L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes/01

L’Éloquence politique et judiciaire à Athènes
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 90 (p. 81-103).
II  ►
L'ELOQUENCE
POLITIQUE ET JUDICIAIRE
A ATHENES

PERICLES

I. Histoire de la littérature grecque jusqu’à Alexandre le Grand, par Ottfried Muller, traduite, annotée et précédée d’une étude sur Ottfried Muller, par M. K. Hillebrand ; 2 vol. in-8°, Paris. — II. Demosthenes und seine zeit, von Arnold Schœfor, 4 vol. in-8°, Leipzig, — III. Des Caractères de l’atticisme dans l’éloquence de Lysias, par M. Jules Girard ; in-8°, Paris. — IV. Le discours d’Isoxrate sur l’Antidosis, traduit en français pour la première fois par M. A. Cartelier, avec une introduction par M. Ernest Havet, grand in-8°, Paris.

Le moment n’est peut-être pas aussi mal choisi qu’on pourrait le croire pour entreprendre l’histoire de l’éloquence politique à Athènes, pour rechercher comment elle s’est formée chez le peuple qui l’a portée au plus haut degré de puissance et de perfection. En France, un régime vient de tomber, qui n’avait rien épargné pour décourager la discussion, limiter le champ de la parole et assourdir en quelque sorte le son de la voix humaine. Alors même, devant un auditoire hostile et un pays longtemps indifférent, quelques orateurs dont l’éducation s’était faite en des temps plus heureux, dans de libres assemblées, avaient réussi à interrompre, si je puis ainsi dire, la prescription en faveur de l’éloquence. Aujourd’hui que la France est, nous voulons l’espérer, guérie de l’envie de demander au despotisme un de ces sommeils que suivent de si terribles réveils, elle n’aura plus sans doute la tentation d’échapper par le silence au bruit et aux viriles émotions de la tribune. Sous un nom ou sous un autre, à travers toutes les difficultés et tous les périls, elle ne saurait plus avoir d’autre régime qu’un gouvernement de large publicité et d’incessant contrôle, de discussion et de liberté.

Cette perspective promet de beaux jours à l’éloquence. Déjà ç’a été pour nous tous, pour la France envahie et saignante, une consolation d’entendre parler, il y a quelques jours, le noble et fier langage dont M. Jules Favre a su garder la tradition. L’avenir nous réserve peut-être d’autre joies de ce genre, et des joies qui ne seront plus, comme celle-ci, mêlées d’amertume. Débarrassée à la fois du maître qui l’endormait et de l’étranger qui l’envahit, la France, réunie en de solennelles assises, aura d’abord à déterminer par le vote de ses représentans la constitution qui sied le mieux à son génie et à ses habitudes, à ses vertus et à ses défauts. Dans cette grande enquête qu’ouvrira la prochaine assemblée nationale, le rôle des orateurs sera de combattre les préjugés, de dissiper les vaines craintes et les sourdes rancunes, de maintenir l’union que la guerre a faite ; ils travailleront à mettre en pleine lumière les leçons du passé, à empêcher que les fautes et les souffrances des pères ne soient perdues pour les fils. La voix de ces orateurs aura d’autant plus d’accent et de puissance qu’elle retentira dans des âmes encore toutes vibrantes des émotions de la lutte sacrée, encore toutes chaudes du péril et du combat. Une fois le nouveau régime établi partout, depuis l’enceinte où se rassembleront les députés de toute la France jusqu’à la mairie de village où siégera le conseil municipal, ce sera la parole qui aura pour tâche d’avertir le pays de ses véritables intérêts, de l’accoutumer à voir clair dans ses affaires et à tout décider lui-même. Comme à Athènes, comme dans tous les pays qui ont eu la notion exacte de la liberté politique, l’individu sera protégé contre la tyrannie du pouvoir par une magistrature indépendante et un jury placé au-dessus de tout soupçon. Grâce à la presse, puissance inconnue à l’antiquité, il ne se perdra point une parole qui mérite d’être entendue. Ministres, membres des assemblées nationales, départementales, communales, avocats, tous ceux qui auront ou qui croiront avoir quelque chose d’utile à dire seront sûrs de n’être pas entendus seulement de l’auditoire restreint qui les écoutera ; leur voix portera plus loin. Avec un pareil régime, chez un peuple qui du temps de Caton aimait déjà le bien dire, tous ceux qui voudront exercer autour d’eux quelque influence seront forcés d’apprendre tout au moins à exposer clairement leurs idées, à n’avoir pas peur de parler en public ; ce sera pour tous, comme en Angleterre et en Amérique, une habitude à prendre, un apprentissage à faire dès le collège. Quant à l’éloquence, elle sera toujours rare ; toujours il y faudra, outre le génie, l’étude et l’art qui fécondent la nature ; mais ce qui est certain, c’est que jamais les circonstances n’auront été plus favorables. Ce sont les dispositions, c’est le cœur de l’auditoire qui font la moitié du talent et de l’inspiration de l’orateur.

N’y a-t-il point quelque intérêt à étudier dès aujourd’hui l’histoire et les exemples d’une cité qui a fait à la parole, dans le gouvernement de ses affaires, une bien plus large place qu’aucun autre peuple ancien ou moderne, et surtout que cette Rome dont l’imitation, nous a coûté si cher ? N’y aura-t-il point profit à montrer par quels degrés et par quelles voies les Athéniens sont parvenus à cette souveraine éloquence qui se résume aujourd’hui pour nous dans le nom de Démosthène ? Les chefs de l’opposition, dans ces dernières années, parlaient à des sourds ou tout au moins à des gens d’oreille dure, ils étaient forcés par là de grossir la voix et d’enfler un peu le ton ; mais quand la France entière sera suspendue aux lèvres de ses orateurs, peut-être l’étude et les exemples des Attiques donneront-ils aux maîtres de l’éloquence française cette qualité, la plus rare de toutes, que Cicéron lui-même n’a possédée que par instans, la simplicité.


I

Aussi loin que l’on puisse remonter, grâce aux épopées homériques, dans l’histoire de la race grecque, on reconnaît chez elle, comme un des traits qui la caractérisent, un goût très vif pour la parole. Nous n’insisterons pas sur les détails, sur ce passage de l’Iliade, objet de plus d’un commentaire, où il est question de quelque chose comme des concours d’éloquence déjà établis dans les villes. Sans trop s’arrêter sur ce vers qui nous montre Phénix placé par Pélée à côté d’Achille pour lui enseigner « à être diseur de paroles et faiseur d’actions, » sans en conclure, comme aimaient à le faire les anciens rhéteurs, que Phénix était le professeur de rhétorique d’Achille, il faut bien reconnaître que déjà, dans la société que nous peint Homère, ce n’est point assez, pour faire un héros complet, d’être brave et fort, il faut encore être éloquent. Il suffit au vieux Nestor, pour commander le respect, d’avoir ce don de la persuasion, cette parole abondante et douce que n’accompagne plus la vigueur du bras ; quand on possède, comme Ulysse, à la fois l’éloquence insinuante qui gouverne les esprits des hommes et la valeur hardie qui accomplît sur le champ de bataille ce qui a été résolu dans le conseil, on est envié et admiré de tous, on devient l’homme indispensable, celui vers lequel se tournent tous les yeux dans les momens critiques. Ulysse est aussi nécessaire à l’armée, plus nécessaire peut-être qu’Achille lui-même. De là vient qu’après la mort d’Achille, quand les plus illustres chefs se disputent l’héritage de ses armes divines, l’armée donne la préférence à Ulysse sur Agamemnon, sur Diomède, sur Ajax même, qui seul avait écarté des vaisseaux grecs les flammes troyennes. »

Il n’en est pas autrement dans la légende et la poésie ; là aussi l’habile, l’éloquent Ulysse a été favorisé aux dépens de ses compagnons d’armes ; il a obtenu le prix que d’autres semblaient d’abord mieux mériter. Est-il en effet, dans tout le cycle homérique, une gloire pareille à la sienne, hors la gloire d’Achille ? Achille a pour lui l’intérêt qui s’attache toujours à la force, à la vie, à la beauté moissonnées dans leur fleur, à ces jeunes victorieux qui tombent au milieu de leur triomphe ; c’est par là qu’il est resté le plus populaire peut-être et le plus aimé de tous les héros d’Homère ; mais le poète n’a-t-il pas fait à Ulysse une part encore plus belle ? L’Iliade est bien, il est vrai, un monument élevé à la mémoire d’Achille ; cependant d’autres, et parmi eux Ulysse plus que personne, n’y occupent-ils pas une place importante ? En revanche, Ulysse, qui joue déjà un grand rôle dans l’Iliade, a pour lui seul l’Odyssée et la remplit tout entière.

On ne saurait le nier, c’est bien là un trait qui distingue le héros grec ; le héros germain, tel que nous le peignent l’histoire et la poésie, eût rougi de passer pour trop habile parleur. Chez les Grecs, c’est le contraire : Ulysse est plus admiré par ses compagnons pour son esprit fertile en ruses et son talent de parole que pour sa prouesse guerrière. Ce dédain de l’éloquence que prêtent à Ajax disputant les armes d’Achille les poètes plus modernes, Ovide par exemple, ce prétendu dédain est un sentiment qui n’a rien d’homérique ; l’Ajax d’Homère enviait Ulysse, il ne le méprisait point. Dans tout héros d’Homère, dans cet Achille qui trompe en jouant de la lyre l’ennui des longues heures inactives, comme dans cet Ulysse qui charme, qui conduit par sa parole habilement cadencée les peuples et les princes, il y a tout à la fois du sauvage et de l’artiste ; dans les acteurs naïfs et souvent féroces de ces scènes de carnage, on distingue déjà, à y bien regarder, les traits originaux de l’idéal que nous offriront plus tard les représentans les plus accomplis du génie grec, un Périclès par exemple ou un Épaminondas.

Quand tombèrent les royautés héroïques, quand le monde grec se composa de cités autonomes, les constitutions varièrent à l’infini ; mais partout, qu’elles fussent étroitement aristocratiques ou qu’elles inclinassent vers la démocratie, ces constitutions impliquèrent des délibérations communes entre ceux qui avaient la conduite des affaires publiques. Plus ou moins grande, une place était toujours faite à la parole. Quiconque voulut exercer quelque influence sur ses compatriotes dut s’attacher à réfléchir, à grouper ses idées de la manière la plus heureuse, à trouver pour traduire ses sentimens et ses pensées, soit dans le conseil des Eupatrides, soit sur l’Agora populaire, les termes les plus justes, l’accent et le geste les plus expressifs. Dans toutes ces villes que la force expansive de la race grecque avait semées le long des rivages de la mer, depuis le fond du Pont-Euxin jusqu’aux colonnes d’Hercule, des plages de l’Égypte à celles de la Gaule, de l’Italie et de l’Illyrie, il y eut ainsi, pendant ces siècles sans histoire, plus d’un orateur écouté et admiré par ses concitoyens, plus d’un Eschine et d’un Démosthène dont le nom et la gloire ne dépassèrent pas l’étroite enceinte de la cité qu’ils remuèrent et gouvernèrent par la parole. Ce n’est pas le tout d’être heureusement doué par la nature, il faut naître à l’heure propice, jouer son rôle en pleine lumière, sur un de ces grands théâtres dont ne se détournent pas les yeux des hommes, alors même qu’est finie la pièce qui s’y représentait.

D’ailleurs, pendant toute cette période, chacun ne peut profiter que des observations qu’il a faites dans le cours de sa vie publique, de la méthode qu’il s’est tracée et des exercices qu’il s’est imposés à lui-même. Il n’y a ni préceptes ni modèles conservés par l’écriture et commentés par l’enseignement ; chaque génération ne peut s’aider des efforts et de l’expérience de celle qui l’a précédée. La rhétorique n’existe point ; l’histoire même, où l’orateur a sans cesse à puiser des leçons et des exemples, est encore inconnue. La voix de l’orateur le plus puissant, comme aujourd’hui celle d’un grand acteur, d’un Talma ou d’une Rachel, ne retentit pas au-delà du cercle de ses auditeurs, et le souvenir s’en efface à mesure que disparaissent les derniers des contemporains. Jusqu’aux guerres médiques, dans cette vie tout à la fois intense et dispersée de la race grecque, bien des dons brillans et bien du talent se sont ainsi dépensés dans des luttes et des discussions dont l’écho n’est pas venu jusqu’à nous ; mais, qu’on ne s’y trompe pas, tout ce travail n’a point été perdu. Comme l’enfant qui, sans raisonner son effort, s’applique et s’amuse à répéter des syllabes et à épeler des mots nouveaux, la Grèce, durant ces deux ou trois siècles, fit son apprentissage de la parole publique et se délia la langue.

Après Marathon, Salamine et Platée, c’est Athènes qui prend, du droit de ses exploits et de son génie, ce que les Grecs appelaient l’hégémonie, c’est-à-dire la conduite, la direction des affaires. Elle donne alors, pendant tout le Ve siècle, un spectacle auquel l’histoire ne saurait rien comparer. A Rome, les lettres et les arts n’ont jamais été qu’un plaisir aristocratique, d’importation étrangère, destiné à une petite élite qui défendait à grand’peine ses délicates jouissances contre les dédains d’une foule brutale ; Rome n’a pas produit un grand artiste, elle n’a eu que des ingénieurs. Elle possède, il est vrai, d’admirables écrivains, mais ce sont encore des disciples de la Grèce ; ils sont originaux par certains côtés et certains accens, mais tous pourtant imitent et traduisent plus ou moins, tous ont devant les yeux un modèle hellénique. L’Italie du XVIe siècle, la Florence des Médicis, égalent la Grèce dans le domaine des arts plastiques ; elles y portent autant d’imagination et de verve créatrice, seulement leur littérature est bien moins riche, moins profonde, moins variée : hors Machiavel, elles ne nous offrent pas un seul écrivain de premier ordre. C’est que l’Italie de la renaissance est découragée, dégoûtée de l’action, usée par ses discordes intestines ; c’est qu’elle laisse, sans plus résister, s’étendre sur ses campagnes l’ombre de la domination étrangère. Le cœur n’y est pas au niveau du génie. Il en est tout autrement d’Athènes depuis les guerres médiques jusqu’à la fin de la guerre du Péloponèse. Elle continue à ses risques et périls la lutte contre les Perses, qu’allaient déserter l’incapacité et la lenteur Spartiate ; elle se fait le soldat de la Grèce. Insoucieux de leur petit nombre et de l’effort prodigieux qui leur est imposé, ses citoyens sont partout à la fois, en Égypte, en Asie-Mineure, dans l’Euxin, dans la Mer-Ionienne ; ils combattent sur terre et sur mer, jusqu’à ce qu’ils aient imposé à la Perse le glorieux traité qui affranchit toutes les cités asiatiques, et qui fait enfin de la mer Egée, fermée aux flottes phéniciennes, une mer grecque. Alors même ils ne se reposent pas, si bien que les historiens, dans le tableau qu’ils nous tracent des hauts faits de l’infatigable Athènes, ne prennent que le temps de noter au passage ce grand événement. Délivrés du soin de combattre les Perses, les Athéniens travaillent à étendre et à consolider ce vaste empire maritime dont Athènes est devenue le centre ; quand leur suprématie est attaquée par la moitié de la Grèce conjurée contre eux, ils la défendent avec une énergie longtemps victorieuse, ils résistent même au désastre de Sicile, et ne succombent qu’après dix années d’une lutte inégale où plus d’une fois encore ils semblent tout près de ressaisir l’avantage. Pendant qu’ils luttent ainsi contre les Perses, puis contre la ligue dorienne, ils transforment leur constitution, ils font, dans les conditions où elle était possible alors, la plus large et la plus sincère application des principes démocratiques qui ait été tentée dans l’antiquité. En même temps Athènes faisait porter au génie grec les derniers, les plus beaux fruits de son radieux été. L’art avait jusqu’ici retardé sur la poésie. La Grèce adolescente avait eu l’épopée, clair miroir où s’étaient réfléchis, comme font les arbres et les nuages en un lac limpide et profonds les premières images des hommes et des choses. Un peu plus tard, dans la suite de son heureuse jeunesse, la Grèce avait inventé le poème didactique, l’élégie et l’ode, qui traduisaient le premier effort de l’âme pour se replier sur elle-même, pour prendre conscience de ses sentiment et de ses pensées. La Grèce asiatique et insulaire avait accompli déjà cette œuvre, que l’art grec en était encore à se dégager de l’influence orientale et à chercher sa voie. En moins d’un siècle, Athènes mène à bien une double tâche ; dans le domaine des lettres comme dans celui de l’art, elle termine ce qu’avaient si brillamment commencé Ioniens, Éoliens et Doriens : elle conduit l’esprit grec à sa pleine et féconde maturité.

A la poésie, elle donne la seule forme qui lui manquât encore : le drame, qui marie l’action à la réflexion, le récit épique au chant lyrique. Dans ces mêmes années, avec Hérodote qu’elle inspire, avec Thucydide qu’elle enfante, Athènes fonde l’histoire ; avec Socrate, elle ouvre cette grande école de philosophie morale d’où sortiront Platon et Aristote, Épicure et Zenon ; avec Périclès, elle donne les premiers modèles de la haute éloquence politique. Athènes ne s’en tenait pas là ; du même élan, par le merveilleux travail d’une seule génération, elle portait les arts plastiques à la perfection. Sous l’impulsion de Périclès, architectes, sculpteurs et peintres décoraient l’Acropole, la cité et l’Afrique tout entière de monumens dans lesquels les contemporains reconnurent tout aussitôt l’idéal depuis longtemps entrevu et cherché ; Ictinus, Phidias, Polygnote, étaient les égaux d’Eschyle, de Sophocle et d’Aristophane : ils donnaient une aussi complète satisfaction aux aspirations du peuple le plus épris du beau qui ait jamais été, aux exigences de son goût délicat et subtil. On peut même dire que ces artistes, en un certain sens, ont été supérieurs aux poètes d’Athènes ; la plastique en effet a par sa nature même un domaine plus restreint et des combinaisons moins variées que la poésie ; elle n’a point, comme celle-ci, à rendre les nuances multiples et éternellement changeantes de tous les sentimens humains. Dans la tragédie et la comédie grecques, il y a tout un côté extérieur, toute une forme qui n’est plus pour nous qu’une pure curiosité archéologique, et notre âme se trouverait à l’étroit dans ce cadre, si magnifique qu’il puisse être. Au contraire un temple comme le Parthénon n’est-il pas aujourd’hui encore le chef-d’œuvre même de l’architecture ? Par l’exacte proportion de toutes ses parties, par sa solidité apparente et réelle, par ce qu’il y a de mesure et de justesse dans cette grandeur, le Parthénon remporte sur les édifices les plus vantés du moyen âge et des temps modernes. Quant à la statuaire, il y a moins encore matière à discussion : Michel-Ange est certes le plus grand sculpteur que l’Italie puisse opposer à l’antiquité ; or n’est-ce pas lui qui, vieux et aveugle, se faisait conduire auprès de cette merveille qui est connue sous le nom de Torso del Belvedere, et là, de ses mains tremblantes, pour jouir encore de ce que ses yeux ne pouvaient plus voir, palpait les muscles de la poitrine et du ventre, le large dos et les puissantes épaules ? Qu’aurait-il donc fait, s’il avait eu la joie de connaître les marbres du Parthénon, la frise de la cella et les figures des deux frontons ? En face des Parques, du Thésée, de l’Ilissus, cet ardent et sincère génie n’aurait-il pas été le premier à sentir en quoi Phidias lui était supérieur, pour avoir su réunir la force et la grâce, pour avoir su donner à la forme humaine le plus haut caractère de noblesse et de grandeur qu’elle puisse revêtir, sans jamais outrer les proportions et sortir du vrai ?


II

Nous avons dû présenter dans un tableau d’ensemble les résultats généraux, grouper tous ces noms qui se suffisent à eux-mêmes, rappeler en quelques mots ce qu’Athènes avait fait, en ce siècle incomparable, pour la Grèce ou plutôt pour l’humanité tout entière ; mais c’est de l’éloquence politique et judiciaire que nous voulons retracer ici l’histoire, c’est d’elle seule qu’il sera question désormais. L’éloquence politique commence à élever la voix avec Périclès, au moment même où les grands poètes dramatiques d’Athènes font retentir le théâtre de leurs accens ; mais elle n’atteint son apogée qu’au siècle suivant, à l’heure où vont succomber, sous l’effort écrasant d’une monarchie militaire, de la Macédoine, l’indépendance athénienne et la liberté de la Grèce. Nous suivrons l’art oratoire depuis ses débuts jusqu’à la tragique catastrophe qui abat aux pieds des satellites d’Antipater l’éloquence athénienne, vaincue, mais encore indomptée et protestant jusqu’au dernier souffle contre les victoires de la force. Du Pnyx, où Périclès, par l’ascendant de son génie et de sa parole, gouvernait un peuple libre qui commandait à la Grèce tout entière, nous aurons le courage d’aller jusqu’à Cléones, où Antipater fit couper et jeter aux chiens la langue d’Hypéride, — jusqu’à Calaurie, où Démosthène expire les yeux tournés de loin vers cette Athènes qu’il n’a pu sauver.

La constitution de Solon et surtout les réformes de Clisthènes, en appelant le peuple aux assemblées du Pnyx et en établissant la responsabilité des magistrats, avaient, dès le VIe siècle, fourni la matière de grands débats politiques et judiciaires auxquels le vif esprit des Athéniens prit tout d’abord un singulier plaisir. Malgré l’influence que gardait encore l’élément aristocratique, il fallait déjà, pour décider de la paix, de la guerre ou des alliances, une délibération publique où l’avantage devait être à celui qui apporterait les meilleures raisons et saurait le mieux les faire valoir ; les comptes que les magistrats avaient à rendre en sortant de chargé pouvaient devenir autant d’occasions de procès que passionnerait la lutte des partis. Le droit civil d’Athènes avait été fixé par Solon sur des bases qui, grâce à son grand sens et à son esprit modéré et pratique, ne subirent jamais d’atteinte profonde. Judicieux compromis entre un antique droit coutumier qui avait ses racines dans les plus vieilles croyances religieuses de notre race et les besoins nouveaux d’une société qui se transformait, cette législation n’entrait pas dans les détails et ne cherchait pas à prévoir toutes les espèces ; elle se bornait à poser les principes généraux, à régler d’une manière sommaire les principaux rapports que peuvent soutenir les hommes entre eux et avec les choses. Par là même, elle laissait beaucoup à faire au discernement et à l’autorité souveraine du juge, et elle provoquait ainsi les plaideurs à des discussions où il n’y avait pas seulement à examiner une question de fait, mais encore à éclaircir le sens de la loi. Avec sa finesse et sa curiosité, l’esprit grec se complaisait dans ce travail d’analyse et de définition.

Tout concourait donc, après l’expulsion des Pisistratides, à favoriser dans Athènes affranchie les progrès et l’essor de l’éloquence. Quand il s’agit de prendre les résolutions hardies qui sauvent Athènes et la Grèce dans la crise de l’invasion barbare, les hommes d’état qui demandent ces sacrifices ont à les faire accepter des Athéniens, à les justifier dans le sénat et dans l’assemblée populaire. Aristide et Thémistocle, hommes supérieurs, l’un par le caractère, l’autre par le génie, parlèrent, assurent les historiens, avec gravité, véhémence et habileté. Ce fut surtout l’éloquence de Thémistocle qui laissa des souvenirs. « Il était, dit Lysias, aussi capable de parler que de juger et d’agir. » Seul de tous les hommes qui travaillent au salut d’Athènes, Miltiade ne paraît pas avoir manié facilement la parole. C’était à peine un citoyen : allié aux rois barbares de Thrace, tyran de la Chersonèse, mercenaire infidèle du roi de Perse, il ne compte qu’un beau jour dans sa vie, Marathon. En dépit de toutes les déclamations sentimentales, c’est peut-être lui-même plutôt que l’ingratitude et le caprice des Athéniens qu’il faut accuser de sa fin malheureuse.

Après la défaite et l’expulsion des Perses, la carrière ouverte à l’éloquence s’élargit encore. Tous les citoyens, riches et pauvres, laboureurs de la plaine de Thria, bûcherons du Parnès, vignerons de la Mésogée, matelots et rameurs du Pirée, fils d’Eupatrides illustrés par des alliances royales et des victoires aux jeux olympiques, tous ont fait leur devoir sur terre et sur mer ; tous les fronts sont éclairés d’un rayon de la gloire commune. Le mouvement qui depuis Solon entraînait Athènes vers la démocratie s’accélère et se précipite. Aristide ouvre aux citoyens de la dernière classe, aux marins, aux petits commerçans, à tous ceux qui ne sont pas propriétaires ruraux, la porte des honneurs. Le sort commence, sans doute vers le même temps, à désigner les archontes, les membres du conseil ou sénat des cinq-cents, les jurés[1]. De cette manière, tous les Athéniens se trouvent mêlés au mouvement de la cité, initiés dans une certaine mesure aux affaires politiques, administratives et judiciaires. Éphialte et Périclès abaissent l’aréopage, qui représentait les traditions et les intérêts aristocratiques. Sous leur influence s’organisent ces grands tribunaux populaires que forment, divisés en dix sections, les six mille jurés que le sort fait sortir chaque année des rangs du peuple ; les procès des citoyens et bientôt en appel ceux des alliés viennent tous aboutir devant ces cours, assez nombreuses pour que l’éloquence puisse y produire ses plus grands effets. Les assemblées où tout le peuple athénien est convoqué sur le Pnyx entendent discuter tout ce qui intéresse la république, et aucune mesure de quelque importance ne peut être adoptée qu’après un débat contradictoire. Une indemnité à peu près équivalente à la valeur d’une journée de travail eut pour but de permettre à chaque citoyen, quelle que fût sa fortune, de siéger à l’assemblée et sur les bancs du dicastère ou jury.

En échange du sacrifice que s’imposait le trésor, Athènes obtint-elle que les citoyens sans fortune exerçassent régulièrement les droits qu’elle avait travaillé à leur garantir ? On n’en saurait douter : le résultat désiré fut atteint. Pendant plus d’un siècle, depuis les réformes d’Aristide, de Périclès et d’Éphialte jusqu’à la mort de Démosthène, la classe des artisans a dominé dans l’assemblée, non-seulement par le nombre, mais par son influence sur les décisions. A Athènes, les artisans formaient la majorité des citoyens réunis sur le Pnyx ; ils s’intéressaient aux affaires, ils les comprenaient, quoi qu’en disent les comiques dans leurs vives boutades et les philosophes dans leurs théories hostiles à la démocratie ; c’étaient eux enfin qui par leurs votes réglaient la marche de la politique et de l’administration, eux qui choisissaient les hommes à qui seraient confiées les destinées de la république. Les témoignages abondent, qui prouvent cette prépondérance des gens de métier à Athènes, dans l’assemblée. Je n’en citerai qu’un ; mais il est des plus clairs et des plus précis. Dans un de ces entretiens qu’a recueillis et rapportés Xénophon, Socrate, engageant Charmide, fils de Glaucon, à parler devant l’assemblée du peuple, lui dit : « Vous rougissez de parler devant la partie la plus faible, la moins éclairée de la nation ? Seriez-vous intimidé par des foulons, des cordonniers, des maçons, des ouvriers sur métaux, des laboureurs, de petits marchands, des colporteurs, des brocanteurs ? car voilà le monde qui compose l’assemblée du peuple. »

Ce qui explique et justifie le rôle joué par les artisans à Athènes, rôle plus considérable que nulle part ailleurs dans l’ancien monde, c’est un trait fort honorable du caractère athénien, c’est la faveur et l’estime que trouvait à Athènes le travail libres Au contraire, dans les autres états grecs, surtout dans les états doriens, toute œuvre manuelle était considérée comme servile et abandonnée aux serfs de la glèbe et aux esclaves. Nous autres, fils d’une société où la fortune, les honneurs, la considération, sont le prix du travail, ne mettrons-nous pas ces corroyeurs et ces cordonniers, pour qui Aristophane, Xénophon et Platon n’ont pas assez de railleries, au-dessus du Spartiate, qui ne sait que foire de la gymnastique ou se battre, et dont l’orgueilleuse oisiveté suppose nécessairement, à côté et au-dessous d’elle, le plus cruel, le plus monstrueux esclavage qui fut jamais ?

On éprouve sans doute quelque étonnement à voir que les gens de métier prissent ainsi à Athènes une part effective aux travaux de l’assemblée et des tribunaux, et que le hasard de la fève (c’étaient des fèves que l’on mettait dans l’urne) pût élever le premier venu à l’archontat ; c’est qu’à partir du Ve siècle les fonctions de l’archonte et en général toutes celles dont les titulaires étaient désignés par le sort étaient telles que tout Athénien, pourvu qu’il fût honnête et sain d’esprit, pût s’en trouver investi sans que la chose publique fût exposée à en souffrir. L’habitude de fréquenter l’assemblée et de siéger dans le jury donnait à chaque citoyen une connaissance pratique des formes administratives et judiciaires, une expérience politique, une notion des lois civiles, qui, de nos jours même et dans les plus avancées de nos sociétés modernes, ne se rencontreraient que bien rarement hors d’une élite très peu nombreuse. Le prolétaire athénien n’était pas, comme l’ouvrier de nos manufactures, absorbé par un labeur opiniâtre, harassants sans trêve ni relâche, sans loisirs qui permettent au citoyen de se faire quelque idée des grandes questions débattues dans le pays ; aidé par l’esclave, auquel il réservait les travaux les plus fatigans, payé par les alliés pendant un demi-siècle pour juger leurs procès, indemnisé par le trésor quand il quittait ses intérêts privés pour veiller sur ceux de l’état, vivant d’ailleurs de peu dans une ville où le commerce faisait affluer toutes les denrées, sous un ciel qui conseille et impose la sobriété, il pouvait se tenir au courant de toutes les discussions, suivre les luttes des partis, apprécier leurs prétentions contradictoires, s’initier aux principaux usages constitutionnels et aux règles élémentaires de la procédure. L’artisan athénien était sans comparaison bien plus au courant des questions politiques et législatives non-seulement que les ouvriers de nos villes, mais même que beaucoup de nos bourgeois. Il est juste d’ajouter que tout était alors plus simple, moins complexe qu’aujourd’hui, que ces petites cités n’avaient pas à résoudre d’aussi redoutables problèmes que ceux qui se posent devant nos grandes sociétés modernes, avec cette masse énorme et confuse du prolétariat qu’elles traînent à leur suite.

Pourtant ce peuple, malgré ses aptitudes exceptionnelles et l’éducation que lui donnent les habitudes démocratiques, n’aurait pas suffi, avec ses magistrats annuels, sortis du sort ou de l’élection, à gouverner ses propres affaires, à y mettre de la constance et de la suite. Ce rôle d’initiative et de direction, la force des choses l’assigna, par une conséquence naturelle d’un régime de liberté et de discussion, à ceux que l’on nommait à Athènes les orateurs (ρήτορες). Nous aurons dans la suite à faire connaître les principaux de ceux qui illustrèrent ce titre à Athènes ; il importe, avant d’esquisser le portrait du grand homme qui le premier régna par sa parole sur la démocratie athénienne, de dire en quelques mots quelles étaient dans ces institutions la place et l’action des orateurs.

Les orateurs, c’était ce que nous appellerions les hommes politiques, les hommes d’état d’Athènes. C’étaient des citoyens qui prenaient l’habitude d’assister aux délibérations du sénat quand elles étaient publiques, de suivre avec attention celles de l’assemblée du peuple, d’y prendre souvent la parole, de proposer, sous forme de décrets qu’ils avaient rédigés, des résolutions qu’ils soutenaient à la tribune. Parmi ces orateurs, il y en avait certainement beaucoup qui n’étaient que des brouillons présomptueux doués de quelque faconde ; mais le peuple athénien, quoi qu’en dise Aristophane, n’était pas uniquement composé de « gobe-mouches[2]. » « Athéniens couronnés de violettes[3] » ou « splendide Athènes, » c’étaient là des complimens traditionnels, de banales et sonores formules, qui pouvaient réussir pendant quelques jours à un débutant, dont la belle voix attirait les auditeurs, dont la bruyante obséquiosité et les hommages hyperboliques divertissaient la multitude ; mais est-ce à Athènes seulement que les charlatans ont le privilège de ramasser autour d’eux la foule ? Aristophane a beau répéter que le peuple, dès qu’il siège au Pnyx, est atteint d’aliénation mentale ; énumérez les orateurs qui ont pris sur lui une durable influence, et vous verrez que cette influence s’explique autrement que par la folie et l’illusion des Athéniens. Laissons de côté les hommes de génie, les Thémistocle, les Périclès, les Démosthène, et ne parlons que de ceux qui figureront au second rang dans cette galerie, d’un Callistrate d’Aphidna ou d’un Eubule d’Anaphlyste, d’un Lycurgue ou d’un Hypéride ; ceux-ci même, s’ils sont devenus et s’ils sont restés pendant un certain nombre d’années les conseillers ordinaires du peuple athénien, n’ont-ils pas dû cet honneur (l’histoire l’atteste quand leurs discours ne sont plus là pour en témoigner) à des qualités sérieuses, à des preuves répétées de compétence, de capacité politique, administrative ou financière ? Obligés par la situation qu’ils briguaient d’être toujours prêts à offrir au peuple leur avis, les orateurs étaient tenus de réunir un double mérite : d’une part le souci de la forme et l’art du bien dire, de l’autre la netteté, la sûreté du jugement et l’habitude des affaires. On sait par plus d’une anecdote combien le peuple athénien avait l’oreille fine et délicate ; il montait au Pnyx, non pas seulement pour exercer son droit d’initiative et de contrôle, mais aussi pour se donner une jouissance littéraire, pour trouver là ce vif et indéfinissable plaisir que l’on éprouve à entendre bien parler une langue souple, riche, harmonieuse et cadencée. Tel artisan qui n’avait jamais pris la parole dans le sénat ni dans l’assemblée était un amateur passionné du beau langage, un pointilleux critique. Nous verrons plus tard, quand sera née la rhétorique, quelle patiente préparation s’imposaient ceux qui se destinaient à parler au peuple, quel prix ils payaient pour s’assurer les leçons de maîtres comme les Gorgias et les Protagoras, les Isocrate et les Isée. Après ce noviciat théorique venait l’éducation pratique, celle que l’on acquérait sur le Pnyx, dans le sénat, dans les magistratures, en écoutant les orateurs accrédités déjà et applaudis, en s’exerçant à parler le langage des affaires. Pour s’astreindre à tous ces travaux, il fallait presque toujours d’abord une aisance qui pût payer de coûteuses leçons et fournir aux dépenses d’une sorte de stage qui durait plusieurs années ; il fallait de plus, outre d’heureux dons naturels, quand la parole devint un art qui eut ses règles et ses maîtres, l’étude de la rhétorique complétée par l’expérience personnelle, par le maniement des hommes et des choses. Dans de telles conditions, le nombre des orateurs ne pouvait être que très restreint. En droit, la tribune était ouverte, comme le proclamait la voix du héraut, à tous les Athéniens que n’avait point frappés une condamnation judiciaire ; mais en fait on ne comptait guère à la fois, à un moment quelconque de la vie d’Athènes, qu’un bien petit nombre de personnes qui abordassent habituellement la tribune. Les orateurs formaient ainsi un groupe à part, composé d’hommes politiques qui, sans titre officiel, sans autre investiture que leur notoriété et leur autorité morale, se trouvaient posséder la réalité du pouvoir, donner l’impulsion première et avoir la haute main sur les affaires.

Nous aurons l’occasion d’expliquer, à propos de Démosthène par exemple ou de Lycurgue, comment, par la force même des choses, il se faisait entre les plus distingués et les plus capables des orateurs un tacite partage d’attributions. Tel d’entre eux s’occupait surtout de la politique extérieure, des alliances et des guerres de la république ; tel autre s’attachait de préférence à augmenter ses revenus et à les employer à de grands travaux publics. Il se formait ainsi des hommes spéciaux qui au fond étaient de véritables ministres ou secrétaires d’état. Périclès fut en quelque sorte le premier ministre d’Athènes, une sorte de président du cabinet qui resta plus de vingt ans dans cette haute situation. Ce rôle prépondérant et supérieur, cet empire sur les esprits, Périclès le dut à son génie ou, pour mieux dire, à la manière dont son génie sut exposer à ses contemporains ses idées et ses vues, parler à leur âme et s’en emparer. Il n’entre pas dans notre pensée d’étudier ici la biographie de Périclès ou même l’histoire d’Athènes pendant le temps qu’il y occupa la première place ; nous voulons seulement chercher quel fut le caractère de cette éloquence par laquelle Périclès régna plus de trente ans sur un peuple libre. Par malheur, il n’en reste aucun monument. De même qu’au Parthénon les fidèles, maintenus à distance par la grille qui fermait le portique, apercevaient de loin, au fond du sanctuaire, la Minerve de Phidias et admiraient l’ensemble du colosse sans en distinguer les détails, de même se montre à nous dans le demi-jour, dans une ombre traversée par quelques rayons, l’image du fils de Xanthippe. Grâce à Thucydide et à Plutarque, nous en savons assez néanmoins pour ne la confondre avec aucune autre, pour voir de combien elle domine celle de tous les hommes illustres qui lui font cortège : nous saisissons les contours généraux de cette imposante figure, quelque chose même de ses traits et de l’expression du visage ; mais le geste de la main et la flamme du regard n’arrivent plus jusqu’à nous, les lèvres sont immobiles et fermées, la voix qui seule pourrait nous révéler le fond même de cette grande âme ne parvient plus jusqu’à nos oreilles.


III

Pendant des siècles, toutes les pensées dont la Grèce a voulu conserver le souvenir ont d’elles-mêmes pris la forme poétique, se sont confiées au rhythme, ami de la mémoire. Jusqu’à une époque très-voisine des guerres médiques, la Grèce n’a eu que des poètes. Au temps d’Homère, l’écriture était inconnue ; quand plus tard se répandit l’usage de l’alphabet phénicien, adapté en diverses manières, suivant les lieux et les dialectes, aux sons élémentaires de la langue grecque, l’écriture ne fut employée longtemps encore que pour conserver des noms, des textes de lois ou de traités : la pierre, le bronze, le bois, ne se prêtaient pas à recevoir rapidement de longues files de lignes, à mobiliser la pensée, à en rendre la transmission aisée et prompte. Les relations établies avec l’Égypte, en fournissant à la Grèce le papyrus dans le cours du VIe siècle, favorisent enfin une révolution qu’annonçaient déjà bien des symptômes, la prose put naître. L’heure avait sonné de ce changement profond ; la Grèce avait vécu, elle était sortie de la première effusion, du premier enchantement de la jeunesse. Après avoir, comme l’adolescent, joui naïvement du spectacle du monde, des plaisirs et des aventures qui la sollicitaient et l’amusaient, elle commençait à se recueillir, à s’examiner curieusement elle-même, à se demander quelle est la raison des choses, pourquoi l’homme existe, quelles voies lui sont tracées par la raison, à quelles lois est soumise cette nature qui l’enveloppe, par quels moyens on peut lutter contre elle et se l’asservir. De ce travail de réflexion sortiront la philosophie, les sciences morales, les sciences naturelles, les sciences exactes, les arts, à prendre ce mot dans son sens le plus général, c’est-à-dire comme un ensemble de règles méthodiquement classées qui conduisent l’activité humaine à atteindre une certaine fin.

C’est ainsi qu’au Ve siècle, en Sicile, naît la rhétorique à côté de l’éloquence. N’importe quel homme habitué à la parole peut, sous le coup d’une émotion profonde, être éloquent et remuer les âmes : dans toutes ces petites républiques, on parlait toujours avec plus ou moins de talent et d’effet ; mais c’est pendant la vie de Périclès que l’on en vient à se demander si l’on ne peut pas faire à volonté des hommes éloquens, s’il n’y a pas un art de la parole susceptible d’être transmis par l’enseignement. La Grèce intelligente et cultivée répond par l’affirmative, et après Périclès aucun orateur ne monte à la tribune ou ne compose des discours pour les tribunaux qui n’ait plus ou moins profité de la discipline des rhéteurs.

Périclès forme comme la transition entre la période de l’éloquence naïve et celle de l’éloquence savante. Comme les orateurs qui l’ont précédé, comme un Thémistocle ou un Aristide, il n’a point eu de maître de rhétorique, et il ne songe pas, en prononçant un discours à suivre certains préceptes, certaines règles ; après l’avoir prononcé, il ne pense pas à le recueillir, à le conserver par l’écriture. La conviction à produire, le vote à enlever, c’est là le but même du discours et sa fin. Périclès n’est donc pas, comme Lysias, Isée et Démosthène, élève des rhéteurs ; mais il a subi des influences, il s’est assuré des secours dont n’avaient même pas l’idée ses prédécesseurs, les hommes qui fondèrent le gouvernement démocratique à Athènes, et qui la sauvèrent des Perses. De ceux-là, les plus instruits n’avaient guère eu autre chose qu’une certaine culture poétique, ce que l’on appelait la connaissance de la musique, puis l’expérience des affaires, la pratique et l’habitude de la parole. Chez Périclès, il y a déjà quelque chose de plus ; son esprit, avant de s’appliquer à la politique, a reçu une forte éducation philosophique, une éducation à laquelle ont concouru tous les efforts, toutes les conquêtes nouvelles du génie grec. Déjà Thémistocle, encore jeune, s’était attaché à un certain Mnésiphile, qui cultivait, comme un héritage de Solon, ce que l’on appelait alors la sagesse (σοφία), et ce que Plutarque définit la capacité politique et l’intelligence pratique. Plus encore que Thémistocle, Périclès a de véritables maîtres. Le premier de ces maîtres avait été Damon, sur qui Plutarque nous fournit quelques détails. Damon se donnait comme un simple professeur de musique, c’est-à-dire de belles-lettres ; mais, de même que Mnésiphile, il avait assez réfléchi sur la politique et l’art de la parole, il avait assez de ressources et de curiosité dans l’esprit pour être devenu suspect au peuple, qui l’exila par l’ostracisme. On lui reprochait d’être intrigant et de regretter les tyrans, sans doute les Pisistratides, ce que ne confirmeraient point les tendances de son élève Périclès, ce sincère et glorieux promoteur des réformes démocratiques. Ce qui me paraît plus vraisemblable, c’est qu’il faut voir dans ce Damon, que nous voudrions mieux connaître, comme une première ébauche de Socrate, comme un Socrate venu avant l’heure, moins original et moins puissant ; il avait sans doute ce tour d’esprit ironique et critique qui fit à la fois le succès et l’impopularité de Socrate dans Athènes, qui groupa autour de lui tant d’esprits distingués et lui coûta la vie. Une telle attitude devait provoquer la méfiance et la colère du peuple : en tout temps et en tout pays, la foule n’aime point ceux qui ne s’inclinent pas respectueusement devant elle, qui n’épousent point ses préjugés, qui ne répètent point les mots d’ordre auxquels elle obéit ; mais du commerce d’un tel esprit, réservé et hautain, fin et railleur, Périclès avait dû tirer un grand profit. Aussi les comiques appelaient-ils Damon « le Chiron qui avait élevé cet Achille. »

Périclès avait encore, assure Plutarque, entendu Zenon d’Elée, le disciple de Parménide, pendant un des séjours qu’avait faits à Athènes ce représentant d’une des premières écoles philosophiques de la Grèce ; la subtile dialectique de Zenon avait assoupli son esprit et l’avait armé pour la discussion. Enfin et surtout il avait été initié, par une longue et affectueuse intimité, aux doctrines d’Anaxagore de Clazomène ; la noble philosophie d’Anaxagore, dernier effort de l’école ionienne et avant-courrière du platonisme, dut avoir une singulière vertu pour lui ouvrir l’esprit et l’affranchir de toutes les superstitions, pour lui enseigner à dégager les lois de la multitude indéfinie des phénomènes et pour lui donner le goût des idées générales. En même temps, par les hautes pensées dont le nourrissait celui que ses contemporains appelaient l’Intelligence (νοϋς), Périclès se fortifiait l’âme contre les épreuves souvent si cruelles de la vie publique ; dans la méditation de ces doctrines, de ce cosmos ou de cet ordre, de cette beauté éternelle de l’univers dont Anaxagore cherchait à pénétrer le secret, la vie privée et publique, les idées, toutes les expressions de Périclès avaient pris ce caractère d’élévation et de fière gravité qui frappa ses concitoyens. L’impression fut générale malgré le déchaînement des haines politiques et les sarcasmes de la comédie. Nous ne saurions mieux traduire cette impression qu’en citant les paroles mêmes de Thucydide ; après avoir raconté comment les Athéniens, sous le poids des premières souffrances de la guerre, s’en prirent d’abord à Périclès pour le remettre bientôt après à la tête des affaires, il ajoute ces mots, qui sont le fond de sa pensée et son jugement réfléchi sur l’homme d’état et l’orateur : « Puissant par sa dignité et par sa sagesse, signalé par une intégrité placée au-dessus du soupçon, Périclès maîtrisait le peuple avec franchise, et il le menait, au lieu d’être mené par lui ; c’est que, n’ayant pas conquis sa puissance par des moyens illicites, il ne prenait pas la parole pour lui faire plaisir, mais savait le contredire d’un ton d’autorité et en bravant sa colère. Quand il s’apercevait que mal à propos les Athéniens se portaient à une insolente audace, il leur inspirait la terreur par ses discours ; quand au contraire il les voyait abattus sans motif, il relevait leur courage. De cette manière, le gouvernement était une démocratie de nom, et de fait une monarchie entre les mains du premier citoyen. » Dieu veuille que notre démocratie, au moment où elle reprend possession d’elle-même, trouve des orateurs et des publicistes qui sachent, comme Périclès, « mener le peuple au lieu d’être menés par lui, » et l’estimer assez pour ne pas lui ménager la vérité !

Périclès, content de faire face par sa parole aux besoins et aux exigences de chaque jour, n’avait pas recueilli ses discours, et personne n’avait songé à le faire autour de lui ; mais certains de ces discours, tel par exemple que l’oraison funèbre prononcée dans la première année de la guerre, avaient laissé de vifs et longs souvenirs : on s’en rappelait le sens général, on en citait certaines phrases, certains traits. Peut-être au temps de Lysias eût-on pu recueillir, de la bouche des survivans de la génération précédente, bien des débris de cette grande éloquence ; mais ce ne fut guère qu’un siècle plus tard, après Aristote, que l’érudition commença de l’amasser ainsi les miettes du passé. Il ne nous est donc parvenu que bien peu de paroles authentiques de Périclès. Ce qui nous aide à aller plus loin dans nos conjectures que ne nous le permettraient ces rares et courts fragmens, c’est Plutarque, qui a consulté bien des auteurs aujourd’hui perdus, c’est surtout Thucydide, un contemporain, qui a mis dans la bouche de Périclès trois des plus importans discours que contienne son histoire.

Le premier de ces discours prouve la nécessité de la guerre contre les Péloponésiens et la probabilité d’une issue heureuse[4] ; le second, prononcé après les premiers succès de cette guerre, sous forme de discours funèbre, a pour but d’encourager les citoyens, par un magnifique éloge de la constitution athénienne et du génie athénien, à persévérer dans toute leur manière d’être et d’agir. Enfin la troisième de ces harangues, après les souffrances que la peste, plus encore que la guerre, avait infligées aux Athéniens, leur offre la consolation la plus digne d’une âme virile en leur prouvant que jusque-là le destin, dont on ne saurait percer le mystère, les a seul trompés, que leurs calculs et leurs prévisions ont été justes, et que l’avenir en prouvera la sagesse, pourvu qu’ils ne se laissent point troubler par des accidens imprévus. Le discours où Périclès donnait un aperçu des forces militaires et des ressources d’Athènes est rapporté par Thucydide en langage indirect et par extraits ; c’est sans doute parce qu’il ne se prêtait pas autant que les autres à lui fournir l’occasion d’exprimer ces idées générales où se complaît son génie d’observateur et de théoricien politique.

Nous sommes loin sans doute de prétendre que ces trois discours, quoique attribués par Thucydide à Périclès, soient la transcription même des paroles prononcées par celui-ci dans chacune de ces circonstances. Il y a longtemps que la discussion est épuisée à ce sujet. Toutes les harangues contenues dans cette histoire. ont entre elles des rapports si frappans, du moins pour ce qui est du style et du tour, qu’il est impossible de ne pas y voir l’œuvre de la même main. Thucydide nous avait d’ailleurs avertis qu’il lui « aurait été difficile de retenir et de reproduire exactement les propres paroles des orateurs, soit qu’il eût assisté lui-même au débat, soit que d’autres le lui rapportassent. » Il faut noter cet aveu, mais tenir en même temps grand compte de la réserve qui s’accompagne. « J’ai travaillé, ajoute le scrupuleux et véridique historien, à me tenir le plus près possible du sens général des discours qui ont été réellement prononcés. » Tout ce que contiennent ces harangues s’accorde le mieux du monde avec ce que l’on sait d’ailleurs des vues et des idées de Périclès ; nous avons donc le droit de chercher dans cette admirable triade de discours un résumé de sa politique, telle que Thucydide la lui avait souvent entendu exposer à lui-même sur le Pnyx. Sinon pour la forme, qui porte la marque propre de Thucydide, au moins pour le fond des pensées, c’était ainsi qu’il devait parler aux Athéniens. Ce qui ressort de toute sa conduite, c’est que pour lui le peuple devait être le collaborateur volontaire de ses chefs, et non l’instrument aveugle de leurs ambitions. Il prétendait faire d’Athènes, comme dit Isocrate, « la capitale, » ou, pour prendre l’expression plus fine et plus juste de Thucydide, « l’école de la Grèce ; » ce n’était point par un despotisme plus ou moins bienfaisant et tutélaire qu’il voulait atteindre ce résultat, mais en éclairant ses concitoyens, en les associant, par une sorte d’enseignement que tous pouvaient comprendre, à tous les projets qu’il avait formés pour la grandeur de la patrie. Ce qu’il demandait, c’était le libre concours d’esprits convaincus, de volontés chaque jour mieux trempées par l’effort et la lutte, d’âmes élevées au-dessus d’elles-mêmes par le spectacle des chefs-d’œuvre de toute espèce qui sollicitaient leur admiration, qui éveillaient leur enthousiasme. Il avait confiance dans le génie et le cœur d’Athènes ; c’était un optimiste, un rêveur si l’on veut, en ce sens que le peuple, lui disparu, écouta des conseillers dangereux, et par ses propres fautes, alla aux catastrophes de Syracuse et d’Ægos-Potamos. Il n’en est pas moins vrai que si jamais l’idéal d’un homme d’état fut près d’être réalisé, ce fut celui de Périclès. Grâce à lui, Athènes eut un moment d’incomparable éclat, dont les rayons nous éclairent encore, et si, après la ruine de l’édifice qu’il avait élevé, elle ne recouvra jamais sa première puissance, au moins resta-t-elle jusqu’au jour suprême, jusqu’à Chéronée et à Cranon, le dernier champion de la liberté grecque. C’est à Périclès, c’est à la conscience qu’il avait donnée aux Athéniens de leurs devoirs et de leur rôle qu’il faut surtout attribuer l’honneur qu’ils eurent de savoir, un siècle plus tard, écouter et suivre Hypéride et Démosthène plutôt qu’Eschine et Démade.

Ce que contiennent les discours prêtés par Thucydide à Périclès, c’est donc bien ce que ses contemporains avaient dû retenir des harangues qu’il prononçait dans les rares occasions où, au milieu d’une foule recueillie, il abordait la tribune. Il n’aimait pas, selon Plutarque, à se prodiguer et à s’user dans les luttes de chaque jour et le détail des affaires ; il se faisait d’ordinaire remplacer par ses confidens, par ses amis politiques, par Éphialte et par d’autres dont le nom n’est pas venu jusqu’à nous : c’est quand les circonstances étaient graves qu’il apportait à ses concitoyens le résultat de ses longues méditations. Aidé par les habitudes philosophiques de son esprit, il était arrivé, sur la politique d’Athènes, sur sa situation et ses véritables intérêts, à une suite d’idées, à un système dont toutes les parties se tenaient et pouvaient résister à la discussion. Dans cette conception, qui acquit chez lui une netteté et une force singulières, entraient des élémens qu’avait préparés le travail dès générations antérieures. « Depuis que Solon eut fondé la démocratie athénienne, il s’était formé, dit Ottfried Muller, chez les hommes d’état les plus distingués, une idée déterminée de la mission d’Athènes, idée fondée sur des réflexions pénétrantes au sujet de la situation extérieure et des ressources intérieures de l’Attique, du caractère et des dispositions de ses habitans. Le développement de la souveraineté populaire, l’industrie et le commerce, l’empire des mers, tels étaient aux yeux de ces hommes d’état les points principaux de la mission d’Athènes. Certaines de ces idées se transmirent de Solon, par toute une série de politiques plus ou moins connus aujourd’hui, jusqu’à Thémistocle et Périclès, et, en passant de l’un à l’autre, elles gagnèrent en étendue tout à la fois et en précision. Lors même qu’un parti opposé, celui de Cimon et de Thucydide l’ancien, cherchait à enrayer ce mouvement, ce n’étaient pas après tout ces points principaux qui formaient le sujet de leurs dissentimens avec leurs adversaires ; au fond, ils ne voulaient que tempérer cette agitation trop précipitée qui ressemblait à la flamme d’un flambeau battu par le vent, afin de lui conserver une plus longue durée. « Cette méditation profonde, jointe à ce sentiment très juste des besoins d’Athènes, donnait aux discours d’hommes tels que Thémistocle et Périclès une vigueur et une solidité intrinsèques qui produisirent bien plus d’impression sur le peuple athénien que n’auraient pu le faire une proposition et un conseil utiles, mais isolés et ne visant qu’au cas particulier. »

Le Périclès de ces trois discours de Thucydide est donc bien le Périclès qu’avait suivi à travers les hasards de la guerre la démocratie athénienne. Si Périclès avait assez vécu pour lire les paroles que lui prête Thucydide, il eût peut-être réclamé contre le style, mais il n’eût désavoué aucune des idées que lui prête l’historien.

Ce caractère de gravité, Périclès ne le portait pas seulement dans la suite et le tour de ses idées ; son attitude même et son action gardaient la marque de ses habitudes méditatives, de sa haute et fière réserve. Thucydide n’entre pas dans ces détails, mais Plutarque est heureusement moins discret. Au siècle suivant, la déclamation oratoire s’était rapprochée de la déclamation tragique ; par l’élévation et les inflexions variées de la voix, par la vivacité de ses gestes et le mouvement qu’il se donnait sur l’estrade, ou bêma, l’orateur faisait songer à l’acteur, dont il avait souvent pris les leçons, comme on le rapporte d’Eschine et de Démosthène. Alors les détracteurs du présent, ceux qui affectaient de regretter et de louer le bon vieux temps, opposaient à tout ce bruit et à toute cette agitation la tenue plus modeste des orateurs d’autrefois, des Solon et des Périclès. Sévère et recueillie, l’expression de la physionomie ne changeait guère, et le timbre de la voix, d’un bout à l’autre du discours, restait presque à la même hauteur ; tout au plus, vers la péroraison, le débit se précipitait-il un peu, et l’accent de la voix devenait-il plus ému et plus pénétrant. Le vêtement, soigneusement arrangé, serré autour des épaules et de la ceinture, tombait à grands plis ; seul, le bras droit, à demi dégagé du manteau, accompagnait la parole par un geste sobre et plein de dignité. Pour aider notre imagination, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur les deux statues célèbres connues sous le nom du Sophocle et de l’Aristide ; quelque titre qu’elles doivent porter, elles représentent certainement deux personnages grecs dans la pose et le costume des anciens orateurs. Autant que la majesté de cette âme, qui jamais ne descendit à la flatterie, la dignité de cette attitude avait imposé le respect aux contemporains ; en présence de cet orateur qui dominait de si haut les attaques de ses adversaires et les tumultes de la foule, ils avaient involontairement songé à ce maître des dieux et des hommes dont Phidias venait d’offrir l’image à l’admiration de la Grèce. C’était de part et d’autre le même caractère, la force au repos, la puissance qui se contient et se modère. Les comiques avaient surnommé Périclès l’Olympien, et ce qui voulait être une plaisanterie tournait en éloge, Périclès étant de ces hommes qu’il est impossible de ne pas prendre au sérieux.

On peut donc, grâce à tous ces témoignages, déterminer le caractère général de cette éloquence, et se représenter à l’aide de la statuaire Périclès à la tribune. On est plus embarrassé quand il s’agit de caractériser le style même de l’orateur. Pour ne pas se tromper, il faut se servir plus encore de ce que l’on sait sur l’homme et sur son rôle que des quelques mots de lui conservés par la tradition. Ses discours, avons-nous dit, formaient une sorte d’enseignement dogmatique destiné à instruire les Athéniens, à éclaircir dans leur esprit certaines idées confuses qu’ils y sentaient bien naître, provoquées par l’éducation et les circonstances, mais qu’ils n’auraient pu d’eux-mêmes arriver à distinguer et à définir. Il ne faut donc rien chercher ici de ce pathétique dont l’éloquence attique fut toujours très sobre, mais qui tient pourtant une certaine place chez les orateurs du siècle suivant. Périclès n’aurait jamais songé à produire une impression vive, mais momentanée ; il n’aurait pas voulu, en excitant l’émotion et la passion, plonger les esprits dans une sorte d’ivresse. C’était une intelligence qui parlait à d’autres intelligences, et elle les frappait tout d’abord par l’abondance et la précision des pensées. C’est ce qu’explique très bien Ottfried Muller, un des critiques qui ont le plus profondément étudié les lettres grecques. « La réflexion, dit-il, que n’a pas usée encore la longue habitude de l’abstraction, et qui ne s’est pas encore amollie par la banalité des raisonnemens, aborde vigoureusement le monde des choses humaines, et, aidée par une expérience abondante et une observation déliée, jette sur tout objet la lumière d’idées nettes et ordonnatrices. »

Il n’y a rien là que l’on ne retrouve dans Thucydide, le contemporain et l’admirateur de Périclès : comme Thucydide, Périclès cherchait à rapporter les faits à leur principe, à dégager des phénomènes la loi qui les gouverne et qui seule est intelligible. Les discours de Thucydide et les passages où, sous forme de parenthèses et de réflexions, il interrompt le récit pour exposer ses idées, tout cela peut nous aider à deviner Périclès. Seulement, tandis que Thucydide écrit pour des lecteurs qui ont tout le temps de méditer sur la phrase qui leur aurait paru d’abord trop concise et un peu obscure, Périclès, qui parlait du haut de la tribune, avait besoin d’être compris tout de suite ; il pouvait compter sur l’attention de ses auditeurs, mais il était tenu de n’en pas abuser. De plus Périclès n’était pas comme Thucydide, élève du premier des rhéteurs athéniens, Antiphon ; on ne lui avait pas appris à trouver un agrément et une beauté dans certains arrangemens artificiels des sons et des mots, dans le fréquent retour de l’antithèse, dans un continuel effort, accusé par la forme même de la phrase, pour distinguer et pour définir. Le talent de Périclès s’était formé avant que ne fussent ouvertes les écoles des Corax et des Gorgias, et d’ailleurs il n’écrivait pas des harangues faites pour être lues à tête reposée ; il jetait sa pensée à une foule qui devait pouvoir la saisir au vol.

J’imagine donc que Périclès, tout en étant philosophe comme Thucydide, en cherchant comme lui les principes et les lois, donnait à sa phrase un tour bien autrement aisé et naturel, et qu’il évitait bien mieux, toute apparence d’effort, toute ombre d’obscurité. Il n’y a d’orateur puissant que celui qui est clair. Ce n’est pas tout : Thucydide, dans ce qui est considérations générales, reste toujours concentré, grave, abstrait ; Périclès, qui s’adressait à un peuple vif, sensible et gai, ne craignait pas, on le voit par les mots de lui qui nous ont été conservés, de réveiller l’attention par des Comparaisons familières et des tours poétiques. Ainsi il disait d’Egine que « c’était une taie sur l’œil du Pirée ; » ailleurs il s’écriait « qu’il voyait la guerre se précipiter du Péloponèse sur Athènes. » Les Samiens regimbaient contre la domination d’Athènes et étaient pourtant contraints de s’y soumettre ; Périclès les comparait, sans doute au milieu des rires du peuple, « aux petits enfans qui crient tout en acceptant leur purée. » On connaît enfin la belle image qu’il employa dans un de ses éloges funèbres à propos des jeunes gens morts à la guerre. « L’armée, dit-il, a perdu son printemps. »

Rien de pareil chez Thucydide ; pas de ces traits pittoresques. Ce qui serait plutôt dans le goût de l’historien, c’est une comparaison que résume Plutarque d’après Stésimbrote entre l’immortalité des dieux et celle des citoyens morts pour la patrie ; les uns et les autres ne se révèlent plus aux hommes que par leurs bienfaits. Peut-être aussi trouverions-nous une ressemblance marquée entre l’orateur et l’historien, si nous possédions quelques-unes de ces phrases où Périclès, comme Thucydide, résumait en une brève formule quelque vérité morale ou politique, quelque observation profonde ; mais les différences n’en resteraient pas moins très accusées. Périclès avait plus d’imagination que Thucydide ; orateur qui voulait être compris et goûté de tous, même des petites gens, il parlait avec plus de liberté et de souplesse la langue courante, ce dialecte attique qui se pliait si heureusement à tous les tons, à la gravité d’un Eschyle et d’un Sophocle, au rire et aux bouffonneries d’un Aristophane.

Périclès, autant que l’on peut en juger d’après l’ensemble des témoignages que nous avons réunis et des fragmens que nous avons rapprochés, eut donc un don rare, celui de penser d’une manière toute personnelle et de savoir mettre sa pensée à la portée de tous, d’être à la fois idéaliste et orateur, de revêtir de formes sensibles des idées élevées et originales. Ses discours, s’ils étaient arrivés jusqu’à nous, seraient sans doute un des produits les plus curieux du génie grec, et peut-être diminueraient-ils un peu l’étonnement respectueux que nous causent la sagacité pénétrante de Thucydide et la vigueur précoce de son talent. Avec autant de profondeur, ils auraient plus de charme ; nous y goûterions avec délices, à côté des réflexions du grand homme d’état, ces tours vifs et heureux, ces traits piquans grâce auxquels, selon la belle image d’Eupolis, « les pensées de Périclès restèrent au fond des esprits, comme le dard de l’abeille dans la plaie. »


GEORGE PERROT.

  1. Nous avons essayé, dans notre Essai sur le droit public d’Athènes, chapitre Ier, § 8, d’expliquer comment le rôle actif réservé aux magistrats issus de l’élection, comme les stratèges ou généraux, et aux orateurs, les vrais ministres du peuple athénien, corrigeait, dans la pratique, les inconvéniens qu’aurait pu avoir le tirage au sort. Nous avons aussi montré comment les indignes se trouvaient écartés par la dockimaste, épreuve préalable qui précédait l’entrée en fonctions.
  2. Chevaliers, 1262.
  3. Acharniens, 647-653.
  4. Thucydide, I, 140-144.