandes agglomérations industrielles avec l’entassement dans l’atelier, avec le travail des enfans et des femmes, avec le harassant labeur qu’imposent à tous les nécessités d’une incessante et colossale production. La bourgeoisie, malgré les apparences, est peut-être encore plus gravement atteinte. Ses fils, pour s’initier à des théories et à des arts dont la complication ne cesse d’augmenter, pour se faire une place dans la vie, sont obligés de s’imposer un effort cérébral de plus en plus pénible. Négligé au collège et après le collège, le corps ne suffit pas à porter le travail de l’esprit. Souvent, à l’âge même où il devrait être le plus vigoureux, il s’affaisse tout d’un coup. La médecine n’y peut rien; les nerfs se relâchent brusquement, comme se brise la corde trop tendue d’un violon. C’est un mal qui fait d’année en année de plus nombreuses victimes parmi ceux dont la vie a le plus de prix. L’antiquité, elle, se refusait à séparer l’homme en deux moitiés ennemies, à rompre l’équilibre. Ce qu’elle pensait à ce propos, un de ses poètes l’a résumé dans un vers où il demandait aux dieux, comme le plus grand des biens, « une intelligence saine dans un corps sain. »

Il s’agit de nous arrêter sur une pente glissante. Par suite de l’extrême division du travail, nous inclinons, pour nous servir d’un mot aussi barbare que la chose, à spécialiser de plus en plus l’homme, à en faire une machine apte à tel ou tel usage, et à celui-là seulement. Ce qu’il importe, c’est de rétablir la synthèse, c’est de ne point sacrifier l’homme au métier, que ce soit un métier des mains ou un métier de l’esprit. Pour ne prendre que le côté politique de la question, nos malheurs récens ne suffisent-ils point à démontrer quels dangers court un pays à vouloir séparer l’élément civil et l’élément militaire, distinguer le citoyen du soldat? Une nation armée aurait-elle laissé envahir la France? C’est ce que n’oublièrent jamais, tant qu’elles voulurent être libres et indépendantes, ni Athènes ni Rome. Dans une démocratie, où toute mesure doit être discutée avant de devenir la loi de la commune, du département ou du pays, il faut aussi que chaque citoyen sache parler de ce qu’il sait et payer de sa personne dans le conseil comme sur le champ de bataille. Athènes à cet égard est bien au-dessus de Rome; elle a plus approché de cet idéal que lui proposaient ses législateurs et ses philosophes. Par ses prescriptions, la loi mettait tout Athénien en demeure de remplir à l’occasion ce devoir; l’enseignement des rhéteurs en facilitait l’accomplissement à tous ceux qui désiraient s’en acquitter d’une manière convenable. Quant aux petites gens, bûcherons ou vignerons de la montagne, matelots ou marchands du Pirée, qui n’avaient point eu le loisir d’étudier ou ne comptaient pas assez sur leur facilité d’élocution, ils avaient la ressource, s’ils se voyaient forcés de comparaître en justice, de recourir aux logographes ou faiseurs de discours; mais alors même devaient-ils savoir débiter ce discours qu’un autre avait composé à leur intention. C’est la profession et l’art des logographes que nous étudierons chez le plus distingué d’entre eux, chez ce Lysias en qui l’antiquité grecque et latine reconnaissait déjà presque la perfection de l’éloquence[2].

I.

Lysias était originaire de Syracuse, cette patrie de la rhétorique, cette ville qui avait vu les premiers essais de Corax et de Tisias. Son père Képhalos était allé s’établir à Athènes sur les instances de Périclès, qui cherchait à y attirer, avec leurs capitaux, des étrangers riches et industrieux ; il y vécut encore une trentaine d’années, et y fit une belle fortune dans les affaires. Dans l’admirable préambule de la République, Képhalos est représenté vers 421 comme un vieillard aimable et hospitalier, tout entouré d’affection et de respect ; c’est sa maison du Pirée qui est le théâtre de l’entretien. Quand Thurium se fonda, en 444, dans la Grande-Grèce, sous les auspices d’Athènes, Lysias, affirmait-on, s’y rendit avec son frère Polémarque pour y prendre possession du lot attribué à sa famille : on dit qu’il avait alors quinze ans. Si l’on acceptait cette assertion, ce serait en 459 qu’il faudrait placer la date de sa naissance ; mais un érudit plus compétent que personne pour tout ce qui touche aux orateurs attiques, Antoine Westermann, a prouvé que ce témoignage s’accordait mal avec d’autres données plus certaines ; c’est en 431 qu’il fait naître Lysias, et son opinion s’appuie sur de très bons argumens. Ce qui est certain, c’est que Lysias passa dans l’Italie méridionale et en Sicile une partie de sa jeunesse. Il avait sans doute encore des parens à Syracuse ; il y séjourna, il y étudia la rhétorique et la sophistique sous la direction de Tisias et d’un autre Syracusain nommé Nicias.

En 412, le parti lacédémonien profita des premiers désastres d’Athènes pour prendre Is dessus à Thurium et faire entrer cette ville dans la ligue péloponésienne ; ceux des citoyens qui ne voulurent pas trahir la métropole durent vendre leurs biens et quitter la ville. Lysias revint alors à Athènes ; il s’y fit connaître comme rhéteur et sophiste en même temps que, associé à son frère, il continuait les affaires de son père. Celui-ci avait laissé, outre des fonds placés dans diverses entreprises, un atelier où l’on fabriquait des boucliers, industrie qui par ce temps de guerre ne devait point être exposée aux chômages. Comme Képhalos, Lysias et Polémarque sont métèques, c’est-à-dire étrangers domiciliés. Athènes étant alors depuis près d’un siècle la maîtresse des mers, le Pirée était devenu l’un des premiers marchés commerciaux de la Méditerranée ; aussi les étrangers y affluaient-ils, certains de trouver à y faire valoir leur argent dans de fructueuses spéculations. Beaucoup ne faisaient que passer, mais ceux qui réussissaient et qui se plaisaient à Athènes, s’ils arrivaient très rarement au droit de cité, dont la république était fort avare, obtenaient du moins très aisément de se fixer dans l’Attique et d’y vivre sous la protection des lois civiles d’Athènes. Il leur suffisait de trouver parmi les citoyens un patron qui se portât garant de leur exactitude à payer la taxe et à remplir les obligations auxquelles ils étaient assujettis; taxe et obligations n’avaient rien d’oppressif, car, pendant les années heureuses d’Athènes, le nombre des métèques allait toujours en augmentant. Armateurs, négociants, banquiers, industriels, ces étrangers, parmi lesquels, à partir du IVe siècle, on compta beaucoup de Phéniciens, rendirent à Athènes de grands services. Ils avaient des correspondans et des comptoirs dans leur pays natal; c’étaient eux qui produisaient la plupart des objets qu’exportait le Pirée, eux qui possédaient une partie des capitaux au moyen desquels la place d’Athènes soldait ses achats. Ce n’était d’ailleurs pas seulement ainsi qu’ils travaillaient à la grandeur et à la prospérité d’Athènes; dans cette patrie des arts et des lettres, ceux d’entre eux qui étaient heureusement doués s’éprenaient de toutes ces belles choses, et s’associaient au mouvement et à la vie des esprits. L’exemple de Lysias n’est pas isolé : un certain nombre d’hommes dont les œuvres et les travaux honorent Athènes appartenaient à cette classe des étrangers domiciliés.

En 403, ce qui désigna les fils de Képhalos, Polémarque et Lysias, à l’avide cruauté des trente, ce fut moins la réputation de ce dernier comme sophiste que la richesse bien connue de sa maison. Les maîtres d’Athènes avaient comme pris à tâche de discréditer sans retour ce parti oligarchique dont ils se disaient les représentans. On avait pu croire d’abord que c’était au nom d’une idée et d’un intérêt de caste que, vainqueurs, ils frappaient leurs ennemis politiques; mais bientôt ils avaient jeté le masque et abjuré toute pudeur, le pouvoir n’était pour eux que le moyen de satisfaire les convoitises et les passions les plus effrénées, la cité n’était qu’une proie à dévorer. Les métèques avaient de l’argent; on donna pour prétexte qu’ils étaient hostiles à l’état de choses d’alors, et on décida la mort de dix d’entre eux, dont huit étaient parmi les plus opulens. Leurs biens seraient confisqués, et on se partagerait leur dépouille. Il faut lire le récit de Lysias, tout animé, sous son apparente froideur, d’une indignation profonde :


« Ils me surprirent, raconte-t-il, ayant à ma table des hôtes; ils les chassent et me remettent à Pison; les autres, s’étant rendus à l’atelier, dressent la liste des esclaves qui y travaillaient. Pour moi, je demandai à Pison s’il voulait me sauver la vie pour de l’argent. Celui-ci me répondit qu’il le ferait, si je lui en donnais beaucoup. Je lui offris un talent ; Pison se déclara satisfait. Je savais qu’il méprisait les dieux autant que les hommes ; pourtant telle était la situation qu’il me parut nécessaire d’accepter sa parole. Il jure donc de me sauver la vie pour un talent, et il appelle, avec force imprécations, la ruine sur sa tête et sur celle de ses enfans pour le cas où il manquerait à son serment. J’entre alors dans mon cabinet, et j’ouvre ma caisse. Pison s’en aperçoit, me suit, et voit ce qu’elle contenait ; aussitôt il appelle deux de ses serviteurs, et leur ordonne d’en retirer tout ce qu’elle renferme, il prend, non ce que j’étais convenu de lui donner, ô juges, mais 3 talens d’argent, 400 cyzicènes, 100 dariques et 4 patères d’argent. Je le prie de me laisser au moins de quoi payer mes frais de voyage. « Tiens-toi pour heureux, me réplique-t-il, si tu peux sauver ta personne. » Comme je sortais avec Pison, nous rencontrons Mélobios et Mnésithidès, qui revenaient de l’atelier ; ils nous arrêtent sur la porte même, et nous demandent où nous allions ; Pison répond que nous nous rendions chez mon frère, pour que là aussi il dressât l’inventaire. « Fort bien, dirent-ils ; quant à Lysias, il va nous suivre chez Damnippos. » Pison s’approcha de moi et m’engagea à me taire et à avoir bon courage, que bientôt il nous rejoindrait dans cette maison. Nous y arrivons, nous y trouvons Théognis, qui y gardait d’autres prisonniers. Le péril me paraissait tel que déjà je me croyais à deux doigts de la mort. J’appelle donc Damnippos, et je lui parle ainsi : « Tu es de mes amis, je suis dans ta demeure, je n’ai commis aucun crime ; c’est ma fortune qui me perd. Tu vois comment on me traite ; emploie-toi avec chaleur pour me sauver. » Celui-ci me promit de faire tout ce qu’il pourrait, et ce qui lui parut le plus sage, ce fut de s’ouvrir à Théognis, qui, pensait-il, était prêt à tout faire pour de l’argent ; il va donc le trouver pour causer avec lui. Je connaissais les êtres de la maison ; je n’ignorais pas qu’elle avait une seconde issue ; ceci me décida à tenter de me sauver. Si j’échappe aux regards, me disais-je, me voici hors d’affaire ; si je suis pris, au cas où les offres de Damnippos auraient décidé Théognis à me servir, il ne m’en lâchera pas moins ; sinon, je ne mourrai toujours qu’une fois. Mon parti pris, je m’enfuis pendant que l’on montait la garde devant l’entrée principale de la maison. J’avais trois portes à franchir, je les trouve toutes les trois ouvertes. J’arrive chez le capitaine Archéneus, et je l’envoie à la ville s’informer de mon frère ; à son retour, il me raconte qu’Ératosthène l’avait saisi sur la route et l’avait emmené en prison, A cette nouvelle, je me décide à partir, et la nuit suivante je m’embarque pour Mégare[3]. »


On voit de combien peu il s’en fallut qu’Athènes ne perdît alors Lysias; il ne dut son salut qu’à sa présence d’esprit. On voit aussi à l’œuvre les brigands sinistres qui prétendaient, comme le dit un peu plus haut l’orateur, « purger la ville des méchans, et ramener à la vertu et à la justice le reste des citoyens. » Pendant que le fugitif voguait vers Mégare, les trente « envoyaient à Polémarque leur ordre accoutumé de boire la ciguë, sans même lui dire la cause pour laquelle il devait mourir, tant il s’en est fallu qu’il fût jugé, et qu’il pût présenter sa défense. » Quand il fut mort, ceux qui venaient de s’enrichir en saisissant tous les biens des deux fils de Képhalos ne permirent même pas aux amis du défunt de prendre chez lui ce qui était nécessaire pour les obsèques; il fallut exposer le pauvre corps sur un lit de louage, et l’envelopper dans un linceul et dans un manteau fournis par la pitié d’étrangers. Un détail montrera jusqu’où avaient été poussées l’avidité et la brutalité des trente et de leurs agens. Quand ce Mélobios, qui a figuré dans le récit de Lysias, entra dans la maison de Polémarque, il aperçut aux oreilles de sa femme des boucles d’oreilles en or : pour ne rien perdre, il se jeta sur elle et les lui arracha.

Réfugié à Mégare, sur la frontière même de l’Attique, Lysias dut bientôt apprendre comment avait péri son frère; on devine de quelle colère le remplit, s’ajoutant à tout ce qu’il avait souffert lui-même, le récit de ces odieuses violences. Aussi s’empressa-t-il de se mettre en rapport avec les exilés qui, sous la direction de l’honnête et vaillant Thrasybule, s’apprêtaient à tenter de délivrer Athènes. La plus grande partie de sa fortune était restée aux mains des tyrans; mais il avait sans doute, comme la plupart de ces riches métèques, des fonds placés à l’étranger : il avait surtout du crédit dans des villes avec lesquelles son père Képhalos avait été pendant de longues années en relations d’affaires. Quoique à demi ruiné, il put donc aider de sa bourse les exilés; il contribua ainsi à équiper et à faire vivre la petite armée qui s’empara d’abord de la forteresse de Phylé, puis du Pirée. Lorsque les trente, abandonnés par Sparte malgré Lysandre, se virent obligés de s’enfuir, et qu’un accord, scellé par une amnistie, fut intervenu entre les citoyens maîtres du Pirée et ceux qui occupaient Athènes, Lysias rentra avec les exilés.

De son ancienne opulence, il ne dut recueillir que de faibles débris ; tous ses biens avaient été pillés par les meurtriers de Polémarque; l’argent, les bijoux, les meubles, avaient été dispersés; les esclaves, dont beaucoup, comme ouvriers de métier, valaient un haut prix, avaient été vendus. La maison et les immeubles avaient été confisqués : il est probable qu’ils lui furent restitués. Juste appréciateur des services rendus, Thrasybule tint même à faire plus pour Lysias, qui n’avait pas seulement, comme tant d’autres, souffert du despotisme, mais qui avait prouvé par de grands sacrifices son attachement à la démocratie. Il proposa et fit voter un décret qui conférait à Lysias le droit de cité. Par malheur, le décret fut attaqué comme contraire aux lois par l’orateur Archinos, lui aussi un des exilés de Phylé. Le seul motif d’Archinos, c’était sans doute qu’il était jaloux de la réputation et de l’influence que possédait alors Thrasybule ; Lysias paya les frais de la rivalité de ces deux chefs populaires. En vain composa-t-il pour Thrasybule, en y mettant tout ce qu’il avait d’art et de talent, le discours que celui-ci prononça pour soutenir sa proposition ; Archinos exploita contre Lysias le préjugé populaire hostile aux sophistes: il obtint gain de cause. Le décret fut cassé, et Thrasybule condamné à une amende. C’était pour cet homme d’état un affront qui lui fut très sensible : il était dur de ne pas trouver plus de déférence pour ses vœux chez ceux que l’on avait délivrés. Irrité de cette ingratitude, Thrasybule se serait écrié : « Pourquoi me suis-je donné la peine de sauver de pareilles gens ? »

Ainsi débouté de ses prétentions à ce titre de citoyen qu’il avait si bien mérité, Lysias ne semble pas avoir fait d’autres tentatives pour l’obtenir : il se contenta de l’isotélie, sorte de situation intermédiaire entre celle du citoyen d’Athènes et de l’étranger domicilié. Celui auquel était accordée cette faveur était dispensé des obligations spéciales qui incombaient aux métèques ; il supportait les mêmes charges que les citoyens, et jouissait comme eux de tous les droits civils ; seuls, les droits politiques lui étaient refusés. Cela répondait à ce que les Romains appelaient « le droit de cité sans le suffrage et les honneurs, » jus civitatis sine suffragio et honore.

Ce fut vers ce temps qu’eut lieu un événement dont l’importance est capitale dans la vie de Lysias, et qui exerça sur son talent une influence décisive. L’amnistie n’avait fait d’exception que pour les trente et pour quelques autres citoyens qui avaient été les instrumens de leurs cruautés ; encore ces personnes mêmes pouvaient-elles rentrer, à la condition de se soumettre, aussitôt de retour, à l’épreuve par laquelle, en sortant de charge, passaient tous les magistrats, tous les généraux d’Athènes. Il leur faudrait venir devant le jury rendre compte de leurs actes : s’ils étaient acquittés, le passé était oublié ; dans le cas contraire, ils avaient à subir la peine qu’il plaisait au tribunal de leur infliger. Le parti démocratique, fier de sa victoire, heureux des éloges que lui avait attirés sa modération, ne paraissait point disposé aux représailles ; quelques-uns des moins gravement compromis parmi les soutiens du dernier régime se hasardèrent à courir les chances de ce jugement ; on leur sut gré de leur confiance dans la justice de leur pays, et ils furent acquittés. Cet exemple encouragea Ératosthène, celui-là même qui avait saisi Polémarque, et l’avait fait conduire dans cette prison où la mort l’attendait.

Eratosthène était un modéré de l’aristocratie, ou plutôt un de ces hommes comme nous en avons tant connu, qui se prêtent pour un temps, mais qui ne se donnent jamais à aucun parti. Devant le tribunal, lui et ses amis invoquaient le souvenir et l’amitié de ce Théramène, intrigant hardi et souple qui avait fini par s’embarrasser dans ses propres ruses, par se prendre lui-même au piège qu’il avait tendu ; Athènes avait surnommé Théramène le cothurne, parce qu’il changeait d’opinions et de rôle aussi aisément que de souliers. Théramène avait été en 411 un des auteurs da la révolution aristocratique ; puis, quand il avait vu que les choses tournaient mal, il avait aidé à la chute de l’oligarchie et s’était ainsi réconcilié avec l’armée de Samos. Pendant le siège d’Athènes et au moment de l’entrée des alliés dans la ville prise, il avait adroitement préparé le terrain à cette réaction aristocratique dont les trente étaient l’expression. Quand ceux-ci avaient abusé du pouvoir pour satisfaire sans vergogne leurs rancunes et leurs convoitises, Théramène, en homme avisé, avait compris qu’une pareille débauche d’avidité et de vengeance ne pouvait durer longtemps ; lui qui pensait toujours à l’avenir, il tenta de faire à ses collègues une opposition qui s’appuierait sur l’opinion publique ; déjà, grâce à son exemple et à ses efforts, dans le sénat, que les trente avaient peuplé de leurs créatures, il se formait un parti de la modération, une opposition timide encore, mais que fortifiait chaque jour. C’était ce que nous appellerions un centre gauche, dont Théramène aspirait à devenir le chef. Il aurait ainsi recommencé contre les trente ce qui lui avait si bien réussi contre les quatre cents, il aurait été à la fois l’homme de la veille, celui du jour et celui du lendemain. Par malheur il avait en face de lui Critias, esprit pénétrant, caractère violent et cruel, engagé dans les voies d’une politique à outrance qui ne pouvait durer que par la terreur : Critias n’était pas disposé à se laisser sourdement miner par Théramène. Il faut lire dans les Helléniques de Xénophon, dont c’est une des meilleures pages, le récit de la scène dramatique dont le sénat fut le théâtre, l’arrestation de Théramène et ses vains efforts pour soulever et décider à la résistance sénateurs et citoyens. Jeté en prison, avant de boire la ciguë, « à la santé du beau Critias, » s’écria-t-il en portant la coupe à ses lèvres. Après sa mort, ceux qui, comme Ératosthène et tant d’autres, auraient volontiers suivi Théramène, mais qui n’avaient pas osé le sauver, se turent, glacés de peur ; par lâcheté, ils partagèrent la responsabilité de crimes qu’ils regrettaient et déploraient tout bas.

Aujourd’hui que la démocratie était rétablie, ceux qui avaient appartenu à ce groupe tentaient de se rattacher à la mémoire de Théramène. Ce brillant et dangereux personnage, par sa versatilité, avait fait beaucoup de mal à son pays ; mais il avait succombé en protestant contre la tyrannie, et il était mort bravement avec un sourire de dédain et un mot spirituel. Il n’en fallait pas plus pour que son nom fût presque populaire : suivant le mot si juste de Tacite, les hommes ne se souviennent que de la fin, homines semper postrema meminere. Avec des amis, avec un peu d’habileté, Ératosthène, grâce à ce patronage posthume, avait toute chance de franchir heureusement ce pas difficile, s’il n’eût rencontré sur son chemin un adversaire imprévu et redoutable, Lysias. Celui-ci n’avait jamais parlé en public, il n’était connu, ainsi que le prouve le Phèdre de Platon, que comme un sophiste élégant et subtil, qui, dans un cercle choisi, continuait les traditions des Tisias et des Gorgias. Les recherches de style, les jeux d’esprit auxquels il s’amusait en traitant des sujets de fantaisie comme le discours que lui attribue Platon, ne faisaient guère prévoir qu’il y eût en lui l’étoffe d’un puissant orateur de combat.

Dès que fut annoncée la reddition de comptes (εὐθύνη) d’Ératosthène, Lysias le prit à partie, et l’accusa d’avoir fait périr sans jugement un étranger que protégeaient les lois d’Athènes. Il n’était plus question ici de jongler avec les mots et les idées, de se faire admirer comme un des virtuoses de la parole ; il s’agissait d’obtenir vengeance pour une famille ruinée et mise en deuil, pour un frère massacré, pour la cité trop longtemps opprimée. Déjà le goût était assez formé à Athènes, on y avait assez l’expérience des tribunaux pour comprendre comment il convenait de parler au jury. Les faits, par eux-mêmes, en disaient assez ; il suffisait de les raconter avec une sincérité qui ne laissât point place au doute, avec une clarté et une vivacité qui les rendissent sensibles à toutes les imaginations. Rien de plus facile aussi que d’enfermer Ératosthène dans ce dilemme, qui fait avec la narration le fond du discours : « ou bien tu as approuvé le meurtre de Polémarque et de tant d’autres victimes innocentes, ou bien, comme tu l’affirmes aujourd’hui, tu t’es fait l’instrument de ces assassins dont tu désapprouvais la conduite ; tu es donc coupable ou de cruauté ou de lâcheté. Dans l’un comme dans l’autre cas, tu as manqué à ton devoir et trahi ton pays. » Lysias fut court, simple, ferme, passionné sans déclamation et sans phrases. Il triompha, et Ératosthène reçut le châtiment que méritait son crime.

Ce succès oratoire dans une cause politique aussi importante ne put manquer de faire sensation dans Athènes ; il révéla Lysias aux autres et à lui-même. Déjà les violentes émotions de crainte, de douleur et de haine par lesquelles il avait passé de 404 à 403 avaient dû, aidées de l’âge et de la réflexion, commencer à le dégoûter de la rhétorique. Après la délivrance d’Athènes, quand il a des ennemis à punir et des amis à servir, il comprend que l’on peut faire de la parole un autre usage que d’en jouer comme d’une cithare ou d’une flûte pour amuser les oisifs. Ces débats l’ont mis en vue ; il y a tout à la fois fait briller son rare talent et affirmé avec éclat ses opinions. S’il fût né ou s’il était resté citoyen, la carrière politique lui était toute grande ouverte ; fort des services rendus et de l’amitié que lui avait hautement témoignée Thrasybule, il aurait pu devenir un des orateurs les plus écoutés et les plus influens. Sa qualité de métèque l’empêche d’aborder la tribune du Pnyx ; mais il n’en trouve pas moins moyen d’agir sur l’opinion et d’avoir un rôle public. Il est connu comme l’un des adversaires constans de l’aristocratie, comme l’avocat de la démocratie ; on vient lui demander de composer : — pour l’assemblée, des harangues inspirées du souffle démocratique, — pour les tribunaux, des plaidoyers destinés à repousser des tentatives comme celle d’Ératosthène, à écraser ce qui subsiste encore de l’odieuse coterie oligarchique, les imprudens qui relèvent la tête au lieu de se contenter de l’oubli. La condamnation qu’il avait obtenue n’avait point désarmé sa juste haine ; il continua son œuvre de vengeance en prêtant le secours de son talent à tous ceux qui voulaient poursuivre quelqu’un des agens ou des complices de la tyrannie déchue. Toutes les fois qu’il rencontre ces souvenirs sur sa route, on sent que ce n’est plus un avocat qui fait son métier ; sa parole s’anime de je sais quel accent de passion sincère et toute personnelle[4].

Depuis lors la situation de Lysias ressemble assez à celle de l’avocat qui, chez nous, a pris une couleur politique, qui appartient à un parti et qui en plaide les procès ; mais ceci n’aurait pas suffi à l’occuper. D’ailleurs, élevé dans une opulence qu’avaient singulièrement diminuée les confiscations des trente et les sacrifices faits par l’exilé, Lysias avait des goûts de dépense. D’après Athénée, le Tallemant des Réaux de l’antiquité, c’était un homme de plaisir ; il fut l’amant de plusieurs des courtisanes célèbres du temps. Avec ses goûts de luxe, Lysias dut tirer de son talent le plus de parti possible. Il écrivit donc des discours pour tous ceux qui lui en demandèrent, pour des procès civils et pour des procès criminels. Au début du IVe siècle, il était le plus occupé et sans doute le mieux payé des logographes athéniens.

Tous les plaidoyers qui nous restent se placent entre les années 399 et 384. C’est par conséquent vers trente-cinq ans que Lysias, rendu plus sérieux par les épreuves qu’il avait traversées, inspiré par de nobles passions qui échauffant et transforment son talent, encouragé par le succès de son action contre Ératosthène, aurait renoncé aux vanités du discours d’apparat pour cultiver la véritable éloquence, l’éloquence politique et judiciaire ; de rhéteur et de sophiste, il devint, comme nous dirions, le premier avocat d’Athènes. D’après son biographe, il serait mort en 378, c’est-à-dire entre cinquante et cinquante-cinq ans.


II.

L’ordre dans lequel nous sont arrivés les discours de Lysias semble indiquer les débris de deux recueils différens. Le premier aurait compris les œuvres complètes de Lysias classées d’après la nature des procès ; nous en aurions un fragment qui contient les derniers discours dans des causes d’homicide φονικαὶ δίκαι, les discours prononcés dans des procès pour crime d’impiété περὶ ἀσεβείας, et ceux qui traitent du délit d’injures περὶ κακολογιῶν. Soit hasard, soit caprice, l’éloge funèbre ἐπιτάφιος λόγος se trouve parmi ces plaidoyers.

Le second recueil, qui commencerait au discours contre Ératosthène, placé le douzième dans notre collection, n’offre plus trace d’un ordre systématique ; c’est un choix fait dans toute l’œuvre de Lysias, sorte de chrestomathie, dont l’auteur paraît avoir été guidé surtout par l’intérêt historique.

On faisait circuler chez les anciens, sous le nom de Lysias, 425 discours, dont 230 ou 233 passaient pour authentiques ; nous n’en avons plus que 34, dont 2 encore me paraissent pouvoir être, pour de bonnes raisons, déclarés apocryphes. Ce sont les deux qui ont pour titre : Éloge funèbre des alliés des Corinthiens et Accusation de sacrilège contre Andocide. Des 32 qui restent, plusieurs ne sont pas entiers ; de quelques-uns, de 3 ou 4, on n’avait conservé que la péroraison. Les deux derniers, le Discours olympique et le discours pour prouver qu’il ne faut pas abolir à Athènes l’ancienne constitution, ne sont que des fragmens. Il y a tout lieu de regretter vivement les 200 discours perdus ; ce riche répertoire nous aurait offert le tableau le plus exact et le plus varié de la vie publique et privée d’Athènes pendant les vingt premières années du IVe siècle. En effet, on trouve dans ces plaidoyers bien des renseignemens que ne nous donnent point les historiens sur les luttes des partis, sur les acteurs de second ordre qui y jouent un rôle, sur les divers courans d’opinion qui se croisent dans la cité; on y trouve surtout des détails de mœurs plus vrais encore et plus précis que ceux qui nous sont fournis par la comédie. Ce qui nous a été refusé par l’injure du temps eût donc été d’un prix inestimable; mais pour l’historien des lettres grecques c’est déjà beaucoup d’avoir entre les mains autant et plus qu’il ne lui en faut pour étudier et apprécier par lui-même l’ait et le talent de Lysias. Il n’est point forcé ici de s’en référer, comme cela lui arrivait encore il y a quelques années pour Hypéride, aux jugemens des critiques anciens, de les accepter sans examen et sans contrôle. Le recueil des discours de Lysias, même dans son état fragmentaire, est encore, après celui des discours de Démosthène, ce qu’il y a de plus intéressant et de plus varié dans la collection des orateurs attiques. L’œuvre d’Eschine y tient un peu plus de place; mais elle ne se compose que de trois discours fort longs, qui sont tous consacrés à des causes publiques, et où reviennent sans cesse les mêmes idées et les mêmes personnages. Isée a onze discours, et ce sont toutes causes civiles d’une même espèce, questions d’héritage. De Lycurgue, nous ne possédons que son accusation contre Léocrate. Hypéride, si les siècles l’avaient épargné, nous aurait sans doute offert, avec plus de puissance et de passion, la même variété que Lysias; seulement il ne nous est connu que par les débris récemment retrouvés de quatre discours.

Dans Lysias au contraire se rencontrent des modèles des trois genres, démonstratif, délibératif et judiciaire. Parmi ses discours judiciaires, qui ont fait surtout sa réputation, il y a des causes criminelles qui ne touchent qu’à la vie privée, comme le discours sur le meurtre d’Eratosthène, un séducteur pris en flagrant délit et tué par le mari; il y a des causes criminelles qui sont de vrais procès politiques, comme les plaidoyers contre Agoratos et contre cet autre Ératosthène dont nous avons déjà parlé; il y a enfin des plaidoyers civils et des questions d’affaires. Toutes les formes de la parole publique, au temps où vivait Lysias, sont représentées dans ce recueil. Ce n’est pas tout. On peut se faire encore une idée de ce que nous appellerons la « première manière » de Lysias, de ce qu’il écrivait pendant sa jeunesse, avant de travailler pour les tribunaux. On ne nous a point conservé d’ouvrage de cette époque dont l’authenticité soit certaine ou même probable; les données ne nous manquent pourtant pas sur ce que pouvait être alors le goût de notre orateur. Dans le Phèdre, le disciple de Socrate lui récite, comme étant de Lysias, un discours à un adolescent sur l’amour qui a donné lieu à bien des discussions. Est-ce, comme quelques-uns l’ont soutenu par des raisons spécieuses, une œuvre originale de Lysias? Platon l’aurait transcrite dans son dialogue pour faire ressortir par le contraste la noblesse et l’élévation des théories socratiques, comparées à ces pauvres inventions des sophistes. N’est-ce au contraire qu’un ingénieux pastiche, comme celui qu’il fait à plusieurs reprises, dans le Gorgias et dans le Protagoras, du style de ses interlocuteurs, des locutions et des tournures qui leur sont familières? Les deux opinions peuvent se défendre; j’inclinerais pourtant pour la dernière. Il n’était point dans les habitudes des anciens d’insérer dans leurs ouvrages des pièces de rapport, des pages écrites par une autre main. C’est ce qui explique comment Tite-Live et Tacite se croyaient obligés de refaire l’un les discours du vieux Caton, l’autre celui de l’empereur Claude, dont ils avaient l’original sous les yeux. Même en cherchant à parler comme autrui, on garde toujours quelque chose de son propre accent. Par là, on évitait Ls dissonances trop marquées; on obtenait, avec une heureuse variété de nuances, une couleur d’ensemble harmonieuse et fondue. Ce qui paraît donc le plus vraisemblable, c’est que Platon, avec sa verve enjouée et féconde, se sera diverti à copier les procédés et le tour de Lysias ; c’était montrer que, si les ennemis de la rhétorique méprisaient ces fausses beautés, ce n’était point par impuissance et par envie, qu’il leur aurait été facile, s’ils avaient daigné s’y appliquer, d’égaler ceux qui faisaient un si mauvais usage de leur talent. Si ce discours n’est point de Lysias, Platon n’aura rien négligé pour imiter sa langue et ses allures, de manière à faire presque illusion même aux contemporains. On est donc autorisé à juger jusqu’à un certain point Lysias rhéteur et sophiste d’après ce badinage où s’est joué l’auteur du Phèdre. Or l’expression n’a pas ici les hardiesses pompeuses et le luxe poétique de Gorgias, on n’y trouve qu’une élégance laborieuse et vide. Les idées manquent, et le style a partout quelque chose de froid et de compassé. Si cela n’était très court, on sentirait bientôt la fatigue.

L’Eloge funèbre des Athéniens qui avaient péri en défendant Corinthe contre les Lacédémoniens est-il de Lysias? C’est fort douteux. On a peine à comprendre que, plusieurs années après le discours contre Ératosthène, où la pensée et le style ont une si saine et si mâle simplicité, il ait écrit ces pages tout artificielles où manquent les idées, où le monotone et symétrique parallélisme de la phrase rappelle Antiphon et Gorgias. Il y a pourtant une explication plausible. Le sujet rentrait dans ce genre du discours d’apparat où Lysias avait obtenu ses premiers succès. En se retrouvant sur son ancien terrain, n’aurait-il pas été entraîné à reprendre ses vieilles habitudes de rhéteur, à retomber ainsi dans l’affecté et le convenu ? Ce serait une rechute. Quoi qu’il en soit, pour que l’on ait attribué ces pages à Lysias, il faut que l’on ait eu de lui des ouvrages écrits dans ce goût. Le recueil nous offre encore un autre opuscule qui a quelque chose de ce même caractère ; il est intitulé Accusation d’injure contre des camarades πρὸς τοὺς συνουσιάστας κακολογιῶν. Ce singulier petit discours n’est ni un plaidoyer, ni un simple exercice d’école ; il faudrait peut-être y voir plutôt une lettre dont le thème, une renonciation formelle à l’amitié de gens par qui on a été trahi, est développé à la manière des sophistes. Cette froide et obscure composition ne mérite pas d’ailleurs qu’on s’y arrête. Hâtons-nous d’arriver à des œuvres plus dignes de nous occuper et de nous retenir. Lysias sophiste n’était qu’un disciple de plus parmi tant d’autres qui s’évertuaient à marcher sur les traces de Tisias et de Gorgias. Qu’il fût resté dans cette voie, son nom n’aurait échappé à l’oubli que grâce à l’honneur que lui a fait Platon de le railler et de le parodier. Le véritable Lysias, le seul qui tienne à juste titre une grande place dans l’histoire des lettres grecques, c’est le Lysias des vingt dernières années, Lysias homme de parti et avocat, dégoûté des vains jeux de la rhétorique, parlant, soit en personne, soit par la bouche de ses cliens, aux citoyens rassemblés sur le Pnyx et devant les tribunaux.

La réputation de Lysias et sa supériorité s’expliquent par le tact avec lequel il a su approprier le plan, le style, tout le caractère de ses discours, aux conditions très particulières que les habitudes athéniennes imposaient à celui qui faisait profession d’écrire des plaidoyers. Lysias est le type le plus accompli et comme l’idéal du logographe ou de l’avocat athénien, qui différait à beaucoup d’égards de l’avocat romain ou de l’avocat dans les sociétés modernes. Pour bien faire comprendre l’originalité de Lysias, il nous faut revenir avec quelque détail sur ce qui n’a été qu’indiqué dans une précédente étude à propos d’Antiphon, le premier qui ait donné l’exemple d’aider de son talent les plaideurs embarrassés pour composer eux-mêmes les discours qu’ils devaient prononcer devant le tribunal[5].

Le mot d’Aristote cité au début de cet essai traduit fidèlement l’idée athénienne ou plutôt l’idée antique : chaque citoyen, pour être complet, doit suffire à toutes les exigences et à tous les devoirs de la vie publique. Rompu dès l’adolescence aux exercices gymnastiques, exercé ensuite au métier des armes, tout Athénien, en temps de guerre, devait servir, s’il était riche, dans la cavalerie, s’il était pauvre, soit dans l’infanterie, soit sur la flotte comme rameur. En temps de paix, il était tenu de connaître assez les intérêts, les affaires et les lois de son pays pour suivre les discussions sur le Pnyx, pour voter en connaissance de cause, et présider comme proëdre l’assemblée, comme prytane le sénat, comme archonte le jury : toutes fonctions pour lesquelles on était désigné par le sort. Chacun devait avoir une opinion politique. Se désintéresser de la chose publique, comme on l’a fait chez nous trop longtemps, eut paru une trahison. Solon lui-même avait ordonné à tout citoyen de prendre parti dans les discordes civiles. Il en était de même pour les luttes judiciaires. Athènes, pas plus que Rome, ne connaissait l’institution du ministère public; par exception seulement, dans certains cas de haute trahison, comme dans le procès d’Antiphon, quelques orateurs pouvaient être chargés de réclamer au nom de l’état le châtiment du coupable. Dans le cours ordinaire des choses, ce n’étaient pas seulement les magistrats qui étaient chargés de veiller à l’exécution des lois; tout particulier devait aussi relever et poursuivre devant les tribunaux les délits qu’il voyait commettre. Sur le champ de bataille, c’était avec l’épée et le bouclier que le citoyen repoussait l’étranger. Dans la cité, il devait se servir de la parole pour attaquer l’ennemi de l’intérieur, le violateur des lois; c’est par la parole qu’il devait se défendre contre d’injustes accusations.

Sans doute il n’aurait pu venir à la pensée de personne d’exiger de chaque citoyen des talens militaires ou de l’éloquence. La cité, qui, pendant deux ans, soumettait à des exercices communs les éphèbes ou jeunes gens, ne se chargeait guère à cette époque d’autre chose que d’assouplir et de fortifier leur corps par la gymnastique; elle les envoyait ensuite pendant une autre année faire l’apprentissage de la vie militaire en tenant garnison dans les forteresses de l’Attique et en campant sur la frontière. C’était là peut-être, avec quelques élémens d’écriture, de lecture et de musique, toute l’éducation publique; ce que nous appelons l’instruction était abandonné à l’initiative privée. Allait qui voulait et qui pouvait chez les grammairiens, avec qui l’on étudiait les poètes, ou chez les maîtres de dialectique et de rhétorique. La rhétorique, avec sa prétention hautement avouée de persuader aux hommes tout ce que l’on avait intérêt à leur faire croire, était trop suspecte au peuple pour que la cité en prît l’enseignement sous son patronage; elle était trop subtile, trop raffinée, pour s’adresser à d’autres qu’aux gens de loisir, déjà préparés par une première culture littéraire. Aux citoyens qui avaient assez d’argent pour payer les maîtres qui la professaient et assez de temps pour s’y exercer sous leur direction, elle assurait dans les discussions une supériorité marquée. Sans doute, grâce à des dons de naissance et à l’habitude de fréquenter assemblée et tribunaux, un certain nombre d’Athéniens arrivaient à parler en public sans avoir été élèves des rhéteurs; quelques-uns même, comme Cléon et d’autres démagogues, se faisaient une réputation comme orateurs. Pourtant dès la guerre du Péloponèse c’était là l’exception : les progrès de la rhétorique mettaient trop de différence entre ceux qui avaient étudié la parole comme un art et ceux qui devaient tout à une naturelle facilité d’élocution et à leur expérience. Tout d’ailleurs allait en se développant, en se compliquant : les affaires publiques devenaient plus difficiles à conduire à mesure que s’élargissait l’horizon, les affaires privées étaient de moins en moins simples à mesure que s’accroissait la richesse, que se créaient des intérêts nouveaux; les lois se modifiaient, le nombre ne cessait de s’en augmenter. Depuis qu’Athènes a plus de dépendances extérieures, plus de colonies et de comptoirs, une marine plus florissante, un commerce plus actif, plus de citoyens se trouvent habituellement retenus par leurs occupations et le soin de leur fortune loin de l’agora. Il n’y a jamais eu à Athènes autant de différence qu’il y en avait à Rome et qu’il y en a chez nous entre les gens instruits et aisés et le matelot, l’artisan, le laboureur; cette différence était pourtant déjà bien plus marquée du temps de Lysias que du temps de Solon ou d’Aristide. Ces fêtes de l’esprit qu’offraient à la cité les chefs-d’œuvre de la plastique, les représentations théâtrales, les débats politiques et judiciaires, le petit peuple en avait bien sa part. Il n’était point resté insensible à toutes ces nobles émotions; mais ses progrès ne pouvaient pas se comparer à ceux des riches bourgeois, et ce qui avait encore rompu l’équilibre et altéré la proportion, c’était la grande quantité d’Athéniens qui vers cette époque vivaient d’ordinaire hors d’Athènes, en Eubée, à Lemnos, à Imbros, à Samos et dans d’autres possessions lointaines. Après Périclès, on avait vu naître cette prose savante que les sophistes et Thucydide avaient écrite les premiers, dont s’étaient bientôt servis à la tribune Antiphon, Andocide, Critias, Théramène, Lysias et tant d’autres de leurs contemporains. Cette langue nouvelle avec ses termes abstraits, ses nuances délicates, avec la symétrie et la cadence de ses phrases, on ne pouvait la parler sans en avoir surpris les secrets à l’école d’un maître. Ces jeux de la pensée, cette musique d’une prose soumise à des lois presque aussi sévères que celles de la poésie, étaient devenus pour le peuple une jouissance dont il était avide; ceux qui ne pouvaient la lui fournir perdaient par là presque toute chance de se faire écouter. Comment engager ensuite, désarmés et comme vaincus d’avance, une lutte de parole avec ces privilégiés qui avaient fait de l’art de parler l’étude principale de leur vie ?

À l’assemblée, au sénat, ceux qui ne se sentent point éloquens en sont quittes pour écouter et se taire. C’est ainsi que, malgré l’appel adressé à l’ouverture de la séance, par la voix du héraut, à tous les Athéniens, il n’y a jamais qu’un petit nombre de personnes, toujours les mêmes, qui prennent part aux discussions. Ces personnes sur qui porte d’ordinaire tout le poids du débat, ce sont les orateurs οἱ ῥήτορες. Il en est ainsi dans nos chambres, où la plupart des députés n’abordent jamais la tribune.

Devant le jury, on n’avait point, comme au Pnyx, la ressource de l’abstention et du silence. Tout Athénien pouvait avoir soit à défendre sa fortune, son honneur et sa vie contre l’agression d’un ennemi, soit à prendre l’offensive pour résister à d’injustes prétentions. Les Grecs ont toujours été prompts à la dispute. Depuis qu’Athènes est devenue une cité policée, dotée par Solon et ses successeurs d’une législation admirée et respectée, on a perdu l’habitude de s’y faire justice à soi-même ; mais en revanche les procès y sont fréquens. Comme juges ou comme plaideurs, les Athéniens y trouvent une distraction et des émotions qui leur sont chères ; c’est Aristophane qui a suggéré à Racine son Perrin Dandin, et les Guêpes sont une immortelle satire de ces goûts processifs des Athéniens. Il n’est donc personne, si humble de situation et de fortune, ou si doux de caractère qu’il puisse être, qui se sente assuré de ne jamais aller devant le tribunal. Il eût été difficile, j’imagine, de rencontrer alors dans Athènes un citoyen n’ayant pas, au moins une fois dans sa vie, lancé ou reçu une assignation, comparu comme demandeur ou comme défendeur. Comment donc s’en tirer, si l’on avait en face de soi un adversaire qui maniait bien la parole ? Les juges étaient gâtés par les orateurs de profession qui paraissaient souvent à leur barre ; comment s’en faire écouter, si on n’était point capable de leur parler le langage auquel ils étaient accoutumés ? Ce fut alors que, comme il arrive souvent en pareil cas, la force des choses suggéra un expédient qui diminua le mal, qui écarta tout au moins l’imminence du danger. Cet expédient était trop original, il est resté trop particulier à Athènes, pour ne pas mériter toute notre attention. Ni à Rome, ni dans le monde moderne, on ne trouve rien de pareil.

On n’eut l’idée ni d’appeler des avocats officieux, comme ces patroni que Rome a connus presque dès son origine, ni d’instituer une corporation de légistes chargés, comme les membres de notre barreau, de représenter le plaideur. De l’une ou de l’autre manière, c’eût toujours été permettre au citoyen une abdication partielle. Le législateur et l’opinion se seraient refusés alors à faire cette dangereuse concession, à consacrer de leur approbation formelle ou tacite le principe de cette décadence. L’idée que le citoyen devait par lui-même suffire à tous les devoirs de la vie civile était encore au fond de tous les esprits; mais en fait, depuis qu’il y avait un art de la parole qui n’était point à la portée de tous, la plupart des Athéniens se croyaient presque à la discrétion de quelques privilégiés, seuls instruits à manier ces armes nouvelles et puissantes. Que firent-ils donc? Ils s’adressèrent à ceux-là mêmes par qui ils se sentaient menacés; ils sollicitèrent leur aide et leur concours, ils l’obtinrent aisément. L’accord qui s’établit devait être avantageux pour les deux parties. En se mettant à la disposition de tous ceux qui avaient à parler et qui se méfiaient de leurs forces, les élèves des rhéteurs augmenteraient le profit à tirer d’une science qui leur avait souvent coûté cher. Antiphon fut le premier à comprendre tout ce que pouvait rapporter ce métier; le premier, il composa des plaidoyers pour autrui. Son exemple eut aussitôt de nombreux imitateurs. Hors Eschine et peut-être Lycurgue, il n’est pas un des orateurs célèbres d’Athènes qui n’ait ainsi travaillé pour le client. Les hommes d’état, comme un Démosthène ou un Hypéride, ne cherchaient là qu’une occupation accessoire, qu’un moyen de gagner l’argent nécessaire pour supporter les charges de leur situation ou pour subvenir à leurs goûts de luxe. D’autres, comme par exemple Isée, n’ont été que des logographes ; on pourrait les comparer à ces rares avocats qui, de notre temps, se contentent de plaider le plus possible d’affaires et ne visent pas à la députation.

Avant de multiplier ces rapprochemens qui s’offrent d’eux-mêmes à l’esprit, il convient d’insister sur une différence qui est capitale. Chez les Athéniens, comme chez nous, le client va trouver un homme qui a étudié l’art de la parole, qui connaît les lois du pays et le tempérament des juges; il lui expose son affaire et lui fournit toutes les pièces à l’appui. Le logographe étudie la cause, classe son dossier et rédige le plaidoyer; mais, et c’est par là qu’il se distingue du patron romain comme de l’avocat moderne, au lieu d’écarter du geste son client et de se lever à sa place devant le tribunal, il reste en quelque sorte caché derrière lui; son rôle est terminé quand il lui a remis, écrit sur un rouleau de papyrus, l’accusation ou la défense à prononcer. C’est au plaideur à l’apprendre par cœur, à la graver dans sa mémoire et à la débiter de son mieux le jour du débat judiciaire. Dans ces conditions, tout citoyen appelé à comparaître en justice a encore à payer de sa personne. Sans doute c’est le logographe qui a disposé les pièces, réuni les textes de loi, composé même tout le discours; mais, tandis que devant nos tribunaux le plaideur en matière criminelle est tenu seulement de répondre aux questions du président et qu’en matière civile il ne se montre point à la barre, à Athènes, il lui faut toujours porter lui-même la parole; il doit, le cas échéant, savoir braver une interruption ou improviser une courte réplique. Le concours de l’avocat rendait moins lourde pour l’Athénien cette tâche de la parole publique; mais elle ne l’en dispensait pas. Eût-il en poche le plus beau discours de Lysias ou de Démosthène, il fallait encore qu’il ne tremblât pas devant un auditoire, qu’il restât maître de ses idées et de sa langue. Tout en faisant leur part aux besoins nouveaux, cette combinaison avait le mérite de réserver le principe. Le citoyen restait toujours obligé dans une certaine mesure de suffire par lui-même à toutes les exigences de la vie publique : il ne pouvait pas plus se décharger sur un avocat du soin de sa défense que sur un mercenaire du devoir de combattre l’ennemi.


III.

Il nous reste à indiquer, d’après Lysias, quelle influence ces conditions spéciales exercèrent sur l’éloquence judiciaire à Athènes. Il doit, on peut en être sûr à l’avance, y avoir des différences très marquées entre le ton des plaidoyers attiques et celui de plaidoyers romains ou français. Autant l’avocat moderne peut parfois couvrir son client de sa personne et augmenter ainsi les chances de succès, autant l’avocat athénien est tenu de se dérober et de se faire oublier. C’est que son intervention n’est que tolérée par les juges. Si on l’avait pu, comme on l’aurait empêché de se glisser derrière le plaideur, de lui souffler les paroles qu’il répétera au tribunal! Mais par quels moyens atteindre cette fraude et la rendre impossible? Quand on entendait un homme ordinaire prononcer un plaidoyer remarquable, la plupart des juges devinaient bien vite que ce discours n’appartenait à celui qui le débitait que pour avoir été acquis à beaux deniers comptans; les amateurs savaient même dire quel logographe renommé en était le véritable auteur. « C’est du Lysias, » murmurait-on à l’oreille du voisin. « Non, répondait l’autre, je pencherais plutôt pour Isée. Remarquez cet exorde, voyez comment est traité ce lieu-commun, comment cette loi est expliquée. » En tout cas, on reconnaissait là le style d’un homme du métier; personne cependant n’était censé en rien savoir, parce que personne n’aurait pu le prouver. Les juges avaient encore deux autres raisons de fermer les yeux. Dans cette ville où foisonnaient les procès, beaucoup d’entre eux avaient eu déjà à consulter un avocat ; d’autres se disaient qu’ils y viendraient tôt ou tard. Enfin les juges y trouvaient aussi leur compte ; ils y gagnaient un plaisir dont tout le monde à Athènes était plus ou moins friand, l’occasion d’entendre souvent les maîtres mêmes de l’éloquence leur parler par la bouche des plaideurs.

Pour que les juges, moitié de force, moitié de gré, respectassent ainsi une fiction dont ils n’étaient pas dupes, il fallait que les logographes les y aidassent de leur mieux. Plus ils étaient habiles, plus ils s’appliquaient à ne le paraître pas. Leur idéal, c’était un discours qui eut tout l’air d’être l’œuvre naïve de ce que les Grecs appelaient un simple particulier ἰδιώτης ; ils entendaient par là un homme étranger à l’art, sans habitude des assemblées et des tribunaux, un bon bourgeois qui ne se décide qu’à grand’peine, contraint par la malice de ses ennemis, à défendre son droit. Après avoir par un exorde honnête et modeste bien disposé les esprits en sa faveur, il raconte d’un ton uni et familier les faits tels qu’ils se sont passés, avec l’apparente candeur d’un homme qui ne saurait même pas comment s’y prendre pour y rien ajouter et pour les présenter sous des couleurs mensongères. Ce discours doit paraître improvisé ; il faut que l’on y sente s’épancher, comme elle le ferait sans apprêt ni effort dans une conversation entre amis, l’âme d’un honnête homme ; il faut que son caractère et ses habitudes d’esprit semblent s’y révéler à son insu dans un récit sincère où rien n’est voulu ni calculé ; il faut que l’on y entende parler l’homme même tel que l’ont fait la nature, la vie, l’âge, la condition sociale.

Lysias excelle à produire cette illusion ; il était célèbre chez les anciens pour son éthopœia, c’est-à-dire pour l’art consommé avec lequel il donnait à chacun de ceux pour lesquels il écrivait l’accent et le ton qui lui convenaient. Il y mettait le même soin qu’un poète dramatique ou un romancier à la création de ses personnages. Il y a mieux, chaque plaideur s’exprime chez lui d’une manière plus individuelle, plus vraie qu’il ne l’aurait fait, s’il eût tiré son discours de son propre fonds. L’homme du commun, obligé de paraître en public, n’aurait pas su ou pas osé parler de l’abondance de son cœur ; il aurait craint d’être trop simple et de paraître naïf, il aurait forcé sa voix en cherchant l’éloquence, il aurait pris un langage et une attitude de commande, et se serait cru obligé, pour employer un mot familier qui rend seul notre pensée, de « poser » devant ses juges. On devine tout ce qu’y auraient perdu la vérité et la vie. Pénétrant observateur, Lysias, après avoir causé avec son client et avoir obtenu de lui, dans le silence du cabinet, un récit sincère, le connaissait mieux qu’il ne se connaissait lui-même ; il entrait dans ses sentimens, dans ses idées, dans ses mœurs. Quand il était devenu pour un moment, par cet effort d’esprit, comme une vivante copie de son client, comme une seconde épreuve tirée par la nature du même moule, il avait sur lui cet avantage, qu’il savait mieux traduire ce qu’il avait dans l’âme. Ce personnage, souvent fort insignifiant ou tout au moins regardé comme tel jusqu’alors, prenait ainsi, dans le discours que lui prêtait l’orateur, une physionomie expressive et originale que ses amis même n’étaient point accoutumés à lui voir. C’était bien lui, c’était bien sa figure, sa tournure et son langage ; mais tout cela avait pris quelque chose de plus vif, de plus marqué et de plus tranché, qui laissait une empreinte plus nette dans la mémoire.

L’art, on ne saurait le nier, est plus vrai que la nature. Dans chacun de nous, la faculté maîtresse, comme on dit aujourd’hui, ne se révèle que de temps en temps et parfois à de longs intervalles. Il en est de même des traits du visage ; ils ont par instans chez telle personne un caractère très singulier, qui manifeste clairement les qualités ou les défauts de son âme ; puis cette expression s’éteint tout d’un coup, et fait place à un sourire banal, à un masque de convention : elle ne reparaîtra que plus tard, dans un autre moment d’énergie et d’abandon. Ce fond indestructible de notre être se dérobe, dans le train ordinaire de la vie, sous mille accidens qui nous modifient à la surface ; il se cache sous les apparences de l’éducation et de l’habitude qui, dans une société polie, tendent à effacer les différences que la naissance a mises entre les hommes ; mais cet élément individuel et durable qui échappe souvent aux regards distraits de la foule, le grand artiste, historien, poète ou peintre, le devine tout d’abord de son œil perçant ; il le dégage de ce qui l’obscurcit, et il l’accuse, il le fixe dans l’image qu’il trace, il y fait prévaloir ce qui est permanent sur ce qui est variable et transitoire. Il insiste sur ce qui finit toujours par reparaître, et qui nous distingue ainsi des autres hommes ; il néglige ce qui nous est commun avec nos semblables. On peut dire en ce sens que tel portrait de maître est plus vrai que son modèle : c’est qu’il lui donne une expression que l’on ne trouvait pas toujours dans l’original, qui ne brillait dans ses yeux que par momens, quand la passion, l’intelligence ou la bonté venaient éclairer un visage qui d’ordinaire semblait vulgaire, morne et disgracieux.

Ce talent de saisir les traits caractéristiques de la nature humaine et de se transformer en autant de personnages que l’on a de cliens était nécessaire au logographe ; l’avocat moderne, qui parle toujours en son propre nom, n’a pas besoin de le posséder au même degré. À cette qualité s’en rattache une autre que l’on admirait aussi chez Lysias : c’est ce que les critiques anciens appellent l’énargéia ou le don de faire voir les objets, de les mettre sous les yeux de l’auditeur, de telle sorte qu’il croie assister à la scène, à l’acte qu’on lui raconte. Le plaideur était censé rapporter ce qui lui était arrivé à lui-même; on voulait trouver dans son récit la vive impression de ce qu’il avait pensé ou senti dans tel moment, la précision d’un témoin oculaire, l’émotion de l’homme qui rapporte des événemens auxquels il a été mêlé et où ses plus chers intérêts étaient en jeu. Pour montrer ainsi aux autres les choses et les personnes, il faut commencer par se les représenter à soi-même, par s’en donner la sensation nette et forte, par créer ainsi dans son esprit une sorte d’hallucination volontaire. S’il ne remplit pas cette condition, le logographe n’atteindra pas son but, il ne se confondra pas avec son client au point que les juges ne puissent les distinguer; il ne semblera point parler dans sa propre cause.

Pour ce qui est de la composition dans ces plaidoyers, il y fallait d’abord éviter toute complication qui aurait nui à la clarté. Les plaidoyers athéniens sont courts, surtout au temps de Lysias, et cela pour plusieurs raisons. C’est en premier lieu que les tribunaux athéniens, très occupés alors, mesuraient le temps aux plaideurs, au moins pour toutes les causes d’importance secondaire; placée devant le greffier, la clepsydre, le moment venu, leur coupait impitoyablement la parole. C’est aussi que l’on ne pouvait attendre d’un simple bourgeois, tant qu’il fut obligé de se suffire à lui-même devant les juges, qu’il entrât dans d’aussi longs développemens juridiques que chez nous l’avocat, dont la vis tout entière est consacrée à l’étude des lois. Accoutumé à manier les idées générales et à commenter les textes de la loi, le logographe athénien aurait pu se donner plus libre carrière; mais il fallait tout à la fois qu’il sauvât les apparences et qu’il ménageât la mémoire de son client. Les discours de Lysias sont donc d’une brièveté qui étonnerait nos avocats, dont plusieurs sont fiers de remplir toute une audience, de parler une demi-journée sans s’arrêter; nous n’avons point dans notre recueil de plaidoyers qui aient dû prendre au tribunal plus d’une heure, et la plupart ont à peine duré la moitié de ce temps. Les juges étaient sans doute reconnaissans envers les plaideurs qui savaient épargner leurs momens. Il me paraît vraisemblable que souvent Lysias n’a point voulu remplir tout l’espace dont il disposait. Dans un cadre aussi restreint, il n’y avait point lieu à des divisions très marquées; elles eussent donné à chaque partie du discours, prise séparément, quelque chose d’étranglé et de mesquin; l’effet général aurait souffert de ce morcellement. L’orateur a un plan, mais il a soin de ne pas l’indiquer lui-même, comme il y a parfois profit à le faire dans des ouvrages plus étendus, qui risquent de lasser l’attention de l’auditeur. Il sait trop bien son métier pour n’avoir pas à l’avance distribué ses moyens et groupé ses idées; toutefois il n’en avertit pas ses auditeurs. L’ordre est plutôt intérieur qu’extérieur, réel qu’apparent; on arrive au bout du discours sans avoir remarqué les chemins par lesquels on a été conduit. C’est là encore une précaution et un artifice qui s’expliquent par les conditions mêmes de la tâche imposée au logographe. Les juges croyaient ainsi écouter moins un plaidoyer, œuvre méditée d’une habileté professionnelle dont il eût fallu se méfier, que la conversation d’un honnête homme qui donne de bonnes raisons, parce qu’il a l’esprit net et le droit pour lui ; ne trouvant pas d’obscurité dans les idées qu’on leur exposait, ils se laissaient aller à penser qu’il n’y en avait point dans les choses, et que toute la mauvaise foi, tous les torts étaient du côté de l’adversaire.

Quant au style de ces discours, le caractère en est aussi déterminé par le besoin de produire cette même illusion. Celui qui est censé parler, c’est un homme du commun qui le plus souvent dans l’exorde se défend d’avoir jamais étudié la rhétorique ou appris à tromper les juges en poursuivant devant eux de ses dénonciations les citoyens paisibles. Sa diction doit donc se rapprocher autant que possible des allures d’un récit comme celui qu’un homme, pourvu qu’il ait du sens et du cœur, peut faire, tout ému par le danger et la conscience de son droit, devant des concitoyens, ses égaux et ses juges, dont il attend protection et justice. Un Crassus, un Cicéron n’avaient à Rome aucune raison de s’interdire les figures les plus hardies et les plus variées; ils pouvaient étaler dans leur plaidoyer toutes les pompes ou y répandre toutes les grâces d’une langue riche, colorée et savante : tant mieux pour eux s’ils faisaient admirer leur talent en même temps qu’ils défendaient les intérêts de leur client. Le goût seul était la mesure de ce qu’ils pouvaient oser comme écrivains. A Athènes, pour un Lysias ou un Isée, la première qualité du style oratoire, c’était d’être simple. Cette simplicité est bien loin d’ailleurs de la trivialité et de la grossièreté; elle a au contraire, dans le choix des mots, la justesse des termes, la merveilleuse transparence de la langue et la finesse du tour, je ne sais quoi d’aimable et d’ingénu qui a toujours charmé les délicats. Ce serait la perfection de la nature, si la nature à elle seule pouvait jamais atteindre à cette élégante pureté; c’est le dernier effort d’un art d’autant plus exquis qu’il réussit à se faire oublier.

Dans les premiers temps, l’éloquence athénienne répugnait singulièrement à l’emploi du pathétique; elle ne s’y accoutumera que par degrés, à mesure que le goût changera, et pour en trouver des exemples qui puissent être comparés à ceux que nous offre l’éloquence romaine, il nous faudra descendre jusqu’à la dernière génération des grands orateurs attiques, jusqu’à Lycurgue, Hypéride, Eschine et Démosthène. Au commencement du IVe siècle, de grands mouvemens d’indignation et de colère, d’impétueux élans de douleur ou de haine eussent surpris et choqué dans la bouche des particuliers qui venaient demander justice aux tribunaux; on y aurait soupçonné l’inspiration d’un rhéteur habile à remuer et à troubler l’âme humaine pour lui faire perdre de vue la vérité et la justice. Il faudrait pourtant se garder de croire que la passion manque à cette éloquence; seulement, au lieu d’y éclater à grand bruit, comme elle fait dans Cicéron, elle y reste toujours discrète et contenue. Dans certaines péroraisons de Lysias, la passion, longtemps comprimée, fait enfin explosion; mais c’est l’exception. D’ordinaire elle ne se révèle que par le mouvement de la démonstration, qui s’accélère, — par l’accent, qui devient plus bref, plus âpre, plus mordant, — par quelque brusque apostrophe ou quelque importune question qui va frapper l’adversaire au défaut de lin, cuirasse. L’orateur attique ressemble à ces hommes qui ont à la fois une âme ardente et un masque presque impassible : quand ils sont le plus irrités, ils n’ont ni un geste, ni un mot violent; mais leur teint pâlit, leurs dents se serrent et leur voix prend un timbre sec et dur où s’accuse une colère d’autant plus menaçante qu’elle est refoulée au dedans par la volonté.

Cette étude des conditions spéciales imposées au logographe par les lois et les mœurs athéniennes nous a montré quels dons variés il devait posséder pour être à la hauteur de sa tâche. Il lui faut une expérience, une connaissance des hommes qui l’éclairé tout d’abord sur le caractère, l’esprit et les habitudes du plaideur dont il va prendre le personnage; il lui faut une vive imagination qui le mette pour un temps à la place de son client, qui le fasse entrer dans ses sentimens et ses idées, qui lui représente, comme s’il les avait vus lui-même, tous les événemens qu’il est appelé à raconter. Ce n’est pas tout : il est nécessaire que la main d’un homme du métier ne se trahisse nulle part dans le discours, ni par un ordre trop artificiel et trop raide, ni par un style orné et qui sente l’écrivain, ni par un pathétique qui semblerait une attaque à la conscience des juges. Le rôle de l’avocat athénien était donc autrement difficile à soutenir que celui de l’avocat romain ou français; il y fallait une autre souplesse de talent et les recherches d’un art bien plus délicat et plus raffiné.

Ces rares qualités, qui ne devaient pas souvent se trouver réunies chez un même orateur, Lysias les possède au suprême degré. Pour s’en convaincre, il suffirait de lire le discours par lequel s’ouvre notre recueil, et qui a pour titre : Défense à propos du meurtre d’Ératosthène. C’est le plaidoyer d’un mari qui a surpris dans sa propre maison sa femme en flagrant délit d’adultère; il a puni de mort le séducteur. Accusé de meurtre par les parens de la victime, il soutient que la justice et les lois l’autorisaient à agir comme il l’a fait. Dans ce genre tout particulier que nous avons essayé de définir, ce discours est un petit chef-d’œuvre. Il débute par un exorde simple et ferme où l’on sent chez le défendeur une telle conviction de son droit qu’il paraît impossible que les juges n’arrivent pas à la partager. Vient ensuite un récit qui est un modèle de vivacité et de vraisemblance. L’orateur y a groupé avec une singulière adresse beaucoup de menus détails dont chacun a sa signification et son importance; ils ont un caractère si intime, si familier, que l’on ne songe pas un instant à le soupçonner d’avoir rien inventé ni même rien arrangé. Cela vaut, dans un tout autre ton, la célèbre narration de la Milonienne. Il reste à prouver que la loi, en cas de flagrant délit, permettait ce meurtre; quelques mots, quelques citations de textes y suffisent. On accusait Euphilétos d’avoir tendu un guet-apens à Ératosthène; il fait attester par plusieurs témoins qu’il n’y a rien eu de pareil, que, brusquement prévenu au milieu de la nuit par sa servante de la présence d’Ératosthène dans sa maison, il a couru en toute hâte chercher des amis qui l’aidassent à surprendre et à châtier l’adultère. La péroraison est courte; mais elle a de la force et de l’élévation. Ce n’est pas seulement sa propre vengeance qu’a poursuivie le mari offensé; en frappant ce séducteur, il a voulu défendre l’honneur de tous les époux, la sainteté de tous les foyers domestiques : c’est un devoir qu’il a rempli, et, loin de le punir, la cité doit s’en montrer reconnaissante. Nous aimerions à faire lire ce discours tout entier, mais nous devons nous résoudre à n’en citer que la narration. On verra par cet échantillon que les tribunaux d’Athènes avaient aussi leurs causes « grasses, » et que les avocats savaient y grouper ces piquans détails, y tracer ces tableaux de la vie intime qui font sourire les juges et l’auditoire. Laissons la parole au meurtrier d’Ératosthène.


« Juges, dit-il, lorsque je me fus décidé à me marier et que j’eus mis une épouse dans ma maison, je m’arrangeai pendant les premiers temps pour ne pas ennuyer ma femme, mais pour ne pas la laisser non plus trop maîtresse de faire ce qu’elle voudrait. Je la surveillais de mon mieux, et, comme il était naturel, j’avais l’œil sur ses démarches; mais, quand il me fut né un enfant, je commençai, pensant qu’il y avait là le plus sacré de tous les liens, à lui témoigner une entière confiance, je lui remis même toutes mes affaires entre les mains. C’était d’abord la meilleure des femmes, une merveilleuse ménagère, obstinée à l’épargne, et qui gouvernait avec grand soin toute la maison. Par malheur, ma mère mourut, et sa mort fut cause de toutes mes infortunes. Ma femme suivit le convoi ; cet homme l’y aperçut, et avec le temps il la séduisit ; il avait guetté la servante qui allait au marché, il l’avait chargée de porter ses paroles, et c’est ainsi qu’il perdit la maîtresse. Il me faut ici vous dire, ô juges, — car je suis obligé d’entrer dans ces explications, — que ma petite maison a deux étages. Le premier répond au rez-de-chaussée ; l’un est l’appartement des femmes, l’autre celui des hommes. Après la naissance de notre enfant, la mère l’allaitait. Pour que, toutes les fois qu’il fallait le laver, elle ne risquât pas de tomber en descendant l’escalier dans l’obscurité, je vivais alors en haut, et les femmes en bas. L’habitude était si bien prise que souvent ma femme s’en allait dormir en bas auprès de l’enfant pour lui donner le sein et l’empêcher de crier. Cela fut ainsi pendant longtemps sans que j’eusse jamais le plus léger soupçon ; j’étais si naïf que je croyais avoir épousé la plus sage de toutes les Athéniennes. Un peu plus tard, je revins un soir à l’improviste de la campagne ; après le souper, l’enfant pleurait et faisait le méchant, c’était la servante qui l’agaçait tout exprès pour le faire crier. L’homme était en bas ; je le sus par la suite. Pour moi, j’engageais ma femme à descendre et à donner le sein à l’enfant, afin qu’il cessât de geindre. Celle-ci tout d’abord s’y refusait, comme joyeuse de me revoir après mon absence ; puis lorsque je me fâchai, et que j’insistais pour qu’elle descendît, « tu veux, me dit-elle, rester ici seul avec la petite servante, l’autre jour déjà tu étais gris, et tu l’as prise par la taille. » Je me mis à rire ; ma femme se lève, s’en va, tire la porte, comme par manière de jeu, la ferme et prend la clé. Ne me doutant de rien, ne soupçonnant rien, je m’endormis comme un bienheureux, fatigué que j’étais de ma course. Quand il fit jour, elle revint, et elle ouvrit la porte. Je lui demandai pourquoi la nuit les portes avaient battu ; elle me répondit que la lampe qui brûlait auprès de l’enfant s’était éteinte, et qu’elle était allée la rallumer chez nos voisins. Je me tus et pris cela pour argent comptant. Il me sembla bien, ô juges, qu’elle avait le visage fardé, quoiqu’il n’y eût pas trente jours que son frère fût mort ; mais je ne m’y arrêtai pas, et je sortis sans rien dire. Quelque temps encore se passa, et j’étais bien loin de me douter de mon malheur, quand je me vis abordé par une vieille qui, comme je le sus plus tard, m’était envoyée par une femme dont ce séducteur avait été l’amant ; celle-ci, irritée et voulant se venger de lui, parce que maintenant il la négligeait, l’avait surveillé jusqu’à ce qu’elle découvrît la cause de son abandon. La vieille donc, m’ayant attendu auprès de notre maison, s’approche et me dit : « Euphilète. ne crois point que ce soit par envie de me mêler des affaires d’autrui que je suis venue te trouver ; c’est que l’homme qui vous outrage, ta femme et toi, est aussi notre ennemi. Prends donc l’esclave qui va faire vos provisions au marché et qui vous sert; mets-la à la torture, et tu apprendras tout. Celui qui agit ainsi, c’est Ératosthène du dème d’Œa; ta femme n’est pas la seule qu’il ait séduite; il en a corrompu beaucoup d’autres; il en fait métier. » Ayant ainsi parlé, ô juges, elle s’éloigna. Quant à moi, j’étais là, bouleversé, et tout me revenait à l’esprit, tout me remplissait de soupçons. Je me rappelais comment j’avais été enfermé dans ma chambre, je me souvenais comment cette nuit-là, ce qui n’était jamais encore arrivé, les deux portes, celle de la maison et celle de la cour, avaient battu; je songeais au fard que j’avais cru voir sur la figure de ma femme... Je rentre donc à la maison, j’ordonne à la servante de m’accompagner au marché, et je la fais entrer chez un de mes amis; là je lui annonce que j’avais appris tout ce qui se passait à la maison. «Tu peux, lui dis-je, choisir de deux choses l’une : ou bien tu seras battue de verges, mise au moulin pour le faire tourner, et tu passeras tout le reste de ta vie dans les plus grands maux, ou si tu veux m’avouer toute la vérité, il ne te sera fait aucun mal, et je te pardonnerai ta faute; mais, il ne faut pas mentir, ni me rien cacher de la vérité, » Elle niait d’abord et me disait de faire ce que je voudrais, qu’elle ne savait rien; mais quand j’eus nommé Ératosthène et dit que c’était lui qui fréquentait ma femme, elle perdit contenance en voyant que j’étais si bien informé. Alors elle se jette à mes genoux, et, lorsque je lui eus juré qu’elle ne serait point maltraitée, elle me raconte tout, comment cet homme, après l’enterrement, l’avait abordée, comment elle avait fini par se faire sa messagère, et comment ma femme, avec le temps, avait cédé, comment ils avaient ménagé leurs rendez-vous, comment aux Thesmophories, pendant que j’étais aux champs, elle avait été dans le temple avec la mère de son amant, enfin elle m’expose tout dans le dernier détail. Lorsqu’elle eut tout dit, « que personne au monde, lui répliquai-je, ne sache que tu as parlé; si tu dis un mot, je ne tiendrai rien de ce que je t’ai promis. Je veux-que tu me les fasses prendre sur le fait; ce ne sont pas des paroles qu’il me faut. Je veux, si la chose est ainsi, la voir de mes yeux. » Elle s’engage à m’en donner l’occasion.

« Après cela, trois ou quatre jours se passèrent, comme je vous en fournirai la preuve formelle. Je veux d’abord vous raconter ce qui se passa le dernier jour. J’étais intimement lié avec Sostratos. Je le rencontrai après le coucher du soleil qui revenait des champs, et, pensant que, si tard dans la soirée, il ne trouverait chez lui rien de prêt, je l’engageai à souper avec moi : il m’accompagna donc à la maison; nous montâmes dans la chambre d’en haut, et nous y prîmes notre repas. Quand il fut rassasié, il se leva, et partit; pour moi, je m’endormis. Alors, juges, arrive Ératosthène; la servante monte m’éveiller, et me prévient qu’il est en bas. Je lui dis de veiller sur la porte; je descends sans bruit, je sors, et je vais chez celui-ci, chez celui-là, chez d’autres encore de mes voisins. Les uns étaient absens, d’autres se trouvaient au logis. J’en emmène le plus que je puis de ceux que j’avais trouvés; nous prenons des torches dans une boutique tout près de la maison, et nous revenons. La porte sur la rue était ouverte, grâce à la servante, qui se tenait auprès; nous poussons celle de la chambre. Ceux qui entrèrent les premiers et moi, nous voyons Ératosthène encore couché près de la femme; les derniers venus l’aperçoivent qui se dresse nu sur le lit. Pour moi, je me jette sur lui, je le frappe, je le renverse, je lui ramène et je lui lie les bras derrière le dos; puis je lui demande pourquoi il a ainsi pénétré dans ma maison pour l’outrager. Il avoue qu’il est coupable, mais il m’implore, il me conjure de ne pas le tuer, d’exiger seulement une somme d’argent. Je lui réponds : « Ce n’est pas moi qui te tuerai, mais la loi de la cité, que tu n’as pas craint de transgresser pour aller à tes plaisirs; tu as mieux aimé commettre envers ma femme et mes enfans une telle faute que d’obéir aux lois et de te conduire en honnête homme. » C’est ainsi, ô juges! qu’il subit le sort que les lois réservent à ceux qui agissent comme il l’avait fait; mais ce n’est point après avoir été saisi et entraîné en pleine rue, ou, comme le disent mes adversaires, après s’être réfugié en suppliant au foyer. Comment l’aurait-il pu? Il était dans ma chambre, je l’ai tout de suite frappé et renversé à terre, je lui ai lié les bras derrière le dos. La pièce était d’ailleurs toute pleine d’hommes auxquels il ne pouvait échapper, n’ayant arme de fer ni de bois, ni aucun autre moyen de se défendre contre tous ceux qui s’étaient précipités dans la maison. »


On assurait que deux fois seulement il était arrivé à des plaidoyers écrits par Lysias de ne pas obtenir le succès désiré. Quelque soin que notre orateur pût apporter, comme les avocats qui se respectent, à bien choisir ses causes, quelle que fût la supériorité de son talent, il paraît difficile qu’il n’y ait point là quelque exagération. En tout cas, ce ne fut point le procès d’Euphilétos qu’il perdit. A lire ce discours, nous nous sentons entraînés à prendre parti pour le mari outragé; il nous paraît impossible que les Athéniens n’aient pas senti de même. La vie humaine est plus respectée chez nous qu’à Athènes, et pourtant aujourd’hui encore, si les faits allégués étaient confirmés par le dire des témoins, le plaidoyer de Lysias arracherait certainement à un jury français un verdict d’acquittement.


IV.

C’est surtout comme auteur de nombreux plaidoyers civils et criminels que l’antiquité admirait Lysias; ce fut là en effet le plus ordinaire emploi et la forme la plus brillante de son talent. On trouvait pourtant dans ses œuvres quelques exemples des deux autres genres que reconnaît la rhétorique, de la harangue politique et du discours d’apparat. Sa situation de métèque lui interdisait la tribune; mais on savait son sincère attachement aux institutions démocratiques, pour lesquelles il avait souffert et lutté; les hommes d’état qui les rétablirent à Athènes après l’expulsion des trente trouvèrent donc naturel de réclamer le secours de son éloquence pour les défendre par la parole dans les assemblées. Nous avons un curieux fragment d’un discours qui porte ce titre : Qu’il ne faut pas abolir à Athènes l’ancienne constitution. Il s’agissait de combattre une proposition présentée par un certain Phormisios, dont nous ne savons rien d’ailleurs. Celui-ci, en voulant réserver le suffrage aux propriétaires du sol, se trouvait dépouiller ainsi de leurs droits civiques environ 5,000 Athéniens; c’était, à peu de chose près, revenir au plan qu’avaient exposé en 411 Antiphon et ses amis. Or on avait vu le parti aristocratique à l’œuvre sous les quatre cents et sous les trente; on savait comment il entendait ce qu’il appelait « le gouvernement des bons, » comment il respectait la justice et la liberté; il était urgent de s’opposer à toute mesure qui lui permettrait de chercher à ressaisir le pouvoir. Pour qui Lysias écrivit-il ce discours? Fut-ce pour son ami et protecteur Thrasybule ou pour quelque autre de ceux qui, revenus avec lui de l’exil, travaillaient alors à rétablir l’ordre et à panser les blessures de la république? Nous l’ignorons. Le principal intérêt de ce fragment, c’est qu’il nous fait connaître des manœuvres et des projets dont l’histoire proprement dite ne nous avait pas gardé la trace; mais il nous sert en même temps à prouver que Lysias eut aussi par cette voie indirecte sa part d’influence sur la conduite des affaires publiques, et qu’il contribua par ses exemples aux progrès de l’éloquence politique.

Enfin Lysias, alors même qu’il eut renoncé à ces bagatelles laborieuses où s’était divertie sa jeunesse et où il avait manqué perdre tant d’heureux dons, en revint encore parfois, dans la pleine maturité de son talent, à ce genre qui lui avait été jadis si cher et que nous avons rapproché du discours académique des modernes; mais il y apporta un tout autre esprit qu’autrefois. Instruit par les épreuves qu’il avait subies, habitué par les luttes judiciaires à poursuivre, chaque fois qu’il prenait la parole, un but défini, un résultat utile, il s’efforça de mettre, même dans ces œuvres d’apparat, des sentimens élevés et des idées pratiques. C’est ce que nous prouve le discours olympique prononcé en 384 au milieu du concours de peuple attiré par les jeux sur les bords de l’Alphée, une année où Denys, le tyran de Syracuse, avait essayé d’éblouir la Grèce par la magnificence de l’ambassade qu’il avait envoyée à Olympie et des sacrifices qu’elle y avait offerts en son nom[6]. Nous n’avons malheureusement que l’exorde de cette harangue, dans laquelle Lysias engageait vivement les Grecs à protester, par une publique manifestation de leurs sentimens, contre l’insolente effronterie du prince qui ose ainsi braver l’opinion après avoir détruit la liberté de son pays et envoyé les meilleurs citoyens en exil. Cet exorde est un beau morceau, d’un caractère grave et patriotique; il fait regretter le reste de l’ouvrage. L’orateur débute, il est vrai, par l’éloge d’Hercule, fondateur des jeux olympiques. C’est que, dans de tels sujets, il y avait toujours une partie de convention consacrée aux antiques légendes, thèmes traditionnels que l’on ne pouvait guère se dispenser de reprendre, tant ils étaient chers à l’imagination grecque ; mais quand on n’était point un simple rhéteur, quand on avait, comme Lysias, des convictions et des idées, ces vieilles fables ne servaient que d’entrée en matière : on savait, comme autrefois Pindare dans ses odes triomphales, se frayer une voie vers quelque chose de plus sérieux. C’est ce qui arrive ici. Après quelques phrases accordées à l’éloge d’Hercule, l’orateur entre dans son sujet. Il exhorte tous les Grecs encore libres à regarder autour d’eux et à s’unir dans un commun effort contre les dangers dont les menacent d’une part le roi de Perse, de l’autre Denys, le tyran de Sicile. Il leur montre la barbarie et le despotisme qui, de l’Orient à l’Occident, semblent se tendre la main afin de se concerter et d’étouffer dans leur étreinte ce qui reste de cités indépendantes et de liberté républicaine. Il se trompait, sinon sur le danger, au moins sur le côté d’où il devait venir. Artaxercès et Ochus étaient bien moins redoutables que ce Darius et ce Xerxès dont la Grèce, cent ans auparavant, était venue à bout en trois ou quatre batailles; affaiblis par les intrigues et la vie du harem, ils avaient bien assez à faire de soumettre leurs satrapes indociles et leurs provinces révoltées. Quant à Denys, malgré son perfide et cruel génie, il était trop loin de Sparte et d’Athènes pour songer à les asservir. C’était vers le nord qu’auraient dû tourner les yeux Lysias et d’autres esprits prévoyans qui sentaient vaguement peser sur l’avenir de la Grèce, épuisée par ses longues divisions, ce péril de l’invasion et de la conquête étrangère. Là s’agitaient, sur les frontières mêmes de la Grèce, autour de l’OEta, de l’Olympe et du Pinde, des populations belliqueuses, assez pauvres, assez peu civilisées pour avoir conservé toute leur sève et leur virilité, assez liées avec la Grèce par des rapports d’origine et par de longues relations pour pouvoir un jour lui emprunter et tourner contre elle toute une partie de ses arts, sa diplomatie, ses armes et sa tactique. Déjà en Thessalie Jason, prince actif et ambitieux, s’essayait à ce rôle de fondateur d’une grande monarchie militaire. Quand il tomba, avant d’avoir rien achevé, sous le poignard d’un assassin, la Macédoine avait donné naissance à ce Philippe qui devait tuer la liberté grecque.

Lorsque, à la veille de ce désastre, Démosthène essaiera de réveiller Athènes en l’entretenant de son ancienne gloire et de sa mission historique, lorsqu’il tentera de réunir, dans une action commune contre le Macédonien, Athènes, Thèbes et tant d’autres cités depuis longtemps jalouses les unes des autres, fera-t-il autre chose qu’évoquer avec une incomparable éloquence les souvenirs auxquels se reporte Lysias, et que répéter d’une voix plus retentissante cet appel à la concorde et à l’oubli des vieilles haines? Ainsi, par son amour de la grande patrie grecque comme par son dévoûment aux intérêts d’Athènes et à la cause de sa liberté et de ses institutions populaires, le fils de Képhalos, ce Sicilien, est le vrai précurseur de Démosthène. A cet égard, Lysias est bien plus près de lui qu’Isée, qui fut pourtant le prédécesseur immédiat et même le maître du grand orateur. Isée, très versé dans la connaissance des lois attiques, avocat habile et fécond, ne paraît point avoir été mêlé aux luttes des partis, ni avoir recherché autre chose que le succès et le gain. Ce n’est point à l’école de ce praticien que son élève aurait pris cette noble passion politique, ce culte de la patrie, de ses lois et de son honneur, qui est l’âme même de son éloquence. Lysias, ennemi des tyrans, ami fidèle de Thrasybule et des libérateurs d’Athènes, défenseur convaincu de la démocratie, est au contraire, avec Périclès et avec Thucydide, un de ces hommes du passé auxquels il déroba l’étincelle de cette flamme du patriotisme, de son temps déjà languissante, qui, avant de s’éteindre pour toujours, allait concentrer en lui, pour ranimer un instant la Grèce et pour illuminer ses funérailles, toute sa chaleur et toute sa lumière.

Que si on laisse de côté l’homme politique et son rôle public pour songer surtout au talent et à l’art de l’écrivain, Lysias est encore, dans cet âge intermédiaire, celui des orateurs auquel l’éloquence doit les progrès les plus marqués. Chez Antiphon, orateur, on avait toujours senti le maître de rhétorique. Andocide, dans sa vie agitée et décousue, n’avait eu que des accidens heureux, des éclairs de talent. Lysias est le premier qui renonce franchement à la sophistique et à ses jeux pour se consacrer tout entier aux luttes sérieuses de la tribune et du barreau. Grâce aux circonstances qui l’ont, au péril de sa fortune et de sa vie, brusquement ramené dans le droit chemin alors qu’il faisait fausse route, la rhétorique n’a été pour lui, comme pour Démosthène et ses contemporains, que le moyen et non le but, qu’un exercice de jeunesse qui assouplit l’esprit. Du jour où il veut remuer par la parole l’âme des juges, il comprend que ce qui constitue l’éloquence, ce sont des idées claires, une imagination forte, une passion sincère. Ce sont là les qualités mêmes que Démosthène, avec bien autrement d’ampleur et de puissance, portera dans l’éloquence politique. Nous aurions toute l’œuvre de Lysias, tous les discours qu’il a composés pour la tribune et dont il ne nous reste qu’un court échantillon, que nous n’y trouverions rien qui approchât, même à distance, des Olynthiennes ou du discours de la couronne ; mais, pour ce qui est de l’éloquence judiciaire proprement dite, telle que l’entendaient les Athéniens, et dans le cadre où ils l’enfermaient, je ne sais vraiment si personne a surpassé Lysias. Démosthène aussi a été logographe. Dans sa jeunesse et dans les heures de loisir que lui laissait son rôle d’orateur et de ministre du peuple, il a écrit, pour des amis qui le servaient ou des cliens qui le payaient, plus d’un plaidoyer consacré à des causes civiles ou criminelles. Plusieurs de ces discours, nous aurons plus tard l’occasion de le montrer, ont un rare mérite. Ce n’était cependant là pour Démosthène qu’une distraction et un lucratif accessoire; il n’y mettait pas tout son génie; il n’en soignait peut-être pas autant tous les détails qu’il l’eût fait pour une de ses Philippiques. Aussi, dans cette partie de son œuvre, ne peut-on voir de plaidoyer fait pour réussir auprès d’un jury athénien au même point que le discours sur le meurtre d’Eratosthène, le discours contre Agoratos et quelques autres de Lysias. Archinos, le rival de Thrasybule, était donc bien mal inspiré le jour où, cédant à je ne sais quelle basse jalousie, il décidait un tribunal à dépouiller Lysias de son titre de bourgeois d’Athènes. Jamais étranger ne se fit, plus que cet homme, une âme de citoyen, n’honora plus, par son caractère et par son talent, sa patrie d’adoption; personne ne lui eût mieux payé sa dette de reconnaissance. Plus juste pour Lysias que ses contemporains, la postérité restitue ce titre de fils légitime d’Athènes à celui qui tempéra ainsi la vivacité et la chaleur syracusaine par la solidité et la finesse du plus pur atticisme, et qui porta presque jusqu’à la perfection l’éloquence judiciaire.


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 15 juin.
  2. On s’étonnera peut-être de nous voir toucher à Lysias après M. Jules Girard, dont l’élégante thèse sur les Caractères de l’atticisme eut tant de succès en 1854 auprès de cette faculté de Paris, où le candidat d’alors enseigne aujourd’hui. Si nous l’avons osé, c’est que notre sujet n’est pas tout à fait le sien, et qu’il entrait dans le plan de ces études de faire à la biographie et à l’histoire une bien plus large place que ne se le proposait M. Girard; celui-ci a surtout voulu définir, à l’aide des œuvres de Lysias, cette chose exquise et rare que l’on appelle l’atticisme.
  3. Contre Eratosthène, 8-17.
  4. Nous citerons, outre le discours contre Ératosthène (XII), ceux qui ont pour titre contre Agoratos (XIII) et sur l’Enquête préalable que subit Evandre (XXVI). Dans ce dernier surtout, dont nous n’avons qu’un assez long fragment, il y a une rare énergie.
  5. Voyez la Revue du 1er février 1871. Le véritable caractère du logographe athénien et les différences qui le distinguent de l’avocat moderne ont été pour la première fois aperçus et signalés chez nous par M. Egger, dans une intéressante étude qu’il a recueillie dans ses Mémoires de littérature ancienne, p. 355.
  6. Nous suivons ici Grote (History of Greece, ch. 77), qui prouve par de très bonnes raisons que Diodore a dû se tromper de quatre ans quand il a placé en 388 cette scène et ce discours.