L’Éclaireur/14

Paris, Amyot (p. 136-146).
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XIV.

Les Voyageurs.


Les événements que nous avons entrepris de raconter sont tellement mêlés d’incidents enchevêtrés les uns dans les autres par cette implacable fatalité du hasard qui domine la vie humaine, que nous sommes contraint, à notre grand regret, d’interrompre encore une fois notre récit, pour faire assister le lecteur à une scène qui se passait non loin du gué del Rubio le jour même où s’accomplissaient les faits que nous avons rapportés dans nos précédents chapitres.

Environ vers une heure de la tarde, c’est-à-dire au moment où les rayons du soleil, parvenu à son zénith, font peser sur la Prairie une chaleur si intense, que tout ce qui vit et qui respire cherche un refuge au plus profond des bois, trois cavaliers laissèrent le gué del Rubio et s’engagèrent résolument dans la sente que devait quelques heures plus tard suivre don Miguel Ortega.

Ces cavaliers étaient des blancs, et qui plus est des Mexicains ; il était facile de reconnaître, au premier abord, qu’ils n’appartenaient ni de près ni de loin à aucune des classes d’aventuriers qui, sous des dénominations différentes, telles que trappeurs, chasseurs, coureurs des bois, gambucinos ou pirates, pullulent dans les Prairies de l’Ouest, qu’ils parcourent incessamment dans tous les sens.

Le costume de ces cavaliers était celui porté habituellement par les hacienderos mexicains des frontières : le feutre à large bord galonné et garni de la toquilla, la manga, les calzoneras de velours ouvertes au genou, le zarape, les botas vaqueras et les armas de agua, sans lesquelles nul ne se hasarde au désert. Ils étaient armés de rifles, revolvers, navaja et machete. Leurs chevaux, en ce moment accablés par la chaleur mais rafraîchis un peu au passage du gué, avaient les jambes fines, redressaient fièrement la tête et montraient qu’au besoin ils auraient pu, quelle que fut leur fatigue apparente, fournir une longue course.

Des trois cavaliers, l’un paraissait être le maître ou du moins le supérieur des deux autres.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, aux traits durs, accentués, mais empreints d’une rare franchise et d’une grande énergie ; sa taille était haute, bien prise, vigoureusement charpentée, il se tenait droit et roide sur sa selle avec cette prestance assurée qui dénote les vieux soldats.

Ses compagnons appartenaient à la classe des Indios mansos, race abâtardie dans laquelle le sang indien et le sang espagnol se sont tellement mêlés, qu’il n’est plus possible de leur assigner un type caractéristique. Cependant la richesse de leurs vêtements et la façon dont ils cheminaient auprès du premier cavalier laissaient deviner qu’ils étaient pour lui des serviteurs de confiance, des hommes dont la fidélité était éprouvée de longue date, presque des amis enfin, et non des domestiques dans la brutale acception du mot. Autant qu’il est possible de reconnaître l’âge d’un Indien sur le visage duquel les traces de décrépitude sont presque toujours invisibles, ces deux hommes devaient avoir atteint le milieu de la vie, c’est-à-dire quarante à quarante-cinq ans.

Ces trois cavaliers venaient à peu de distance les uns des autres, l’air soucieux et triste ; parfois ils jetaient autour d’eux un regard découragé, étouffaient un soupir et continuaient leur route la tête basse comme des hommes qui ont la conviction d’avoir entrepris une tâche au-dessus de leurs forces, mais que la volonté et surtout le dévouement poussent en avant quand même.

La présence de ces étrangers sur les rives du Rubio était du reste un de ces faits insolites que nul n’aurait pu expliquer, et qui certes aurait fort étonné les chasseurs ou les Indiens dont ils auraient été aperçus.

Dans les parages où ils se trouvaient, les animaux étaient rares, donc ils ne chassaient pas. Ces régions éloignées de toutes les zones civilisées, aboutissaient fatalement aux contrées inexplorées, dernier refuge des Indiens ; ces hommes n’étaient donc pas des trafiquants ni des voyageurs ordinaires.

Quelle raison assez puissante les avaient déterminés à s’enfoncer ainsi dans le désert en aussi petit nombre, lorsque pour eux tout visage humain devait immanquablement être celui d’un ennemi ?

Où allaient-ils ? Que cherchaient-ils ?

À cette double question, nul, si ce n’est ces hommes seuls, n’aurait osé répondre.

Cependant le gué avait été traversé ; devant eux s’étendait une lande stérile et sablonneuse aboutissant à la gorge dont nous avons parlé plus haut.

Dans cette lande, pas un brin d’herbe ne verdissait ; les rayons incandescents du soleil tombaient d’aplomb sur un sable brûlant qui rendait encore, s’il est possible, la chaleur plus lourde et plus étouffante.

Le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons :

— Courage, muchachos ! dit-il d’une voix douce, avec un triste sourire, en désignant à trois milles au loin à peu prés les contre-forts d’une forêt vierge, dont la végétation drue et serrée leur promettait une ombre réparatrice ; courage, bientôt nous nous reposerons.

— Que votre seigneurie ne s’inquiète pas de nous, répondit un des criados ; ce que votre seigneurie supporte sans se plaindre, nous autres pouvons aussi le supporter.

— La chaleur est accablante, ainsi que vous je sens le besoin de quelques heures de repos.

— À la rigueur nous pourrions continuer encore longtemps notre route, reprit celui qui déjà avait parlé, mais nos chevaux ont peine à se traîner ; les pauvres bêtes sont presque fourbues.

— Oui, bêtes et gens il faut nous arrêter. Quelque forte que soit la volonté, il y a des limites devant lesquelles l’organisation humaine doit fléchir ; courage ! dans une heure nous serons arrivés.

— Allez, allez, seigneurie, ne songez pas à nous davantage.

Le premier voyageur ne répondit pas, ils continuèrent silencieusement leur marche.

Cependant ils ne tardèrent pas à atteindre la gorge, qu’ils traversèrent, et bientôt ils se trouvèrent au milieu de bouquets d’arbres qui, se rapprochant doucement, commencèrent à les abriter tant bien que mal ; sur le point d’arriver à l’endroit que le premier voyageur avait désigné pour y faire halte, il s’arrêta tout à coup, et se tournant vers ses compagnons :

— Voyez donc, dit-il, ne vous semble-t-il pas voir une légère colonne de fumée s’élever du milieu des fourrés, là-bas devant nous, un peu sur la gauche à la lisière de la forêt.

Ceux-ci regardèrent.

— Effectivement, répondit le plus âgé ; il n’y a pas à s’y tromper, bien que d’ici on pourrait croire que c’est un nuage de vapeur ; cependant la façon dont monte la spirale et sa nuance bleuâtre, tout indique que c’est de la fumée.

— Depuis dix mortels jours que nous errons dans ces immenses solitudes sans rencontrer âme qui vive, ce feu doit être pour nous le bienvenu, puisqu’il nous annonce des hommes, c’est-à-dire des amis ; allons donc tout droit à leur rencontre, peut-être obtiendrons-nous d’eux de précieux renseignements sur le but de notre voyage.

— Permettez, seigneurie, répondit vivement le criado : lorsque nous avons quitté le presidio, vous avez consenti à vous laisser guider par moi, excusez-moi de vous donner un conseil qui, je le crois, dans les circonstances présentes » vous sera fet utile.

— Parle, mon brave Bermudez, j’ai la plus entière confiance dans ton expérience et dans ta fidélité, ton conseil sera bien reçu par moi.

— Merci, seigneurie, répondit celui qu’on venait de nommer Bermudez ; j’ai longtemps été votre vaquero, et dans ce métier je me suis souvent trouvé en rapport, soit avec des Indiens, soit avec des chasseurs, ce qui m’a donné sur la vie du désert certaines notions dont j’ai fait mon profit, bien que je n’aie jamais pénétré aussi loin qu’aujourd’hui dans les prairies. Ainsi, dans les parages où nous sommes, nous devons surtout redouter la rencontre de nos semblables, ne les accoster qu’avec prudence, en usant des précautions les plus grandes, d’autant plus que nous ne savons en face de qui nous nous trouverons et si nous aurons affaire à des amis ou à des ennemis.

— C’est vrai, ton observation est juste, mais malheureusement elle arrive un peu tard.

— Pourquoi donc ?

— Parce que si nous avons aperçu la fumée de leur feu, il est probable que depuis longtemps déjà les gens qui sont là-bas nous ont vus et épient tous nos mouvements, d’autant plus que nous n’avons aucunement cherché à dissimuler notre présence.

— Cela est certain, don Mariano, cela est certain, reprit Bermudez en secouant la tête. Voilà, si vous me le permettez, ce que je propose à votre seigneurie, afin d’éviter un malentendu toujours désagréable : vous m’attendrez ici avec Juanito, tandis que moi je m’avancerai seul et je pousserai une reconnaissance jusqu’auprès du feu.

Don Mariano hésita à répondre, il lui semblait dur d’exposer ainsi son vieux domestique.

— Décidez-vous, seigneurie, dit vivement celui-ci ; je connais la manière de causer des Peaux-Rouges, ils me salueront ou d’une volée de flèches, ou d’une balle ; mais, comme ils sont généralement très-maladroits, je suis à peu près certain de ne pas être blessé, et alors, j’entrerai facilement en pourparlers avec eux. Vous voyez que les risques que j’ai à courir ne sont pas grands.

— Bermudez a raison, seigneurie, ajouta sentencieusement Juanito, homme méthodique et silencieux, qui ne prenait la parole que dans les grandes circonstances, vous devez le laisser agir à sa guise.

— Non, répondit résolument don Mariano ; je ne consentirai jamais à cela. Dieu est le maître de notre existence, lui seul peut en disposer à son gré ; s’il t’arrivait quelque chose de fâcheux, mon pauvre Bermudez, je ne me le pardonnerais pas ; nous continuerons à avancer tous trois ensemble ; au moins, si ce sont des ennemis qui sont devant nous, nous pourrons nous défendre.

Bermudez et Juanito se disposaient à prendre la parole pour répondre à leur maître, et il est probable que la discussion se serait prolongée longtemps encore, mais en ce moment le galop d’un cheval se fit entendre, les herbes s’écartèrent, et un cavalier apparut à une dizaine de pas du groupe environ. Ce cavalier était blanc, il portait le costume des chasseurs de la Prairie.

— Holà ! caballeros, cria-t-il en faisant un geste amical de la main et en arrêtant son cheval, avancez sans crainte et soyez les bienvenus ; j’ai reconnu votre indécision, je suis venu pour y mettre un terme.

Les trois hommes échangèrent un regard.

— Venez, venez, reprit le chasseur, nous sommes des amis, je vous le répète, vous n’avez rien à redouter de nous.

— Je vous remercie de votre cordiale invitation, répondit enfin don Mariano, et je l’accepte de grand cœur.

Puis toute défiance étant éteinte entre eux, les quatre personnages s’avancèrent de compagnie vers le feu qu’ils atteignirent au bout de quelques minutes.

Auprès de ce feu se tenaient deux personnes, un Indien et sa femme.

Les voyageurs mirent pied à terre, débarrassèrent leurs montures de leur selle et de leur bride, et après leur avoir donné la provende, ils s’assirent avec un soupir de satisfaction auprès de leurs nouveaux amis, qui leur firent, avec toute la cordiale simplicité du désert, les honneurs de leurs provisions et de leur campement.

Le lecteur a sans doute reconnu dans ces trois nouveaux personnages, Ruperto, l’Aigle-Volant et l’Églantine, que nous avons laissés se dirigeant vers le village du chef, où Ruperto avait reçu de Balle-Franche la mission d’accompagner le Peau-Rouge.

Non-seulement don Mariano et ses compagnon étaient fatigués, mais encore ils avaient très faim ; le chasseur et les Indiens les laissèrent assouvir leur appétit en toute liberté, puis lorsqu’ils les eurent vus, allumer leurs papelitos, ils les imitèrent, et la conversation s’engagea. Commencée un peu à bâtons rompus par ces questions habituelles au désert, sur le temps, la chaleur et l’abondance du gibier, elle ne tarda pas à devenir plus intime et à prendre un caractère tout à fait sérieux.

— Maintenant que le repas est terminé, chef, dit Ruperto, éteignez le feu, il est inutile que nous révélions notre présence aux vagabonds qui sans doute rôdent en ce moment dans la Prairie.

L’Églantine, sur un signe de l’Aigle-Volant, éteignit le feu.

— C’est en effet votre fumée qui vous a dénoncés, répondit don Mariano.

— Oh ! reprit Ruperto en riant, parce que nous l’avons voulu, sans cela nous aurions fait notre feu de façon à demeurer invisibles.

— Vous désiriez donc être découverts ?

— Oui, c’était un coup de dés.

— Je ne vous comprends pas.

— Ce que je vous dis vous semble une énigme, mais vous ne tarderez pas à savoir à quoi vous en tenir. Regardez, ajouta le chasseur en étendant le bras dans la direction de la gorge, voyez-vous ce cavalier qui accourt à toute bride, dans un quart d’heure à peine il sera auprès de nous ; grâce à la précaution que je viens de prendre, il passera sans nous apercevoir.

— Redouteriez-vous quelque chose de ce cavalier ?

— Rien ; au contraire le chef et moi nous sommes ici pour lui venir en aide.

— Vous le connaissez donc ?

— Pas le moins du monde.

— Hum ! vous devenez de plus en plus incompréhensible, caballero.

— Patience, reprit en riant le chasseur ; ne vous ai-je pas dit que bientôt vous auriez le mot de l’énigme.

— Oui, et je vous avoue que ma curiosité est si bien excitée que je l’attends avec impatience ?

Cependant le cavalier que Ruperto avait désigné à don Mariano s’approchait rapidement, et bientôt, ainsi que l’avait prévu le chasseur, il passa sans l’apercevoir à quelques pas seulement du campement.

Aussitôt qu’il eut disparu dans la forêt, Ruperto reprit la parole.

— Il y a quelques heures, dit-il, non loin de l’endroit où nous nous trouvons en ce moment, le chef et moi, sans le vouloir, nous avons assisté à une conversation dont ce cavalier était l’objet, conversation dans laquelle il était tout simplement question de lui tendre un piège et de le faire tomber dans un guet-apens odieux ; je ne connais pas la raison qui engageait les deux hommes qui causaient, sans se croire si bien écoutés, à machiner cet assassinat ; je ne sais pas qui est ce cavalier et je ne veux pas le savoir, mais j’ai pour tout ce qui, de près ou de loin, sent la trahison une répulsion instinctive ; ce chef indien est comme moi ; nous avons immédiatement résolu de sauver ce cavalier si cela nous était possible ; nous savions qu’il devait passer ici, puisqu’il avait un rendez-vous avec l’un des deux individus que le hasard ou plutôt la Providence nous faisait si singulièrement écouter. Deux hommes, quelque braves qu’ils soient, sont bien faibles contre une vingtaine de bandits, cependant nous ne perdîmes pas courage, résolus, si Dieu ne nous envoyait pas d’auxiliaires, à tenter bravement l’aventure à nous deux, d’autant plus que les gens dont nous surprenions les sanglants projets nous semblaient être d’atroces coquins ; cependant sur l’avis du chef, j’allumai le feu, certain que, si le hasard amenait quelque voyageur de ce côté, la fumée lui servirait de phare et l’amènerait incontestablement ici ; vous voyez, caballero, que je ne me suis pas trompé dans mes prévisions, puisque vous êtes venu.

— Et j’en suis heureux, répondit chaleureusement don Mariano ; je m’associe de grand cœur à votre projet, qui me semble de tout point émaner d’un cœur loyal et bon.

— Ne me faites pas meilleur que je ne suis, caballero, répondit le chasseur, je ne suis qu’un pauvre diable de coureur des bois, fort ignorant des choses des villes, seulement je me laisse, en toutes circonstances, guider par les inspirations de mon cœur.

— Et vous avez raison, car elles sont saines et justes ; disposez de moi comme vous l’entendrez ; je me mets à votre disposition pour tout ce que vous jugerez convenable de faire.

— Merci ; maintenant nous sommes en force, si nombreux qu’ils soient, je vous certifie que les picaros verront beau jeu ; mais nous avons encore du temps devant nous : reposez-vous, dormez quelques heures ; lorsque le moment sera venu, nous nous concerterons pour convenir de ce que nous aurons à faire.

Don Mariano était trop fatigué pour se faire répéter cette invitation ; quelques minutes plus tard, lui et ses compagnons étaient plongés dans un sommeil profond et réparateur.

Au coucher du soleil, Ruperto les réveilla.

— Il est temps, dit-il.

Ils se levèrent ; ces quelques heures de repos leur avaient rendu toutes leurs forces. Les dispositions à prendre étaient simples, elles furent bientôt réglées.

Nous avons vu ce qui était arrivé : Addick et don Stefano, surpris eux-mêmes lorsqu’ils croyaient surprendre don Miguel, ignorant contre combien d’ennemis ils avaient à lutter, avaient, ainsi que tous leurs compagnons, été mis en fuite après une lutte acharnée.

Don Mariano et Ruperto, satisfaits d’avoir sauvé don Miguel, s’étaient retirés dès que l’issue du combat ne leur avait plus paru douteuse.

Rappelés cependant sur les bords du Rubio, par les quelques coups de feu tirés au dernier moment par don Miguel, ils avaient vu tomber un homme et s’étaient élancés vers lui autant peut-être afin de lui porter secours que pour le faire prisonnier. Cet homme était évanoui. Don Mariano et Ruperto l’enlevèrent dans leurs bras et le transportèrent sous le couvert de la forêt, où, dans un espace dénué d’arbres, l’Églantine était parvenu à grand’peine à allumer du feu ; mais lorsqu’à la lueur des flammes du loyer ils purent reconnaître le visage du blessé, les deux hommes avaient poussé un cri de stupéfaction.

— Don Stefano Cohecho ! s’était écrié Ruperto.

— Mon frère ! avait dit don Mariano avec une douleur mêlée d’épouvante.