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L’École Anderson aux Îles Élizabeth


L’ÉCOLE ANDERSON
AUX ÎLES ÉLISABETH.

Au commencement de l’année 1873, l’île Penikese, une de celles qui font partie de l’archipel Élisabeth, à l’entrée de la baie Buzzard, appartenait à M. Anderson, riche négociant de New-York. M. Agassiz ayant manifesté, dans un de ses ouvrages, le désir d’établir quelque part sur les bords des États de la nouvelle Angleterre, une École d’histoire naturelle spécialement consacrée à l’étude des animaux marins, M. Anderson écrivit au grand ichthyologiste pour mettre à sa disposition la propriété de ce charmant domaine, dont la valeur était estimée à 2 500 000 francs. Ce généreux donateur, comme on en trouve si peu de ce côté de l’Atlantique, ajoutait à son présent, plus que princier, une somme de 1 250 000 francs en espèces pour construire l’École d’histoire naturelle, et il priait M. Agassiz de vouloir bien en être le fondateur.

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L’École d’histoire naturelle Anderson, dirigée par M. Agassiz.

Agassiz, qui avait refusé la direction du Muséum d’histoire naturelle de Paris, proposée par Napoléon III, son ancien élève, répondit favorablement à une offre si inattendue, si honorable, tant pour l’homme généreux qui la faisait que pour le savant qui en était l’objet. Il mit cependant à son adhésion une condition formelle. Il exigea que l’ancien propriétaire de l’île Penikese conservât une maison de campagne dans une presqu’île qui en fait partie.

M. Anderson ayant souscrit volontiers à cette obligation, un acte en règle de donation fut rédigé et remis à M. Agassiz par M. Anderson en personne. C’est alors seulement que ces deux hommes, dont le nom ne sera point séparé dans l’histoire des sciences, se serrèrent la main pour la première fois, car jusqu’alors ils étaient parfaitement étrangers l’un à l’autre.

Aussitôt cette cérémonie essentielle accomplie, on se mit à l’œuvre pour construire les bâtiments destinés aux élèves, aux collections, aux laboratoires et aux professeurs.

Les constructions, terminées en temps utile pour que les cours de l’été 1873 aient commencé en juillet, sont simples et commodes ; elles sont assez vastes pour recevoir une cinquantaine d’élèves, nombre qui a été considéré comme largement suffisant. Elles se composent d’un édifice à un seul étage, dans le rez-de-chaussée duquel ont été placés les laboratoires et les amphithéâtres. Une aile a été réservée pour le logement du directeur et du corps enseignant.

C’est le 8 juillet, à midi, quatre jours après la célébration du quatre-vingt-dix-septième anniversaire de la déclaration d’indépendance, que l’École a été ouverte par le professeur Agassiz, en présence de M. Anderson, des élèves et de quelques notabilités scientifiques.

Par une coïncidence bizarre, c’était à peu près à la même époque que M. Agassiz, qui était depuis longtemps attaché à l’Académie des sciences de Paris, en qualité de simple correspondant, était nommé un des huit associés étrangers de cette illustre assemblée.

Agassiz a prononcé un discours que tous les journaux américains ont reproduit avec un empressement qui nous surprend peu de leur part, car l’illustre ichthyologiste a eu surtout en vue de populariser la nécessité, trop peu comprise encore malgré la multiplication du nombre des aquariums, de vivre, en quelque sorte à côté des animaux marins, si on veut les étudier d’une façon réellement utile.

Ce n’est point de la vérité imparfaite, renfermée dans les livres, que le véritable ami des sciences se contentera, c’est à la nature elle-même que l’homme intelligent s’adressera s’il veut obtenir une réponse sérieuse.

Heureuse sera cette petite île de Penikese. Elle deviendra bientôt l’épouvantail de la routine, si les professeurs n’oublient jamais celle magnifique parole d’Agassiz : « Dans les examens que je ferai subir aux élèves de l’École Anderson, je ne leur demanderai jamais ce qu’on leur a appris, mais uniquement ce qu’ils ont pu voir. » Il y a, dans ce but, un entraînement magique.

L’exemple de M. Andersen a déjà trouvé des imitateurs. M. Gallampa, de Swampscott, a fait cadeau à l’École Penikese d’un yacht valant 100 000 francs. Ce joli navire, que nous avons représenté sur notre dessin, sera d’un grand usage pour les sondages sous-marins et les excursions indispensables à un enseignement d’un caractère aussi pratique que celui que M. Agassiz se propose de donner.

Un corps professoral nombreux, formé d’hommes éminents dont les noms sont pour la plupart connus en Europe, s’est mis à la disposition de M. Agassiz. Il se compose du docteur A. Packard et du professeur Putnam de l’Académie Peabody, à Salem, du comte Pourtalès et du professeur Mitchell, du service hydrographique, des professeurs Joseph Lovering et N.-S. Shaler de Harvard Collège, du professeur Brown-Séquard, du professeur Waterhouse Hawkins, d’Angleterre, du professeur Arnold Guyot, de Princeton New-Jersey, enfin de M. Paulin Rolter, artiste du Muséum de Cambridge.

Cent cinquante élèves s’étant présentés pour être admis dans une école qui ne peut en contenir que cinquante, on a été obligé d’en éliminer les deux tiers. Toutefois, apprenant l’intérêt que les dames prennent toujours à l’étude de l’histoire naturelle, si bien appropriée à leurs goûts, à leurs habitudes d’observation et à leur patience, M. Agassiz leur a, avec raison, réservé vingt places. Il n’a pas eu le mauvais goût de les exclure, comme on le fait encore dans un grand nombre de pays, et notamment dans certaines universités suisses. Craignant de voir reparaître, sous forme de visiteurs, les personnes qui n’avaient pu être admises d’une façon régulière, M. Agassiz a publié dans tous les journaux un avis annonçant au public qu’il n’y a pas d’hôtel dans l’île et qu’on ne peut recevoir à l’école d’autres hôtes que les élèves et les personnes attachées à leur instruction.

Il ne sera pas superflu de donner maintenant quelques détails sur l’administration matérielle d’un établissement d’éducation si bien en dehors de tout ce qui a été organisé jusqu’à ce jour.

Les élèves n’ont à payer que leur nourriture, préparée par un cantinier et vendue à prix coûtant. Comme les dortoirs ont été construits sur les fonds de l’École, on n’exige des pensionnaires aucun loyer proprement dit. Ils ont cependant une somme minime à verser chaque semaine pour représenter l’usure des meubles garnissant leur chambre à coucher, et le service personnel auquel donne lieu leur séjour dans l’établissement.

Les bâtiments ont été construits d’une façon économique, et l’École n’a point dépensé, à beaucoup près, tout son capital. Une somme de près de un million, placée sur l’État ou en valeurs de tout repos, sert à assurer le payement des professeurs et le service général, de sorte que les élèves, qui vivent à bien meilleur marché que n’importe dans quelle ville des États-Unis, n’ont à supporter aucuns frais d’instruction.

Enfin, comme un grand nombre de personnes désireront faire des collections pour leur usage personnel, peut-être même pour les vendre, les vases et l’alcool, achetés en gros par l’école, sont mis à la disposition des élèves, a prix coûtant, ce qui facilite beaucoup un genre d’étude attrayant et utile.

On ne saurait imaginer un système plus libéral et plus voisin de la gratuité absolue. Nous ne perdrons pas de vue les travaux d’un établissement qui, inauguré d’une façon si brillante, se trouve placé sous une direction si habile, si intelligente et si franchement philosophique.