L’École décadente/Maurice du Plessys

Léon Vanier, éditeur des Décadents (p. 21-23).

MAURICE DU PLESSYS

Parallèlement aux deux Maîtres, Paul Verlaine et Jules Barbey d’Aurévilly, place Maurice du Plessys dans les hautes régions de l’Art contemporain. Jeune et quasiment vierge de toutes sortes de productions, il n’en est pas moins une sorte d’Atlas portant sur ses épaules le ciel tempétueux du monde décadent.

Un volume ne suffirait pas pour examiner à fond cet esprit complexe pliant à toutes les innovations de la modernité.

Gentleman de la littérature, c’est comme tel que je le présente au public plus appéteur de ses excentricités que capable d’apprécier ses ouvrages.

Il est une de ces gloires de notre XIXe siècle faites de réclame, de gestes et de bruit, et d’autant plus solides qu’elles ne reposent sur rien. Comme elles n’ont de cause que dans l’individu même, la Critique ne peut leur faire subir aucune atteinte et elles durent autant que l’homme dont elles auréolent la tête.

Ce n’est pas à dire qu’il n’ait rien fait il est un des fondateurs du Décadent. Comme Socrate il n’a rien écrit, mais comme Socrate il a pensé. Qu’importe s’il n’a rien produit, si sa pensée féconde a guidé nos collaborateurs et les a soutenus contre les défaillances aux heures terribles de la lutte ?

Sa collaboration se réduit à trois ou quatre articles d’esthétique ou pièces de vers. Il aurait voulu produire davantage, mais son incurable mépris de l’écriture l’empêchait de prendre la plume.

Quand il nous avait promis un article, dans la crainte qu’on ne le forçât à s’exécuter immédiatement, il se gardait bien de se présenter à nos bureaux avant que le numéro de la semaine ne fut paru et qu’il ne l’eut vu étalé sur les boulevards.

Athée et fanatique de la religion, M. du Plessys, selon sa pittoresque expression, n’est apte qu’à ne rien faire. L’humanité lui fait pitié. Son âme paternelle a des aspirations vers le Néant et rêve de cataclysmes qui, détruisant l’univers, aboliraient la souffrance.

Comme Socrate, il aime le Beau : Où est le Beau est le Bien, dit-il, et il a raison. Si le Beau n’est pas toujours le Bien, il est rare qu’il n’y confine pas par une de ses parties.

M. du Plessys prend de sa personne un soin presque féminin. Svelte et mince, il a dans ses mouvements la souplesse ondoyante du serpent. Passionné pour le vernis et le velours, il apporte dans l’agencement de sa toilette un soin si minutieux qu’on dirait un petit monument qui marche.

Fier et cambré sans la moindre raideur, il fixe vers les cieux où ses regards vont se perdre son front démesurément large ; il a le déhanchement des cocottes et la désinvolture des clowns et pose le pied avec l’art suprême des savantes danseuses.

Aussi fort que Don Juan, aucune femme ne lui résiste. On dit qu’un jour, rencontrant une jeune fille d’une beauté séduisante, il se mit à la regarder d’un œil concupiscent. Celle qu’il désirait, s’en apercevant, vint à lui, lui dit qu’elle était dans la nécessité et que, s’il voulait la secourir, elle lui en serait reconnaissante. M. du Plessys tendit à la jeune inconnue une pièce de monnaie et la salua en s’éloignant. Il regretta beaucoup cette femme qu’il aurait aimée, mais qu’il ne pouvait pas décemment posséder puisqu’il l’avait secourue.

Au fond il est bon et charitable : ses rares écrits sont le miroir de son âme.

Ce pétrisseur d’idées et véritable Bidel du VERBE est d’une maigreur extrême. Un jour un de nos amis le rencontrant le plaisanta sur l’exigüité de ses mollets ;

— Vous maigrissez donc toujours !

— Non, répondit du Plessys, je me spiritualise.