L’Élection présidentielle aux États-Unis, le général Grant et M. Horace Greeley


L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE
AUX ÉTATS-UNIS


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Tandis que la France essaie de fixer les institutions sous lesquelles elle veut vivre, et que nos partis politiques s’attardent encore dans de stériles discussions sur les diverses formes de gouvernement théoriquement possibles, la grande démocratie américaine vient de procéder à l’exercice du plus important de ses droits souverains en renommant pour quatre années le premier magistrat de la république. Cette épreuve nouvelle des libres institutions du pays en démontre une fois de plus la valeur. Jamais on n’a vu d’élection plus sage et plus sainement conservatrice. Elle n’a produit aucun bouleversement dans les idées, aucun trouble sérieux dans les habitudes, aucune panique dans les intérêts matériels, aucun changement de politique dans le gouvernement, ni même aucun changement de personnes dans l’administration proprement dite. Elle a purement et simplement confirmé et raffermi l’autorité du général Grant et l’influence des idées modérées qu’il représente. Voilà déjà douze ans que le parti qui a sauvé l’union nationale, aboli l’esclavage, abattu l’esprit d’insurrection dans les états du sud et fait rentrer les gouvernemens locaux dans la mesure de leur pouvoir légal est en possession du gouvernement fédéral et de la grande majorité du pays ; l’élection qui vient d’avoir lieu lui en assure la possession pour quatre années de plus. C’est là un exemple de stabilité bien rare dans les gouvernemens représentatifs, et même sous le régime absolu. Il faut reconnaître que, malgré les agitations bruyantes et les apparens désordres des gouvernemens populaires, les démocraties exercées dans l’usage de-leurs droits sont aussi fermes dans leurs desseins, aussi persévérantes dans leurs actes, que les monarchies constitutionnelles et les aristocraties parlementaires.

La réélection du général Grant contient un autre enseignement : c’est que les partis remportent des triomphes plus durables et se maintiennent plus longtemps au pouvoir par la modération que par la violence. Les partis appelés à une longue domination et capables de faire de grandes choses sont ceux qui savent se modifier suivant les circonstances, absorber dans leur sein toutes les opinions modérées et s’identifier avec la cause nationale. C’est là ce qui fait encore aujourd’hui la force du parti républicain et la faiblesse du parti démocrate. Si le parti républicain s’était laissé entraîner, il y a quatre ans, par les radicaux, et s’il était tombé dans leurs mains au lieu de tomber dans celles du général Grant, il n’aurait pas tardé à se rendre impopulaire, et il aurait infailliblement succombé. Si le parti démocrate, au lieu de se compromettre, à la suite du président Johnson, dans une politique maladroitement réactionnaire et de choisir pour candidat aux élections présidentielles de 1868 un homme qui avait été pendant la guerre l’allié déclaré des états du sud, avait eu le bon secs d’accepter dès lors les faits accomplis et de se ranger sous la bannière du général Grant, il ne serait pas réduit, pour ressaisir quelque influence, à tenter un ridicule essai de coalition avec les anciens adversaires de l’esclavage, avec ceux qu’on appelle aux États-Unis les radicaux ; il ne serait pas obligé de flatter les noirs affranchis pour obtenir leurs suffrages, de faire à ses ennemis naturels des protestations d’amitié hypocrite dont personne n’est dupe, et de choisir enfin, pour l’opposer au général Grant, le pamphlétaire abolitioniste Horace Greeley. Peut-être les républicains auraient-ils néanmoins conservé le pouvoir ; dans tous les cas, la défaite des démocrates aurait été moins profonde, s’ils avaient cherché le succès dans une politique sage, au lieu de le chercher dans des intrigues équivoques et dans des marchés déshonnêtes.

Cette singulière attitude du parti démocrate n’aura servi qu’à retarder la crise qui doit un jour ou l’autre, soit sous son ancien nom, soit sous un nom nouveau, le ramener au pouvoir. Il n’est en effet douteux pour personne que l’opinion publique aux États-Unis ne soit à la veille d’une de ces grandes transformations qui s’accomplissent toujours dans les pays libres quand les questions qui ont servi de mot d’ordre aux partis sont complètement vidées, et que les liens accoutumés se relâchent pour faire place à des alliances nouvelles. L’influence du grand parti républicain, quoique fortifiée par cette élection, si du moins il faut en juger par les votes, ne durera qu’autant que la cause à laquelle il s’est voué n’aura pas complètement prévalu. La majorité ne lui fera pas défaut tant qu’il aura besoin de se défendre contre les retours offensifs des anciens ennemis de l’union nationale ; mais déjà, comme tous les partis longtemps victorieux et gouvernans, il commence à se désunir. La candidature d’Horace Greeley et son alliance avec les démocrates sont le premier symptôme de ce travail inévitable. Les défectionnaires du parti républicain ont même pris un nouveau nom, ils s’intitulent les libéraux ; ils cherchent à formuler un programme qui, sans s’éloigner beaucoup de celui du parti républicain, se rapproche de celui des démocrates ; ils essaient de reléguer au second plan les questions à peu près résolues pendant les années dernières et de faire passer en première ligne soit des questions nouvelles, soit des questions anciennes et considérées comme secondaires depuis l’époque de la guerre civile. Il n’y a peut-être pas grande différence entre le programme de la convention libérale de Cincinnati, accepté par la convention démocratique de Baltimore, et le programme de la convention républicaine de Philadelphie, accepté par le général Grant. Il n’en est pas moins digne de remarque que, dans cette dernière campagne électorale, c’est un ancien démocrate qui a été le candidat des républicains, tandis que les démocrates prenaient pour chef et, comme on dit en Amérique, pour porte-étendard un des hommes les plus compromis et des écrivains les plus virulens du parti républicain radical. Ce chassé-croisé des républicains et des démocrates est l’indice d’une situation toute nouvelle, d’un changement prochain dans l’assiette et dans l’équilibre des grands partis politiques des États-Unis. Que sera cette transformation, et dans quels cadres se reformeront ces grands partis quand les suites de la guerre civile auront cessé complètement de se faire sentir ? Nous allons essayer de nous en rendre compte en jetant un coup d’œil rapide sur les incidens de la dernière lutte électorale et sur les évolutions de l’opinion publique pendant l’année qui vient de s’écouler.


I

Il serait impossible de comprendre par quelle fantaisie bizarre ou quelle étrange combinaison d’intérêts et de rancunes les démocrates et les radicaux se sont trouvés amenés à faire cause commune dans l’élection dernière, si l’on ne se rappelait les circonstances qui entourèrent, il y a quatre ans, la première candidature du général Grant. C’était au lendemain des longues hostilités entre le président Johnson et le congrès. Le congrès, qui représentait l’opinion républicaine avancée et le parti conservateur de l’union nationale, avait voté une série d’amendemens constitutionnels réglant les conditions nouvelles du gouvernement des états, les conséquences de l’émancipation des noirs et l’admission obligatoire des affranchis au droit de suffrage dans tous les anciens états rebelles. Ces états, soumis provisoirement à l’autorité militaire, ne recouvraient l’exercice de leurs droits politiques et n’étaient admis à reconstruire leurs gouvernemens locaux qu’à mesure que leurs législatures auraient ratifié les amendemens constitutionnels votés par le congrès. Le congrès prenait ainsi des garanties contre le rétablissement possible des pouvoirs locaux, auteurs de la guerre civile, et contre la restauration indirecte de l’esclavage sous des prétextes ou des noms nouveaux. Le président Johnson au contraire, qui dans les premiers jours de sa présidence avait déployé contre les états du sud toutes les fureurs et toutes les sévérités d’un vainqueur implacable, était redevenu graduellement le protecteur des états rebelles, le théoricien des doctrines d’anarchie fédérative prêchées de tout temps par le parti démocrate sous le nom de states-rights, le chef de l’opposition démocratique à la majorité républicaine du congrès. Dans l’interminable duel législatif et judiciaire qui s’en était suivi, l’avantage était resté au congrès ; le président Johnson n’avait pu entraver sérieusement l’exécution des lois fédérales ; mais les radicaux, de leur côté, avaient échoué dans la mise en accusation du président. Plusieurs républicains modérés, s’inspirant en cela du sentiment public, s’étaient refusés à employer des rigueurs inutiles pour briser la résistance impuissante du pouvoir exécutif, et le président Johnson était sorti de son procès d’impeachment acquitté par ses juges, quoique perdu dans l’opinion publique. La grande convention électorale du parti républicain réunie à Chicago, persistant dans cette politique modérée, avait épousé la candidature du général Grant, toujours suspect aux radicaux à cause de ses opinions antérieures, et elle n’avait même point désigné pour la vice-présidence le président du sénat, M. Wade, dont les radicaux demandaient la nomination comme prix de leur adhésion à cette candidature. Une fraction considérable du parti républicain s’était montrée fort mécontente des choix de la convention de Chicago, et plusieurs voix éloquentes de l’opinion abolitioniste s’étaient élevées dès lors pour protester contre l’élection du général Grant.

Le général fut élu cependant avec les voix elles-mêmes des radicaux, qui, faute d’un candidat plus à leur convenance, se résignèrent à le nommer pour éviter l’élection du candidat démocratique, M. Horatio Seymour, ancien gouverneur de l’état de New-York pendant la guerre et l’un des chefs de ce parti copperhead, qui sympathisait presque ouvertement avec les rebelles ; mais les radicaux ne tardèrent pas à voir que le général Grant, comme on dit familièrement, n’était pas leur homme. Ils s’en aperçurent trop bien lors de l’entrée en fonctions du nouveau président. Les comités réunis des deux chambres du congrès, chargés du dépouillement des votes du collège électoral, étant venus, suivant l’usage, lui annoncer officiellement son élection, il évita soigneusement de s’engager avec les radicaux. Interrogé sur le choix de son ministère, il répondit par ces paroles significatives dans leur embarras même : « j’ai toujours trouvé qu’il était indélicat d’annoncer ou même de prévenir d’avance les gentlemen que je songe à appeler au ministère, avant que la déclaration officielle de l’élection n’ait eu lieu dans le congrès ; si je le disais d’avance, on ferait des efforts pour changer ma détermination : j’ai donc résolu de ne rien dire jusqu’à ce que j’envoie les noms au sénat pour qu’il les confirme. » Cette indépendance jalouse, quoique profondément respectueuse des lois du congrès, ne tarda pas à lui faire beaucoup d’ennemis dans le parti qui venait de le nommer et particulièrement dans le sénat, dont les membres importans, associés par la constitution à l’exercice du pouvoir exécutif, s’étaient flattés de dominer entièrement son esprit. Tous vinrent successivement l’entretenir et lui proposer leurs projets personnels ; tous furent poliment éconduits. Le nouveau président ne voulait pas être l’esclave de ses conseillers intimes. Il ne voulait pas devenir l’instrument docile d’un parti. Il affectait de n’être qu’un homme de bon sens qui accomplit paisiblement sa besogne, et les partis violens devinaient sous ces dehors modestes une de ces volontés calmes et prudentes que rien ne peut entamer ni séduire : Dès ce jour, ils traitèrent le général Grant en ennemi, et lui firent cette opposition sourde qui devait tourner plus tard en guerre déclarée.

Quant à lui, le général Grant n’a jamais voulu s’en apercevoir ; il est demeuré, comme on devait l’attendre de la loyauté de son caractère, l’exécuteur fidèle des résolutions du congrès. Étranger auparavant à la politique, guidé surtout par le sentiment national, et ne se laissant enrégimenter dans aucune des factions dont les querelles avaient déchiré le pays, il s’est entouré, dès le début, des hommes les plus éminens du parti républicain modéré ; il a gouverné pendant quatre ans avec un sang-froid et une impartialité d’autant plus faciles qu’ils servaient son humeur taciturne, son goût pour la silencieuse expédition des affaires et jusqu’à la nonchalance qui est, dit-on, l’un de ses défauts. Son administration n’a pas été certainement irréprochable en toutes choses. Plus accoutumé à la discipline des camps qu’à la diplomatie parlementaire et aux intrigues du cabinet, il a commis et devait commettre plus d’une maladresse ; il a quelquefois agi avec une brusquerie militaire qui convenait mieux à un général d’armée qu’au premier magistrat civil d’une république. Il a pu faire, on l’en accuse du moins, de mauvaises nominations administratives, distribuer trop souvent les places lucratives à sa famille et à ses amis, tolérer autour de lui, par laisser-aller ou par inexpérience, quelques spéculations véreuses, et se livrer parfois imprudemment à ces associations politico-financières qui, sous le nom de rings, jouent un trop grand rôle dans le monde politique américain et jusque dans les deux chambres du congrès. Il a pu, comme le lui reproche le sénateur Trumbull, nommer son beau-frère, le général confédéré Longstreet, collecteur du port de la Nouvelle-Orléans, abuser de sa situation pour récompenser à tort et à travers des services ou des amitiés personnelles. Il a pu subir certaines influences financières, et faire à certaines compagnies des concessions de terre trop avantageuses au détriment du trésor public. Il a pu exercer avec trop de sévérité et outre-passer même dans les états du sud la rigoureuse application des lois du congrès. Il a pu surtout montrer une médiocre habileté diplomatique, entreprendre trop légèrement l’annexion de la République Dominicaine. Il a pu enfin, comme le lui reproche un des hommes les plus respectés des États-Unis, le sénateur Sumner, manquer d’égards envers la république noire d’Haïti, et oublier d’inviter à dîner avec ses collègues le représentant noir Frederick Douglass. Assurément les griefs ne manquent pas contre une administration qui a duré quatre ans, aux prises avec de grandes difficultés politiques, diplomatiques ou financières, et que les lois du congrès avaient armée d’un vaste pouvoir discrétionnaire dans les anciens états insurgés ; mais on ne saurait lui reprocher aucune faute grave, et la preuve que l’administration du général Grant a été bonne se trouve dans ce fait même, qu’on est obligé d’invoquer contre elle des griefs aussi mesquins ou aussi vulgaires.

Quoi qu’en disent aujourd’hui les adversaires politiques ou les ennemis personnels du général, ces quatre années n’ont pas été pour le gouvernement des États-Unis une époque de honte, de tyrannie et de corruption. Après tout, la paix a été maintenue et consolidée au dedans ; les états du sud, reconstruits suivant les lois du congrès, sont rentrés l’un après l’autre dans le giron de l’Union fédérale ; la privation des droits politiques a été maintenue contre un certain nombre d’anciens insurgés et d’anciens chefs de la confédération du sud ; l’amnistie a été appliquée graduellement à tous ceux qui en ont paru dignes. En même temps, d’importantes négociations diplomatiques ont été menées à bien, et l’épineuse question des corsaires confédérés armés en Angleterre s’est résolue par une énorme indemnité payée aux États-Unis. Quant aux finances, qui, selon le sénateur Trumbull, ont été tellement dilapidées qu’avec l’argent gaspillé depuis quatre ans « on pourrait acheter une maison et donner 1,000 dollars à chaque homme de l’Indiana, » la dette publique, qui était de 2 milliards 595 millions de dollars lors de l’arrivée du général Grant aux affaires, n’est plus que de 2 milliards 236 millions, c’est-à-dire qu’elle a diminué en trois ans et demi de 359 millions de dollars, soit environ 500 millions de francs par an[1].

Enfin ces lourds impôts sur le commerce et sur l’industrie intérieurs qui entravaient aux États-Unis la production nationale viennent d’être considérablement allégés par le congrès sur la proposition du ministre des finances, M. Boutwell. L’inland revenue, qu’il ne faut pas confondre à cause de son nom, comme le faisait récemment dans une chambre française un orateur du gouvernement[2], avec l’impôt sur le revenu (income-tax), ne porte plus guère aujourd’hui que sur certaines denrées d’un usage général, telles que le whiskey, le tabac et le malt. Le timbre (stamp), qui frappait antérieurement presque tous les objets vendus dans le commerce de détail, ne portera plus que sur les chèques, les traites, les ordres de banque et les remèdes brevetés. Cette modeste réforme, que permet d’accomplir un excédant annuel de 97 millions de dollars, est d’une grande importance pour la prospérité industrielle des États-Unis, si gravement atteinte par les taxes de guerre, et si mal protégée par des droits protecteurs énormes qui ne servent qu’à encourager la contrebande. Même au point de vue économique et fiscal, on ne peut pas reprocher à l’administration du général Grant d’avoir été inactive et incapable ; elle a obtenu d’immenses résultats, qui auraient pu être plus grands, mais qui n’en devraient pas moins satisfaire les ambitions les plus exigeantes.

Il semblait donc qu’après tant de services rendus au pays, ou, si l’on veut, après un tel concours de circonstances heureuses, la réélection du général Grant ne dût rencontrer aucun obstacle, au moins dans le parti républicain. Que les démocrates essayassent de le combattre, ne pouvant l’attirer dans leurs rangs et voulant changer la politique du gouvernement fédéral, c’était fort naturel, et personne ne pouvait en être surpris ; mais que des républicains, assurés avec lui d’un éclatant triomphe, courussent l’aventure d’une candidature nouvelle, avec la chance à peu près certaine d’être battus s’ils n’obtenaient pas le concours des démocrates, et d’être absorbés par ceux-ci dans le cas où ils contracteraient avec eux une trop étroite alliance, c’est ce qu’on ne pourrait s’expliquer, si l’on ne se souvenait des rancunes profondes que les radicaux avaient vouées de longue date au général Grant, et de la colère que devaient éprouver leurs chefs en se voyant écartés du pouvoir par une administration qu’ils avaient élevée de leurs propres mains. Depuis trois ans, ils la combattaient pied à pied, jour à jour, dans les deux assemblées fédérales, surtout dans le sénat ; ils lui faisaient une opposition d’abord sourde, bientôt ouverte, et qui n’avait pas tardé à prendre un caractère agressif et personnel. Au fond, cette querelle était plus personnelle que politique, et les adversaires du président, ne pouvant s’en prendre au parti qui l’avait élu et qui le soutenait toujours, affectaient de le représenter comme un intrus, comme un usurpateur introduit par accident dans les rangs du parti républicain, où les hasards de la popularité l’avaient conduit à la première place, comme un homme politique de contrebande, étranger aux affaires dont la direction lui était confiée et élevé par sa renommée militaire à un poste qu’il était incapable de remplir. En un mot, il y avait une espèce de jalousie de métier entre le président Grant et les principaux ou les plus anciens chefs du parti républicain. Ces hommes d’état expérimentés et vieillis sous le harnais, qui attendaient depuis si longtemps la récompense de leurs grands services et de leurs longs travaux, ne pouvaient se résigner à être supplantés éternellement par un homme nouveau, sorti des rangs mêmes de leurs anciens adversaires, et en même temps trop obstiné pour se laisser diriger à leur guise.

Il se passait d’ailleurs aux États-Unis ce qui arrive souvent chez les nations calmes et prospères, quand les périls ont disparu, et que les ambitions ou les intérêts peuvent se donner carrière sans risquer de troubler la paix publique. Les grands intérêts nationaux n’étant plus en souffrance, les petits intérêts particuliers commençaient à rentrer en scène. En même temps que les rivalités personnelles reparaissaient, certaines questions importantes par elles-mêmes, mais considérées longtemps comme secondaires, semblaient sur le point de revenir au premier rang. On parlait beaucoup de réformes administratives, commerciales et financières. On se passionnait contre les procédés et contre la composition même de l’administration du général Grant, qui n’était pourtant ni plus mauvaise, ni meilleure non plus que ses devancières ; on se plaignait du favoritisme traditionnel qui faisait réserver les places dépendantes du gouvernement fédéral aux seuls partisans de l’administration régnante, sans égard aux talens ni aux services rendus antérieurement au pays ; on combinait des plans de réforme du service civil pour rompre avec ces pratiques malheureusement invétérées depuis l’époque du président Jackson, le premier qui ait osé dire et ériger en maxime qu’en élection, comme en guerre, les dépouilles des vaincus appartenaient au vainqueur. De leur côté, les partisans du libre échange, entièrement opprimés depuis la guerre, s’élevaient avec vivacité contre les résultats détestables d’une politique de protection à outrance, poussée dans ces dernières années jusqu’à l’absurde, sous la double influence des nécessités fiscales et des intérêts manufacturiers des états du nord ; ils croyaient le moment venu de s’interposer entre les partis politiques, et de déployer leur bannière en entraînant à leur suite les habitans des grandes villes commerciales et maritimes avec les populations agricoles de l’ouest et du sud. Ces divers élémens, auxquels vinrent se joindre pour les exploiter les mécontens du parti radical, les habiles du parti démocrate et les ennemis personnels du général Grant, composèrent le noyau de l’opposition nouvelle qui tint ses premières assises à la convention libérale de Cincinnati.

Depuis longtemps, ce nouveau mouvement d’opinion couvait à petit feu dans les états de l’ouest, surtout dans l’état du Missouri, où dès l’année 1870 le sénateur et ex-général Schurz et M. Gratz Brown, le futur candidat à la vice-présidence sur le ticket de Greeley, avaient ouvert une campagne en faveur d’une réconciliation avec les états du sud, d’un pardon général accordé aux rebelles, contre les monopoles financiers, pour la réforme du service civil et pour la liberté commerciale. Dans ce temps-là, il ne faut pas l’oublier, le journal d’Horace Greeley, la Tribune, qui a toujours été d’un fougueux protectionisme, (combattait ces novateurs, les accusait de désorganiser le parti républicain et de le livrer aux démocrates ; quant aux doctrines libre-échangistes, il assurait imperturbablement qu’elles étaient soudoyées par l’or de l’Angleterre. En 1871, le mouvement avait repris à Cincinnati en formulant plus clairement son programme ; il s’était prononcé à la fois contre tout monopole[3] sous forme de tarifs de douane ou autres, et pour la restitution des droits politiques aux anciens sudistes rebelles qui en avaient été privés depuis la guerre. On résolut enfin cette année de réunir dans la même ville une convention électorale pour y désigner une candidature présidentielle conforme à ce programme. Le général Schurz, orateur éloquent, esprit généreux et sincère, mais quelquefois un peu chimérique, revenait de Nashville, dans le Tennessee, où les démocrates du sud lui avaient fait l’accueil le plus cordial. Enchanté des dispositions conciliantes qu’il avait trouvées dans ce pays, il voulait conclure une alliance avec les démocrates, mais à la condition que ceux-ci vinssent au-devant des républicains libéraux et consentissent à dissoudre leur parti pour en former un nouveau. Or les démocrates entendaient bien au contraire garder leur drapeau et profiter seulement du renfort qu’on leur amenait pour désorganiser le parti républicain, en se servant contre le général Grant du compétiteur qui lui serait donné. Ils ne se rendirent donc qu’en très petit nombre à la convention de Cincinnati. Au contraire les républicains mécontens, le général Schurz et le sénateur Trumbull en tête, y figurèrent presque seuls avec les radicaux avancés des états du nord. Il fut dès lors évident que les questions de personnes l’emporteraient sur les questions de principes, et qu’au lieu de s’occuper d’un changement sérieux de politique on ne rechercherait plus qu’un moyen de faire échouer la réélection du général Grant. C’était là le seul but qui pût réunir les efforts de cette opposition de hasard, et sauf le général Schurz, qui avait souhaité tout autre chose, les chefs ne cachaient pas que leur seule pensée était de « battre Grant. »

La convention se rassembla dans les premiers jours de mai à Cincinnati. Deux candidatures sérieuses se produisirent. Celle de Charles-Francis Adams, républicain estimé, porteur d’un grand nom, digne représentant des principes libéraux affichés par la convention, mais alors délégué du gouvernement fédéral auprès de la commission arbitrale de Genève, paraissait naturellement indiquée. Le nom de M. Adams se trouva d’abord en tête de la liste ; mais les intrigues des conventions électorales, Amérique sont aussi obscures que celles des conclaves de cardinaux. Petit à petit, le nom de M. Adams perdit des voix, et après six tours de scrutin la majorité se porta sur l’abolitioniste Horace Greeley, l’homme le moins fait du monde, soit pour inaugurer une politique libérale, soit pour servir de chef et de centre à un parti nouveau, soit pour occuper avec dignité la première magistrature d’un grand pays. On raconte que la nouvelle de la nomination d’Horace Greeley, quand elle fut connue dans le pays, produisit d’abord un effet d’étonnement et d’hilarité incrédule. A New-York, où M. Greeley est connu pour un homme d’un esprit aventureux et excentrique, quelques personnes crurent être le jouet d’une mauvaise plaisanterie. Pour mieux tourner en ridicule l’élu de la convention de Cincinnati, les journaux républicains assurèrent qu’on lui avait donné pour collègue le fameux George-Francis Train ou le non moins fameux Daniel Pratt, deux extravagans célèbres dans le monde politique américain. L’impression générale fut que le choix de Greeley compromettait le nouveau parti républicain libéral, et devait le priver à la fois de l’adhésion des républicains sérieux et de celle des démocrates, sans laquelle il ne pouvait réussir, sinon même provoquer de nombreuses défections dans les rangs des libéraux. Les chefs mêmes du parti ne s’en montraient pas enthousiastes ; ils se défendaient d’y avoir concouru, et, tout en avouant leurs répugnances pour l’homme, s’excusaient en disant qu’ils avaient obéi, en le choisissant, à des nécessités de tactique électorale, que nul autre candidat n’était mieux en mesure de tenir tête au général Grant en lui disputant le vote des nègres affranchis, et qu’enfin mieux valait nommer le premier venu que de nommer le général Grant.

Le premier venu, c’était trop dire, car M. Horace Greeley, connu depuis longues années du public américain tout entier, était loin d’être le premier venu ; mais il aurait presque mieux valu pour le nouveau parti libéral que la popularité de son candidat fût moins grande, car elle n’était pas tout à fait de nature à le servir auprès des hommes sérieux. C’est un étrange caractère que celui de M. Horace Greeley, un des types les plus curieux de ces hommes, fils de leurs œuvres, qui abondent aux États-Unis et qui représentent au plus haut degré les défauts comme les qualités natives de leurs compatriotes. Né dans la pauvreté et obligé, comme le président Lincoln, de travailler de ses mains pour gagner sa vie dans les premières années de sa jeunesse, il s’est élevé par son seul mérite à la situation importante qu’il occupe aujourd’hui dans le monde politique américain. D’abord ouvrier imprimeur, puis journaliste pendant longues années, enfin rédacteur et propriétaire d’un des plus grands journaux des États-Unis, son goût pour la littérature et son humeur aventureuse le poussèrent dans une voie à laquelle son éducation ne l’avait pas suffisamment préparé. Ingénieux, hardi, fantasque, fécond en saillies, sachant se donner l’apparence d’un profond philosophe politique, tout en conservant le langage familier et original qui plaît à la foule, ce singulier mélange d’élévation et de trivialité lui valut bientôt une popularité considérable dans les états de l’est et du nord, surtout chez les habitans des campagnes, pour lesquels il rédigeait spécialement l’édition hebdomadaire de la Tribune. Étranger à la discipline des partis, indépendant à l’excès, irrégulier et excentrique en toutes choses, absolu comme tous les hommes incomplets, tranchant les questions qu’il ne savait pas dans le sens des instincts populaires, homme d’imagination avant tout, affectant les allures d’un vrai paysan du Danube, il avait séduit l’opinion publique par ses qualités et par ses défauts eux-mêmes, si conformes au caractère national. Dans sa jeunesse, il avait fondé des sociétés de tempérance et s’était adonné au régime végétal. Il avait presque médité la fondation d’une religion nouvelle. Plus tard, sous l’influence des écrivains socialistes français et anglais, il avait entrepris la formation de plusieurs communautés phalanstériennes. Toutes les idées les plus hardies et aussi les plus chimériques s’étaient tour à tour emparées de son esprit et étalées dans son journal. Quoique désabusée à la fin de ces rêveries, la Tribune de New-York était restée, comme l’indiquait son nom, une tribune ouverte à tous les systèmes aventureux et à toutes les causes philanthropiques et généreuses. La politique de M. Greeley était un singulier mélange de l’idéalité la plus élevée et des plus grossiers préjugés populaires. Agronome émérite, personne n’avait fait plus que lui pour le progrès et l’éducation des classes agricoles, dont il avait embrassé en revanche les ignorantes passions contre la doctrine du libre échange. L’abolition de l’esclavage et la protection de l’industrie indigène étaient devenues ses deux grands chevaux de bataille, et son incontestable talent à soutenir ces deux causes populaires avait depuis longtemps marqué sa place au premier rang du parti républicain. Sa renommée de journaliste et d’homme public était allée aussi loin que pouvait le souhaiter une ambition plus modeste. Son influence morale était des plus grandes, son caractère estimé de ceux même qui ne partageaient pas ses opinions et qui blâmaient ses bizarreries. On citait son nom avec celui de M. Bryant, rédacteur du New-York-Post, comme celui d’un des hommes bien rares qui rachetaient l’honneur du journalisme américain par leur indépendance, leur honnêteté et la sincérité de leurs convictions. Le peuple américain lui avait donné plusieurs de ces noms familiers dont il aime à décorer ses favoris, et qui sont chez lui le signe de la popularité la plus grande. On l’appelait l’honnête Horace, le philosophe, le sage de Chappaqua, du nom d’une maison de campagne qu’il avait achetée pour y installer une ferme modèle. Il avait été membre du congrès, où il avait siégé avec celui qui devait être le président Lincoln, et combattu avec fermeté pour la cause abolitioniste. Telle était son autorité sur l’esprit public, que M. Emerson avait pu écrire des populations agricoles de l’ouest « qu’Horace Greeley pensait pour elles moyennant trois dollars par an. » Il semblait que rien ne manquât à sa gloire, s’il s’était contenté de rester un homme privé ; mais, tout en déclamant contre l’ambition et l’avidité des autres, M. Horace Greeley était dévoré d’un secret désir : il voulait jouer un grand rôle politique. Il était las d’être un simple journaliste ; il voulait dans ses vieux jours aborder une scène plus vaste, et il était prêt à mettre son journal, son influence, son talent d’écrivain et d’orateur, ses convictions même, s’il le fallait, au service du premier parti qui lui offrirait le titre de président des États-Unis.

Il était parvenu à ses fins ; la convention de Cincinnati, circonvenue par ses nombreux amis, séduite par ses offres de service, désireuse de neutraliser l’influence du parti protectioniste, toujours si puissant dans les états du nord, ou de l’attirer dans les rangs des républicains libéraux, s’était laissé entraîner à le choisir pour chef. Toutefois il y avait lieu de craindre que ce succès lui-même ne devînt l’écueil où devait périr la vieille réputation de M. Greeley. En le désignant pour remplir la première magistrature du pays, on faisait trop bien sentir à tout le monde la différence qu’il y a, même aux États-Unis, entre un écrivain habile et un homme d’état sérieux. C’était remettre dans tout leur jour les imperfections de l’esprit et du caractère de M. Greeley, qui pour ses lecteurs n’étaient peut-être qu’un charme de plus, mais qui devaient paraître intolérables chez l’homme appelé à diriger l’administration du pays. On devait se rappeler que M. Greeley n’avait jamais été qu’un homme de talent, sans grande consistance et, sauf quelques préjugés poussés chez lui jusqu’au fanatisme le plus aveugle, sans principes politiques bien arrêtés.

On l’avait vu maintes fois, dans le cours de sa longue carrière, varier non pas tant au gré de ses intérêts qu’au gré de ses fantaisies, de ses passions et de ses haines. Il avait l’habitude, quand il épousait une cause, de la compromettre par ses excès de zèle et par une exagération naturelle à son esprit mal réglé. Ainsi, lors de la sécession des états du sud et du commencement de la guerre civile, il avait appartenu à cette fraction du parti républicain et abolitioniste pour qui le maintien de l’unité nationale n’était qu’une chose secondaire, et qui aurait volontiers laissé les états du sud s’en aller en paix, » pourvu que les états du nord, affranchis de la suprématie des esclavagistes, pussent s’organiser séparément à leur guise ; le mot que nous venons de citer était de lui, et lui avait été souvent reproché depuis lors. Puis, pendant la guerre, subordonnant comme toujours l’intérêt national à des passions de parti, on l’avait vu parmi les plus acharnés à dénoncer les crimes des rebelles à la vengeance nationale. Enfin, après l’assassinat du président Lincoln, quand l’exaspération publique était à son comble contre les chefs vaincus de la rébellion, accusés d’avoir mis eux-mêmes le poignard aux mains du meurtrier, on avait vu M. Horace Greeley, par une inspiration généreuse, mais au moins inattendue de sa part, prendre le contre-pied de l’opinion régnante et donner sa caution pour la mise en liberté de l’ex-président confédéré Jefferson Davis. Cette versatilité bien connue, ce goût de la singularité et du paradoxe, étaient, il faut l’avouer, des défauts bien dangereux chez un homme qui aspirait à être le chef d’une des plus grandes nations du monde. On pouvait estimer M. Greeley en dépit de ses inconséquences, de ses parti-pris et de l’intempérance habituelle de son langage ; toutefois on ne pouvait sans hésitation lui confier le mandat redoutable qu’il sollicitait de ses concitoyens. D’ailleurs tout son passé protestait contre le programme du parti libéral. Quelle raison pouvait-on avoir de le choisir ? Était-ce comme partisan du libre échange ? Il en était l’adversaire acharné. Était-ce comme gage d’union entre les libéraux et les démocrates ? Ces derniers ne pouvaient l’accepter qu’à grand’peine. Était-ce enfin comme administrateur intègre et rigoureux, capable de faire de profondes réformes dans le gouvernement fédéral ? Sa légèreté, son charlatanisme, l’obstination ou l’aveuglement avec lequel son journal avait soutenu à New-York les administrations les plus véreuses, ne permettaient guère de concevoir cette espérance. Sans doute la convention de Cincinnati avait pensé que ce choix était politique ; elle avait cru qu’en raison même du caractère excentrique de M. Greeley et de son indépendance de tous les partis constitués, il avait plus de chance que personne de réunir autour de lui des opinions diverses et de servir de centre au nouveau parti libéral ; mais c’était là un calcul trop raffiné pour être juste, surtout chez un parti nouveau, qui a besoin de racheter sa faiblesse numérique et son défaut d’organisation par la plus grande netteté de son programme et sa plus grande franchise dans le choix des personnes. M. Greeley pouvait être l’élu d’un groupe d’hommes s’intitulant convention électorale ; il ne pouvait pas être le chef du nouveau parti libéral, dont il ne représentait pas les principes. C’est ce que disaient hautement plusieurs libéraux, qui annonçaient que le choix de M. Greeley les obligerait à voter pour le général Grant.

Après un pareil choix, la plate-forme de la convention de Cincinnati ne pouvait être rédigée d’une manière bien significative. Il ne s’agissait plus que de ménager les diverses opinions qu’on s’efforçait de rassembler par ce lien fragile. On proclama en termes généraux l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de race ou de couleur, le maintien de l’union fédérale, de l’émancipation des noirs, des amendemens constitutionnels votés les années dernières, — la suppression de toutes les incapacités politiques établies après la rébellion au préjudice des hommes qui avaient fait partie des gouvernemens insurgés, l’amnistie générale immédiate à tous les anciens rebelles, le maintien jaloux des droits des gouvernemens locaux, le rétablissement de l’habeas corpus pour tous sans distinction de catégorie, la suprématie des autorités civiles sur les autorités militaires, le respect de la liberté individuelle, la restriction du pouvoir fédéral dans la limite de ses attributions nécessaires. — D’autres résolutions, dirigées spécialement contre le général Grant, dénonçaient au pays l’administration civile fédérale, « devenue entre les mains du président actuel un instrument de tyrannie, d’ambition, de démoralisation et de gain personnel. » Pour en finir avec ces abus, la convention de Cincinnati proposait de faire adopter une modification constitutionnelle interdisant à l’avenir la réélection du président. Quant à la question financière et commerciale, qui avait joué un si grand rôle dans la formation du parti libéral, on se bornait, pour ne pas effaroucher le protectionisme de M. Greeley, à quelques déclarations insignifiantes, contre la répudiation de la dette, en faveur de la reprise des paiemens en espèces, contre les concessions de terres vierges aux compagnies de chemins de fer, qui en abusaient pour les revendre trop cher aux émigrans. Une dernière résolution, rédigée, dit-on, par M. Greeley lui-même avec une ambiguïté calculée, se prononçait en faveur « d’un système de taxation fédérale qui ne touchât pas sans nécessité à l’industrie nationale et qui fournît les ressources nécessaires pour payer les dépenses d’une administration économe, les pensions, les intérêts de la dette publique, en opérant une réduction modérée de cette dette, » et, reconnaissant qu’il y avait dans le sein de la convention d’honnêtes, mais irréconciliables différences d’opinion sur le sujet de la protection ou du libre échange, « réservait la décision de ces matières au peuple assemblé dans ses comices et au congrès élu par le peuple, sans nulle intervention ni influence du pouvoir exécutif. » On se contenta de cette promesse de neutralité mutuelle, aussi peu sérieuse que peu sincère.

En revanche, la convention de Cincinnati se dédommagea des inévitables timidités de son programme en frappant à tour de bras sur le général Grant. Elle rédigea une sorte de proclamation officielle qui n’était d’un bout à l’autre qu’une déclamation furibonde contre le président et son administration personnelle. « L’administration actuelle, y était-il dit, s’est rendue coupable d’un relâchement déplorable et d’un mépris grossier des lois du pays ; elle a usurpé des pouvoirs qui ne lui sont pas accordés par la constitution… Le président des États-Unis s’est ouvertement servi des pouvoirs et des facilités de sa charge pour la poursuite de ses intérêts personnels. Il a conservé notoirement des hommes corrompus et indignes dans des postes élevés… Il a usé des services publics comme d’un instrument de parti et d’influence personnelle, et il s’est mêlé avec une tyrannique arrogance des affaires des états et des municipalités. Il a récompensé avec des places lucratives des hommes qui avaient acheté sa faveur par des présens, encourageant ainsi la démoralisation politique par son éclatant exemple. Il s’est montré déplorablement inférieur à sa tâche, et criminellement insouciant des responsabilités de ses hautes fonctions… Les partisans de l’administration se sont dégradés eux-mêmes et ont déshonoré le nom de leur parti en se faisant bassement les sycophantes du dispensateur du pouvoir et des places ; ils ont cherché à étouffer la voie de la juste critique et le sens moral du peuple. »

À ces dénonciations brutales, qui donnaient à l’opposition des républicains libéraux un caractère tout personnel, vinrent se joindre, quelques semaines après, celles du sénateur Sumner, qui au début n’avait pas cru devoir prendre part au mouvement de Cincinnati. Il se leva en plein sénat, au moment même de la fin de la session, pour prononcer un discours virulent contre le général Grant, l’accusant de népotisme, de césarisme, d’incapacité scandaleuse, affirmant qu’il avait soldé ses dettes personnelles à l’aide de son patronage administratif, mis ses nominations au service de ses intérêts et de ses affections de famille, et que même il s’était enrichi des cadeaux faits par ses créatures. D’ailleurs, ajoutait M. Sumner avec une jalousie trop visible, où le président aurait-il pu se préparer au gouvernement et à la vie publique ? Peu de militaires ont su faire dans l’histoire figure de vrais hommes d’état, et le général Grant le pouvait moins que tout autre, « lui qui était entré à quarante-six ans dans la vie politique, et qui, avant la guerre civile, gagnait quelques centaines de dollars par an à tanner des peaux dans la ville de Galena ? » Ces violences dépassaient de beaucoup le but, et elles étaient d’autant plus choquantes qu’elles venaient d’un des hommes politiques les plus sérieux, les plus respectés de l’opinion républicaine. Les sénateurs du parti du président, MM. Conkling, Logan, Carpenter, donnèrent la réplique à M. Sumner, et ils n’eurent pas de peine à se venger sur M. Greeley des injures faites par ses amis au général Grant. Ainsi débuta dans l’enceinte même de la grave assemblée sénatoriale la grande joute oratoire à laquelle les partisans de Grant et de Greeley allaient se livrer pendant plusieurs mois sur le corps de leurs candidats respectifs, et qui devait rester célèbre par un débordement d’injures encore sans exemple, même dans ce pays du gros langage et de la calomnie sans conséquence.


II

La lutte électorale commençait à peine, et déjà la cause de M. Greeley était bien compromise. Les démocrates étaient loin d’être satisfaits du choix de la convention libérale, et malgré les flatteries que l’opposition leur avait faites, semblaient disposés soit à désigner à leur tour un candidat de leur opinion, soit même, à défaut de candidat possible, à donner leurs voix au général Grant. Le comité national exécutif démocratique s’était réuni à New-York le 8 mai, au lendemain des manifestations de Cincinnati, sous la présidence du banquier Auguste Belmont, et il avait décidé qu’une convention démocratique se rassemblerait le 9 juillet à Baltimore. Une motion d’ajournement indéfini, faite par un partisan de Greeley, avait été repoussée sans discussion sérieuse. Les démocrates en effet ne pouvaient se croire engagés par la convention de Cincinnati, où n’avaient figuré qu’un très petit nombre des leurs, et ils craignaient d’être dupés par les radicaux. De leur côté, les free-traders (libres échangistes) disaient hautement qu’on les avait trompés, et se préparaient à choisir eux-mêmes un autre candidat que M. Greeley. L’organisateur de la convention de Cincinnati, le général Schtirz, quoique visiblement chagrin de la voie où l’on était entré, restait fidèle aux résolutions prises, et cherchait à rallier les mécontens ; on remarquait avec étonnement que, dans aucun de ses discours en faveur de la candidature de M. Greeley, il ne s’était décidé à faire l’éloge personnel de ce candidat. Il le recommandait platoniquement, par esprit de discipline, et évidemment faute de mieux.

Les républicains restés fidèles au général Grant jugèrent que le moment était venu d’entrer en scène. Ils se rassemblèrent en convention le 5 juin à Philadelphie. Leur choix était tout fait, leur programme n’avait pas varié, et il ne s’agissait pour eux que de les proclamer. Aussi la réunion eut-elle moins le caractère d’une délibération politique que d’une cérémonie officielle et d’une fête à grand orchestre, dont tous les détails, réglés d’avance, s’exécutèrent avec la plus rigoureuse discipline. La convention s’assembla dans la salle de l’Opéra, décorée pour la circonstance de drapeaux, de fleurs et de feuillages, encadrant les portraits de Washington, de Lincoln et du général Grant ; 750 délégués étaient présens, chaque état ayant envoyé à la convention deux fois autant de délégués qu’il possédait de sénateurs et de députés. En attendant l’ouverture de l’assemblée, les délégués présens à Philadelphie débattaient dans des caucus ou réunions préparatoires le choix d’un candidat à la vice-présidence. Des meetings, des discours, des processions, des parades, occupaient le reste de leur temps. Enfin l’ex-gouverneur William Claffin, du Massachusetts, président du comité exécutif national républicain, annonça l’ouverture des débats. Comme d’usage, une prière fut dite par un clergyman, membre de la convention, pour appeler sur ses travaux la bénédiction du ciel. Un président provisoire fut désigné : ce fut M. Morton Mac-Michaël, ancien maire de Philadelphie. Ensuite il fut procédé à l’élection des quatre comités réglementaires, le comité d’organisation pour choisir le bureau de l’assemblée, le comité des credentials pour se livrer à la vérification des pouvoirs des délégués, le comité des résolutions, de beaucoup le plus important, pour rédiger la plate-forme et proposer les candidats, enfin le comité des rules of orders and business pour s’occuper des questions d’ordre et d’organisation matérielle ; dans chacun de ces comités doit entrer un délégué de chaque état. Pendant que ces quatre commissions étaient à l’œuvre, les membres de la convention se mirent à discourir sur le thème obligé de l’éloge du parti républicain et du panégyrique du général Grant. Parmi les orateurs qui profitaient de l’occasion pour se produire, quelques délégués nègres des états du sud se faisaient remarquer par une véritable éloquence. Il n’y eut pas ; une seule voix dissidente. La convention n’était, comme le dit un témoin oculaire, « qu’un perpétuel hurrah pour Grant. »

Cependant le comité d’organisation rentre en séance et propose de nommer président de l’assemblée le juge Thomas Seule, un homme du sud rallié à la bonne cause, mais qui avait servi dans l’armée confédérée pendant la guerre. Celui-ci, en prenant possession du fauteuil, remercie l’assemblée « de l’insigne distinction qu’on lui accorde en le choisissant pour présider les délibérations du plus grand parti de la plus grande nation du monde, » et déclare qu’il accepte cet honneur « comme une main fraternelle tendue par les magnanimes sœurs du nord aux sœurs égarées, punies, régénérées, patriotiques, du sud. » Il conclut en affirmant que le sud demande la réélection de Grant, et que Grant y est nécessaire pour le maintien de l’ordre et de la loi. Cette harangue redondante, marquée au coin de la déclamation et de la vantardise nationales, est accueillie, comme toujours, par un enthousiasme indescriptible.

Le lendemain, la convention se réunit de nouveau. Le comité des résolutions n’a pas encore terminé sa besogne, et on attend sa rentrée en se livrant à divers délassemens républicains et patriotiques : on se remet à discourir comme la veille, on écoute de la musique. Arrive la nouvelle des élections de l’Orégon, qui ont tourné en faveur de l’opinion républicaine : c’est du terrain gagné sur l’ennemi. Cette victoire inespérée est saluée par des acclamations. Puis on examine les pouvoirs des délégués ; sur le rapport du comité spécial, on tranche le différend qui s’élève entre les deux délégations rivales du territoire de Dakotah en décidant qu’elles siégeront toutes les deux, mais qu’elles n’auront pas droit à un double vote. Pour l’Utah, où la même difficulté se présente, on repousse la délégation mormonne, on admet au contraire celle des gentils, après quoi l’assemblée, étant constituée, nomme pour les quatre années qui vont suivre le comité national-exécutif, qui en est la représentation permanente, et qui se compose d’un membre par état. Divers délégués proposent ensuite des résolutions de leur cru, qui sont renvoyées à l’examen de la commission. Enfin la candidature du général Grant est proclamée en grande pompe. C’est le général Shelby Collom, de l’Illinois, qui a l’honneur de porter la parole. « Au nom du parti républicain de l’Illinois et des États-Unis, s’écrie-t-il, au nom de la liberté, de la loyauté, de la justice et de la loi, dans les intérêts de l’égalité, du bon gouvernement, de la paix et des droits égaux de tous, conservant avec une profonde gratitude le souvenir de ses hauts faits sur le champ de bataille et de ses beaux talens d’homme d’état comme magistrat suprême de cette grande nation, je nomme président des États-Unis, pour un second terme, Ulysse Grant ! » À ces paroles, le délire ne connaît plus de bornes. Toute l’assemblée était debout ; on agitait les mouchoirs, on jetait les chapeaux en l’air ; un portrait équestre du général Grant apparut sur la scène. On fit alors l’appel des voix ; le nom de Grant obtint l’unanimité de 752 voix. La cérémonie finit par des chants ; on psalmodia en chœur la chanson du « vieux John Brown » et « marching through Georgia. » La convention tout entière entonnait les refrains, tandis qu’un délégué de Montana faisait les soli. Il y eut un peu moins d’enthousiasme pour l’élection du vice-président. Entre plusieurs candidats possibles, les plus sérieux étaient le sénateur Wilson et le vice-président sortant, M. Schuyler-Colfax. M. Wilson était proposé au choix de la convention par son président ; M. Colfax, présenté par un délégué de l’Indiana, était vivement soutenu par les hommes de l’ouest. Après deux tours de scrutin, M. Wilson fut élu par 394 voix et demie contre 325 et demie données à M. Colfax. Aussitôt les partisans de ce dernier proposèrent, en son nom, de recommencer le vote, afin que tout le monde pût s’y associer, et que cett seconde élection fut unanime, comme la première. Quant à la plate-forme de Philadelphie, elle ne différait guère de celle de Cincinnati, sinon sur la question du libre échange, ouïe programme de Cincinnati stipulait la neutralité du gouvernement. La convention de Philadelphie s’adonnait au contraire au système protectioniste, ce qui lui assurait l’appui très important des grands maîtres de forges de la Pensylvanie. Elle commençait par rappeler les services considérables rendus depuis onze ans par le parti républicain, la répression de la rébellion, l’émancipation des esclaves, l’égalité établie entre tous les citoyens, l’apaisement des désordres civils, la construction du chemin de fer du Pacifique, l’établissement d’une monnaie nationale, la répudiation de la dette repoussée avec mépris, le crédit national soutenu sous le poids des charges les plus extraordinaires, la réduction de la dette dans la proportion de 100 millions de dollars par an depuis le début de l’administration du général Grant, la réduction des taxes, les difficultés extérieures conjurées et l’honneur de la nation respecté dans le monde entier. Après avoir ainsi énuméré les mérites de l’administration de Grant, la convention déclarait : que le pays lui continuerait sa confiance, — que la liberté et l’égalité civile et politique devaient être maintenues par une législation ferme, sans distinction de race, de couleur, de croyance ni de condition, — que les amendemens à la constitution devaient être maintenus, — que tout système de népotisme et de récompense de partis était démoralisant et funeste, — qu’il ne fallait plus de concessions de terres à des corporations et monopoles, — qu’il fallait se servir des excédans de revenus à la fois pour réduire la dette et pour réduire les impôts indirects, sauf les droits sur les tabacs et les liqueurs, sauf aussi les droits de douane qui protégeaient l’industrie et le travail national, — qu’il fallait reprendre les paiemens en espèces, — que le président et le congrès faisaient leur devoir en proscrivant et en supprimant dans les états du sud les organisations insurrectionnelles et les sociétés secrètes, — que d’ailleurs le congrès ferait bien d’étendre le bénéfice des lois d’amnistie dans la mesure de la prudence, — qu’enfin il fallait respecter aussi soigneusement la constitution et les droits du gouvernement fédéral que ceux des citoyens et des états. Ajoutez à cela plusieurs résolutions consacrées d’avance et pour ainsi dire obligatoires dans tout programme électoral républicain ou démocratique, une résolution en faveur des nouveaux citoyens naturalisés, qu’il fallait protéger contre les réclamations de leurs anciens gouvernement une autre en faveur du travail, et recommandant l’étude de ses rapports avec le capital, une autre en faveur des anciens soldats de l’Union, pour qu’il leur fût donné des récompenses nationales, puis une dernière résolution, celle-là d’invention nouvelle, en faveur du droit des femmes et de leur admission aux carrières civiles. On le voit, les dissentimens de principes n’étaient pas bien profonds entre les deux partis qui se disputaient la présidence, et c’étaient les questions de personnes qui évidemment les divisaient le plus.

Ce n’est pas ainsi que l’entendaient les hommes convaincus du parti libre-échangiste et du parti démocratique ; aussi leur opposition à la convention de Cincinnati se prononçait-elle chaque jour davantage. Peu après les événemens de Philadelphie, les free-traders eurent un grand meeting à New-York sous la présidence de M. Cullen Bryant, poète et économiste distingué, et rédacteur en chef du New-York-Post. Il y avait environ 2,000 personnes présentes. Plusieurs discours très vifs furent prononcés contre la candidature de M. Horace Greeley et contre l’absence de principes et d’idées sérieuses qui régnait depuis trop longtemps dans les grands partis politiques. Le président dit que les lois d’impôts des États-Unis étaient devenues un assemblage d’abus grossiers. Le professeur Perry, attaquant à la fois Horace Greeley et le général Grant, déclara dans un langage pittoresque que les hommes sensés ne voulaient plus avoir pour symbole du pouvoir exécutif « ni une baïonnette enveloppée de fumée de cigare (on sait que le général Grant est un fumeur déterminé), ni un président occupé à arroser les choux du jardin exécutif » (par allusion aux goûts champêtres et horticoles de M. Horace Greeley). M. David Wells, un des premiers financiers des États-Unis, s’écria « qu’il était grand temps que les candidats à la présidence eussent d’autres mérites que de fendre du bois (comme le président Lincoln), de porter des chapeaux gris. (comme M. Greeley), de savoir raccommoder des vieilles culottes (comme le président Johnson, ancien garçon tailleur), ou de se griser de temps à autre ; » cette dernière méchanceté, destinée peut-être au général Grant, pouvait aussi bien s’appliquer à d’autres. Des résolutions furent votées, déclarant que, les questions politiques nées de la guerre et de l’esclavage étant vidées à jamais, « le besoin se faisait sentir d’une politique basée sur les intérêts matériels et sur les réformes pratiques, financières et civiles, » que dans le relâchement des anciens liens de partis « la convention de Cincinnati avait été considérée avec espoir comme devant réaliser ce programme, qu’elle avait elle-même proclamé ; » mais qu’ayant manqué à ses promesses elle avait désappointé tous les hommes de sens. Des pouvoirs furent enfin donnés au président du meeting pour composer un comité de dix membres chargés d’aviser aux moyens de faire prévaloir le véritable programme du parti libéral.

Quelques jours plus tard, une conférence de libres échangistes fut convoquée à New-York pour examiner s’il n’était pas possible d’unir plus étroitement toutes les opinions contraires à l’administration du général Grant en nommant un nouveau candidat sérieusement libéral. Le général Schurz, MM. Cox, Bryant et David Wells avaient signé la convocation. Cette conférence se réunit le 21 juin à Fifth-Avenue-Hôtel. Les invités étaient au nombre d’environ 200 ; il y avait à peu près une centaine de personnes réunies, sous la présidence de M. Cox, de l’Ohio. Le petit nombre des assistant était largement compensé par leur importance personnelle ; on y voyait, outre MM. Bryant et Schurz, beaucoup des hommes politiques les plus distingués des États-Unis, comme MM. Trumbull, le général Dix, David Wells, le sénateur Rice, de l’Arkansas, et bien d’autres. C’était à peu près tout l’état-major du parti libéral ; même dans ce petit cénacle, on ne parvint pas à s’entendre. Après avoir longuement discouru, beaucoup et tumultueusement déclamé pour et contre Greeley, on se sépara convaincu qu’il n’y avait plus rien à faire. Les partisans de Greeley réussirent à faire ajourner toute décision, ce qui équivalait à l’abandon de l’entreprise. En sortant de la réunion, vingt personnes déterminées se rassemblèrent en étroit conciliabule, et désignèrent comme candidats libéraux à la présidence et à la vice-présidence MM. William Groesbeck, de l’Ohio, et Fred. Olmsted, de New-York ; ils rédigèrent également, séance tenante, une plate-forme libre-échangiste. Les deux personnages désignés refusèrent au plus vite cette candidature ridicule. Cette fois les libres échangistes durent s’avouer vaincus, et ils se résignèrent soit à voter pour Greeley, soit à s’abstenir entre deux candidats également contraires à leurs doctrines.

En même temps, il se faisait des efforts sérieux pour rassembler dans les centres industriels un grand parti du travail (labour-party) en dehors des cadres des partis officiels et au-dessus de tous les programmes purement politiques. Quoique la question sociale soit beaucoup plus simple aux États-Unis que sur le continent du vieux monde, grâce à l’abondante liberté politique qui y règne et au bon sens que cette liberté répand toujours dans les masses populaires, les ouvriers des manufactures ont formé depuis longtemps en Amérique de vastes coalitions ayant pour objet, soit de soutenir les grèves, soit de faire prévaloir et décréter par la loi ce qu’ils appellent « le principe » des huit heures de travail quotidien. Tous les partis, intéressés à se ménager l’alliance des associations ouvrières, flattent plus ou moins leurs erreurs, et s’emploient, dans la mesure du possible, à réaliser pratiquement les améliorations qu’elles réclament. Aussi ne jouent-elles qu’un rôle assez effacé dans la politique générale du pays, où elles servent d’instrumens électoraux aux partis qui s’en emparent. Cette fois les républicains avaient intérêt à les mettre en mouvement pour provoquer une division de plus dans le camp de leurs adversaires. Ils ressuscitèrent pour la circonstance la candidature déjà oubliée du juge Davis, de la cour suprême, et du philanthrope Théodore Parker, désignés de longue date par la ligue des labour-reformers comme leurs candidats à la présidence des États-Unis. Sur le refus de M. Davis et de M. Parker, les labour-reformers se réunirent de nouveau à New-York, le 29 juin, pour en désigner d’autres. De grands efforts furent, faits auprès d’eux pour les décider à se rallier purement et simplement à la candidature du général Grant. Quoique la majorité penchât dans ce sens, on ne put obtenir d’elle une déclaration positive.

Ces entreprises locales, ces initiatives individuelles n’avaient pas grande chance de succès dans un pays où les choses de la politique se décident par grandes masses, et où les partis, une fois constitués, maintiennent dans leur sein une stricte discipline ; mais elles prouvaient le désordre, l’agitation d’esprit anormale où la nomination de M. Greeley par l’opposition et l’alliance surprenante du radicalisme avec la démocratie avait jeté le monde politique américain. La candidature de M. Greeley, si inattendue à l’origine et d’un succès si invraisemblable, n’en faisait pas moins des progrès lents et sûrs. La discipline politique l’emportait petit à petit sur les diverses tentatives de sécession faites dans le nouveau parti libéral par les hommes sérieux que blessait le choix de M. Greeley. Les dissidens, après de vains essais de révolte, rentraient un à un dans le sein du parti, non convertis assurément, mais résignés à obéir. Le mouvement séparé des libres échangistes avait complètement réussi celui des labour-reformers n’avait pas pu aboutir. Quant aux démocrates, d’abord pleins de répugnance pour l’alliance qui leur était offerte, ils commençaient à se laisser séduire par l’espoir d’en tirer parti. Sans doute ils se méfiaient de M. Greeley, et n’avaient aucune raison de le regarder comme un ami solide ; pourtant la reconnaissance des droits des états, l’assurance qu’aucun empiétement nouveau ne serait fait par le gouvernement fédéral, et surtout la promesse d’une amnistie générale levant les dernières incapacités politiques maintenues depuis la guerre contre quelques-uns des chefs confédérés, étaient de grands et sérieux avantages qu’il ne fallait pas dédaigner. Ils craignaient d’être dupes et de se voir reniés le lendemain de l’élection par le président qu’ils auraient concouru à élire ; cependant le meilleur moyen d’éviter cette mésaventure n’était-il pas encore de s’attacher à lui en grand nombre, de l’attirer dans leur camp, de se l’approprier par une adoption franche d’exiger de lui des gages certains, et de se servir de son nom pour rentrer au pouvoir derrière lui ? M. Greeley d’ailleurs n’épargnait rien pour se faire bien venir de ceux qui avaient été pendant longtemps ses pires ennemis. Son journal la Tribune, dont il avait ostensiblement abandonné la direction en acceptant la candidature, mais qui continuait à se rédiger sous son influence, était devenu le plus zélé du monde pour les démocrates des états du sud. Il allait jusqu’à dire que la guerre civile n’avait été qu’un malentendu déplorable, et que jamais les hommes du sud n’avaient eu sérieusement l’intention de se séparer de la patrie. Poussant jusqu’au bout son zèle de néophyte et de défenseur intéressé de ces rebelles qu’il avait jadis si violemment combattus, il essayait de justifier les sociétés secrètes des états du sud, et de démontrer que le fameux Ku-Klux-Khlan, dont les féroces attentats contre les nègres affranchis et contre les républicains des états du sud jetaient encore la terreur et la désolation dans ces provinces, n’existait plus qu’à l’état de légende, ou que du moins il s’était transformé en une association politique conservatrice d’un caractère tout pacifique. Quant aux droits des états, il les exaltait avec une ardeur d’autant plus louable qu’elle était chez lui assez nouvelle, et qu’il avait toujours passé pour un de ces esprits absolus qui veulent faire prévaloir leurs idées à tout prix, en dépit des formes légales et protectrices des droits établis. Cette brusque palinodie ne paraissait pas bien sérieuse, et jetait un jour peu favorable sur le caractère de l’homme que l’ambition politique entraînait si légèrement à de pareilles faiblesses ; mais évidemment cet homme était de ceux qu’on pouvait circonvenir et dominer par l’appât du pouvoir. Il avait plus de vanité que de convictions, plus de savoir-faire que de valeur sérieuse. Ne pouvait-on pas s’emparer de lui, se distribuer d’avance les ministères, provoquer, grâce à son élection, un mouvement d’opinion pour le prochain renouvellement du congrès, rentrer dans la place avec lui et y régner sous son nom ? C’est cette espérance que M. Greeley et ses amis encouragèrent de toutes leurs forces, sans grand souci de leur dignité ; ils réussirent si bien que lors de la réunion de la convention démocratique, convoquée quelques mois plus tôt malgré leurs efforts, la grande majorité de cette assemblée se trouvait acquise d’avance à la candidature du sage de Chappaqua.

La lutte décisive eut lieu, non dans la convention elle-même, qui chez tous les partis bien organisés n’est qu’une délégation chargée de dénombrer les suffrages et de proclamer en grande pompe les résolutions prises, mais dans les conventions préparatoires tenues dans chaque état, où se discutait réellement le choix des délégués, nommés en bloc au scrutin de liste et chargés de porter dans un sens ou dans un autre tout le poids des votes de leur état. Les conventions électorales se composent en effet de la même manière que le collège électoral qui nomme au second degré le président des États-Unis. Une majorité, même insignifiante, dans le sein de chaque état donne l’appoint de tous ses suffrages au parti qui triomphe. Partout les greeleyites et les anti-Greelty se livrèrent des combats acharnés ; presque partout une majorité faible, mais suffisante, se prononça en faveur de Greeley. Les deux conventions démocratique et libérale de l’Illinois avaient même donné l’exemple de la coalition en contractant une union solennelle et théâtrale ; les libéraux s’étaient rendus en cortège dans le sein de la convention démocratique. L’exemple avait été suivi dans le Massachusetts, l’Ohio, la Virginie, la Géorgie et le New-Jersey. Il devenait donc impossible de faire échouer Greeley à moins de voter pour Grant. Son succès n’était plus douteux dans la convention, puisqu’elle n’avait plus qu’à enregistrer les décisions de ses commettans.

L’assemblée se réunit le 9 juillet à Baltimore. De tous les états qui y étaient représentés, le petit état de Delaware, obéissant à d’anciennes et profondes convictions démocratiques, était le seul qui eût donné mission formelle à ses délégués de refuser leurs voix à M. Greeley et de réclamer jusqu’au bout la formation d’un nouveau ticket électoral dans le sens des straight-out democrats ou démocrates purs. La délégation de l’Indiana n’avait pas reçu d’instructions bien précises, car elle paraissait disposée à proposer comme démocrate pur, ou straight-out, le sénateur Hendricks, de l’Indiana ; mais celui-ci ayant accepté une autre candidature, celle de gouverneur de son état, la délégation dut renoncer à son projet, et elle se replia sur Greeley, qui fut élu de la sorte à la presque unanimité. Du reste, la convention de Baltimore sembla prendre à tâche de s’effacer derrière celle de Cincinnati en acceptant son œuvre tout entière. Elle ne siégea que juste le temps nécessaire pour dire amen à toutes les décisions des républicains libéraux ; elle adopta textuellement le programme et les résolutions de Cincinnati sans y changer un seul mot. Cette opération fut exécutée avec beaucoup d’ensemble, sinon sans quelques discussions vives. À Cincinnati, il avait fallu six tours de scrutin pour accoucher de la nomination Greeley. À Baltimore, un seul tour suffit : 686 voix contre 38 érigèrent le rédacteur en chef de la Tribune à la dignité pour lui bien peu enviable de chef du parti démocrate.

Il n’y avait plus à s’en dédire. La candidature de M. Greeley défiait maintenant tous les efforts de ses adversaires et toutes les répugnances secrètes de ses partisans involontaires. Sans doute la position du candidat était bizarre : nommé par deux grands partis, il n’en représentait sérieusement aucun. Sas antécédens et ses principes, si du moins il en avait encore, n’étaient d’accord ni avec le programme véritable des libéraux, ni avec les secrètes opinions des démocrates. Cette coalition n’était qu’une machine de guerre pour battre en brèche le général Grant. « N’importe qui pour battre Grant, » c’était le cri du jour dans l’opposition tout entière, et il faut ajouter le seul cri de guerre auquel pouvaient se rallier ses membres épars. Les états du sud se distinguaient surtout par leur zèle. Il y avait bien çà et là quelques vieux confédérés intraitables, comme le sénateur Toombs, de la Géorgie, qui injuriaient leur ancien ennemi sans se préoccuper des conséquences ; mais, la plupart des ci-devant rebelles embouchaient la trompette en son honneur. Le gouverneur Vance, de la Caroline du nord, fit lui-même un discours ardent en faveur de Greeley, qu’il félicita, peut-être avec une certaine ironie, d’être enfin devenu un bon démocrate. Dans la convention de Virginie, le gouverneur Smith avait déclaré « qu’il voterait pour juif ou gentil, chien ou démon, à la condition de battre Grant. » Un autre orateur avait avoué franchement « qu’il prenait Greeley comme on prend de la quinine dans un pays et dans un temps de fièvre. » Les sentimens des démocrates étaient visibles : ils exécraient leur candidat ; mais, avec ce bon sens politique qui n’abandonne jamais en ce pays les opinions les plus passionnées, ils sentaient qu’il n’y en avait pas d’autre possible, et ils essayaient d’en tirer parti. Ils faisaient de nécessité vertu, et, une fois leur résolution prise, ils ne songeaient plus qu’à réussir. On ne trouva pas, dans toute la convention de Baltimore, vingt signatures à mettre en bas d’une protestation contre l’élection de Greeley.

Les chances du vieux « philosophe » avaient donc beaucoup augmenté ; mais comme toujours, en évitant un premier péril, il allait se trouver en présence d’un autre. Il avait triomphé de la répugnance des démocrates ; maintenant les républicains libéraux commençaient à déserter son camp. C’était l’inévitable danger de cette candidature incertaine et amphibie. M. Greeley était condamné à faire comme ces équilibristes qui se tiennent debout sur deux chevaux lancés au galop, un pied sur chacun, mais qui peuvent tomber dans le vide, si l’un des deux fait un écart. Gagnerait-il plus d’adhésions du côté des démocrates qu’il n’en perdrait du côté des libéraux ? et, s’il retenait les libéraux sous son joug, ferait-il plus de recrues du côté des républicains qu’il ne lui manquerait de partisans du côté des démocrates ? Toute la question électorale était dans la proportion de ces gains et de ces pertes. On ne pouvait savoir à quoi s’en tenir avant les élections locales, qui devaient avoir lieu dans plusieurs états avant le vote du mois de novembre, et donner la mesure de la force des différens partis. De toutes ces épreuves préparatoires, celles qu’on attendait avec le plus d’impatience étaient celles de la Caroline du nord, de la Pensylvanie et du Maine, états où les forces des deux partis se balançaient d’habitude, et dont le vote devait fournir un indice certain des opinions dominantes dans les trois régions du sud de l’est et du centre. Quant à l’ouest, il semblait à peu près acquis au général Grant ; c’est du moins ce qui résultait du vote récent de l’Orégon, ou les républicains, battus antérieurement, venaient de reprendre l’avantage. Cette extrême importance des élections d’état tient surtout au mode de nomination des électeurs présidentiels, élus, comme on sait, par scrutin de liste, dans le sein de chaque état, en nombre égal à celui des sénateurs et des représentans. Une très légère majorité suffit pour entraîner dans un sens ou dans l’autre tous les votes de l’état. Il en résulte que la majorité numérique du vote populaire peut être en désaccord avec la majorité du collège chargé de l’élection présidentielle. Or cet arrangement était tout favorable à Grant, qui paraissait devoir l’emporter dans beaucoup d’états à une faible majorité, et défavorable à Greeley, qui se croyait à peu près sûr d’une quasi-unanimité, mais dans un petit nombre d’états seulement. Il fallait vaincre d’abord sur le terrain des élections locales, afin de vaincre plus tard dans l’élection générale.

La guerre commença donc de part et d’autre avec un véritable acharnement. D’abord les deux candidats restèrent en dehors de la mêlée. En temps d’élection, les candidats doivent abdiquer toute espèce de libre arbitre ; ils deviennent la chose des partis qui les ont nommés, et qui les font parler ou se taire à leur guise. La plupart du temps, ils se tiennent à l’écart et observent un prudent silence : leurs partisans se compromettent pour eux et leur interdisent d’ouvrir la bouche ; on ne leur permet même pas d’écrire. Quand on redoute de leur part quelque imprudence, on leur fait subir une sorte de quarantaine électorale ; on les met sous clé, ou plutôt sous la garde d’amis réservés et inflexibles, chargés d’éloigner d’eux l’encre et le papier, de ne pas laisser échapper de leurs lèvres une parole qui n’ait été mûrement méditée, de ne pas leur permettre d’entrer dans un bureau télégraphique, dans un café ou dans une salle d’auberge. Cette abstention forcée ne devait pas coûter grand’chose au général Grant, dont la taciturnité naturelle est devenue proverbiale, et touche presque à l’indifférence ; elle était plus difficile à imposer à M. Greeley, le plus bavard et le plus indiscret des hommes, et sur lequel les républicains comptaient pour commettre à leur profit quelques-unes de ses intempérances de langage habituelles. En revanche, leurs partisans se mirent en campagne d’un bout du pays à l’autre, et depuis les grandies halls des populeuses cités du nord jusqu’aux forêts de l’ouest et du sud le territoire entier retentit des noms de Grant et de Greeley, sans cesse mis en parallèle et répétés sur les tons les plus variés, depuis celui de l’insulte la plus grossière jusqu’à celui du panégyrique le plus extravagant.

Dans tout ce débordement d’éloquence populaire, trois discours principaux méritent d’être remarqués, ceux de MM. Schurz et Trumbull contre le général Grant et celui de M. Conkling contre Greeley. Le général Schurz, fidèle à l’attitude qu’il avait prise, ne fit de M. Greeley qu’un éloge fort indirect ; il avoua avec candeur que la convention de Cincinnati l’avait profondément désappointé, et avec lui tous ceux qui souhaitaient « que ses résolutions, comme ses candidats, fussent de nature à fournir une administration aussi voisine de l’idéal du bon gouvernement que la sagesse humaine le comporte. » Greeley, suivant lui, n’était que le pis-aller le meilleur pour aider à renverser Grant. Le sénateur Trumbull, à Indianapolis, développa longuement le thème accoutumé des accusations des libéraux contre le président, ses mauvaises nominations, son despotisme en Géorgie et en Louisiane, les fraudes, les vols de ses favoris, sa dureté à l’égard des gens du sud vaincus et humiliés, et il conclut en s’écriant : « Nous voulons rayer le mot de rebelles de notre vocabulaire ! » Quant à M. Conkling, il n’eut pas de peine à faire un sanglant portrait de M. Greeley, de son charlatanisme, de son inconstance, de son ignorance, de sa vanité, de sa présomption. A les entendre les uns et les autres, il aurait fallu plaindre profondément le pays, qui allait se voir réduit à choisir entre deux pareils hommes pour leur confier la première magistrature de l’état.

Pendant que les uns péroraient, les autres écrivaient, et l’on eut à côté de la campagne des discours une autre campagne moins retentissante, quoique tout aussi sérieuse, qu’on pourrait appeler la campagne des lettres. Ce fut M. Sumner qui ouvrit ce tournoi épistolaire par une longue homélie aux hommes de couleur, dont la défection de Greeley à Grant commençait à devenir inquiétante pour ceux des anciens abolitionistes qui avaient cru pouvoir les entraîner dans la coalition démocratique et les jeter dans les bras de leurs anciens maîtres à la suite de leur vieil ami. Les noirs en effet, qui longtemps s’étaient fait de Greeley une espèce d’idole, en étaient complètement désabusés depuis qu’ils lui voyaient prôner leurs ennemis, proclamer les states-rights au risque de les livrer sans défense aux hommes du sud, et justifier de son mieux les atrocités commises contre eux tous les jours par leurs persécuteurs de Ku-Klux-Khlan. Ils voyaient d’ailleurs avec inquiétude les doctrines de M. Greeley sur les droits égaux des deux races se modifier graduellement avec les circonstances, et s’accommoder complaisamment aux besoins de sa candidature. La Tribune, autrefois si ardente à les défendre, n’en était-elle pas venue à recommander à leur égard ce qu’elle appelait « la politique de séparation, » c’est-à-dire l’égalité virtuelle des deux races placées sous deux législations différentes, et exerçant isolément les mêmes droits comme deux nations différentes ? Ainsi, suivant la Tribune, il aurait fallu pour les hommes de couleur des écoles, des chemins de fer, des auberges et probablement des magistrats spéciaux, sinon même un gouvernement spécial élu par eux seuls. Cette absurde théorie, qui n’était que l’organisation de la guerre sociale ou l’oppression des esclaves affranchis par leurs anciens maîtres, pouvait flatter les passions des hommes du sud, mais devait inspirer une invincible défiance aux « chers amis » de M. Greeley et de M. le sénateur Sumner. Les noirs il faut le dire, montraient partout un instinct sur de leur véritable intérêt ; ils résistaient pour la plupart aux vieilles influences qui cherchaient à les exploiter. Leurs clubs et leurs union-leagues, organisées dans tout le sud avec une stricte discipline, se donnaient le mot d’ordre de voter pour le général Grant ; il devenait évident que M. Greeley ne réussirait pas à former cette étrange coalition des anciens esclaves avec leurs anciens maîtres, qui était le seul avantage de sa candidature, et sur laquelle les conventions de Cincinnati et de Baltimore avaient si hardiment spéculé.

C’est pour arrêter cette défection inquiétante et pour rallier les bataillons serrés des nègres du sud que M. Sumner descendit dans l’arène. Il publia un très éloquent manifeste en faveur de M. Greeley ; mais, comme dans ses discours au sénat, l’exagération de ses attaques contre le général Grant affaiblissait l’autorité de sa parole. Il faisait une comparaison flamboyante entre l’intègre Greeley, né pauvre, fils de ses œuvres, vrai magistrat d’une démocratie, et l’ancien officier de l’armée fédérale, l’aristocrate Ulysse Grant, élevé à West-Point aux frais de l’état. Il faisait l’énumération solennelle des crimes commis par le président contre les noirs, et après l’avoir convaincu de tiédeur pour la race africaine, il repoussait au nom de la convention de Cincinnati l’accusation d’avoir fait le jeu des démocrates. « Comment, s’écriait-il, seraient-ce des démocrates, les hommes qui se sont rassemblés au chant d’Old John Brown, his soul is marching on ? » Ce n’étaient pas, ajoutait-il, les libéraux de Cincinnati, c’était l’ancien parti républicain qui était corrompu et dégénéré. Quant à lui, il ne voulait plus « s’attacher à la forme quand l’esprit n’y était plus, » et il restait fidèle aux paroles qu’il avait prononcées longtemps auparavant, aux époques les plus troublées de la guerre civile : « ne faisons rien par haine, rien par vengeance ! »

C’étaient là de généreuses paroles mêlées à de violentes diatribes ; mais toutes ces raisons sentimentales ne prouvaient pas qu’en abandonnant le général Grant, pour se jeter aveuglément dans l’aventure où l’on voulait les entraîner, les affranchis ne se missent pas eux-mêmes la corde au cou. C’est ce que deux abolitionistes convaincus et non moins populaires que M. Sumner, MM. Gerrit Smith et Lloyd Garrison, répondirent avec beaucoup de bon sens à leurs anciens compagnons d’armes. M. Garrison, qui avait dévoué toute sa vie à la destruction de l’esclavage, avait au moins autant de droits à la confiance des affranchis que l’écrivain bavard et intempérant de la Tribune, pour qui la cause de l’abolition de l’esclavage n’avait-guère été qu’une thèse littéraire et un moyen de popularité. Il le lui dit avec une rude franchise, et déclara que l’alliance des libéraux, républicains avec les démocrates n’était qu’une « monstrueuse imposture. » Il alla jusqu’à traiter Greeley d’homme politique imbécile, sans principes et sans conscience. M. Blaine, speaker de la chambre des représentans, écrivit également à la lettre de M. Sumner une réponse qui eut un grand retentissement. Il lui rappela l’attaque brutale dont il avait été victime dans le congrès de la part d’un homme du sud ; il lui représenta avec beaucoup de sagesse que l’élection de Greeley aurait pour résultat de donner la majorité du congrès aux démocrates, ce qui obligerait le nouveau président à les faire entrer dans son ministère et à se laisser diriger par eux, quelles que fussent d’ailleurs ses bonnes intentions personnelles. Il lui reprocha surtout de se déclarer, avec M. Greeley, contre l’indispensable intervention du gouvernement fédéral dans les états du sud. Qu’était-ce à dire en effet, sinon que le congrès cesserait de protéger les affranchis et de veiller par des lois nouvelles à l’exécution des derniers amendemens à la constitution fédérale ? Il ne suffisait pas qu’une constitution fût écrite sur le papier ; il fallait aussi qu’elle fût appliquée, grâce à la législation intelligente du congrès et à la vigilance du gouvernement. C’était ce que faisait le général Grant en gouvernant d’accord avec le parti républicain. M. Greeley ne pouvait faire la même chose, puisqu’il devait gouverner en s’appuyant sur les démocrates. Il fallait considérer non pas seulement les hommes, mais la cause que l’on voulait servir. Dans tous les cas, il était périlleux de rendre aux gouvernemens locaux des droits illimités dont l’anarchie serait la conséquence dans la plupart des états du sud.

Ces argumens étaient sans réplique, et M. Sumner ne riposta que faiblement. N’était-ce pas en effet un démocrate, un copperhead, presque un rebelle, M. Horace Seymour, le compétiteur malheureux du général Grant aux élections précédentes, qui était déjà désigné pour remplir le poste de secrétaire d’état dans le futur cabinet du président Greeley ? D’ailleurs, comme le disait le général Dix, l’homme qui au moment de la sécession était d’avis, comme beaucoup d’abolitionistes, de « laisser les états du sud se retirer en paix, » pouvait-il briguer sans rougir la présidence de cette union fédérale qu’il avait sacrifiée de si bon cœur ? L’intervention de l’orateur nègre Fred. Douglass, pourtant l’ami personnel de M. Sumner, trancha la question du vote des noirs en faveur du général Grant. « Nous tenons, dit M. Douglass à ses frères avec beaucoup de sens, nous tenons la balance du pouvoir dans la république américaine. Or M. Greeley voulait abandonner l’Union ; s’il n’avait dépendu que de lui, le gouvernement confédéré existerait encore, et nous serions encore en esclavage. Le sénateur Sumner peut se tromper lui-même, mais il ne peut nous tromper. » Enfin M. Wendell Phillips, qui avait été le pire adversaire de Grant en 1868, conclut le débat en se déclarant cette fois en sa faveur. Il avait, disait-il, prévu les défauts de l’administration du général ; le parti républicain n’avait pas voulu écouter ses avis. Sans doute, ces défauts étaient grands, mais il ne fallait pas non plus les exagérer, ni oublier l’intérêt politique supérieur qui ordonnait de les supporter avec patience. Il ne fallait pas commettre la faute irréparable de s’associer aux copperheads, qui seuls aujourd’hui pouvaient soutenir Greeley ; quant aux war-democrats, qui avaient fait la guerre pour le maintien de l’Union, ce choix ne pouvait leur convenir. Le général Grant, malgré tous ses torts, avait loyalement exécuté les lois du congrès. Greeley au contraire n’était qu’un homme « sans principes et sans courage, » qui, sitôt parvenu à l’objet de son ambition, se laisserait entourer et dominer par les rebelles. On reverrait alors Jefferson Davis siéger dans le sénat des États-Unis, et les spéculateurs du parti démocrate, qui avaient encore plein leurs portefeuilles de bons confédérés, profiteraient de cette occasion pour les faire reconnaître ou rembourser par le gouvernement fédéral, au grand détriment des finances nationales et du crédit public.

Ces jugemens étaient la vérité même, et ils avaient d’autant plus d’autorité qu’ils venaient d’un homme sans ambition personnelle, connu d’ailleurs par son antipathie pour le général Grant. Malgré leurs efforts pour entretenir l’illusion qui leur servait d’excuse, des défectionnaires imprudens du parti républicain glissaient de plus en plus dans le camp démocratique, et devaient finir par y être noyés. La force des choses les entraînait de ce côté, malgré leurs protestations calculées ou sincères, et, s’ils réussissaient au gré de leurs espérances, ils étaient condamnés d’avance à devenir le jouet du courant qui les aurait portés.

Cependant ils inspiraient encore une défiance extrême à leurs nouveaux alliés. Une fraction assez importante du parti démocrate, s’intitulant les straight-out democrats ou démocrates purs, se refusait à suivre M. Greeley, et s’obstinait à espérer qu’elle pourrait lui donner un rival sérieux. Les purs démocrates avaient annoncé, dès avant Baltimore, l’intention de sécéder, si M. Greeley était nommé par leurs frères. A l’exemple des républicains de Cincinnati, ils voulaient tenir leur convention pour protester contre l’abandon de leurs anciennes doctrines et contre l’abaissement de leur parti. Cette entreprise était naturellement encouragée et secondée avec ardeur par les républicains restés fidèles au général Grant, qui ne pouvaient que gagner à ces divisions. Du reste, également contraires aux deux candidats, les straight-out democrats ou les Bourbons, comme on les appelait encore, étaient en butte aux calomnies les plus diverses ; on les accusait tour à tour d’être à la solde de Grant ou à la solde de Greeley, soit pour affaiblir le gros du parti démocrate, soit pour grouper autour d’une candidature plus ou moins fictive ceux des démocrates à qui leur patriotisme et leur bon sens faisait encore préférer le général Grant. Cette double accusation était également fausse ; les straight-outs, comme l’indiquait leur nom, n’avaient d’autre tort que de marcher droit devant eux ; c’était une minorité honorable et obstinée qui s’acharnait, malgré sa faiblesse, à repousser un choix qu’elle regardait comme déshonnête et un compromis qui lui semblait honteux. Les straight-outs eussent sans doute été admirés, s’ils avaient été les plus forts ; mais, comme ils étaient les plus faibles, ils ne méritaient aucune indulgence, et l’on ne voyait en eux que des intrigans ou des fous.

Leur convention se réunit à Louisville le 3 septembre ; elle comprenait environ 500 délégués représentant vingt-cinq états. La Nouvelle-Angleterre était absente, ainsi que les états du Pacifique. Le colonel Blanton Duncan, un des premiers organisateurs de la convention de Cincinnati, ouvrit la session par un discours accusant M. Greeley et la convention de Baltimore « d’une odieuse trahison politique, » et déclarant que le vrai parti démocratique était dans le sein de la convention de Louisville. M. Levi S. Chatfield, nommé président temporaire, parla dans le même sens, protestant avec une égale énergie, au nom des principes démocratiques, contre les républicains et contre la candidature de Greeley. On tomba d’accord que, la convention de Baltimore ayant eu la faiblesse de nommer « un radical impénitent, » ses résolutions étaient nulles. M. James Lyons, de la Virginie, le même qui sept ans plus tôt s’était porté caution pour Jefferson Davis, fut nommé président, et exposa à la convention la tâche qu’elle avait à remplir, et qui consistait, suivant lui, à « battre une coalition impie. » Le nom du candidat qu’on voulait opposer à Greeley était déjà dans toutes les bouches : c’était celui de M. O’Connor, célèbre avocat de New-York, l’un des hommes les plus respectables et les plus importans du parti démocrate ; mais M. O’Connor, prévoyant cette candidature et ne se souciant pas d’entrer dans la vie publique, avait écrit d’avance à la convention pour refuser l’honneur qu’on voulait lui faire, tout en l’encourageant dans son entreprise et en résumant lui-même les principes qui lui semblaient devoir servir de base au programme de Louisville. Malgré ce refus, accueilli. par des regrets unanimes, M. O’Connor fut nommé candidat par acclamation. L’appel des voix lui donna 600 suffrages contre quatre, donnés à M. Pendleton, de l’Ohio, l’ancien candidat des démocrates à la vice-présidence dans l’élection de 1854. John Quincy Adams, le fils du négociateur de Genève, fut nommé vice-président, et se hâta d’accepter.

Quant à la plate-forme, elle fut empruntée presque tout entière à la lettre de M. O’Connor, adoptée sans discussion par le comité des résolutions comme l’expression parfaite de la règle et de la doctrine du parti. Cette lettre contenait en effet toute la quintessence des pures idées démocratiques, poussées jusqu’à cet excès qui avait rendu la rébellion possible et la révolution nécessaire. Dans ce document, remarquable à plus d’un titre, le respect des states-rights allait jusqu’à l’anarchie, le goût de la décentralisation et de l’affaiblissement du pouvoir central jusqu’à refuser au gouvernement fédéral les organes les plus nécessaires à la vie nationale. Ainsi M. O’Connor et la convention de Louisville à son exemple ne voulaient pas reconnaître à l’Union, ni même aux états qui la composent, le pouvoir de contracter des emprunts. Suivant eux, les droits et les attributions de l’autorité fédérale devaient être bornés aux relations extérieures avec les autres puissances et aux relations intérieures des états entre eux. C’étaient là de pures théories, des idées spéculatives fort respectables dans les livres et bonnes à professer platoniquement pour les dévots de l’école de Jefferson, mais qui ne pouvaient convenir à un parti pratique, désireux d’exercer sur l’opinion publique une sérieuse influence. Du reste, la convention de Louisville semblait n’avoir pas d’autre désir que d’émettre une protestation morale et de mettre sa conscience en repos. Elle proclamait elle-même que « les principes devaient être préférés au pouvoir, et qu’elle acceptait volontiers une éternelle minorité sous la bannière de ses principes, plutôt qu’une majorité toute-puissante et inébranlable achetée au prix de l’abandon des principes. »

Cependant M. O’Connor, qui sans doute n’avait pas grande envie de s’exposer à un échec certain, persistait, malgré de nouvelles démarches, à refuser toute candidature. Après de longs débats, et dans l’impossibilité de trouver un autre candidat, on décida de nouveau qu’on le nommerait malgré lui. C’était ce que les démocrates de Baltimore, craignant l’influence du nom de M. O’Connor, voulaient à tout prix empêcher : eux-mêmes portèrent M. O’Connor sur leurs listes de candidatures pour le poste de gouverneur de l’état de New-York, espérant ainsi le détourner plus sûrement du coup de tête de Louisville. Une députation qui lui fut adressée le trouva inflexible dans son refus ; il y joignit, il est vrai, une lettre des plus vives contre Greeley et contre Grant, surtout contre le premier ; mais, en refusant son nom à la convention de Louisville, il la condamnait à un avortement misérable. Le président de la députation, M. Moreau, eut beau lui déclarer qu’on voterait néanmoins pour lui, une telle résolution ne pouvait plus être sérieuse, et la convention de Louisville ne pouvait que rentrer dans le néant. Elle n’avait eu d’autre résultat que de décider à l’abstention ou de ramener au général Grant un certain nombre de démocrates sérieux qui ne voulaient à aucun prix s’humilier pour réussir. Cette défection du camp démocratique avait mal tourné pour ses auteurs ; mais elle était au moins aussi nombreuse que celle des républicains libéraux, et elle devait compenser largement les pertes que le parti républicain avait faites dans ses propres rangs. S’il était vrai, comme le disait M. Greeley, que la campagne des straight-outs n’eût été qu’une manœuvre en faveur du général Grant, elle avait alors pleinement réussi.

D’ailleurs les républicains travaillaient avec ardeur à grouper autour d’eux tous les anciens défenseurs de l’Union, sans acception d’opinions théoriques, et ils ne négligeaient aucune des influences qui pouvaient agir en leur faveur. C’est ainsi qu’ils convoquèrent vers le milieu de septembre une convention de soldats et de marins à Pittsburg, Ces assemblées de soldats et de marins, qui sont depuis la guerre une des plus curieuses institutions politiques des États-Unis, fournissent et fourniront longtemps encore une force considérable aux républicains modérés. Elles ne sont point seulement les auxiliaires personnels de l’ancien commandant en chef des armées fédérales, dont le nom a gardé un grand prestige sur ses anciens compagnons d’armes ; elles sont surtout le point de ralliement naturel de tous les amis dévoués de l’Union fédérale, accourus à sa défense de tous les coins de l’horizon politique et le foyer le plus pur de ce patriotisme élevé, dégagé de tout esprit de parti, auquel les états du nord ont dû leur victoire. 13,500 officiers et soldats de l’ancienne armée fédérale se rassemblèrent pour acclamer la candidature du général Grant. Le général Hawley, président temporaire de la convention, lui présenta un registre contenant les noms de 50,000 soldats résolus à soutenir le général Grant. On décida d’enthousiasme de nommer tout le ticket républicain dans tous les états, sans y rien retrancher ni modifier, down to the lowest man.

À cette nouvelle, M. Greeley entra dans une grande colère. Il protesta bruyamment contre le titre même que la convention ne rougissait pas de prendre pour intéresser le patriotisme au succès d’un parti. Il accusa les « soldats et marins » de Pittsburg d’abuser du nom de soldats pour s’assembler dans un intérêt politique, et de vouloir ranimer les inimitiés engendrées par la guerre. Le général Burnside à son tour protesta contre ces accusations. Le général Slocum, chaud partisan de Greeley, répliqua au général Burnside en déniant aux anciens soldats le droit de s’assembler à part, de manifester leurs opinions à part, et de s’isoler dans la nation comme un état dans l’état. On évoqua le fantôme de la servitude militaire et de la domination prétorienne. Or, si l’on se rappelle l’admirable spectacle donné par l’armée américaine à la fin de la guerre, il n’est pas à craindre qu’elle s’isole jamais de la nation et qu’elle y exerce jamais une puissance anormale. Cette armée de vétérans, aguerris par quatre ans de luttes incessantes, se dispersa en un clin d’œil sitôt qu’elle fut rendue à la vie civile, et rentra sans effort dans le sein de la nation, dont elle n’avait jamais été moralement séparée. A vrai dire, il n’y a plus aujourd’hui d’armée américaine, il n’y a qu’une simple association de souvenirs et de patriotisme entre ceux qui la composaient autrefois. Si c’est une puissance politique, ce n’est point une conspiration militaire, et elle existe au même titre que tant d’autres associations électorales beaucoup moins respectables, dont personne en ce pays ne conteste les droits. Il est parfaitement naturel et légitime que les citoyens qui ont versé leur sang pour l’unité nationale tiennent à conserver le fruit de leurs victoires, et persistent à défendre l’Union dans la mêlée électorale comme ils l’ont défendue jadis sur les champs de bataille. S’ils veillent avec un soin jaloux au maintien de l’administration républicaine, c’est qu’ils la considèrent avec raison comme associée au maintien de l’Union et comme indispensable à la paix publique. Intrigue pour intrigue, celle des anciens soldats et marins de Pittsburg valait bien celle des libres échangistes de Cincinnati ou celle des démocrates de Baltimore. D’ailleurs M. Greeley et ses amis n’étaient pas eux-mêmes bien convaincus des dangers de ces assemblées militaires pour la liberté républicaine, car ils essayèrent d’opposer à la convention de Pittsburg une autre convention de soldats et de marins attachés au parti libéral. Seulement cette réunion, tenue à Harrisburg, fut bien loin d’avoir l’éclat de la première ; il n’y parut qu’un assez petit nombre d’officiers marquans et d’hommes considérables dans l’armée fédérale. Elle ne servit qu’à faire voir l’impopularité du nouveau parti et de son candidat auprès de la classe d’hommes la plus disposée à élever la question nationale au-dessus de tous les intérêts secondaires et de toutes les ambitions des partis.

Ainsi, malgré la défection de quelques-uns de ses chefs les plus éminens, le parti républicain se raffermissait de jour en jour. Les polémiques mêmes de ses nouveaux adversaires avaient servi à remettre les choses et les idées à leur place en montrant ce qu’il y avait d’artificiel et de téméraire dans leur coalition avec les démocrates. Malgré leurs progammes séduisans et leurs définitions subtiles, ils n’étaient pas parvenus à émouvoir sérieusement la masse du parti républicain, et ils allaient faire, volontairement ou non, la besogne des démocrates. Il n’y avait plus d’équivoque possible entre les deux partis ; quelques hommes avaient changé de place, mais les intérêts et les doctrines étaient restées les mêmes. Sauf quelques différences plus apparentes que réelles, la lutte allait se reproduire dans les mêmes conditions qu’aux trois élections précédentes, lors des victoires de Lincoln contre Buchanan, de Lincoln contre Mac-Clellan, de Grant lui-même contre Seymour, et le résultat devait probablement être le même. A moins d’une révolution de l’opinion publique que rien n’annonçait encore, le parti républicain devait résister sans peine au retour offensif que son ancien adversaire essayait sous un nouveau nom.


III

Cependant la réélection du général Grant commençait à sembler douteuse. Un habile mélange de calomnies grossières et de reproches fondés avait noirci son caractère et compromis son ancienne popularité. De tous ces reproches, vrais ou faux, ceux qui lui nuisaient le plus s’adressaient beaucoup moins à sa politique générale qu’à son administration personnelle. Si ses adversaires ne s’en étaient pris qu’à ses prétendus abus de pouvoir à l’égard des états du sud, à sa sévérité pour les anciens rebelles et à la tiédeur de ses sentimens pour les nègres, on ne les aurait peut-être guère écoutés ; mais les accusations de népotisme, de gaspillage, de négligence ou même de corruption, trouvaient bien plus prompte créance dans un pays où, il faut bien le dire, les hommes publics n’ont pas toujours l’habitude de donner l’exemple d’un désintéressement sévère.

Pourtant une réflexion se présentait à tous les esprits sensés, même à ceux qui s’exagéraient le plus les torts du général Grant : c’est qu’en nommant à sa place M. Greeley il n’y avait point à gagner au change. De quoi se plaignait-on en effet ? De ce que l’administration fût négligente et corrompue ? — Elle devait l’être bien davantage sous la présidence de M. Greeley. On sait qu’aux États-Unis plus qu’en aucun autre pays du monde chaque élection présidentielle met en mouvement une foule d’ambitions et de cupidités que le nouveau titulaire doit pourvoir, à peine de mécontenter ses amis et de manquer aux devoirs de la reconnaissance envers le parti qui l’a élu. Tout pouvoir nouveau traîne à sa suite une horde de spéculateurs et d’aspirans fonctionnaires qui se jette à la curée, et qu’il faut satisfaire à tout prix. On appelait bien M. Greeley le « philosophe » et le « sage, » mais son caractère était loin de donner, sous ce rapport, de plus grandes garanties que celui du général Grant. Il était notoire qu’il traînait derrière lui, intéressés à son succès et attachés à sa fortune, une foule bien plus grande d’intrigans et de spéculateurs que tout autre candidat possible à la présidence. Dans son désir immodéré d’être élu président, il s’était montré aussi coulant sur les questions d’intérêt que sur les questions de principes, et tout en déclamant contre les désordres de l’administration rivale, contre les maximes du président Jackson et contre le favoritisme de la Maison-Blanche, il avait fait comme tous les candidats de hasard, il avait prodigué les promesses pour se faire des partisans. D’ailleurs, pour qui connaissait sa nature exubérante, légère, vantarde et aventureuse, son excentricité paradoxale, ses intimes liaisons avec la bohème financière, il était difficile de se le figurer comme le réformateur des abus administratifs et le régénérateur des mœurs publiques. Là où la ferme volonté, le caractère loyal et l’esprit d’ordre du général Grant s’étaient trouvés en faute, il n’était guère possible d’espérer rien de mieux d’un homme de lettres personnellement honnête, mais capricieux et intempérant, sans autorité, sans esprit de conduite, et livré à toutes les influences par les fantaisies d’une imagination facile à séduire. Si ses talens de journaliste et d’orateur populaire étaient suffisamment démontrés, sa capacité administrative était encore inconnue, et il y avait lieu de craindre que ce changement de personnes ne fût en définitive plus funeste qu’utile au bon ordre financier et à la réforme civile.

La comparaison était encore plus désavantageuse pour M. Greeley au point de vue politique. Assurément le gouvernement du général Grant était en butte à toutes les attaques auxquelles est sujette une administration qui a longtemps conservé le pouvoir ; tout ce qui avait pu arriver de fâcheux sous sa présidence était et devait être imputé par l’opinion publique à ses fautes. M. Greeley au contraire, n’étant responsable de rien, pouvait promettre monts et merveilles, quitte à ne pas tenir ce qu’il aurait promis ; mais les hommes réfléchis et de bon sens se demandaient ce qu’on aurait à gagner au change. En somme, le général Grant avait eu, au dedans comme au dehors, une politique conciliante et ferme ; il avait apaisé les états du sud ; il venait de régler, au grand avantage des États-Unis, le long procès engagé depuis six ans avec l’Angleterre pour les déprédations des pirates confédérés. Pouvait-on mieux attendre du politique hasardeux qui venait de se jeter avec tant d’ardeur et de sans-façon dans une coalition qui l’obligeait a renoncer à ses opinions antérieures et à s’entourer presque uniquement de ses anciens, adversaires ? Dans le sud au moins tout pouvait être remis en question par le succès de Greeley, appuyé sur les blancs esclavagistes, et se faisant leur émancipateur à l’égard des lois fédérales avec aussi peu de ménagemens, de prudence et de mesure qu’il avait prêché autrefois l’émancipation des noirs. S’il était nommé président, les anciens rebelles devaient forcément dominer dans son entourage ; ils croiraient le moment venu de prendre leur revanche, et, sans pouvoir assurément recommencer la guerre, ils entraîneraient l’esprit léger du président dans de folles entreprises législatives, où, sous le prétexte des libertés locales, la liberté des affranchis recevrait de sérieuses atteintes. Quand même il n’en serait rien, et que le parti républicain dût garder la majorité du congrès, les hommes du sud, exaltés par le succès de Greeley, feraient sonner très haut leur victoire. Ils annonceraient des projets de revanche et alarmeraient les hommes de couleur, qui se mettraient sur la défensive : la guerre de races pouvait recommencer dans les états du sud. Sans doute M. Greeley dénonçait avec raison les carpet-baggers, ces aventuriers sans sou ni maille qui venaient des états du nord s’emparer des états du sud comme d’un pays conquis, et s’élevaient par le vote des noirs jusqu’aux premières magistratures du pays ; mais, pour chasser les carpet-baggers, fallait-il encourager, comme il ne craignait pas de le faire, les sociétés secrètes connues sous le nom de Ku-Klux-Khlan, et rendre toute liberté d’action à ces affiliations de brigands qui, sous prétexte de politique, massacraient et rançonnaient les hommes de couleur[4] ? Tant que les hommes du sud n’auront pas entièrement accepté les changemens accomplis et reconnu hautement l’égalité des deux races, tant qu’on les entendra dénoncer l’abomination du suffrage des noirs, et réclamer l’application de la subversive doctrine des states-rights, la politique adoptée aujourd’hui par M. Greeley sera souverainement dangereuse. Rien ne figure mieux dans une proclamation ou dans un discours que le cri de guerre qu’il emploie pour entraîner à sa suite ses anciens ennemis : « suffrage universel et amnistie universelle ; » mais ses nouveaux alliés n’ont adopté que la moitié de ce programme, et ils ne réclament l’amnistie universelle que dans l’espoir de détruire le suffrage universel, c’est-à-dire l’égalité des races. Peut-être le général Grant n’a-t-il rien d’un homme de génie ; peut-être sa conquête politique des états du sud mérite-t-elle le reproche qui fut adressé jadis à sa conquête militaire : elle est lente et laborieuse. Dans tous les cas, elle est prudente et sûre ; entre les mains de ce nouveau Fabius, la paix publique se consolide graduellement, tandis qu’elle serait compromise par la politique aventureuse et impatiente que M. Greeley représente.

Quant aux affaires diplomatiques, l’administration du général Grant, qu’elle eût été habile ou malhabile, venait certainement de remporter sur l’Angleterre un succès signalé. Malgré l’imprudence ou la mollesse dont ses adversaires l’avaient accusée tour à tour, elle venait de régler au profit des États-Unis deux différends graves, qui avaient longtemps inquiété l’opinion publique. Peut-être avait-elle montré trop d’exigence en réclamant à l’Angleterre, outre l’indemnité due pour les brigandages commis par le corsaire confédéré l’Alabama, des dommages-intérêts indirects pour le tort causé par ces brigandages au commerce américain, obligé de restreindre ses affaires ou de s’abriter sous pavillon étranger. Ces réclamations excessives étaient une concession mal entendue à l’arrogance nationale, car elles ne pouvaient être prises au sérieux ni par l’Angleterre ni par les arbitres que les deux nations s’étaient donnés. Il est probable qu’en poussant les choses à ce point extrême, l’administration du général Grant s’était moins inspirée du véritable intérêt du pays que de son propre intérêt électoral, et qu’elle avait sacrifié quelque peu à cette popularité banale qu’on obtient toujours dans la grande république en menaçant les monarchies du vieux monde. L’Angleterre en effet s’était refusée à satisfaire d’aussi exorbitantes prétentions et à soumettre aux arbitres siégeant à Genève des questions que le droit international ne permettait même pas de leur poser. Elle avait offert au cabinet de Washington, en place des satisfactions demandées, la garantie d’un traité additionnel conclu sur la base d’une neutralité mutuelle et d’un renoncement anticipé à tous dommages-intérêts provenant de causes indirectes, tant de la part de l’Angleterre que de la part des États-Unis. Le gouvernement américain, sentant qu’il s’était trop avancé, mais n’osant céder dans une question d’amour-propre qui devenait aussi pour lui une question électorale, avait insisté pour que les dommages indirects fussent soumis à l’appréciation des arbitres de Genève, tout en stipulant que pareille chose ne pourrait plus se faire à l’avenir. Malgré les justes protestations du cabinet de Londres, le général Grant avait persisté dans sa demande, et après plusieurs essais infructueux de conciliation le traité en vertu duquel se faisait l’arbitrage aurait été inévitablement rompu, si les arbitres eux-mêmes, évoquant volontairement l’affaire, n’avaient tiré les deux gouvernemens d’embarras en déclarant qu’ils se prononceraient contre les dommages indirects, si cette question leur était soumise. La diplomatie du général Grant n’était donc pas irréprochable, et elle méritait quelques-unes des critiques que lui faisaient ses adversaires en l’accusant à la fois d’imprudence et de faiblesse. Imprudente, elle l’avait été en soulevant un incident qui devait tout entraver, en essayant d’imposer au gouvernement britannique des prétentions déraisonnables et inacceptables ; faible, elle était forcée de l’être pour éviter les conséquences de cette première faute en se contentant d’une satisfaction de forme pour mieux céder sur le fond des choses. Il n’en était pas moins vrai que le règlement des indemnités à la somme de 75 millions était une importante victoire pour la politique américaine. Malgré les fautes de détail qui avaient pu être commises, ce grand résultat avait été obtenu par l’administration du général Grant, et l’opinion publique, qui ordinairement ignore les causes et ne juge que les résultats, n’avait pas lieu d’en être mécontente.

Cependant telle est en ce pays l’insatiable exigence de l’opinion publique à l’égard des nations européennes, que le succès obtenu à Genève par la diplomatie du général Grant parut presque insuffisant. Les uns cherchèrent à en tirer parti en faveur du candidat républicain, et présentèrent ce résultat comme une preuve nouvelle de sa supériorité politique ; les autres au contraire s’en plaignirent comme d’un échec grave, d’une défaite pitoyable et ignominieuse pour la grande république. La véritable opinion du pays, sans adopter aucun de ces jugemens excessifs, inclinait plutôt vers le dernier. Bien loin de ressembler à de l’orgueil satisfait, l’impression générale était que l’arbitrage avait tourné au détriment des États-Unis. Il en fut de même pour la décision rendue quelque temps après par l’empereur d’Allemagne au sujet des frontières maritimes des possessions britanniques sur la côte occidentale de l’Amérique. Quoique l’empereur eût donné raison aux prétentions des États-Unis, et leur eût attribué l’entière possession de l’île San-Juan, occupée conjointement depuis 1859 par les deux puissances, l’opinion publique américaine ne daigna pas considérer cette décision comme un succès ; suivant son usage, elle ne vit dans le triomphe des prétentions nationales qu’un acte de justice inévitable dont il n’était pas besoin de savoir gré au gouvernement qui les avait fait prévaloir.

C’était sur d’autres moyens que les partis comptaient pour réchauffer l’enthousiasme populaire. Dès le début de la campagne électorale, la polémique avait pris ce caractère tout personnel qu’affectent toujours en Amérique les compétitions présidentielles. Chacun des deux partis n’était occupé que de vanter son candidat et de décrier celui de ses adversaires. Les journaux étaient pleins de petits récits plus ou moins piquans sur M. Horace Greeley ou sur le général Grant, et destinés, suivant l’occasion, à les rendre populaires ou à les rendre odieux. Tantôt c’était une députation de quelques centaines d’amis qui était allée rendre visite au philosophe de Chappaqua dans sa retraite champêtre. On décrivait la personne du « vieux héros, » avec sa vigoureuse stature, sa toilette négligée, son large chapeau blanc rejeté derrière la tête, ses lunettes d’or brillant au soleil, sa démarche rapide et saccadée. On avait mangé du homard sous les arbres verts, à une table servie par des domestiques noirs, et couverte entièrement des produits de la ferme. Tantôt c’étaient des historiettes de l’enfance du général Grant : comment il avait dompté un cheval rétif qu’un entrepreneur de cirque ambulant défiait qui que ce fût de monter, — Comment, à l’âge de douze ans, il avait sauvé la vie à deux dames, — comment un phrénologue lui avait prédit qu’il serait président des États-Unis. On appelait M. Greeley « notre second Franklin, » le général Grant « notre nouveau Washington. » « Grant était ivre tel jour, écrivait la Tribune, journal de M. Greeley, vingt personnes l’ont vu. — Greeley est un escroc, répliquait le Times, journal républicain, cent personnes peuvent l’attester. » Toutes ces grossièretés calomnieuses inspiraient au général Butler, lui-même accoutumé de longue date à recevoir de pareils horions, la réflexion suivante : « si la presse des deux partis ne ment pas, il faut croire que politiciens et candidats sont sortis tout exprès des galères. »

M. Greeley surtout s’était jeté dans la mêlée avec une ardeur inconcevable. Malgré l’avis contraire de ses amis, qui craignaient ses imprudences, il avait voulu payer de sa personne et entreprendre lui-même une de ces grandes tournées oratoires qui sont aux États-Unis la dernière ressource des candidats en détresse. Suivant l’expression consacrée, il prit le stump et parcourut successivement les états du nord et les états de lf ouest, courant de ville en ville, prononçant vingt discours dans chaque journée, parlant dans les clubs, parlant dans les meetings populaires, haranguant la foule de son balcon, parlant encore aux stations de chemins de fer pendant l’arrêt des trains, subissant partout l’éternel supplice des ovations, des députations, des illuminations, des processions solennelles et du formidable shake-hands avec tout le genre humain. Il subit cette épreuve avec une rare vaillance, et il mérita presque la qualification de héros que lui donnaient les journaux amis de sa candidature. Le récit de ses pérégrinations, répété par toute la presse, amusa l’Amérique entière. On le décrivait partant seul de New-York, avec son gilet débraillé, son éternel chapeau blanc, et son sac de nuit noir, « vieux serviteur honoré par un long usage. » A chaque station, des curieux ou des admirateurs faisaient foule autour de lui. On le cherchait de voiture en voiture, on criait « où est Greeley ? » on le traînait sur la plate-forme du car, et on le faisait parler de gré ou de force. Lui de se défendre et de s’excuser de son mieux ou de s’exécuter de bonne grâce, quand il ne parvenait pas à s’excuser, heureux quand le sifflet de la locomotive venait l’interrompre dans son exorde et le dispenser d’une péroraison. Parfois il allait se rasseoir, et la foule défilait alors dans la voiture pour lui serrer la main. Puis c’étaient les réceptions pompeuses, les bandes de musiciens venues à sa rencontre, les jeunes filles lui offrant des fleurs, les cortèges de voitures à quatre chevaux où le génie de la réclame commerciale avait soin de glisser quelques chariots d’annonces, se promenant ainsi sous le patronage du triomphateur. Le 18 septembre au matin, M. Greeley part en chemin de fer de Philadelphie ; à Lancaster, où le train s’arrête un quart d’heure, on le hisse sur le balcon d’une auberge d’où il prononce un discours. A Harrisburg, nouveau discours ; à chaque station, allocution de circonstance. A Indiana, il trouve une foire assemblée ; il saisit cette occasion pour faire une conférence sur l’agriculture. Le lendemain, il arrive harassé à Pittsburg ; une procession vient à sa rencontre avec des torches allumées et le conduit au balcon d’un hôtel d’où on le force à discourir encore. Le lendemain, il repart pour l’Ohio. Au bout de quelques semaines, il revient à New-York exténué, ayant prononcé peut-être deux cents discours, ayant beaucoup injurié et calomnié le général Grant, beaucoup exalté le patriotisme des populations du sud, beaucoup prêché l’union, la concorde et l’amour, et beaucoup nui au succès de sa candidature, déjà compromise. Le peuple américain, qui aime ces exhibitions personnelles, n’en conçoit pas toujours beaucoup plus d’estime pour celui qui s’y livre. Ce moyen n’avait pas réussi à M. Johnson ni à M. Seymour ; au lieu de relever M. Greeley dans l’opinion publique, il acheva de le perdre.

Pendant que M. Greeley battait la campagne, le général Grant, toujours discret et calme, prenait tranquillement les bains de mer, et continuait à s’occuper des affaires de l’état. Ses amis s’agitaient pour sa cause ; ainsi le sénateur Wilson, vice-président désigné du parti républicain, se livra dans l’état du Maine, à l’occasion des élections locales, à la propagande la plus active, et dépassa presque l’activité de M. Greeley : en quelques jours, il prononça quarante-six discours. Le président attendait avec confiance la justice de ses concitoyens, sans essayer de s’imposer à leur choix par un grossier charlatanisme. D’ailleurs son inexpérience de la parole servait à merveille sa prudence naturelle. Dans les courts voyages qu’il sévit obligé de faire, il ne put éviter quelques réceptions solennelles, mais il ne prononça pas un seul discours. Reçu à Newark, près de New-York, par une sérénade et une procession, il n’ouvrit même pas la bouche. A Philadelphie, à la suite d’un meeting où divers orateurs avaient été entendus, il prononça ces simples paroles : « messieurs, vous avez entendu ce soir de beaucoup meilleurs discours que je ne pourrais vous en faire ; je suis heureux de vous voir, et je vous félicite d’avoir entendu de si beaux discours. » Bien loin de lui en vouloir de son mutisme obstiné, ce peuple blasé sur les effets oratoires et accoutumé à voir s’agiter sur les tréteaux politiques tant de médiocrités éloquentes, lui savait gré de rester à sa place, et de conserver l’attitude d’un simple homme d’action ; même dans un pays démocratique, une certaine fierté ne messied pas à un homme illustre comme le général Grant. D’ailleurs un candidat à la présidence a toujours bien assez de partisans pour faire la grosse besogne, et il garde mieux son prestige en s’enfermant dans une réserve un peu dédaigneuse qu’en allant lui-même racoler les voix sur la place publique et hurler dans les réunions populaires.

Tandis que les candidats se faisaient valoir, chacun à sa manière, et se recommandaient au pays par des mérites si divers, les élections locales des états avaient lieu l’une après l’autre et décidaient par avance du sort de l’élection présidentielle. Les démocrates, comme de raison, l’avaient emporté dans les états du sud, sauf dans la Caroline du nord, où les républicains avaient remporté une victoire difficile et inespérée. La Géorgie avait donné une forte majorité aux démocrates ; presque partout, les élections s’étaient passées paisiblement malgré la grande animosité qui semblait renaître entre les deux races. A Maçon seulement et à Savannah, il y avait eu de courtes collisions entre les partisans de Grant et ceux de Greeley. Sur quelques points, les blancs et les noirs étaient venus aux polls avec leurs armes ; les noirs surtout avaient montré une discipline toute militaire, et s’étaient présentés dans les villes en colonnes serrées, sous le commandement de leurs capitaines, lieutenans et sergens. Tous ces menaçans préparatifs de guerre civile étaient restés superflus ; mais ils prouvaient une fois de plus combien la paix était précaire dans les états du sud, et combien l’arbitrage du gouvernement fédéral était encore nécessaire pour empêcher ces populations de s’égorger.

Les états de l’ouest au contraire donnèrent la majorité aux républicains. Les états du nord, comme l’avaient prouvé les deux élections toujours douteuses du Connecticut et du Maine, étaient favorables au général Grant. Restaient les grands états du centre, la Pensylvanie, l’Ohio et l’Indiana, dont la majorité plus incertaine devait, comme toujours, faire pencher la balance. Le 8 octobre, les élections eurent lieu dans ces trois états ; dans tous les trois, elles tournèrent en faveur des républicains. En Pensylvanie, où ils obtinrent une majorité de 25,000 voix, cette victoire fut d’autant plus remarquable que le candidat républicain, le général Hartfrant, était un spéculateur médiocrement estimé, tandis que M. Buckalew, le candidat démocrate, justement respecté de tous les partis, était soutenu par le gouverneur Curtin, un des hommes les plus haut placés dans ce pays par l’estime publique. Pour qu’en dépit de ces circonstances la majorité républicaine eût augmenté de 10,000 voix depuis l’année précédente, il fallait un mouvement d’opinion irrésistible. Dans l’Ohio, le succès des républicains n’avait pas été aussi grand, car leur majorité n’était plus que de 15,000 voix, c’est-à-dire un peu inférieure à celle des élections de 1870, et très au-dessous des 41,000 suffrages auxquels elle s’était élevée lors de la dernière élection présidentielle. L’Indiana au contraire, qui avait donné en 1870 une majorité de 2,500 voix aux démocrates, donnait cette année 3,000 voix de plus aux républicains. Le sort en était jeté, les républicains étaient encore une fois victorieux, et toutes les fanfaronnades de M. Greeley ne pouvaient plus lui ramener la fortune.

Les partisans du philosophe firent bonne contenance jusqu’au bout. Ils expliquèrent leurs défaites locales par l’emploi de la corruption, par l’influence administrative du général Grant et par l’usage de cette fraude électorale qu’on appelle aux États-Unis la colonisation. — La colonisation consiste dans le double et triple vote d’une bande d’électeurs gagés, inscrits dans plusieurs états, et faisant métier de courir les chemins de fer pour aller voter de ville en ville. — On évalue d’ailleurs à soixante mille le nombre des fonctionnaires dépendans du gouvernement-fédéral, et l’on assure que chacun d’entre eux a été forcé de souscrire en moyenne 50 dollars par tête pour les frais électoraux du parti républicain. Si à ces soixante mille soldats dévoués de l’administration régnante, on ajoute les fonctionnaires des états et des municipalités où le parti républicain domine, on aura l’idée de l’immense influence que le pouvoir exécutif exerce aux États-Unis sur les manifestations de l’opinion publique ; mais il ne faut pas oublier qu’il en a été de même dans tous les temps, et que l’opposition use des mêmes moyens partout où elle se trouve au pouvoir. Quelque influence que ces abus malheureusement trop habituels puissent exercer sur le résultat d’une élection, a véritable cause des progrès du parti républicain n’était pas là ; elle était dans la division du parti démocrate. Presque par tout, les straight-outs ou démocrates purs s’abstinrent ou votèrent pour le général Grant. Ceux de Pensylvanie se réunirent même le 16 octobre à Harrisburg pour déclarer qu’il n’y avait pas à choisir entre les deux candidats, et que les démocrates honnêtes étaient tenus, en conscience, de s’abstenir. Dans les états du sud au contraire, ces abstentions démocratiques furent peu nombreuses mais en revanche les républicains votèrent comme un seul homme et d’ailleurs le plus ou moins de force des majorités populaires dans les états du sud ne pouvait changer la proportion des voix dans le collège électoral, si les états du nord, du centre et de l’ouest restaient fidèles à la cause républicaine. Le dernier espoir des partisans de M. Greeley était que dans le collège électoral, grâce à la dispersion des voix sur plusieurs candidats, les républicains n’arriveraient pas à la majorité absolue, et que, suivant la constitution, l’élection devrait être faite par le congrès, comme cela s’était déjà pratiqué jadis lors de la nomination de John Quincy Adams ; mais les greeleyites s’étaient privés de cette dernière chance en étouffant toute candidature indépendante, et en réduisant les démocrates purs à la docilité, à l’abstention ou à la révolte. D’ailleurs, la majorité du congrès étant franchement républicaine, le résultat de cette seconde élection ne pouvait être douteux.

Le vote populaire eut lieu, comme d’habitude, le 4 novembre et fit évanouir ces dernières illusions. Non-seulement le général Grant a obtenu une majorité suffisante, mais sa majorité dans le collège électoral est environ des trois quarts des votes. Des états douteux comme le New-Jersey, le Delaware, la Caroline du nord, des états du sud tels que l’Alabama, l’Arkansas, la Floride, le Mississipi, se sont prononcés en sa faveur. M. Greeley n’a gardé que la Géorgie, le Kentucky, le Maryland, le Tennessee, la Virginie et peut-être le Missouri et le Texas. Encore le Maryland ne lui a-t-il donné qu’une faible majorité de 1,200 voix, et les républicains ont-ils regagné 30,000 voix en Géorgie depuis l’élection du gouverneur. Sur l’ensemble du vote populaire, les majorités additionnées du général Grant dans les divers états qui lui ont donné leurs suffrages s’élèvent à 701,800 voix. Les majorités additionnées de M. Greeley ne s’élèvent qu’à 62,000 suffrages, ce qui donne au parti républicain près de 640,000 voix de plus qu’au parti démocrate. Dans le collège électoral, le général Grant est assuré d’avance de 300 suffrages, et M. Greeley n’en a que 43 certains, auxquels se joindront probablement les 8 voix du Texas et les 15 du Missouri. Cette élection, qui semblait au début si compromise, est au contraire la plus éclatante victoire que le parti républicain ait depuis longtemps remportée. La coalition qui devait le renverser a au contraire resserré l’union de ce parti, et rassemblé de nouveau sous sa direction toutes les opinions sages et modérées.

Quant au général Grant, il reçoit de ses concitoyens un honneur bien rare, et qui n’a été conféré, depuis l’origine de la république, qu’à quatre présidens des États-Unis, Washington, Jefferson, Monroe et Lincoln. Il faut espérer qu’il saura profiter de ce pouvoir renouvelé et raffermi pour accomplir lui-même les réformes réclamées par ses adversaires. M. Greeley est rentré à la direction de la Tribune, qu’il n’aurait jamais dû quitter, et sans doute il y a rapporté des ambitions plus modestes et des idées plus saines sur la politique de son pays. Que le général Grant, en reprenant possession de la présidence, tire aussi de sa victoire la leçon quelle renferme ! Qu’il s’attache de plus en plus à satisfaire les justes plaintes de l’opinion publique, à poursuivre la corruption et la vénalité dans le gouvernement, à éviter les nominations administratives dictées par la faveur ou l’esprit de parti, à déshabituer le pays de mêler aux grands intérêts nationaux de mesquines considérations de personnes, à donner, s’il est possible, aux fonctions administratives dépendantes du gouvernement fédéral une stabilité qui empêche les élections présidentielles de dégénérer en combat pour la possession des places. Qu’il fasse, d’accord avec le congrès, cette réforme du service civil que M. Greeley n’aurait jamais faite, mais qu’il a promise avec tant de fracas, et il assurera au parti républicain une nouvelle prolongation de pouvoir plus que suffisante pour faire disparaître les dernières traces de la guerre civile et en effacer jusqu’au souvenir.

Si au contraire le parti républicain ne profite pas de sa victoire pour accomplir lui-même dans l’administration civile et financière les réformes sérieuses que l’opinion commence à demander, le parti démocratique s’en emparera certainement, et les fera prévaloir à son bénéfice. Dans les pays libres, soumis au gouvernement de l’opinion, les partis politiques ne sont pas, Dieu merci, des sectes fanatiques ou des castes inaccessibles ; ils ne mettent pas un fol orgueil et un absurde entêtement à ne jamais changer et à ne jamais céder aux faits accomplis. Ils mettent au contraire leur honneur et leur sagesse à se modifier tous les jours suivant le jeu de l’opinion publique et suivant les nécessités reconnues de leur époque. Ils ne cherchent pas seulement à prendre leur revanche et à se donner le plaisir d’une vengeance stérile ; ils cherchent surtout à se rendre utiles et à satisfaire les besoins de l’opinion publique. La lutte des partis politiques devient ainsi une émulation salutaire et profitable à l’intérêt national. Ce qu’on appelle la revanche d’un parti n’est pas un retour pur et simple au passé, c’est au contraire la transformation et l’amélioration de ce parti. Il ne faut pas voir, dans cette compétition de tous les jours, une rivalité d’ambitions vulgaires et une course au clocher de popularité entre les hommes publics. Cette compétition, naturelle et indispensable à tous les pays libres, est au contraire chez une nation la preuve de son bon sens pratique et la meilleure garantie de l’ordre légal.

Qui oserait dire, en considérant aujourd’hui la grande république américaine, que les démocraties sont toujours changeantes, et qu’elles ne laissent pas à leurs gouvernemens le temps d’accomplir des œuvres de longue haleine ? Cela est vrai peut-être dans les temps calmes, quand l’inquiétude des partis, ne sachant à quoi se prendre, grossit démesurément des questions secondaires, et entretient des agitations d’ailleurs sans péril sérieux ; mais dans les temps de crise, dans les heures de danger national, lorsque de graves intérêts sont en jeu et tiennent la conscience publique en éveil, quel gouvernement s’est jamais montré plus persévérant, plus stable, mieux assis sur l’opinion publique que celui de la démocratie américaine ? Dans quel pays du vieux monde, si ce n’est peut-être en Angleterre, la volonté nationale s’est-elle montrée aussi ferme et s’est-elle traduite par des œuvres aussi durables ? C’est que, dans les pays où les partis savent céder à propos, leurs triomphes ou leurs revanches aboutissent non pas seulement à des dictatures provisoires ou à des monarchies passagères, mais à des réformes sérieuses et à de véritables conquêtes de l’esprit public. Les grandes choses ne se font qu’avec du temps, et il ne suffit pas, pour changer les institutions d’un peuple libre, de quelques proclamations et de quelques décrets lancés par un pouvoir de hasard ou par une majorité d’un jour. Plus les partis ont de confiance dans l’avenir, plus ils doivent montrer de patience, de modération, de sagesse pratique, et donner l’exemple de cette disposition libérale, malheureusement trop rare, qui consiste à ne pas s’enfermer dans une doctrine exclusive, mais à tenir compte avant tout des circonstances favorables et de l’intérêt national : c’est l’exemple qu’ils nous donnent de l’autre côté de l’Atlantique ; puissions-nous le comprendre et l’imiter en France !


Ernest Duvergier de Hauranne.



  1. Le budget des États-Unis est réglé comme il suit pour l’année 1871-72 :
    Recettes Revenu des douanes 216,370,286 d. 77 c.
    Inland revenue 130,642,177 d. 72 c.
    Vente de terres 2,575,714 d. 19 c.
    Diverses sources 24,518,688 d. 88 c.
    Total 374,106,867 d. 56 c.
    Dépenses Liste civile (traitemens), etc. 60,984,757 d. 42 c.
    Pensions et Indiens 35,595,131 d. 58 c.
    Armée 35,372,157 d. 20 c.
    Marine 21,249,809 d. 99 c
    Intérêt de la dette publique 124,316,106 d. 48 c.
    Total 277,517,982 d. 67 c.
    Excédant de l’année 96,588,904 d. 89 c.
  2. Discours de M. Pouyer-Quertier, ministre des finances, dans la séance du 27 décembre 1871.
  3. Cette expression de monopole est une des plus habituelles du vocabulaire politique américain et une de celles dont on abuse le plus, sans doute parce qu’elle est de nature à frapper l’esprit d’une nation démocratique et égalitaire. Ainsi l’esclavage a été attaqué par les abolitionistes comme un monopole, les droits protecteurs sur les marchandises étrangères forment aussi un monopole en faveur du producteur indigène.
  4. Voici un fait récent qui prouve que les crimes du Ku-Klux-Khlan ne sont pas, comme il plaît à M. Greeley de l’affirmer, une pure légende. Au mois d’octobre dernier, on vit arriver à Louisville un vieil homme de couleur respecté de tout son voisinage et nommé Basile Simpson, accompagné de sa famille, de ses bestiaux, et traînant avec lui tout son avoir. Ce pauvre homme cherchait un refuge contre les gens du Ku-Klux-Khlan, qui l’avaient battu de verges, avec toute sa famille, en lui intimant l’ordre de déguerpir dans les vingt-quatre heures. Basile Simpson, qui était un bon agriculteur, avait, paraît-il, de très belles récoltes de tabac qui avaient excité la convoitise de quelques-uns de ses voisins.