L’Éducation physique au XXe siècle/IV

Le Figaro1902-03 (p. 6-7).

L’ÉDUCATION PHYSIQUE
AU xxe SIÈCLE



LA PEUR ET LE SPORT


On a souvent disserté sur la peur, mais au point de vue de la science pure ; ou bien on l’envisageait à travers le prisme romantique ; elle a été peu étudiée au point de vue pratique. On l’analyse, on la dépeint, on ne s’avise pas de la guérir. Lorsqu’on s’en avisera, l’exercice physique apparaîtra comme le plus sûr moyen d’en avoir raison.

Il existe plusieurs espèces de peur. La poltronnerie en est la forme la moins recommandable. Ce n’est pas tout à fait la lâcheté, mais cela y mène. La lâcheté est une débandade complète de l’être, l’aveu de son impuissance totale en face du devoir. La poltronnerie est un recul devant un danger qui s’offre mais qui ne s’impose pas. Après tout, vous n’êtes pas obligé, vous qui faites du sport, de monter où de conduire ce cheval qui vous effraye ; vous pouvez descendre de bicyclette ayant ce tournant qui vous inquiète ; vous avez le droit de redouter les poings d’un boxeur trop robuste ou d’éviter, en nageant, l’angoisse d’un remous ou d’un courant trop violent. À vous de déterminer, dans le tréfonds de votre conscience, si c’est une sage prudence ou une peur déguisée qui vous incitent. Nul que vous ne peut le savoir, mais d’un seul regard intérieur vous le saurez. Avoir cédé à ce genre de poltronnerie, dont au reste bien peu sont complètement exempts, n’est pas un malheur irréparable ; se résigner à y céder, voilà le mal ; quiconque se résout à de pareilles défaillances et s’y accoutume a beaucoup de chances de devenir lâche.

La phobie est autre chose ; ce mot désigne une sorte de maladie ou plutôt de vertige qui s’empare d’un individu ordinairement un peu déséquilibré ou neurasthénique, mais parfois aussi absolument sain, et qui le pousse à certains actes ou à certaines abstentions d’où sa responsabilité se trouve plus ou moins dégagée. La phobie n’est pas si rare parmi les sportsmen que l’on pourrait se l’imaginer, encore que ses manifestations demeurent le plus souvent anodines. J’ai connu de bons nageurs auxquels la « vision » des profondeurs liquides amassées au-dessous d’eux s’imposait soudain avec une telle intensité qu’elle risquait de paralyser leurs mouvements, — et des rameurs que l’image renversée des grands arbres de la rive et le vidé immense du ciel réfléchi par le miroir de l’eau troublaient parfois au point de compromettre leur équilibre et de détruire le rythme de leur nage.

La phobie est un égarement tout physique, tandis que la poltronnerie s’accompagne d’une défaillance morale. Il y a encore la peur mécanique. Celle-là, très fréquente dans les sports, n’a point d’action directe sur le caractère, mais elle entrave le perfectionnement du sujet et peut, en se développant, le faire progresser à rebours et, finalement, le dégoûter de l’exercice. Ne la confondons pas avec ces reculs instinctifs que provoque la brusque notion d’une menace inattendue. Nous ne sommes pas maîtres du clignement de nos paupières devant un acier qui scintille, ni de ce léger frisson de la chair, qui inspirait à Turenne sa sublime apostrophe : « Tu trembles, carcasse !… » Ce que j’appelle la peur mécanique est tout à fait local. Les muscles, avons-nous dit l’autre jour, sont doués d’une mémoire très puissante ; s’ils se rappellent leurs exploits, ils se souviennent aussi de leurs insuccès. La maladresse qu’ils commettent s’enracine fortement en eux et tend à se reproduire en s’aggravant. Indépendamment de toute nervosité — car les nerfs évidemment ont une tendance à venir compliquer la question — le mouvement qui a échoué une fois est plus difficile à bien renouveler. Quiconque s’adonnera à sauter une barrière en fera l’expérience, et l’exemple a ceci de bon qu’il est applicable au cheval aussi bien qu’à l’homme, soulignant ainsi le caractère animal du phénomène.

À toutes les formes de la peur, il est un remède unique : la confiance. L’envers de la peur, c’est le courage ; mais c’est la confiance qui en est l’antidote, et cela revient à dire qu’on arrivera rarement à en triompher par le seul effort de la volonté. La volonté réussira parfois à engendrer le courage qui se traduit en actes ; elle ne saurait créer la confiance qui est un état d’âme. La confiance, d’ailleurs, ne jaillit point comme peut le faire le courage. Elle s’acquiert par gradation, par accumulation ; elle s’effarouche si on la brusque.

L’exercice physique est, par excellence, une école de confiance, précisément parce qu’il comporte un dosage indéfini. On peut toujours abaisser l’obstacle ou graduer le mouvement jusqu’à trouver le point où il se franchit ou s’accomplit aisément, et partir de là pour refouler la peur de plus en plus loin. L’exercice physique possède ainsi le moyen de guérir en grand le mal qu’il provoque en petit. Il agit comme le vaccin. Cela est vrai, du moins, de presque toutes les formes qu’il revêt autour de nous, une seule exceptée, l’escrime, — et le paradoxe est trop singulier pour ne pas le souligner au passage. Le sport qui ressemble le plus au combat et nous en donne le mieux la sensation est aussi celui dans lequel le risque à courir est sinon le plus faible, en tout cas le moins perceptible. La souplesse du fleuret transforme son contact en une caresse encore adoucie par le costume que revêt l’escrimeur. Et rien que pour ce motif, il y aurait lieu de se féliciter que l’épée et le sabre soient venus disputer au fleuret une vogue trop exclusive.

Car le sport n’est pas seulement propre à combattre la peur ; il doit aussi nous accoutumer à la rudesse des contacts. Ce rôle moral du sport n’est pas encore bien saisi chez nous. Il est pourtant de toute importance dans une société comme la nôtre. L’homme a absolument besoin de s’endurcir, et l’homme moderne plus que tout autre parce que sa mollesse instinctive reçoit des satisfactions nombreuses et faciles. La guerre, devenue plus meurtrière, se fait rare et l’esprit de mortification s’est évanoui au cours des transformations subies par le sentiment religieux. Il ne faut pas voir dans les pénitences du moyen âge le seul souci de s’assurer le paradis par des souffrances physiques, encore moins ce sensualisme malsain que l’imagination de certains romanciers s’est complu à décrire ; ce furent là des cas exceptionnels. La recherche de la mortification provenait, en général, d’une cause plus humaine et plus noble : la nécessité pour l’âme de rudoyer le corps afin de s’en faire mieux obéir ; et j’imagine que lorsque saint Colomban descendait à minuit dans l’eau glacée ou se fouettait avec des orties, il était moins préoccupé de gagner le ciel, en ce faisant, que de maintenir en lui les belles énergies dont son œuvre était le résultat et lui donnait l’encourageant spectacle.

Il y a quelque chose de cela dans le sport et c’est peut-être pourquoi, négligé ou combattu aux époques de foi ardente ou de guerres incessantes, il s’est développé aux deux pôles de notre civilisation, dans la Grèce artiste et dans la commerçante Angleterre. L’humanité, qui se trouve libre de s’adonner au luxe de l’esprit ou à celui de la chair, doit, sous peine d’une déchéance rapide et complète, se créer des jardins de bravoure et se plonger dans des piscines de rudesse ; libre à elle de les entourer, ces jardins et ces piscines, de tout ce que l’art et la fortune peuvent y ajouter d’élégance ou de raffinements : mais il faut qu’au centre se retrouvent les éléments de vigueur, de sacrifice et de volonté, qui forment notre hygiène morale et que rien ne saurait remplacer.

Pierre de Coubertin.